LIVRE DEUXIÈME
A la difficulté de rédiger en décret une doctrine quelconque sur un sujet de ce genre, se joignait celle de voiler la diversité infinie des avis qui s'étaient fait jour. Il ne fut cependant pas proposé, au moins ouvertement, de se tirer d'affaire en passant outre. Non que beaucoup n'en eussent été ravis. Après ce qu'on a vu dans la précédente session, il est bien permis de le croire; mais on avait généralement senti qu'il ne fallait pas y revenir de si tôt. En outre, les observations du dehors n'avaient pas manqué; l'épithète de très-prudent avait été ironiquement ajoutée, dans maint pamphlet, aux titres que se donnait le concile. Enfin, comme c'était par des discussions sur la Grâce que la Réforme avait fait explosion, on ne se sentait pas en position de la condamner sans avoir fixé ce premier terrain.
Ce fut le cardinal de Sainte-Croix, Cervini, second légat, qui entreprit cette épineuse et hardie besogne. Une commission, même peu nombreuse, n'en fût jamais venue à bout ; il fallait un homme seul, et surtout un homme qu'on n'osât pas trop chicaner. Le cardinal se montra cependant d'une douceur, d'une complaisance excessive. Accessible aux moindres observations, toujours prêt à modifier, à changer mots et idées, on eût dit, non le président, mais l'humble secrétaire, écrivant tout, gardant tout, élaborant tout. Son seul but, sa seule pensée, c'était d'en finir en contentant tout le
monde, ou, du moins, en faisant en sorte qu'il n'y eût personne d'assez mécontent pour protester.
Et il y réussit, mais après trois mois de fatigues et plus de cinquante séances, soit particulières, soit générales. Sarpi affirme avoir vu les minutes des innombrables changements faits par le cardinal à la rédaction primitive ; il montre par des exemples que la plupart de ces modifications tendaient à remplacer le positif parle vague, le clair par l'obscur, le contesté par des assertions ambiguës où les opinions les plus diverses, leg plus contradictoires même, comme on le verra plus tard, pouvaient également se vanter è' avoir fait la loi.
Aussi ne copnaissons-nous rien de plus déplorablement habile que les seize chapitres de ce décret. C'est un de ces travaux herculéens qu'on admire malgré soi, non pour ce qu'ils valent, mais en songeant à^la peine, au temps, à l'imperturbable patience dont ils ont été le fruit. Mais ici, à côté de la persévérance et de l'art, quelle incroyable audace ! Quoi ! ce décret qui vous a coûté trois mois de travail, et dans l'arrangement duquel vous vous êtes senti si profondément incapable de trancher nettement aucun des points qui y rentrent ; ce décret dans lequel vous avez ouvertement fait des concessions aux avis les plus opposés, et que, hier encore, vous étiez tout prêt k modifier, à raturer, comme un morceau d'un ouvrage quelconque, — la session est venue, il a été lu en cérémonie... et le voilà inviolable et sacré ! Il traversera les siècles sans que ni homme, ni HPge, ni prophète, ni le Fils de Dieu lui-même, s'il revenait sur la terre, puisse y changer un mot, car ce serait désavouer l'Église à laquelle, selon vous, il l'a luimême dicté ! Rien de plus curieux que la bonne foi avec
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laquelle on avoue, pour en faire honneur au concile, ce long travail qui devient, par là même, un si fort argument contre son autorité. <( Il est incroyable, dit Pallavicini*, avec quel soin, avec quelle subtilité, quelle persévérance, on en pesa et on en discuta chaque syllabe, fc- d'abord dans les congrégations des théologiens, qui rie
faisaient que conseiller, et ensuite dans celles des Pères, qui avaient voix Séfinitive. » — « En vain, dit le P. Biner, accuserait-on le concile de n'avoir fait qu'effleurer les sujets... Pour ajouter, ôler, changer un mot, il fallut souvent de longues délibérations. » Cela ne prouve
* pas, soit dit en passant, qu'il n'y ait eu aussi des sujets traités beaucoup trop vite, et noUs en verrons plus d'un exemple ; mais, pour rester dans le point de vue indiqué, quelle imprudente apologie ! Quand on vous ap-
^ pellera k parler, disait Jésus-Christ à ses apôtres, « ne
( vous mettez pas d'avance en peine de ce que vous di-
♦ rèz. M Yoilà l'inspiratioa ; \oilà l'infaillibilité. Hors (Je là, elle lie se conçoit plus. S'il vous a fallu des heures, des jours, pour vous décider sur un mot, qui nous garantira qu'en délibérant e»core vous n'eussiez pas fii^i par vous décider pour un autre? Vous nous prouva? la maturité de$ décrets ; roai§ maturité, chose tout humaine, suppose nécessairement la possibilité d'u^e maturité encore plus grande ; dès que vous la faites valoir en faveur d'un décret, vous avouez l'introduction d'un
^ élément humain » variable , faillible, Sinon , ces ra-
tures sans nombre, c'était donc Dieu qui l^ faisait par votre main ? Ces tâtonnements^ en tout sens, c'était le* Saint-Esprit qui, avant de vous dire son dernier mot,
* Uv. VIII, ch. XI.
s'amusait à vous promener d'erreur en erreur!... Allez, après cela, allez déclamer contre les étrangetés du paganisme! Jamais la Grèce, jamais l'Italie ou l'Inde, n'ont adopté une invraisemblance aussi monstrueuse. Quand le Brahme ordonne de croire, c'est au moins au nom de décrets qu'il n'a pas faits, et dont l'origine se perd dans la nuit des temps ; mais commander la foi, ouvrir ou fermer le ciel , sur une loi qui peut être r^ trouvée en brouillon, — c'est une inconséquence et uifè audace dont les religions les plus fausses n'ont jamais approché.
Les fruits ne s'en firent pas attendre. On avait semé le vent ; il ne pouvait en germer que des orages. « Les autres hommes parlent pour être entendus, écrivait plus tard Gui de Pibrac au chancelier de l'Hôpital ; ceux-ci parlent pour ne point l'être *. » Un fait étrange allait bientôt le prouver.
Peu après la publication du décret sur la Grâce, voici venir un livre intitulé ; De naturâ et gratta. L'auteur, Dominique Soto , est un des premiers théologiens du concile. C'est au concile même qu'il dédie son livre. Il se prosterne humblement, dans sa préface, devant l'autorité de ce vénérable corps ; il parle du décret avec une admiration profonde, très-sentie, sans doute, car
* a Gum cseteri homines loquuDtur ut intclligi possint, i8t$ nihil magis ?olunt quam ne intelligantur. »
ce décret est en partie son ouvrage; le livre, dit-il, n'en sera qu'un humble commentaire. Et, en effet, pas une
'^page où il n'ait l'air de s'appuyer des idées et des ex^ pressions du concile. Jamais l'Écriture elle-même ne fut plus respectueusement citée.
On lit ; on réfléchit ; on se regarde avec une certaine anxiété. Les uns, fort embarrassés de reconnaître dans le commentaire ce qu'ils ont mi»ou cru mettre dans le texte, sont près de s'écrier, comme Socrate à l'occasion de Platon : « Que de choses il nous fait dire ! » Les autres, quoique penchant pour les idées de Soto, hésitent à accepter de sa main une victoire que h concile a laissée indécise. De part et d'autre, on se tait ; on sent qu'il ne faudrait qu'un mot pour rouvrir un abîme..
Ce mot, Gatharin va le lâcher. Laissant de côté tous les points sur lesquels on pourrait biaiser, ^ va droit à celui qui peut le mieux être tranché par un oui ou un non. Le juste peut-il être sûr d'aroir la grâce ? Non, avait répondu Soto, et c'était, selon lui, l'avis du concile. Oui, répondait Gatharin , et le concile , selon lui, l'avait ainsi décrété. Lequel avait tort ? Ni l'un ni l'autre, puisque le concile n'avait dit ni oui ni non ; mais ils avaient tort tous les deux de vouloÉ* tirer du décret ce qu'ils savaient bien ne pas y^tre. Soto reprend sa thèse; Gatharin revient à la charge» Et c'est toujours au concile qu'ils s'adressent, toujours au concile qu'ils se plaignent, avec une égale aigreur, qu'on
* détourne ses décisions ; toujours au concile, enfin, que chacun d'eux se présente comme le véritable et seul défenseur de son infaillible autorité. Et le concile? Il se tait ; il se taira jusqu'au bout. Ni les instances des deux champions, ni les sollicitations de quelques membres.
ni le malaise visible d^jpus les bons catholiques, nHes plaisanteries qui courent l'Europe *, rien ne peut le dé-^ terminer à mettre fin au débat en disant une bonne fois dans quel sens il a voulu prononcer. -^s.... >.
N'insistons pas. C'est le cas, ou jamais, de dire que' les faits parlent assez haut. Une assemblée ordinaire qtfi* verrait de graves débats s'élever sur une de ses décisions^ et refuserait d'en préciser la portée, — ce serait déjà une singularité peut-être unique dans l'histoire ; mais que cette assemblée, en même temps qu'elle se tait, persiste à se présenter au monde chrétien comme la régulatrice de la foi, — comment exprimerions-nous à que| point c'est le renversemei^du sens commun !
Revenons maintenant. Il y aurait à compléter ce tableau par celui des débets d'un autre genre qui n'avaient cessé d'entraver la longue élaboration du décret. Nous avons vtfi' empereur, jusqu'à la guerre, retarder de son mieux la condamnation des luthériens, avec lesquels il ne désespérait j)as de s'accorder. Au moment de marcher contre eux, il avait pari^^ésirer que les foudres de Trente se tinssent prêtes^ vayiqueur, il avait trouvé que c'était ftssez des siennes, et il avait recommencé à ra- ^
* IjQ concile a prophétisé, disait-on, comme Caî4)he, c^ui prophétisa sans comprendre ce qu'il disait. — Et le plus piquant de l^affaire, c'eât qa^eu ne faisait là que reproduire une des imagos de révèqite de Qllt^nte, dans ce fameux sermon où il prouvait (|iie^ bon gré, mal gré, le concile serait l'organé^de Dieu.