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LIVRE VII

De la réception du concile dans les Etats chrétiens et surtout eu France,

La joie des Pères de Trente remplit bientôt l'Eglise entière , et leurs, acclamations retentirent dans tous les cœurs catholiques. Pie IV, dans le consistoire du 12 décembre , invitale Sacré-Collège à s'unir à son bonheur, et à célébrer avec lui la conclusion du concile ; et, trois jours après, Rome , répondant à la voix de son Pontife , se portait en procession de la Basilique de Saint-Pierre à l'église de Sainle- Marie-de-la-Minerve, pour y rendre ses actions de grâces au Tout-Puissant, et puiser au trésor de l'Eglise les indulgences qui lui étaient accordées (1).

(I) Pallav., lib. xxiv, cap. 9.

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Cependant les cardinaux Morone et Simonetta revinrent à Rome : les deux autres Légats, Navagero et Hosius, s'étaient hâté , avec l'agrément du Pape , d'aller porter à leurs Eglises les fruits de leurs travaux et les bienfaits de leur ministère. A peine arrivés à Rome , leurs collègues déposèrent aux pieds du Saint-Père, les Actes du concile. Quelques officiers de la cour romaine entreprirent de faire mettre, à la confirmation, des conditions ou des restrictions, persuadés que plusieurs décrets du concile préjudiciaient à l'autorité Pontificale ; mais tous les autres et le Pape lui-môme résistèrent à des susceptibilités, qui n'étaient peut-être pas sans fondements , mais qu'il était plus sage d'étouffer. Pie IV n'attendit pas même la confirmation solennelle des décrets pour en poursuivre l'exécution. Dans le consistoire du 30 décembre , après avoir témoigné sa gratitude et sa satisfaction aux Légats qui avaient dirigé les affaires du concile avec tant de zèle , de constance et d'habileté , à l'empereur et aux princes qui avaient concouru , et à tous les Pères qui avaient apporté à ce grand œuvre tant de science et de piété, il chargea les cardinaux Morone et Simonetta de veiller à ce que rien d'étranger ou de contraire aux décisions de cette sainte assemblée ne se fit dans les consistoires, ni en particulier par les officiers de la cour pontificale ; il exigea aussi du Dataire une grande perspicacité afin que le Pape, à cause de ses nombreuses occupations, ne fût pas exposé à faire inconsidérément des concessions qui pourraient peut-être offenser ou scandaliser ceux à qui seraient inconnues les dispositions de son cœur. Portant plus loin encore le respect pour les décrets du saint concile de Trente , Pie IV intima à tous les évoques l'ordre de se rendre dans leurs dio-

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cèses , et aux cardinaux qui , ayant renoncé à leurs Eglises s'en seraient réservé l'administration , celui de la laisser à l'évêque avec une portion congrue des revenus; il déclara que son intention était de fonder un séminaire à Rome et un autre à Bologne, pour hâter, par son exemple , l'établissement de semblables institutions dans tous les diocèses; et afin que l'épiscopat fût, plus qu'auparavant, honoré par ceux qu'on y élèverait, il commit aux chefs des trois Ordres du Sacré-Collège le soin de s'informer, avec le cardinal rapporteur, de la vie , des mœurs, et de la doctrine des candidats; enfin il adjoignit aux deux Légats les cardinaux Cicala , Vitelli et Borromeo, pour aviser ensemble aux moyens de procurer aux décrets du concile la confirmation la plus valide et l'exécution la plus entière (1).

La confirmation ne se fit pas longtemps attendre : Les cardinaux x\Iorone et Simonetta en firent la demande solennelle, au nom de tous les Pères, dans le consistoire du 26 janvier 1564 , et le Souverain Pontife\ après avoir lu le décret par lequel le concile lui demandait son approbation , et pris l'avis du Sacré-Collège , répondit aux deux Légats: « Déférant volontiers à la demande qui nous est faite. par les Légats, au nom du concile œcuménique de Trente, d'en confirmer les décrets, Nous, par autorité apostolique, de l'avis et du consentement de nos vénérables frères , les cardinaux , après en avoir mûrement délibéré avec eux, Confirmons toutes les choses en général, et chacune en parti-

(0 Pii IV.... oratio apud cardinal, colleg*. habita die 30 decemb. !56S, int. Epist. et Orat. Jul. Pog. à P. Lagomars. edit., t. III, p. 381 et seqq. — Pallav., loc. sup. cit.

SIS (Pit: IV.) HISTOIRE DL CONCILE (An. 1564)

culier, qui ont été décrétées et définies dans ledit concile , tant sous Paul III et Jules III, d'heureuse mémoire, que sous notre pontificat , et ordonnons qu'elles soient reçues et inviolablement observées par tous les fidèles chrétiens , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »

Pie IV soumit ensuite à la signature des cardinaux la bulle qui devait annoncer sa volonté au monde chrétien, et qu'il publia aussitôt avec la solennité ordinaire. Après avoir rappelé les vicissitudes du concile , les soins , les travaux et le zèle des Pères , la liberté qu'il leur laissa luimême , tout en concourant avec eux à une œuvre si sainte, et enfin la confirmation , que , sur leur demande expresse , iljavait accordée à leurs décrets, le Pontife ajoute : a Nous mandons , en vertu de la sainte obéissance , et sous les peines portées par les saints canons , et autres plus grièves , telles qu'il nous plaira de les établir , à tous et à chacun de nos vénérables frères, les patriarches, archevêques, évoques et autres prélats de l'Eglise , de quelque état , rang ou dignité qu'ils soient, même ceux qui sont honorés de la qualité de cardinal, qu'ils observent fidèlement lesdits décrets et statuts, dans leurs églises, villes, ou diocèses , soit en jugement, soit hors de jugement, et qu'ils aient soin de les faire inviolablement observer par les peuples respectivement commis à leur sollicitude , en ce qui pourra les regarder, employant contre les rebelles et les contumaces, quels qu'ils soient , les sentences , les censures, et les autres peines ecclésiastiques', contenues dans ces mêmes décrets , nonobstant toute appellation, et recourant même, s'il le faut, au bras séculier. »

Ensuite le Pape avertit et conjure les princes de prêter

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aux évoques le concours de leur puissance et de leur autorité pour assurer l'observation des décrets du concile; puis il poursuit en ces termes : « Pour éviter le désordre et la confusion qui pourrait naître , s'il était permis à chacun de publier des commentaires et des interprétations arbitraires sur les décrets du concile , Nous défendons expressément par autorité apostolique, à toutes personnes tant ecclésiastiques, de quelque rang, dignité et condition qu'elles soient, que séculières, de quelque puissance et autorité qu'elles puissent être : aux prélats, sous peine d'interdit, et aux autres , sous peine d'excommunication lalœ sententiœ , d'entreprendre , sans notre autorité , de mettre au jour, de quelque manière que ce soit , des commentaires , gloses , annotations , remarques, et en général aucune sorte d'interprétation sur les décrets dudit concile , de rien avancer à ce sujet, à quelque titre que ce soit, môme sous le prétexte de fortifier ces décrets, ou d'en favoriser l'exécution, ou sous toute autre couleur que ce soit.

» Que si l'on trouve quelque chose d'obscur ou dans les termes, ou dans le sens des décrets..., qu'on ait recours au Siège apostolique, d'où les fidèles doivent recevoir leur instruction, et dont le saint concile lui-même a reconnu l'autorité avec tant de respect. Car Nous Nous réservons de résoudre et de décider les difficultés et les doutes qui pourraient s'élever sur ces décrets, conformément à la décision prise par le saint concile; et Nous sommes disposé, comme il se l'est justement promis de Nous, à pourvoir aux besoins de toutes les provinces, de la manière qui Nous paraîtra la plus commode. Et en attendant Nous déclarons nul et de nul effet tout ce qui pourrait être fait et entrepris

3'20 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564).

contre les présentes dispositions, par qui que ce soit et de quelque autorité que ce puisse être, sciemment, ou par ignorance (1). »

Cette Bulle, en confirmant les décrets du concile, ne fixait point l'époque où commençait l'obligation de les observer : bientôt des doutes s'élevèrent sur ce point ; et , pour les résoudre, le Souverain Pontife déclara par une bulle datée du 18 juillet, que l'obligation d'observer les décrets du concile, quant à la réformation et au droit, quoiqu'ils eussent été mis en pratique à Rome dès qu'on les y eut publiés, n'avait ceperîdant commencé à courir que depuis le 1er du mois de mai. Enfin par un molu proprio du 2 août, il confia à une congrégation de huit cardinaux le soin de veiller à l'exécution du concile (2).

Tant de précautions ne purent contenter la sollicitude du Souverain Pontife : le 13 novembre , il fulmina deux nouvelles bulles, pour remplir l'intention des Pères de Trente et assurer l'observation des décrets que Dieu leur avait inspirés. L'une regardait les gradués des universités et ceux qui prétendaient aux mêmes titres ; l'autre s'adressait plus spécialement aux ecclésiastiques tant séculiers que réguliers. Le Pape ordonnait à tous de faire une profession publique de la foi de l'Eglise catholique , conformément aux prescriptions du concile, et dans les circonstances indiquées dans ses bulles.

« La vraie religion, disait-il dans] la première, et la pureté de la foi catholique ne se trouvent nulle part sans la

(I) Bullar. Roman., Collig. Cherub., t. II, p. 111.

(2; lli.l , p. 118-119.

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crainle de Dieu; et ceux qui s'appliquent'à l'étude des sciences , ou qui se disposent à les enseigner aux autres , doivent, par les hommages d'une foi pure, et la pratique sincère de la vraie religion, se rendre favorable le Père suprême et le dispensateur généreux de la sagesse.

b C'est pourquoi , désirant donner la pureté de la foi pour base nécessaire aux sciences et à la doctrine qu'on apprendra ou qu'on enseignera, et secourir l'inexpérience de la jeunesse, que l'amour des nouveautés entraînerait dans de perfides hérésies, de notre propre mouvement, de notre science certaine, et de la plénitude de notre puissance apostolique, Nous statuons et ordonnons ce qui suit : Désormais aucun docteur, maître, régent, ou autre professeur d'un art ou d'une faculté quelconque, soit ecclésiastique, soit laïque , séculier, ou régulier, dans quelque université , dans quelque collège public que ce soit, ou ailleurs, ne pourront obtenir une chaire ordinaire, ou extraordinaire de lecteur, ni retenir celle qu'ils auraient déjà obtenue, ni professer publiquement, ou en particulier, de quelque manière que ce soit, la théologie, le droit canonique et civil, la médecine, la philosophie, la grammaire, ou les autres arts libéraux, ni avoir ou donner des leçons dans les facultés de ce genre, dans quelque ville, place, ou lieu que ce soit, même dans les églises, dans les monastères et les couvents des Réguliers ;

» Les docteurs eux-mêmes , ou les recteurs des mêmes universités et collèges, les chanceliers, ou autres supérieurs , les comtes palatins eux-mêmes , ou d'autres particuliers, ayant le pouvoir de promouvoir aux mômes grades des hommes savants, quand même ils le tiendraient du

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Siège apostolique, ne pourront admettre à aucun grade dans les mêmes facultés, les écoliers tant laïques qu'ecclésiastiques , à quelque Ordre régulier qu'ils appartiennent , ou tout autre que ce soit, de quelque science qu'ils soient doués;

» Ni les docteurs , ou maîtres, ni les écoliers ne pourront procéder à l'élection d'un recteur, ou d'un chancelier d'une université , ou d'un collège : ni les écoliers ou autres, quelque savants et habiles qu'ils soient, ne pourront recevoir ces grades, ou quelqu'un d'eux , en public , ou en secret;

» Si auparavant, tous, docteurs, maîtres, régents, ou autres professeurs, déjà pourvus de chaires, ou d'autres emplois de Lecteurs, ne font une profession publique de la foi catholique, selon la formule proposée ci-dessous, dans l'espace de trois mois, pour l'Italie, et de six mois, dans les autres pays , à partir du jour où sera faite la publication de la présente bulle; si les autres, c'est-à-dire, ceux qui, dans la suite, seront félevés aux mêmes chaires, ou aux mêmes emplois, ne la font, avant leur réception entre les mains du recteur, ou des autres supérieurs; et ceux qui seront élus recteurs, ou chanceliers, avant leur élection , ou du moins avant leur admission, entre les mains de l'évêque ou de son vicaire; et lesdits écoliers et les autres qu'on voudra promouvoir, avant leur promotion , aussi entre les mains de l'Ordinaire, ou de son vicaire, ou entre celles des docteurs, ou des autres qui contribueront à cette promotion.... (1) »

(1) Builar. Roman, (Ed. Cherubino), t. Il, p. 136 et seq.

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Ensuite, le Souverain Pontife défend, sous peine d'interdit, aux ecclésiastiques, de quelque prééminence qu'ils jouissent dans l'Eglise; et sous peine d'excommunication latœ sententiœ, aux laïques , de quelque rang qu'ils soient, même aux rois et aux princes, de contrevenir aux dispositions de celte bulle, ou d'en empêcher l'exécution; et déclare nulles les réceptions, les promotions, les élections que n'aurait pas précédées la condition exigée (1).

(1) La formule de foi, prescrite par Pie IV, est conçue en ces termes : Ego N. firmâ fide credo et profîteor omnia et singula quae continentur in Symbolo fidei, quo S. Romaua Ecclesia utilur , videlicet : Credo in unum Deum Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrae, visibilium omnium, et invisibilium ; et in unum Dominum Jesum Christian, Filium Dei unigenitum, et ex Pâtre natum ante omnia sœcula; Deum de Deo, lumen de lumine ; Deum verum de Deo vero ; genitum non factum , consubstantialern Patri, per quem omnia facta sunt, qui propter nos homines , et propter nostram saiutem descendit de Cœlis, et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine, et homo factus est,*crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus, et s.epultus est ; et resurrexit tertià die secundùm Scripturas, et ascendit in cœlum, sedetad dexteram Patris, et iterùm venturus est cum gloriâ judicare vivos et mortuos; cujus regni non erit finis: et in Spiritum Sanctum Dominum , .et vivificantem , qui ex Pâtre Filioque procedit ; qui cum Pâtre et Filio simul adoratur, et conglorificatur, qui locutus est per Prophetas : et unam Sanctam Catholicam , et Apostolicam Ecclesiam. Confiteor unum Baptisma in remissionem peccatorum, et expecto resurrectionem mortuorum, et vitam venturi saeculi. Amen. Apostolicas et Ecclesiasticas traditiones, reliquasque ejusdem Ecclesise observationes et constitutiones firmissimè admitto, et amplector. Item sacram Scripturam juxta eum sensum quem tenuit et tenet Sancta Mater Ecclesia, cujus est judicare de vero sensu, et interpretatione sacrarum Scripturarum, admitto ; nec eam unquàm nisi juxta unanimem consensum Patrum accipiam , et interpretabor. Profîteor quoque septem esse vera et propriè Sacramenta novae legis à Jesu Christo , Domino nostro, instituta, atque ad saiutem humani generis, licèt non omnia singulis necessaria, scilicet Baptismum, Confîrmationem, Eucharistiam, Pœnitentiam,Extremam Unctionem, Ordinem et Matrimonium; illaque gratiam conferre, et ex his Baptismum, Confirmationem et Ordinem sine sacrilegio reiterari nonposse. Receptos quoque et approbatos Ecclesiae Gatholicoe ritus^

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Ces mesures étaient encore plus sages que sévères, et Pie IV, en les prescrivant, remplissait un devoir de sa charge, et ne sortait point des limites de sa puissance; mais les peuples et les gouvernements qui refusèrent de s'y conformer, ou qui les rejetèrent après les avoir adoptées, sortirent des bornes de leur condition et de celles de l'obéis-

in supradictorum omnium Sacramentorum solemni administratione recipio et admitto : Omnia et singula, quœ de peccato originali, et de justifications in sacrosanctà Tridentinà Synodo definitaet declarata fuerunt, amplector, et recipio: Profiteor pariter in Missâ ofFerri Deo verum, proprium et propitiatorium sacrificium pro vivis et defunctis ; atque in sanctissimo Eucharistie Sacramento esse verè realiter et substantialiter corpus et sanguinem , unà cum anima et divinitate Domini nostri Jesu Christi, fierique conversionem totius substantiae panis in corpus, et totius substantiae vini in sanguinem ; quam conversionem catholica EcclesiaTranssubstantiationem appeliat. Fateor etiam sub altéra tantùm specie, totum atque integrum Christum, verumqu© Sacramentum sumi. Gonstanter teneo Purgatorium esse, animasque ibi detentas tidelium sutfragiis juvari : similiter et Sanctos unà cum Christo régnantes, venerandos atque invocandos esse , eosque orationes Deo pro nobis offerre, atque eorum reliquias esse venerandas. Firmiter assero , imagines Christi, ac Deiparae semper Virginis, nec non aliorum Sanctorum, habendas et retinendas esse, atque eis debitum honorem ac venerationem impertiendam : Indulgentiarum etiam potestatem à Christo in Ecclesià relictam fuisse illarumque usum Christiano populo maxime salutarem esse, afïirmo : Sanctam, Catholicam et Apostolicam Romanam Ecclesiam, omnium Ecclesiarum Matrem et magistram agnosco; Romanoque Pontifici, beati Pétri, Apostolorum Principis successori, ac Jesu Christi Vicario veram obedientiam spondeo» ac juro : Caitera item omnia à sacris Canonibus, et œcumenicis Conciliis, ac prsecipuè à sacrosanctà Tridentinà Synodo tradita, definita, et declarata, indubitanter recipio atque profiteor, simulque contraria omnia, atque hasrcses quascumque ab Ecclesià damnatas, rejectas et anathematizatas, ego pariter damno, rejicio et anathematizo : Hanc veram Catholicam lidem, extra quam nemo salvus esse potest, quam in proesenti spontè profiteor, et veraciter teneo, eamdem integram et immaculatam, usque ad extremum vitae spiritum constantissimc (Deo adjuvante) retineri et confîteri , atque à meis «ubditis, vel illis quorum cura ad me in munere meo spectabit, teneri, doeeri, et prœdicari, quantum in me erit , curaturum, ego idem N. spondeo voveo, ac juro : Sic me Deus adjuvet et haec sancta Dei Evangelia.

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sance. Dieu a prononcé ntre ceux et son Vicaire; et, chaque jour , une cruelle expérience en exécute l'arrêt. Si on avait adopté la base que le Souverain Pontife voulait donner à l'enseignement public , elle aurait conservé l'union des esprits, en maintenant l'unité dans les doctrines; les sujets auraient obéi à une môme direction morale ) la paix et la justice auraient répandu parmi eux les bienfaits de leur règne, et réglé leurs rapports mutuels. Mais, au lieu du fondement de la religion , le seul sage, le seul solide, on a choisi, sous le nom de liberté de penser, la révolte de la raison contre l'autorité divine , pour la base de l'enseignement. De là qu'est-il arrivé? sans boussole et sans guide , les esprits se sont jetés dans de ténébreux systèmes : chacun a adoré le sien et combattu pour lui; une effroyable anarchie s'est déclarée dans les têtes, et des idées elle a passé dans le commerce de la vie. Or voilà les malheurs que Pie IV voulait épargner aux Elats , et que des gouvernements, dans un esprit de vertige ou d'impiété, ont, au contraire, tâché de leur assurer. Puissions-nous voir le jour, où , fatigués. de tant de troubles , de tourmentes et d'excès , les peuples reconnaîtront enfin que la paix et la justice ne régneront parmi eux qu'avec la religion ; et que la foi seule peut amener l'union des esprits en détruisant le dévergondage des idées !

Dans l'autre bulle, datée du môme jour, le Souverain Pontife prescrivait également celte profession de foi à tous ceux qui, à l'avenir, seraient élevés aux Eglises cathédrales et supérieures, aux dignités de ces églises , aux canonicats , aux bénéfices ayant charge d'ames, à ceux qui seraient proposés aux monastères, couvents, maisons et autres lieux réii. 28

guliers, de quelque Ordre qu'ils fussent, même militaire.

Tandis que Pie IV prenait à Rome des mesures efficaces pour faire exécuter les décrets du concile, et en assurer les bienfaits, le bruit se répandait dans le monde qu'il s'obstinait à ne pas vouloir le confirmer, à cause, disait-on, du détriment qui en résultait pour son pouvoir et pour son trésor. Les méchants répandaient cette calomnie et les bons craignaient qu'elle ne vînt à être justifiée. Mais la bulle de confirmation ne tarda pas à démentir les uns, et à rassurer les autres.

Sébastien , roi de Portugal , qui avait partagé les inquié. tudes de ces derniers, en éprouva aussi la joie, et s'empressa de l'exprimer au Saint-Père, par une lettre conçue en ces termes : « Non , jamais n'a lui sur nous , ni sur nos pères, un jour plus heureux pour la chrétienté , que celui où Votre Sainteté , en confirmant tous les décrets du saint concile de Trente, a relevé les espérances de l'Eglise avec le signe du salut , qu'elle a arboré sur le rocher inébranlable, sur lequel repose le Siège apostolique. Sans doute, auprès des hommes pieux et zélés pour le bien public, il suffisait de ce décret imposant par lequel , de votre autorité apostolique , vous avez approuvé tous les canons de ce très-saint concile ; mais il ne suffisait point aux esprits ombrageux et obstinés ; et la dignité du Siège apostolique , sa réputation d'intégrité, sinon l'autorité du concile, était en grand péril , tant qu'une bulle solennelle n'avait pas manifesté à l'univers l'intention de Votre Sainteté; car on attribuait à des motifs bien différents de ceux qui dirigeaient votre saint et sage Conseil, ce délai plein de circonspection, et cette maturité d'examen. Mais maintenant que le Pontife a parlé, les ombres et les incertitudes ont disparu ; on pense à changer de

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vie ; on comprend qu'il convient d'embrasser d'autres mœurs et marcher dans une autre voie ; la discipline chrétienne est rappelée à son antique sévérilé, l'étude des sciences solides commence à refleurir, les âmes retrouvent les secours qui leur manquaient, l'Eglise reprend la splendeur dont elle devrait toujours briller ; on honore le sacerdoce et les ministres du Seigneur; les pasteurs des âmes remplissent leurs devoirs; ceux qui sont pourvus de bénéfices étudient leurs obligations et font revivre l'usage de leurs anciennes fonctions. Gloire au Seigneur qui a inspiré à Votre Sainteté une si pieuse intention ! Grâces à Votre Sainteté , qui , par son infatigable constance, a mené à terme une œuvre si salutaire!

» Quant à ce que le devoir exige de moi pour maintenir la dignité du saint concile et l'autorité du Siège apostolique , je ferai en sorte que tous mes sujets , et même les étrangers comprennent que je n'ai rien de plus à cœur que d'aider l'Eglise à recouvrer son ancienne dignité, et d'assurer l'observation inviolable des décrets du concile, tant de ceux qui sont relatifs à la foi, que de ceux qui regardent la réformation. Et c'est ce que j'ai déjà signifié à tous les prélats de mon royaume et des pays soumis à ma couronne; et j'ai instamment recommandé au cardinal Henri, mon oncle révéré , et Légat de Votre Sainteté, d'y veiller avec le plus grand soin , non pas pour le stimuler ( car sa piété n'a pas besoin d'aiguillon ), mais afin qu'il connaisse que, dans cette affaire, ma volonté est en parfaite harmonie avec sa conscience et sa religion , et qu'il me rappelle paternellement ce qu'il croira dépendre de mon pouvoir. » Le roi de Por-

32S (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

tugal resta fidèle à sa piété, et soutint parles actes les nobles sentiments qu'il exprimait au Vicaire de Jésus-Christ (1).

Les gouvernements italiens montrèrent la même docilité à la bulle du Saint-Père; mais aucun ne fut plus prompt à recevoir les décrets du . concile que la République de Venise : elle les fit publier avec une solennité extraordinaire dans la basilique de Saint-Marc, et en prescrivit l'observation dans toutes les terres de sa dépendance. Pie IV, pour témoigner à cette République son affection et sa reconnaissance, donna à ses ambassadeurs, à Rome, le magnifique palais ponlitical qui prit dès-lors le nom de Palais de Venise, et qu'habitent aujourd'hui les ambassadeurs d'Autriche (%).

Le roi d'Espagne ne lit pas longtemps attendre son consentement. A la vérité , il avait d'abord témoigné quelque mécontentement contre le Pape, qui, dans une querelle de préséance survenue entre l'ambassadeur espagnol et celui de Charles IX, avait décidé en faveur de ce dernier; mais ce prince rie voulut point sacritier les devoirs de sa conscience aux exigences de la politique , et , la même année , il accepta les décrets du concile de Trente, sans autre clause que la réserve ordinaire des droits de sa couronne , qu'il fut obligé d'accorder à son conseil, et, dit on , à l'avis du cardinal de Granvelle (3).

L'édit du roi ne rencontra point d'obstacle sérieux en Espagne; mais il souleva une terrible fermentation dans les

(1) Pallav., Istor. del concil. di Trento^ lib. xxir, cap. 9.

'2) Ici. ibid. cap. 11.

* (3) Levesque, Mém. du card. de Granvelle, t. II, p. 333.— Illescas, Historia pontifical, lib. vi, t. II, pa£. 696 et seqq.

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Pays-Bas. La domination espagnole était devenue odieuse à ces peuples, et le prince d'Orange, qui songeait à s'en emparer, entretenait habilement dans les cœurs ces dispositions haineuses. Il formait ainsi autour de lui un parti de mécontentsqui, animés etguidés par l'hérésie, lui assurèrent un peu plus tard le pouvoir qu'il ambitionnait. Le moyen le plus puissant de déconcerter les projets de Guillaume de Nassau, était de rattacher ces peuples à leur souverain légitime par les liens de la religion,et de les maintenir dans l'unité de croyances et de culte, pour les conserver dans une fidélité commune. C'est pourquoi Philippe 11 ordonna à la duchesse de Parme de recevoir et de faire exécuter dans les Pays Bas les décrets du concile de Trente.

La gouvernante n'était point opposée à celte mesure ; mais, témoin de la disposition des esprits, elle prévoyait d'innombrables difficultés. Pour les prévenir ou les affaiblir , elle communiqua l'intention du roi à tous les corps civils ou ecclésiastiques de l'Etat, et leur demanda leurs avis sur les décrets du concile et sur les moyens de les faire accepter. Dans leur réponse, les évoques se réjouissaient et rendaient grâces à Dieu de la conclusion du concile et de l'approbation donnée à ses décrets par le Souverain Pontife. Ils promettaient de le faire observer dans leurs diocèses, persuadés qu'ils ne pouvaient rien faire de plus utile au salut de leurs ouailles. Quant aux moyens d'assurjr l'exécution de ces saints décrets, ils réclamaient l'exemple et la déclaration solennelle de la volonté du prince, son autorité pour la convocation de conciles provinciaux et de synodes diocésains, son concours et son appui contre les

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magistrats qui gêneraient la liberté des évêques dans l'accomplissement d'un devoir si rigoureux (1).

L'Université de Louvain avait reçu la même demande ; elle y fît une réponse digne de son antique réputation d'orthodoxie, que ne put ternir l'apparition de Baïus. «....Pour répondre, dirent les docteurs, au désir de Votre Altesse, nous avons délibéré sur les décrets disciplinaires du concile de Trente ; nous les avons sérieusement examinés et discutés dans l'assemblée générale de nos trois Facultés, de théologie, de droit-canon et de droit civil ; et, d'un commun accord, nous avons conclu que tous les chrétiens de" vaient, sans réserve, recevoir, garder, observer, mettre en pratique tous les décrets, et chaque décret dudit concile, chacun en ce qui le concerne et le regarde. Non-seulement l'autorité d'un si grand concile et l'ordre de notre Très-Saint Père le Pape en font un devoir; mais les malheureux temps de troubles, où nous vivons, en font encore une nécessité.... La Sérénissime Majesté du Roi fera donc une chose très-agréable à Dieu et au Saint-Siège, et très-utile à tous ses sujets, si Elle intime les décrets du Concile de Trente aux Conseils de ses provinces, leur montre la ferme volonté de s'y soumettre elle-même, et leur donne l'ordre de les observer.... (2).

L'Université de Douay ne fit pas à la gouvernante une réponse moins catholique : « Nous avons lu et examiné attentivement les décrets de réformation du concile œcuménique de Trente ; ils nous ont paru non-seulement pieux et

1(1) Ap. Le Plat, t. VIT, p. 10.

(2) Ap. Le Plat, t. VU, p. 45 et seqq.

I (An. 1564) DE TRENTE.- LIV. VII. (Pie IV.) 331 saints, mais encore infiniment sages et très-dignes d'une réunion de tant d'illustres Pères, de tant de doctes personnages qu'assistait encore l'Esprit saint; ils nous ont paru tels que, si on a soin de les observer, ils peuvent, en peu d'années, faire briller au sein de l'Eglise la religion, la piété, la foi orthodoxe.... Puisqu'il en est ainsi, il est juste que toutes les républiques, toutes les puissances catholiques reçoivent avec respect les décrets du concile, les adop" tent avec empressement et apportent le plus grand soin à les faire observer...

II appartient proprement aux archevêques et aux évêques de faire exécuter les décrets de réformation; mais il est d'un prince religieux de les presser par ses lettres de convoquer au plus tôt des conciles provinciaux et des synodes diocésains, où l'on prendra les mesures nécessaires pour assurer l'exécution de ces décrets (1). »

Telles furent les réponses des corps ecclésiastiques : ils étaient seuls juges compétents de ces matières, et la gouvernante n'aurait pas dû suivre un autre avis; mais le clergé, qui avait la justice pour lui, n'avait à son service ni la force, ni l'intrigue, ni la révolte, pour la faire triompher. Les membres des conseils des provinces ne craignaient pas de recourir à tous ces moyens. Aussi, loin de s'associer aux avis des ministres de l'Eglise , ils ne pensèrent qu'à leur faire la loi et à usurper leurs prérogatives.

Tous, il est vrai, s'inclinèrent devant les décrets de foi ; aussi bien n'était-ce pas de ces décrets quvil s'agissait, puis-

(1) Ap. Le Plat , t. VII, p. 76 et seq.

352 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

qu'on ne pouvait pas même mettre en délibération s'il fallait les recevoir, ou les rejeter; mais ils ne purent garder sur les autres la réserve que leur commandait leur incompétence. Ils s'élevèrent tous contre les articles des décrets disciplinaires qui restituaient leurs droits aux évêques, condamnaient les empiétements des souverains et des magistrats sur la juridiction ecclésiastique, et garantissaient les immunités de l'Eglise. Enfin, ils conseillèrent à la gouvernante de recevoir les décrets disciplinaires du concile, à l'exception de ceux qu'ils avaient incriminés (1).

Mais le concile ne rencontra nulle part une opposition plus audacieuse que dans le Conseil d'Etat. Le prince d'Orange qui y exerçait le plus grand ascendant, enchérit encore sur les difficultés des autres Conseils; il affecta un zèle ardent pour le bonheur et la liberté du peuple ; il déclama beaucoup contre le pouvoir excessif du clergé, et défendit les empiétements de l'autorité civile sur l'Eglise. Guillaume de Nassau ne professait pas encore ouvertement l'hérésie; mais il la nourrissait déjà dans son cœur, et c'était elle qui lui inspirait ces sentiments et ce langage.

La gouvernante lesavaitbien, maisellen'osaitpasdédaigner l'avis d'un homme puissant ni les difficultés des autres Conseils Elle résolut d'en référer au roi d'Espagne. Le comte d'Egmont , chargé de cette mission , rapporta de Madrid l'ordre exprès de recevoir et d'observer les décrets du concile. La duchesse de Parme exigea que le comte déclarât lui même la volonté royale au Conseil d'Etat. On y

(1) Ap. Le Plat, t. VII, p. 10 et seq. 30-49-68-71-82.

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 355

prit aussitôt la résolution de confier à une réunion d'évêques et de docteurs le soin d'examiner les moyens les moins compromettants d'exécuter l'ordre de Philippe 11. Le choix de la gouvernante tomba sur les évoques d'Arras, d Ypres et de Namur, qui avaient assisté au Concile de Trente, et sur les docteurs P^avestein et Jansenius , auxquels elle adjoignit les présidents des Conseils de Flandre et d'Ulrechb et deux conseillers, l'un du Conseil de Malines, l'autre de celui de Brabant. Ces derniers paralysèrent l'avis des premiers , et il ne sortit de celte assemblée qu'une vague recommandation de maintenir en Flandre la foi catholique' d'instituer, dans celte vue, des séminaires dans les villes » et de petites écoles dans les endroits moins considérables.

La duchesse de Parme déféra ce résultat au roi d'Espagne, qui y répondit par un ordre plus formel d'exécuter sa volonté. La gouvernante s'y résigna : elle écrivit aussitôt à tous les gouvernements, à tous les Conseils provinciaux, de recevoir et d'exécuter les décrets du concile de Trente. Malheureusement cet ordre était accompagné de celui de renouveler les édits portés contre l'hérésie, et de remettre en vigueur, quoique d'une manière modérée, les fonctions de l'inquisition. Les intrigants se servirent de l'horreur qu'on avait su inspirer contre ce tribunal, pour soulever les mécontents et en augmenter le nombre. De là , vint cette faction des gueux qui s'est rendue si fameuse par ses excès de brigandage et d'inhumanité ( 1 ).

(t) Bentivoglio, Guerre di Fiandra, lib. n. — Strada, De Bello Belgico, lib. IV subfm. et V ad princip. —Cod. Can* Concil. Trid. Antuerpiœ 1779 in praefat.

334 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

Cependant les évêques s'empressèrent de profiter des religieuses intentions du roi pour publier et faire exécuter, dans leurs diocèses, les décrets du concile de Trente. Dès l'an 1565, Maximilien de Berghes , archevêque de Cambrai, convoqua ses sut'fragants , les députés des Chapitres, les abbés de sa province et un grand nombre d'autres ecclésiastiques distingués, pour recevoir, disait-il, dans sa lettre pastorale , tout ce que le concile de Trente avait décrété et ordonné ; pour condamner ce qu'il avait condamné(i). Réunis dans cette intention , les Pères du concile de Cambrai prirent l'engagement de la remplir, et chacun, à l'exemple du métropolitain, l'exprima en ces termes: « Tout ce qui » a été défini et décrété par le saint concile de Trente, je » le reçois ouvertement. Je professe aussi et promets une » véritable obéissance au Souverain Pontife; en même » temps je déteste et j'anathématise publiquement toutes » les hérésies condamnées par les saints canons et les » conciles généraux , et surtout par le concile de Trente. » Cette pensée inspira les travaux des Pères : tous les décrets qu'ils portèrent, toutes les résolutions, qu'ils prirent toutes les mesures qu'ils arrêtèrent ne tendaient qu'à confirmer celles du concile de Trente, ou bien à en assurer l'exécution. Quelques abbés ou procureurs d'abbayes, quelques députés des Chapitres élevèrent des difficultés touchant leurs privilèges, et firent des réserves pour en maintenir l'intégrité. Mais ces protestations, auxquelles d'ailleurs plusieurs renoncèrent, ne détournèrent point les Pères de leur entreprise;

(1) Hurduin., Acta concilior., t. X, col. 574.

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 335

et l'évcque d'Arras, au nom du président et des autres prélats, déclara que, nonobstant lesdites protestations , V exécution des décrets du saint concile de Trente ne devrait point être différée, mais mise en pratique dès que les Pères l auraient ainsi décidé. Or, tous les décrets qu'arrêtèrent les Pères, appliquaient ceux du concile de Trente à la province ecclésiastique de Cambrai ; et afin qu'aucun doute ne pût s'élever sur leur intention , ils les terminèrent par celte imposante déclaration : « Enfin, le présent concile ordonne à tous les évêques , abbés, Chapitres et aux autres ecclésiastiques , tant séculiers que réguliers, et à chacun en particulier, d'observer exactement et de faire observer les décrets précédents , et ce qui a été établi par le saint concile de Trente (1). »

Le cardinal de Granvelle, archevêque de Malines, avait aussi résolu de présider au concile de sa province pour y publier celui de Trente; mais des raisons d'Eiat et des motifs personnels l'ayant obligé de s'éloigner alors des Pays-Bas, il laissa à ses suffragants le soin de le tenir, et l'évèque d'Ypres, le plus ancien d'entre eux, le convoqua en 1570 par l'autorité que lui donnait le concile de Trente. Les prélats qui y assistèrent , y prirent des résolutions dignes de leur piété. Ils déclarèrent d'abord qu'ils étaient assemblés pour obéir au concile de Trente, et traduisirent leur intention en des termes aussi clairs qu'énergiques : «Avant tout, dirent-ils dans leur premier décret, ce concile provincial de Malines veut et ordonne que tous et chacun de ceux qui

(1) Ap. Harduin., t. X, col. 576 et seq., 602 et seq., 625.

336 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1566)

s'y sont rendus, reçoivent ouvertement, simplement et sans aucune protestation tout ce que le concile de Trente a défini et décrété, qu'ils promettent et professent une véritable obéissance au Souverain Pontife romain , et en même temps qu'ils détestent et anathématisent toutes les hérésies condamnées par les saints canons , surtout par le même concile de Trente. » Tous les décrets que précède celui-ci, sont conçus dans le même esprit, et témoignent également du zèle et de la science des évêques qui le portèrent (1).

Le pieux archevêque d'Utrecht, Frédéric Schenck, baron de Touttembourg , ne fut pas moins empressé que ses collègues à publier les décrets du concile de Trente. Au commencement du mois d'août de l'an 1565, il les fit lire dans son Eglise métropolitaine, et en prescrivit l'observation dans tout son diocèse et dans ceux de sa province. Deux mois après, pour donner à cette mesure un caractère plus solennel et lever quelques obstacles qu'elle avait rencontrés de la part des Chapitres, il réunit en concile provincial les évêques d'Harlem , de Middelbourg , de Groningue , ses suffragants, les évêques nommés de Leuvarden, de Deventer, l'évéque de Ruremonde , comme doyen de La Haye, les abbés de Saint-Paul d'Utrecht et de Marieen -Weerd .

(I) Les Actes du concile de Matines portent, en latin, les signatures qu= suivent , et que nous citons par honneur : Martinus R\ thovius , episcopus Yprensis, praeses hujus concilii ; — Franciscus Sonnius , episcopus Antuerpiensis ; — Vilhelmus Damasi ;— Lindanus, episcopus Ruremondensis ; — Cornélius Jansenius , episcopus Gandavensis ; — Remigius Druitius , vicar. gêner. Illustriss. et Reverendiss. Domini cardinalis Granvellani, archiepiscopi Mechliniensis.

(VanGestel, Histor.Archiepiscopatûs Mechtin. Hagre comitis 1735^ in-fol. î. I, p. 50.— Harduin, acta concil., t. X, col. 1179-1206.)

(An. 1564-71) DE TRENTE.— LIV. VII. (PieIV.-Pie V.) 387 le curé et le doyen de Saint-Jean-Baptiste, les doyens de Saint-Pierre, de Saint-Sauveur et de Notre-Dame, et un grand nombre de chanoines des églises collégiales d'Utrecht. L'assemblée se préoccupa surtout de la nécessité de recevoir les décrets du concile de Trente , et des moyens d'en obtenir l'exécution. Dès la première session, qui eut lieu le 10 octobre , tous les évêques déclarèrent qu'ils embrassaient non-seulement les décrets du concile relatifs à la foi, aux sacrements, aux rites de l'Eglise romaine , mais encore les décrets de réformation sans aucune réserve. Les abbés, les doyens et les chanoines d'Utrecht firent la même déclaration touchant les premiers décrets ; mais, sur les seconds ils renouvelèrent des protestations qu'ils avaient déjà faites avec un éclat déplorable, sous prétexte que les prescriptions disciplinaires du concile étaient contraires à leurs droits ou à leurs privilèges. Le métropolitain et les Pères examinèrent leurs plaintes et leurs raisons, trouvèrent les unes et les autres sans fondement , et les rejetèrent également. Ils ordonnèrent donc à. tous et à chacun en particulier, en vertu de la sainte obéissance, et sous les peines et les censures portées par le concile de Trente , d'en recevoir et d'en observer tous les décrets. Les récalcitrants opposèrent encore de vaines réclamations à un ordre si formel de l'autorité légitime qu'ils furent néanmoins obligés de subir (1).

Des difficultés semblables, mais moins éclatantes, accueillirent la réception du concile en Franche - Comté ,

J 1) Hoynck van Papendrecht, Ih'stnr. Ecoles, ultrojcctïnœ , p. 6 et 9S. — Van Heussen, Batavia sacra, part. H, p. 15 et seqq.

338 (PieIV-PieV.) HISTOIRE DU CONCILE (Aw. 1564-71) province alors soumise à la domination espagnole. Sur l'ordre de Philippe II, transmis par la duchesse de Parme, Claude de La Baume, archevêque de Besançon, et le comte de Vergy, gouverneur de la province , se rendirent au sein du Parlement de Dole , pour conférer ensemble sur la manière et les moyens de recevoir le concile. Le Parlement, comme les Conseils de Flandres, ne se borna pas à cet objet ; il voulut encore faire des remontrances sur l'usage des censures de l'Eglise, sur la juridiction ecclésiastique et sur quelques articles disciplinaires du concile. Mais l'archevêque représenta qu'il n'apparlenait point à des magistrats séculiers de juger des décisions d'un concile, et protesta que de pareilles délibérations, quoique faites en sa présence, ne pouvaient porter préjudice, ni à sa juridiction , ni aux dispositions du concile. Le Parlement n'eut aucun égard à de si justes réclamations, et envoya à la gouvernante des Pays-Bas , ses observations et ses remontrances. Elles ne furent pas acceptées comme l'exercice d'un droit; mais, unies aux protestations plus menaçantes des Conseils des Pays-Bas, elles forcèrent le gouvernement à mettre aux décrets de discipline une réserve qui , bien qu'exprimée en termes assez vagues, devait, dans l'intention du roi, faciliter les voies à la réception du concile. C'est pourquoi la duchesse de Parme, après avoir donné, de la part de Philippe II, à l'archevêque de Besançon, l'ordre de publier et de faire publier le saint concile de Trente dans toutes les églises de sa province , ajoutait dans sa lettre : « Et parce que entre les articles du saint concile, il y en a aucun concernant les règles, droits, hauteurs et prééminences de Sadite Majesté, ses Vassaux, Etats et

(An. 1564-71) DE TRENTE. -LIV. VII. (Pie IV.-Pie V.) 339 Sujets, èsquels pour le bien et repos du pays, et pour accélérer le fait de la sainte religion , et éviter tous débats, contradictions et oppositions, ne conviendra de changer ou innover; Sa Majesté entend, qu'en ce regard, on se conduise comme jusqu'ici a été fait, sans, comme est dit cidessus, y changer ou innover, et spécialement en l'endroit de la juridiction royale jusqu'à présent usitée, ensemble du droit de patronage laïque, droit de nomination avec induit et connaissance de cause en matière possessoire des bénéfices; comme aussi des dîmes possédées ou prétendues de gens séculiers, y joint la superintendance et administration jusques ores usitées par les magistrats et autres gens laïques sur hôpitaux et autres fondations pieuses ; de tous lesquels droits et autres semblables que, ci-après, si besoin ^st, vous seront touchés plus particulièrement ; Sa Majesté n'entend être dérogé par ledit concile, ni que l'on doive changer aucune chose, non en intention de contrevenir audit concile, mais pour tant mieux l'effectuer et le mettre en due exécution selon la qualité et nature du pays, à laquelle l'exécution doit être accommodée. » L'intention était louable, sans doute; mais l'exécution aurait été sans reproche si le roi d'Espagne avait pris l'assentiment du Saint-Siège pour faire toutes ces réserves, dont le temps d'ailleurs et les événements ont depuis lors fait justice.

En tous cas les restrictions arrachées à la piété de Philippe II, par la nécessité de publier promptement le concile, n'enchaînaient pas plus la conscience de l'autorité ecclésiastique qu'elles n'en affaiblissaient la juridiction. Il parait môme que l'archevêque de Besançon n'y eut aucun

S40 (Pie 1V-Pie V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564-71) égard dans la publication du concile : l'histoire , loin de fournir quelque trace de restriction de la part de Claude de La Baume, dit simplement qu'il publia les canons et les décrets du concile de Trente, jura et fit jurer de les observer. Du reste, ce ne fut que le 24 octobre 1571, que l'archevêque de Besançon accomplit ce grand acte. Revenu alors de Rome où, pendant un séjour de quatre ans, il avait puisé auprès de Pie V l'esprit apostolique, et reçu de ce saint Pontife la prêtrise , l'institution canonique et le pallium, il convoqua un concile provincial à Besançon ; et, le 24 octobre 1571, en présence d'un clergé nombreux et d'une foule de peuple, il publia dans sa Métropole les décrets du concile de Trente et en prescrivit l'observation dans toute l'étendue de sa juridiction. Le Chapitre, en les acceptant, essaya aussi de mettre à couvert ses droits, ses privilèges et ses usages, par des protestations et des réserves impuissantes contre l'autorité souveraine de l'Eglise ( 1 ). Ainsi fut accomplie, dans les provinces espagnoles en-deçà des Pyrénées, la publication du concile. La volonté royale qui commanda et pressa cette mesure , ne donna pas aux décrets du concile une force dont ils n'avaient pas besoin ; mais elle les mit sous la protection de la puissance publique, et s'engagea, comme elle le devait, à les faire observer dans tous ses Etats.

L'ordre de Philippe Ilavaitreçu une exécution plus prompte et plus large dans ses autres domaines. C'est ainsi que

(!) Dunod, Hist. de VEgl de Besançon, t. Il, p. 178 et suivv. — Joann. Jac. Chifflet, Vesonlio civitas imperialis, part, n, p. 315 et scqq. —Le Plat, t. VII, p. 514 et suivv.

(An. 1564-69) DE TRENTE.— L1V. VII. (PieIV-Pie V.) 341

la religion de ce prince, unie à la piété de Sébastien, roi de Portugal, et des princes italiens, soumit aux lois du concile les régions occidentales des deux mondes, le nord des Indes-Orientales et plusieurs contrées d'Afrique, où ses décrets, partout intègres quant à la foi, ne subirent, quant à la discipline, que les modifications exigées par le climat, par la position ou par les usages de ces Eglises lointaines.

Des obstacles plus sérieux menaçaient le concile en Allemagne: Ferdinand 1^ venait de mourir, et Maximilien, son fils et son successeur, n'avait jamais montré des sentiments franchement catholiques. Toutes les sectes protestantes semblaient s'ameuter pour s'opposer aux décrets des Pères de Trente ; les principaux ministres signaient et répandaient des protestations, que des pamphlétaires du même parti accompagnaient de leurs libelles injurieux (1 ). Les catholiques influencés , la plupart à leur insu , par l'esprit et les doctrines des sectes dont ils étaient environnés, éprouvaient une forte répugnance pour certaines prescriptions disciplinaires du concile. Cependant l'empereur déploya, dans celte affaire, plus de zèle qu'on n'avait osé en attendre; et les évoques, assurés de son concours, s'empressèrent de publier le concile. Le cardinal d'Augsbourg, Othon Truchsess, en ordonna le premier l'observation dans son diocèse. Animés par son exemple, ses collègues rendirent le même bienfait à leurs peuples. Enfin , le concile provincial de Saltzbourg, convoqué en 1569 par l'archevêque Jean-Jacques de Kuen, établit l'empire du concile de Trente dans l'Autriche, la Styrie , la Carinthie et le Tyrol (2).

(1) Raynaldi, aï ann. i-'Ql, n. 13 et seqq.

(2) Mez&er, Hist. Satisburg. (Salisb., 1692, in-fol.) p G 10.

S42 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (AN. 1564)

Déjà la Pologne avait accepté les mêmes lois. Il avait fallu, pour obtenir ce résultat, vaincre bien des difficultés. L'hérésie , comme nous l'avons dit ailleurs , avait fait irruption dans ce royaume et envahi toutes les classes de la société ; elle s'était ménagé d'ardents défenseurs dans la noblesse; le clergé lui-même lui avait fourni des partisans d'autant plus dangereux qu'ils étaient plus cachés. Jacques Uchanski , archevêque de Gnesne , lui donnait , dans les conseils de la nation, une puissance redoutable. Le roi, incertain dans sa religion, était plus porté à tolérer les sectes qu'à maintenir l'autorité de l'Eglise. Pie IY connaissait ces circonstances et s'en effrayait. Mais Commendon, nonce apostolique auprès de Sigismond , avait dans l'activité de son caractère, dans la perspicacité de son esprit, dans la vigueur et les charmes de son éloquence, assez de ressources pour dissiper de si justes alarmes. D'ailleurs le cardinal Iïosius tenait tête à l'hérésie et paralysait par l'ascendant de sa science et de ses vertus l'influence qu'elle s'efforçait d'exercer autour du trône. Jamais il ne se servit plus utilement de son autorité que dans la circonstance dont nous parlons. Pour faciliter la mission de Commendon , qui devait proposer l'acceptation de ce concile à Sigismond, il demanda audience au monarque et s'efforça de dissiper tous les préjugés que l'hérésie lui avait inspirés contre l'Eglise catholique , lui mit sous les yeux le tableau le plus vrai et le plus frappant des maux que les sectes avaient infligés à la Pologne depuis qu'elles s'y étaient introduites, et les malheurs plus grands encore dont elles la menaçaient.

& Ensuite, écrivait l'illustre prélat au cardinal Borromée,

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 343

j'ai traité avec Sa Majesté de ce que j'avais fait à Braunsperg, car le bruit s'était répandu à Dantzick et ailleurs que j'avais usé d'une grande violence et d'une grande sévérité , que j'avais voulu confisquer les biens des citoyens , quoique jamais je n'aie fait ni voulu rien de semblable. Je lui ai donc expliqué de quelle manière je m'étais conduit à l'égard de ce peuple; que, loin de recourir à la force, je n'avais employé au contraire contre lui que les voies de la douceur, auxquelles il avait fini par se rendre. Sa Majesté approuva ma conduite et ajouta : J'aime bien celte manière d'agir; il faut instruire les hommes avant d'exiger d'eux quelque chose de difficile. Je voudrais même qu'il se tint un concile provincial y oh les sacramentaires seraient appelés: on pourrait alors user des mêmes moyens pour les détromper et les ramener à l'unité de l'Eglise. — A Dieu ne plaise , Sire, lui répondis -je, qu'on tienne jamais un pareil concile ! je refuserais d'y assister. Ce n'est que dans les conciles œcuméniques qu'on doit traiter les matières de foi. De nos jours il s'en est célébré un à Trente , et les hérétiques n'ont point voulu s'y rendre. Un concile universel représente l'Eglise catholique; c'est pourquoi on y traite de ce qui a rapport à la foi catholique, ce qui ne peut se faire ni dans un concile national, ni dans un synode diocésain. Dans le symbole , nous faisons profession de croire, non l'Eglise polonaise ou lithuanienne, ou allemande, mais l'Eglise catholique ; et vouloir statuer quelque chose en matière de foi dans un concile de la nation, ce serait prétendre effacer du symbole l'article : Je crois la sainte Eglise catholique, et y substituer celui-ci : Je crois la sainte Eglise polonaise. Et quand cesserait - on de disputer , s'il fallait remettre en

Zkk (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

question les choses qui ont été si souvent décidées par les conciles? Faire exécuter les décrets des conciles, voilà le premier devoir de ceux qui sont investis de la puissance souveraine.

» Sa Majesté me demanda ensuite pourquoi les protestants n'avaient envoyé aucun des leurs au concile. Je répondis que c'était sans doute parce qu'ils se défiaient de leur propre cause et qu'ils comprenaient que , dans cette auguste assemblée , ils ne pourraient maintenir leurs dogmes impies, que je ne pouvais m'expliquer autrement leur conduite , puisque le Souverain Pontife avait envoyé des nonces non-seulement à chaque prince , mais même aux principales cités, et que Sa Majesté n'ignorait pas la réponse qu'ils avaient faite; qu'on leur avait, plus tard, donné un sauf-conduit aussi ample qu'ils l'avaient demandé, elqu'ils n'avaient eu aucun danger à redouter; mais que, comme dit l'Ecriture , celui qui fait le mal hait la lumière et que les protestants ayant la conscience de la perversité de leur doctrine, n'avaient pas osé l'exposer à la lumière du concile où ils n'auraient pu la défendre. — Mais enfin , reprit le roi , quelles raisons donnaient-ils de leur refus de comparaître ou d'envoyer des députés? — Leurs raisons accoutumées, répondis-je : que le concile n'avait pas été convoqué par l'empereur , comme si l'empereur avait tous les royaumes à sa disposition pour convoquer un concile universel , comme s'il appartenait à l'empereur de faire une pareille convocation. Et l'empereur lui-même ne reconnaît-il pas hautement qu'il a le Pape pour supérieur, et que le Pape seul a le pouvoir de convoquer un concile? 11 est vraiment étonnant que ces hommes poussent l'arro-

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) Zlih

gance jusqu'à ne pas vouloir que leur doctrine soit jugée par ceux au jugement desquels l'empereur s'en rapporte.

o Cependant, ajoutais-je, les hérétiques allèguent plusieurs autres raisons de leur refus, mais toutes également frivoles. J'ai lu un pamphlet intitulé : Ruine de la Papauté Saxonne, et sorti de la plume d'un Sacramentaire. L'auteur se glorifie de la décadence de la doctrine de Luther qui s'était érigé en Pape au sein de l'Allemagne, et du mépris où est tombée la confession d'Augsbourg. Dans ce libelle, les Sacramentaires imposent aux Luthériens les conditions que les Luthériens veulent imposer aux chrétiens qu'ils appellent papistes : et les Luthériens ne veulent pas les accepter. Je m'étendis beaucoup sur le refus que faisaient les hérétiques de reconnaître les évêques pour juges sous prétexte qu'ils n'en avaient point d'autre que la parole de Dieu; et je fis observer au roi que celui qui porte un jugement doit s'exprimer par le son articulé de la voix, ce que ne peut faire la parole de Dieu écrite. Que penserait Votre Majesté, ajoutai-je, de celui qui lui dirait : Je ne veux être jugé ni par le Roi, ni par ses ministres ; mais qu'on me donne pour juges les statuts , les lois du royaume , et je les écouterai. Est-ce que les statuts ou les lois du royaume pourraient porter une sentence qui fût entendue et connue des accusés? Chacun ne les interprètera-t-il pas en sa faveur, si elles ne s'expriment par l'organe de celui qui en a le pouvoir? Un auteur païen a dit que la loi est le magistrat muet, et que le magistrat est la loi parlante. 11 faut donc que la sentence soit portée parle magistrat. — • Mais c'est vrai, reprit Sa Majesté, la comparaison est fort juste , et je le vois, maintenant surtout que chacun veut interpréter à sa fantaisie les

346 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (AN. 1564)

lois du royaume. Oui, il est nécessaire que le magistrat ait le pouvoir de les interpréter et que sa sentence soit celle de la loi. — Sans doute, répliquai-je à mon tour ; il est donc absurde d'exiger , comme le font si bruyamment les sectaires, que la seule parole de Dieu écrite soit juge des controverses, et comme chacun interprète à sa manière cette parole de Dieu , il est nécessaire que l'interprétation du sens des Ecritures soit laissée à ceux dont il est écrit : Les lèvres du Prêtre garderont la science, et ce sera de sa bouche quon apprendra la loi. Voilà en somme ce qui se passa entre Sa Majesté et moi... (i) »

Sigismond, frappé des raisons d'IIosius, comprit que les sectaires ne pouvaient pas être plus fidèles à leur souverain qu'au Siège apostolique ; et que , conséquents à leurs principes, ils introduiraient l'anarchie dans l'Etat, comme ils mettaient le trouble dans l'Eglise. Aussi se montra-t-il dèslors moins complaisant pour eux, et moins indifférent aux droits de la religion. Commendon vit dans les dispositions du roi des chances de succès et résolut de remplir la mission que lui avait confiée le Saint-Siège. Hosius qui lui avait si heureusement ouvert les voies , le seconda puissamment dans cette entreprise. Ils s'entretinrent longtemps à Heislberg sur les moyens de l'exécuter, et conclurent qu'il fallait présenter l'exemplaire des décrets du concile au roi et au sénat réunis ensemble, ou ne point le présenter du tout. Ce plan arrêté , le nonce partit pour Varsovie, où Sigismond avait convoqué les Etats de son royaume. Il y arriva inat-

(1) Raynakli, ad ann. 1564, n. 43.

(ÀK. 156/i) DE TRENTE. -LIV. VII. (Pie IV.) 347

tendu , et s'y conduisit avec tant de prudence et d'habileté qu'il vainquit ou tourna toutes les difficultés (1). 11 nous apprend lui-même , dans une lettre adressée au cardinal Borromée, de quelle manière et avec quel succès il remplit sa mission.

« Arrivé à la cour, je sus qu'il y avait à la diète les sénateurs les moins favorables à mon projet. Je fus alors en proie à une grande anxiété, ne sachant comment m'y prendre pour présenter l'exemplaire du concile : le présenter au roi seul , c'était ne rien faire et agir contre la constitution du pays ; le présenter au sénat, dont les principaux membres étaient hérétiques, c'était m'cxposer à un refus, ou à quelque sinistre réponse. J'allai donc trouver le roi ; je lui parlai longuement de ma mission , m' efforçant de pénétrer son intention et d'obvier à toutes ses difficultés. Sa Majesté ne voulut point prendre de résolution d'elle-même. Elle me dit de l'attendre dans son cabinet, et se rendit dans la salle du sénat, convoqua les sénateurs et resta assez longtemps avec eux. Puis il me fit dire par le vice-chancelier qu'il m'attendait , avec tous ces seigneurs , dans le sénat, où il désirait que je parlasse et que je présentasse l'exemplaire du concile. J'entrai donc au sénat, et, selon que le Seigneur m'inspira , j'y parlai au long du concile de Trente en particulier, de tous les conciles en général , de la nécessité d'un tribunal suprême, d'un juge certain sur les matières de la religion, o Commendon s'éleva ensuite contre les hérétiques qui rejetaient l'autorité du concile de Trente et réfuta , avec autant

[l] )'ic de Commendon, par Graziani, traJ, par Fléchier, liv. n, ch. 2.

TM (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564}

de vigueur que de clarté leurs prétentions et leurs erreurs : a Quel aveuglement, dit-il , que chacun se forme une idée de sa religion selon son propre sens ; que chacun devienne le juge et l'arbitre des vérités éternelles; que des particuliers se fassent un culte et des cérémonies, pour adorer la grandeur de Dieu, ou pour apaiser sa justice; qu'ils entreprennent de réformer, d'interpréter1, et de renverser même les préceptes de la loi et de la morale chrétienne, que Dieu a révélés à son Eglise , et que des hommes divins nous ont laissés par écrit. Les hérétiques ont compris cette injustice, quoiqu'ils aient eu de la peine à l'avouer. Car, après avoir refusé d'obéir au légitime successeur de saint Pierre, pour qui Jésus-Christ a prié', afin que sa foi ne manquât point et qu'il confirmât ses frères après sa conversion , après avoir animé les peuples à la révolte, avoir ruiné des provinces par leurs séditions et par leurs violences , ils ont été obligés d'établir des chefs de leurs sectes , et de fonder de nouveaux pontificats à Genève et à Wittemberg. Ils ont créé une nouvelle espèce de magistrats dans je ne sais quelles villes obscures de leur parti. De sorte qu'ils cherchent dans leurs synodes, qu'ils tiennent sans aucun droit et sans aucune forme ancienne , la même puissance qu'ils ne peuvent souffrir dans l'Eglise catholique ; et ils reconnaissent les Calvin, lfcs Luther et quelques autres petits docteurspour leurs maîtres et pour les interprètes de leur religion.

» Ona permis à tout le monde d'assister au concile ; on y a convié tout le monde en général et en particulier; on a donné des sûretés publiques à tous ceux qui eussent voulu , ou disputer, ou s'éclaircir du point des controverses, ou donner des avis, ou faire même quelques plaintes; et ce-

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 349

pendant les hérétiques murmurent encore contre cette sainte assemblée. N'est-ce pas une chose injuste que de ne vouloir se soumettre ni aux décrets des papes, ni à ceux des conciles, et de rejeter ce consentement et cette conformité de créance que toute l'antiquité a révérée ? Cependant ces gens, qui n'écoutent que leurs passions, et qui veulent vivre sans lois, se couvrent du nom de l'Ecriture et de la parole de Dieu , ils se retranchent là comme dans leur fort ; ils ne veulent point d'autre Juge ; ils se moquent des jugements des hommes fragiles , qui peuvent tromper et être trompés ; comme s'ils n'étaient pas hommes eux-mêmes ; comme s'ils avaient le privilège d'être infaillibles, comme s'il n'y avait rien de saint et de véritable que ce qu'ils ont bien voulu s'imaginer, ou comme s'il n'y avait point de juste interprétation des Ecritures, que celle qu'ils trouvent conforme à leur sens.

» Personne ne peut nier qu'il ne faille puiser la vérité dans la source pure des Ecritures, mais on ne peut nier aussi qu'elles n'aient été interprétées diversement. Quelles disputes n'y a-t-il pas eu sur la force et sur l'intelligence de quelques passages? Quels différends n'ont pas eu sur ce sujet les catholiques et les hérétiques dans tous les siècles ? Puis donc qu'il se trouve des endroits obscurs et douteux dans les livres canoniques, que ces saints et savants personnages de l'Antiquité , les Augustin , les Jérôme , les Bernard, les Basile, les Chrysostôme et les Grégoire ont eu tant de peine d'entendre ou d'expliquer, les croironsnous clairs et faciles à comprendre , nous qui n'approchons ni de leur sainteté, ni de leur sagesse? Oteronsnous cette autorité à l'Eglise pour nous l'attribuer ou pour la déférer ". 30

à Calvin et à Luther, hommes séditieux, qui , selon la coutume des hérétiques, renversant les paroles de Dieu et les accommodant à leur sens, ruinent Tordre et la discipline de l'Eglise ? La grande controverse des hérétiques anciens a toujours été sur le sujet des livres sacrés. Ceux d'aujourd'hui ont toujours la parole de Dieu sur les lèvres; ils crient avec une effronterie insupportable, qu'il n'est pas permis de s'en écarter, comme si nous refusions de la recevoir, ou comme si nous ne savions pas qu'il n'y a point de loi ni de maxime dans la religion , qui ne soit fondée sur celte parole.

» Cependant lorsqu'on les presse, ils en reviennent toujours là : ils nous opposent incessamment la parole de Dieu, comme il l'ont entendue et comme ils l'ont tournée , et ne veulent écouter aucun sens, que celui qu'ils ont trouvé ou qu'ils ont approuvé. Calvin, Luther et leurs semblables seront ils donc les seuls qui auront découvert la vérité? Seront-ils les seuls que Dieu nous aura envoyés pour expliquer ses lois et ses volontés ? Si ces hommes miraculeux n'étaient point nés, tout le genre humain serait enseveli dans les ténèbres éternelles de l'erreur. Quel aveuglement et quel malheur du siècle, s'il faut que notre salut dépende des rêveries de ces nouveaux docteurs, et que la chose du monde la plus importante se décide parles sentiments de quelques esprits ignorants ou malicieux !

» On méprisera donc l'autorité de l'Eglise , à qui Dieu a promis qu'il serait avec elle jusqu'à la consommation des siècles, et que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle ! Il ne faudra qu'écouter ces usurpateurs du nom et de la parole de Dieu , qui en abusent pour tromper les faibles , et qui se donnent la liberté de tourner, ou de plier

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 351

selon leur caprice , le texte sacré des Ecritures? Ceux-ci ne se croiront pas obligés de s'en tenir à ce que plusieurs , à ce que tous d'un commun accord, auront déterminé de Dieu et de sa parole. Nous rediront-ils toujours la même chose? Nous veulent-ils forcer de nous arrêtera ce qu'ils ont pensé? Et refuseront-ils incessamment de reconnaître leurs juges naturels? Comme si l'on disait, qu'il ne faut obéir ni au roi, ni au sénat , ni aux juges; mais qu'il faut obéir aux lois que chacun interprétera après suivant ses passions. N'est-ce pas là confondre toutes les lois et toutes les règles de la société humaine? Ne veulent-ils point entin terminer ces controverses ?

» 11 est aisé déjuger que ces nouveaux docteurs les entretiennent par leurs artifices , pour retenir les affections des peuples. Us ne veulent point entendre parler de paix , parce qu'il leur est avantageux que la multitude suive leurs erreurs, et qu'ils seraient bien peu de chose, si les troubles étaient apaisés. Ce sont eux qui sèment ces divisions, et qui les font subsister; et ils sont si tiers de cette licence qu'ils ont de troubler et de médire, qu'ils soutiennent effrontément que Dieu n'a laissé aucun chef, aucun magistrat, ni aucun juge dans son Eglise, à qui l'on puisse s'adresser dans les choses obscures ou douteuses. Ces impies reprochent à Dieu et à sa Providence un défaut qui ne serait pas supportable aux législateurs et aux fondateurs de la plus barbare république, lis veulent enfin que l'Eglise, qui a été sauvée par le sang et par la mort de Jésus-Christ, et qui a été fondée, non par le conseil des hommes, mais par la sagesse de Dieu même, soit un navire sans pilote, une assemblée sans chef, et un corps sans ame : ce qui

352 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (Ak. 1504)

serait aussi indigne de Dieu, que pernicieux pour les hommes. »

« Je racontai aussi, ajoute Commendon, les maux que l'hérésie apporte à j'Eglise et à l'Etat, maux dont j'avais été témoin en Allemagne, en France, en Angleterre, et que la Pologne n'avait pas encore éprouvés; et je conclus que, ou ces maux étaient irréparables (ce qu'on ne saurait supposer dans une religion révélée et fondée par le Fils de Dieu), ou qu'ils ne pouvaient être réparés que par un concile universel, procuré par le Pontife romain avec tant de zèle, de patience, de constance, et à si grands frais, comme le moyen le plus efficace de ramener la paix et la tranquillité dans toutes les provinces chrétiennes. Et moi qui, avant le concile, pendant qu'il se tenait, et après la clôture , avais fait tant de voyages touchant les affaires de cette sainte assemblée, j'étais obligé de rendre ce témoignage, aux seigneurs qui m'écoutaient , soit pour reconnaître la bienveillance singulière qu'ils m'avaient toujours montrée pendant ma légation, soit pour leur faire connaître, que, comme eux, je désirais ardemment la paix et le bonheur de la Pologne, et que j'étais disposé à tout tenter pour la procurer.

» Ici offrant l'exemplaire des décrets du concile, j'ajoutai que, au nom du successeur de saint Pierre, à qui Jésus- Christ avait dit : Paissez mes agneaux : Paissez mes brebis : Je vous donnerai les clefs du royaume des cieuxy etc. , je présentais publiquement à Sa Majesté et à tout le royaume ce livre sacré qui seul pouvait fournir des remèdes propres à guérir les maux présents; et qu'au terrible jour du jugement je certifierais, en présence de Dieu, au roi et aux sénateurs, que Sa Sainteté n'avait point négligé de leur por-

(An. 1564) DE TRENTE. — LIV. VII, (Pie IV.) 353

ter secours et de montrer la voie du salut à tout ce royaume. Je prononçai ces paroles avec une émotion que presque tous sentirent et témoignèrent par leurs larmes.

» Lorsque j'eus fini de parler, je me disposai à sortir, pour laisser l'assemblée délibérer librement sur l'objet de ma mission; mais le roi et les sénateurs s'y opposèrent et me prièrent de rester. L'archevêque de Onesne parla le premier : son avis fut, comme il me l'a lui-même avoué, que, l'affaire étant de la plus haute importance , on devait pour le moment me répondre qu'on examinerait le livre, et qu'on me donnerait plus tard une réponse définitive. Tous les autres, catholiques et hérétiques, furent d'avis qu'on devait me répondre séance tenante. On délibéra donc sur la réponse, et le roi à qui il appartient de conclure, après que tous ont donné leur vote , dit, que, m'ayant appelé à l'improviste, il ne pouvait attribuer qu'à l'inspiration de l'Esprit saint tout ce que j'avais dit pour le bien de son royaume, et que par conséquent il décidait qu'on me donnât pour réponse qu'on acceptait le concile, et qu'on se rendait à l'intention et aux vœux du Souverain Pontife. Il n'y eut personne qui osât ni répliquer, ni contredire. C'est pourquoi Monseigneur le vice-chancelier répondit en termes prolixes et très-respectueux pour le Siège apostolique et le Saint-Père, dont il louait avec reconnaissance la sollicitude paternelle pour l'Eglise universelle, et en particulier pour la Pologne, que Sa Majesté acceptait le livre présenté, et tout ce qui avait été décrété dans le très-saint concile de Trente, et qu'Elle n'épargnerait rien pour le faire exécuter dans toute l'étendue de ses Etats.

» Je louai beaucoup cette réponse ; je me réjouis avec te

354 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (A.\.156/i)

roi et les sénateurs de la généreuse volonté que le Seigneur leur avait inspirée, et, les ayant encore prié de prévenir tant de maux, je pris congé de l'assemblée (1). » Ainsi la Pologne qui avait donné des craintes si sérieuses au Souverain Pontife, sembla se hâter de les dissiper par une prompte soumission au concile de Trente. Heureuse si elle avait toujours persévéré dans cette voie (2) î

(1) Lettre de Commendon au card. Borromée, du 7 août 1564, publiée par Lagoniars., dans ses Annot. aux Lettres de Pog., t. IV, p. 133 et suivv.

(2) En acceptant le concile de Trente , Sigismond accordait une première satisfaction à l'Eglise, au Saint-Siège et à la religion de ses peuples. Il leur en donna une autre en publiant presque en même temps un décret de proscription contre les sectaires qui infestaient la Pologne. Ce prince fut souvent détourné par de honteuses passions de la voie de justice et de sagesse que lui avaient montrée Hosius et Commendon; mais son décret n'en est pas moins un hommage éclatant rendu à la vérité , et une leçon pour les empires, et c'est pourquoi nous en donnons ici la traduction.

« L'histoire de tous les siècles et de tous les pays nous montre , et une expérience domestique nous apprend aujourd'hui, que les Etats s'affermissent par la concorde et l'unité de religion, et qu'ils sont ébranlés et souvent renversés par les discordes religieuses lorsqu'il est permis à chacun de changer ou de détruire le culte... Ce qui est surtout vrai de la religion chrétienne. Comme elle est la seule religion véritable , Dieu fait sentir sa présence et sa bonté, là où elle est honorée par les pratiques et les cérémonies de l'Eglise catholique , et au contraire Dieu déploie sa colère sur les pays où elle est souillée par les caprices et les dissensions des hommes. C'est ce qui a eu lieu en Pologne du temps de nos ancêtres et même de nos jours. Tant que nos pères ont eu sur la religion chrétienne le même sentiment et la même affection, la vérité régnait dans les lois, la magistrature jouissait de son autorité, les sujets étaient soumis et paisibles ; et la prospérité couronnait leurs entreprises. Enfin, par la pratique de la religion chrétienne qu'ils ont unanimement tenue pendant plus de six cents ans, ils ont acquis à notre patrie l'aisance et la gloire dont nous avons hérité. Mais , depuis quelques années, oubliant cette unité de religion, nous avons commencé à manquer à nos devoirs; dès-lors les lois ont commencé aussi à perdre leur force et leur majesté, la magistrature a vu sa dignité s'évanouir, l'agitation et la révolte ont pris la place de l'obéissance et de la paix. A mesure que la confusion de la religion a envahi les particuliers 7 il s'est répanJu dans le royaume une

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Les nations catholiques de l'Europe avaient reçu le concile de Trente; la France elle seule s'obstinait à ne pas l'admettre , du moins quant à la discipline. Son opposition faisait le scandale de la chrétienté; la vanité de ses prétextes en faisait la risée. Les Calvinistes blasphémaient contre un concile qui avait condamné leurs erreurs, et menaçaient le gouvernement de nouveaux excès, s'il voulait y soumettre la conscience publique. Catherine de Médicis et le conseil du Roi n'avaient qu'une religion politique et craignaient d'irriter les

perturbation si grande et si générale que tous nos efforts suffisent à peine pour la réprimer ou la réparer. C'est parce que nous avons provoqué sur nous l'indignation et la colère du Tout-Puissant. Car jusqu'à présent nous avons laissé impunie l'insolence que certains hommes ont déployée contre Dieu et contre l'Eglise catholique, au sein de notre royaume. Venus ici, on ne sait d'où, ils se sont mis à attaquer non-seulement les mystères de notre religion et toutes les choses sacrées, mais encore à insulter le Fils de Dieu lui-même , et à soumettre à leur sens ce qui est au-dessus de l'intelligence des hommes et des anges. C'est pourquoi Dieu a justement permis que la même cause jetât la confusion dans nos affaires politiques. A ces causes, de l'avis... de la diète générale en ce moment réunie à Varsovie, nous statuons ordonnons et commandons par les présentes que tous les hérétiques étrangers qui sont venus dans ce royaume pour cause de religion, et qui. contrairement à la religion catholique, osent inculquer de nouvelles doctrines à nos sujets, et les enseigner ou de vive voix ou par écrit, publiquement ou en secret, sortent immédiatement de nos Etats, et que d'ici au premier décembre, il n'y en reste plus aucun. Dès ce moment nous les proscrivons par ce décret, nous les bannissons de toute l'étendue de nos Etats , et voulons qu'ils soient regardés comme proscrits et bannis ; et nous les prévenons tous que quiconque d'entre eux ne sera point sorti, au temps fixé, des limites de notre royaume, il sera arrêté par les soins de nos gouverneurs ou capitaines, lié et châtié comme criminel et séditieux, et même par les particuliers. » Si donc il lui arrive quelque chose de semblable, il ne devra s'en prendre qu'à lui-même, et non à d'autres. Car nous ne pouvons pas souffrir plus longtemps que notre royaume soit exposé à la colère du ciel à cause de quelques hommes vagabonds et méprisables... »

a Fait dans notre diète générale de Varsovie, le 7 août, de l'an 1564...»

356 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

protestants. Les Parlements s'étaient arrogé sur le clergé une espèce de pontificat qu'ils ne voulaient point céder à l'autorité de l'Eglise. Ces trois partis, d'accord sur ce point, se liguèrent contre le concile de Trente, et firent, pour en empêcher la publication, des efforts odieux.

Depuis longtemps Calvin avait tracé à ses adhérents la voie qu'ils devaient suivre dans cette circonstance. Dès l'an 1547, il avait publié contre la première période du concile un libelle, qui, sous le titre d'Antidote, était destiné à paralyser le remède salutaire offert à tous les chrétiens par les Pères de Trente. Ce livre, vrai dépôt d'erreurs et de mensonges, est encore le monument le plus honteux de la passion et de l'animosité de l'auteur. Il y répand à pleines mains des injures atroces , des invectives dégoûtantes, contre les Pères et les théologiens du concile. Peut-être suffirait-il de les reproduire pour réfuter l'ouvrage ; mais nous devons à nos lecteurs plus de respect que Calvin n'en avait pour les siens , et nous aimons mieux leur donner ici une idée du fond de ce déplorable pamphlet.

D'abord il conteste le titre d'oecuménique au concile de Trente , qui cependant ne manqua d'aucune des conditions voulues pour être universel. Puis il s'emporte contre les Légats qui y présidèrent au nom du Souverain Pontife , et prétend que le Pape ne fut point représenté aux conciles œcuméniques de Nicée et d'Aquilée. Le concile d'Aquilée n'était point universel , et cet exemple ne prouve rien; Osius, évêque de Cordoue , et deux prêtres de l'Eglise romaine présidèrent le concile de Nicée , au nom du Pape S. Sylvestre : l'histoire l'atteste et prouve que Calvin ne la connaissait guère.

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 357

Puis Calvin reproche aux Légats et aux Pères de s'être préparés à leur œuvre par le jeûne et la prière. Ils se préparaient saintement à une sainte mission; et Calvin, qui méconnaissait la fin, ne devait pas mieux apprécier les moyens. Ensuite il s'en prend au nombre des évêques qui n'était pas assez grand. Mais le nombre lui importait peu , car il proteste plus loin que quand même il y aurait eu cinq mille évêques au concile , il n'aurait pas été plus docile à leurs décrets , tant cet homme comptait sur sa raison individuelle.

Entrant enfin dans îa critique des décrets, Calvin dit que, par celui de la quatrième session , les Pères ont rendu inutile l'étude des langues pour l'intelligence des livres saints, qu'ils ont condamné toutes les versions, excepté la Vulgate; qu'ils ont interdit l'élude et l'explication des Ecritures , et qu'ils n'ont permis qu'aux moines d'en enseigner le sens , pour suppléer à l'ignorance des évêques. Il y a dans toutes ces assertions autant d'ignorance que de mauvaise foi : en premier lieu , les Pères, en adoptant la Vulgate , n'ont pas condamné les autres versions ; en second lieu , ils ont laissé une entière liberté pour la lecture des textes originaux , sauf le respect dû à l'Eglise , exception pleine de sagesse qui ne peut déplaire qu'aux esprits présomptueux ; troisièmement, c'est aux premiers Pasteurs que les Pères ont maintenu le droit d'expliquer, comme juges, la parole de Dieu ; ils n'ont donc point suppléé , comme dit Calvin , les rêves des moines à l'ignorance des évêques. Evidemment Calvin avait envie d'éclipser, par cette bouffée d'orgueil , la gloire littéraire et scientifique des prélats de son temps, tels que Bembo , Sadolet, Polus Beccatelli, Vida, Catharin , Cénal , Danès , et

358 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

tant d'autres noms illustres dont la gloire l'importunait, autant qu'elle honorait la religion.

D'après le Réformateur , les quatre premiers canons de la cinquième session étaient inutiles pour établir la doctrine du péché originel , dont personne ne doutait. Toutefois Calvin avait besoin , sur ce point , comme sur beaucoup d'autres, de recevoir la leçon des Pères ; car il enseigne quelque part que les enfants des saints ne participent point au péché originel, et qu'avant le baptême ils sont déjà fils de la promesse et enfants de l'Eglise.

Cependant ce rigide censeur blâme hautement le décret qui porte que Dieu ne hait rien dans ceux qui sont baptisés, et que la concupiscence n'est point un péché formel. Et pour prouver qu'il a raison , il avance trois choses : premièrement, que Dieu ne hait rien dans l'homme, et que néanmoins il y voit des choses haïssables ; secondement, que le reatus de la concupiscence est détruit, et qu'il l'est parce que Dieu ne l'impute pas; troisièmement, que la concupiscence est un péché véritable, et que ce péché se trouve sans le reatus , c'est-à-dire, sans ce qui rend l'homme pécheur. Après cela , Calvin a mauvaise grâce d'accuser les Pères d'imposer des mystères à l'intelligence.

II passe à la sixième session et attaque hardiment la liberté de l'homme, la nécessité et l'efficacité du baptême , la grâce à laquelle on peut résister, la possibilité d'accomplir les commandements, l'incertitude du salut, la confession des péchés, les satisfactions , les bonnes œuvres ; il prouve ses assertions par des passages de l'Ecriture très-mal appliqués et de grossières injures ; puis il se glorifie de sa modération.

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En parlant de la septième session , il veut qu'il y ait , non pas sept sacrements , comme le disent les Pères de Trente , mais deux seulement; et la preuve, c'est que Calvin n'admet que le baptême et la cène. C'est là le grand argument du fier réformateur, et en général celui de ses sectateurs. Resterait cependant à prouver qu'on ne peut ni mieux penser, ni mieux dire , ni mieux faire que Calvin.

Calvin n'en apporte guère d'autres, à part quelques vagues déclamations , pour réprouver l'efficacité que les Pères de Trente admettent dans les sacrements, l'intention qu'ils exigent pour les administrer, la doctrine qu'ils établissent , d'après toute la tradition, touchant le caractère du baptême , de la confirmation et de l'ordre , les cérémonies ecclésiastiques dont ils recommandent l'observation , et en général toutes les décisions ou prescriptions des Pères sur celte matière (1).

Calvin ne vécut pas assez pour attaquer les décrets portés dans la dernière période du concile; mais, par ce que nous venons de dire de son antidote, on peut présumer quels sentiments il aurait exprimés et comment il les aurait prouvés. Le concile n'a eu qu'un tort aux yeux des calvinistes, c'est de ne pas avoir choisi Calvin pour son président , ou du moins de ne pas en avoir suivi la direction. Mais dans ce cas encore qu'auraient dit les Luthériens ?

Quoiqu'il en soit, l'esprit de Calvin lui survécut dans ses sectateurs ; plusieurs d'entre eux publièrent des pamphlets contre le concile de Trente; et si leurs cris ou leurs injures

(1) Hist. de l'Egl. Gallic, t. XVIII, (in-4),p. 447 et sum.

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neconvaiquirent personne, ils ameutèrent du moins les passions contre les décrets de cette sainte assemblée , et fortifièrent les préjugés parlementaires. Heureusement le peuple français était profondément catholique; plus docile à la voix de ses pasteurs , qu'aux clameurs des coteries , il reçut avec respect les décrets du concile.

Les Papes, dans leur sollicitude paternelle , s'efforcèrent longtemps d'en procurer la réception solennelle dans l'Eglise de France. Charles IX, ou Catherine de Médicis elle-même, si on s'en rapporte à une lettre qu'il écrivit à son ambassadeur à Vienne , semblait disposé à suivre l'exemple des princes chrétiens... « Quoique le concile ait mis en avant la réforme des princes, disait-il , et qu'il ait fait tort à mes droits, toutefois , je ne laisseray , pour tout cela de recevoir et observer ce qui aura esté religieusement décidé et déterminé audit concile , et travailleray à y faire persuader mes subjets par tous les moyens qu'il me sera possible , et que je recognoistray les plus propres à les y conduire par douceurs et persuasions (1). »

Mais le Roi ne persévéra pas longtemps dans ce sentiment, s'il était sincère. Quelques jours après l'avoir exprimé, il reçut de Venise une lettre, datée du 6 décembre, où Du Ferrier s'efforçait de lui inspirer , contre le concile, toute la vengeance qu'il nourrissait lui-même dans son cœur. Les Pères avaient porté des décrets contraires aux libertés de l'Eglise gallicane , approuvé même ceux qu'on avait faits sous le pontificat de Paul III , donné au Pape le titre d'évêque de

(1) Lettre de Chartes IX à l'évêque de Rennes, son ambassadeur à Vienne, du 12 décembre 1563, dans les Mém. de Dupuy. p. 548.

^An. 1564.) DE TRENTE.— LIV. VIL (Pie IV.) 361

l'Eglise universelle, malgré l'ambassadeur et contre l'opinion de l'Eglise de France. Or, tous ces griefs, complaisamment énumérés parDuFerrier, lui avaient commandé, disait-il, de ne pas assister à la signature des Actes, et devaient, dans son intention, interdire en France les décrets du concile (1).

11 ne fut pas difficile à Du Ferrier de persuader ses sentiments à la cour : le Conseil de Charles IX , où régnaient Catherine de Médicis et le chancelier de L'Hospital, les partageait tous; et, par haine de la religion ou par crainte des Huguenots , il était bien décidé à les faire prévaloir contre Rome. Mais forcé d'envelopper son mauvais vouloir dans les mystères de la politique, il excusa son refus, auprès des princes chrétiens, sur des raisons d'état et sur les circonstances malheureuses où se trouvait la France.

Catherine de Médicis avait conçu un autre plan d'opposiliqu. Son projet était de ménager une entrevue générale entre les souverains de l'Europe catholique, qui, disait-elle, a pourroient estans ensemble ployer le Pape à plusieurs » choses raisonnables , auxquelles il s'est montré fort dur » jusques icy , pour le faire céder à l'aulhorité de si grands » princes bien unis (2). » Mais les princes , loin d'entrer dans cette politique tortueuse et déloyale, chargèrent leurs ambassadeurs de s'unir au nonce du Saint-Siège , pour demander , entre autres choses, à Charles IX, la réception du concile de Trente. Le jeune roi, instruit par la reine sa mère

(1) Lettre de Du Ferrier au roi, Mém. de Dupuy, p. 544 et suivv, (5) Lettre de Catherine de Médicis à l'évêque de Rennes , dans les Mém. de Dupuy, p. 557. — Lettre de la même au même du 29 décembre 1563, dans les Additions aux Mém. de Castelnau, t. II p. 328 et suivv. — Lettre de la même au même du 28 janvier 1564, ibid., p. 314 et suivv, 317.

3o2 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

et le chancelier de L'Hospital, leur répondit en général qu'il était résolu de vivre « selon la bonne et ancienne religion , » observée en l'Eglise romaine, et de faire en sorte que ses » peuples vécussent suivant les mêmes lois; » mais il n'expliqua point son intention sur le concile. Peut-être n'en avait-il aucune de bien arrêtée , car, comme ceux qui l'entouraient, il attendait conseil du temps et des circonstances (1).

Ses conseillers naturels, dans cette affaire, étaient les évoques du royaume; mais leurs avis auraient contredit les atermoiements de sa politique : il ne les consulta pas. Il aima mieux s'adresserau parlement qui devaitluien donner déplus conformes à ses vues. C'est pourquoi le cardinal de Lorraine, à son retour de Trente, étant venu lui présenter les décrets du concile, Charles IX, à l'instigation de Catherine deMédicis et de L'Hospital, les soumit à l'examen de son Conseil , où il appela les quatre présidents de la cour, ses avocats et le procureur général. Considérés au point de vue parlementaire, les décrets du concile offrirent à ces magistrats plusieurs dispositions contraires à l'autorité royale , aux libertés et aux privilèges de l'Eglise Gallicane; et il ne tint pas à eux qu'on déclarât de suite que le concile de Trente, quant aux décrets de discipline, était incompatible avec les lois et les usages du royaume. Mais Catherine de Médicis ne voulut prendre aucun parti définitif avant de savoir celui auquel s'arrêteraient l'empereur et le roi des Romains (2).

(1) De Thou, liv. xxxvi.— Belcar., lib. xxx, § 26.— Spond. ad ann. t56V, n. v. — Belleforest, Charles IX, liv. vu, ch. 100.

(2) Lettre de Catherine de Médicis â levêque de Rennes, du 28 février

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VII. (Pie IV.) 563

D'ailleurs les préjugés parlementaires et les passions calvinistes faisaient trop de bruit autour d'elle pour qu'elle osât Jes dédaigner. Le Parlement, il est vrai, n'était pas encore bien d'accord avec les hérétiques ; mais l'orgueil rapproche souvent de l'hérésie, quand il n'y conduit pas; et ce corps célèbre ne craignit pas de s'unir aux ennemis de la foi pour soutenir ses ambitieuses prétentions contre le concile de Trente. 11 ne manquait plus qu'un homme qui, à la fois hérétique et parlementaire, personnifiât en lui-même les passions de tous les partis hostiles au concile et à l'Eglise. Charles Du Moulin réunissait toutes ces conditions et les qualités nécessaires pour remplir un si triste rôle. D'abord avocat au Parlement, puis livré à l'étude privée de la jurisprudence, il s'acquit, par la composition de quelques ouvrages sur ces matières, une réputation presque aussi grande que son orgueil. Et les doctrines vqu'il y soutint contre le Saint-Siège, révélèrent en lui un jurisconsulte érudit et un ardent calviniste. Mais le peuple de Paris, dont il outrageait les convictions catholiques, le força de sortir de la capitale et du royaume. Du Moulin erra quelque temps en Allemagne. Il revint en France, embrassa le parti de Condé, c'est-à-dire, des Huguenots, dans les premières guerres civiles, et revint à Paris, après le traité de paix conclu entre le gouvernement et les rebelles. 11 s'y trouvait encore, lorsque Catherine de Médicis mit en question , dans le Conseil dont nous avons parlé, la réception des décrets du concile de Trente. Celte circon-

1563, (1564), dans les Mém, de Castelnau, kddit. t. II, p. 316 et Mém. de Dupuy, p. 758. — Epist. ex Galliis sçripta de résolut, régis Francorum haute in suo consilio privato, ap. Le Plat, t. VI, p. 320.

364 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

stance inspira au jurisconsulte calviniste la pensée de formuler dans un écrit tous les griefs des Protestants et des Parlementaires contre l'œuvre de cette sainte assemblée. Ce fut ce qu'il exécuta , deux mois après, dans un Conseil sur le fait du concile de Trente, qu'il dédia au comte de Porcien, avec cette inscription fastueuse : « A Très-Haut, Très-Puissant et Magnanime Prince, Antoine de Crouy, comte de Porcien, Charles Du Molin, Docteur-ès-droils, Professeur des saintes Lettres, Jurisconsulte de France et Germanie, Conseiller et Maistre des requestes de l'hostel de la royne de Navarre : Désire accroissement de tout bien, honneur et félicité. » On pouvait contester à Du Moulin plusieurs de ces titres, surtout celui de Jurisconsulte de France et Germanie, à moins qu'il ne prît le droit de le porter dans son ardeur à défendre les sentiments des hérétiques des deux pays. En ce cas, il l'avait bien mérité; car il n'y a pas dans le répertoire des Luthériens, des Calvinistes et des autres sectaires, de mensonges, de calomnies, d'assertions extravagantes ou impies, de bévues historiques, etc., touchant le concile, que Du Moulin n'ait reproduites dans sa consultation. Les Parlementaires, se soumettant comme catholiques aux décrets du concile , en rejetaient cependant les décrets de réformalion; et Du Moulin leur fournissait mille prétextes; mais hérétique déclaré, il soutenait encore avec les Prolestants qu'on ne devait point en recevoir la doctrine (1). Les Parlementaires n'étaient protestants qu'à demi : ils s'unirent aux Catholiques sincères pour blâmer une œuvre si ouver-

(1) Oper. Molinœi, t. V, d. 349 et snivv. — Mém, de Condé, t. V, p. 81 et suivv.

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tement hérétique , et en punir l'auteur. Du Moulin fût arrêté et mis en prison. Mais bientôt un ordre de la cour vint lui rendre la liberté, et réduire sa peine à la défense de rien écrire désormais sur cette matière (1). Ce jurisconsulte,

(I) Si nous en croyons De Courtilz, auteur de la Vie de Coligny, Du Moulin dut l'inspiration de son ouvrage et sa délivrance à l'amiral. « Cependant, dit-il, quoiqu'il (Coligny) ne fût pas aimé, surtout de la reine-mère, qui l'appréhcndoit, son crédit ne laissa pas d'éclater dans une affaire d'importance , et où il y alloit aussi de son honneur. Il y avoit à Paris un habile avocat, nommé Charles Du Moulin... L'amiral lui donnoit pension pour prendre garde aux siennes (affaires). Or, comme il estoit persuadé de son habileté et de son sçavoir, il le pria de lui dire de bonne foi, et tous sentiments de religion à part, car Du Moulin estoit catholique (De Courtilz se trompe lui-même, ou veut tromper son lecteur : Du Moulin était né catholique, mais il ne l'était plus alors), si le concile de Trente se pouvoit soutenir quant à la forme. Sur quoy Du Moulin ayant parlé à cœur ouvert (il pariait d'abondance de cœur, et son cœur abondait de haine contre l'Eglise, ainsi que celui à qui il s'adressait), et fait voir mille absurdilez , que d'ailleurs il estoit contraire à l'usage du royaume , sans quoi on ne recevoit jamais de concile, il le pria de rédiger par écril ce qu'il lui avoit dit. Du Moulin s'-en fit un peu prier ;. mais n'ayant pu à la fin le lui refuser, et mesine fie le faire mettre sous la presse, les ennemis de l'amiral, qui sçavoient que cela venoit par son canal, et qui néanmoins ne s'en osoient prendre à lui, tirent décréter contre Du Moulin , sous prétexte de religion : raesme pour lui faire plus grand affront, ils le firent arrester, comme il montoit les degrez du Palais, ce qui pensa causer un grand désordre. Car les autres avocats ne pouvant souffrir qu'on;traînàt ainsi leur confrère... suscitèrent les clercs de oourir après, et ils auroient joué un mauvais tour aux archers, s'il y avoit eu bien loin de là à la conciergerie... L'amiral estant averti de cet accident, envoya visiter aussitôt Du Moulin, et lui dire qu'il n'eut rien à craindre, et qu'il faisoit son affaire de la sienne. En effet, allant du mesme pas au Louvre, il pria la reine-mère de faire réflexion qu'elle se faisoit plus de tort qu'à personne de maltraiter ainsi un homme de mérite ; que c'estoit bien loin de le récompenser d'avoir pris les intérests du royaume, comme il avoit fait (comme si les intérêts des Huguenots eussent été les intérêts du royaume !).... La reine-mère l'interrompit lui disant que cela ne la regardoit point, mais le Parlement qui avoit décrété contre lui. Cette réponse estoit pour allonger la chose; mais lui sans s'eslonner : Pardonnez-moi, madame, c'est moins affaire du Parlement, que celle de Votre Majesté, et elle me pei-

Sfâ (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 15(34)

en effet, n'écrivit plus rien contre le concile. Cependant il se renferma dans cette modération, moins pour obéir à l'inhibition de la cour, que pour satisfaire à ses nouvelles convictions. Car Du Moulin ayant embrassé le Luthéranisme , fut accablé de mépris et d'injures par les Calvinistes ; et cette réaction le dégoûta de l'hérésie et favorisa les efforts de quelques théologiens pour le ramener à l'Eglise, dans la communion de laquelle il eut le bonheur de mourir, en 1566, à l'âge de GQ ans(l).

11 fallait plus de courage que de science pour réfuter le pamphlet de Du Moulin. Pierre Grégoire , célèbre jurisconsulte de Toulouse, montra l'un et l'autre : il opposa au Conseil du Jurisconsulte de France et Germanie, une réponse pleine de force, de science et de religion. On peut reprocher

mettra de lui dire que s'il est capable de faire une injustice, elle ne le doft pas souffrir : qu'elle fasse examiner la chose, et elle verra si je lui dis rien que de véritable. La reine-mère qui ne vouloit pas le pousser à bout, lui demanda s'il seroit caution de ce qu'il lui disoit; sur quoi lui ayant répondu qu'il ne lui auroit pas parlé cemme il avoit faiî, à moins que d'estre assuré de la chose, elle donna ordre qu'on fit sortir Du Moulin de prison. » ( La vie de Gasp. de Coligny, p. 303 et suivv.)

Il y a, dans ce seul récit, tout ce qu'on remarque dans les ouvrages du sieur De Courtilz : quelques vérités défigurées par beaucoup de fables il nous suffira de faire remarquer que Catherine de Médicis voyageait alors par la France avec le roi, son fils ; qu'elle se trouvait à Dijon quand Du Moulin fut décrété de prise de corps: et qu'il était par conséquent difficile que Coligny lui parlât au Louvre ; en second lieu , que l'ordre d'élargir le prisonnier fut donné par le roi à Lyon, le 24 juin 1564. Mais on peut croire que Coligny ne fut point étranger à une consultation qui faisait si bien les affaires de son parti, et qu'il réclama la délivrance de Du Moulin , ou par ses agents, ou par ses lettres, d'accord avec Jeanne d'Albret, que les biographes font aussi intervenir dans ectts affaire. ( Mém. de Cundé, t. Y, p. 129 et suivv.,

(1) Brodeau, Vie de Charles Du Moulin, liv. m, c. 3-7. — Journal de Brû* lart dans les Mém, de Condé, t. I, p. 143.

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. VIL (Pie IV.) S67

à cette œuvre d'être venue trop tard; mais elle assure à la vérité un si beau triomphe que l'auteur mérite les éloges des hommes sérieux. Nous sortirions des limites que nous avons dû nous tracer, si nous voulions donner ici une analyse suffisante du livre remarquable de Pierre Grégoire; et d'ailleurs nous avons fondu les principaux de ses arguments dans le corps de cette histoire. Qu'il nous suffise de faire connaître , avec ses propres expressions, la pensée qui l'a guidé dans son ouvrage.

» Je ne me puis assez émerveiller de la témérité des hommes qui prennent la hardiesse de vouloir rétracter en privé et parleur opinion ce qui a esté arresté et déterminé du jugement de plusieurs. Car s'il est ainsi que l'advis d'un homme, bien expérimenté en son art, soit suivy, à plus forte raison quand plusieurs qui ont l'expérience de mesme chose concluent quelque doute , on leur doit donner foy... Or est-il qu'aux congrégations saintes et solennelles que l'Eglise a accoutumé d'assembler es choses douteuses concernant Testât général, et qui sont composées de diverses bonnes natures d'hommes excellents , que Dieu a appelés au gouvernement et charge de son troupeau, que nous disons synodes, ou conciles, le Saint-Esprit y assiste, tant parce que la cause de Dieu y est traitée, que parce qu'il a esté promis que là où seront congrégez deux ou trois en son nom, il sera au milieu pour résoudre leurs difficultez et doutes... Qui est cause que, tant pour raison de la multitude des Pères qui sont convoquez aux conciles généraux, que aussi pour raison de leur fin et intention, qui n'est autre que de pourvoir au troupeau que Dieu leur a commis, il ne doit estre permis de lever la teste à un particulier pour

368 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

combattre leurs décisions; ou s'il le fait, il me semble du nombre des géants qui voulurent bastir la tour de confusion pour faire teste à Dieu... Si que il eut esté meilleur de se taire que de parler du concile de Trente, légitimement assemblé et parachevé suivant la forme des conciles généraux et universels, comme avec la grâce de Dieu sera remontré plus amplement en respondant aux chefs et raisons que Du Moulin a déduit par ses nullitez et annotations... Par laquelle response sera montré que s'il plaît au roy de le faire publier et entretenir de point en point selon sa forme et teneur, se fera comme prince catholique, et suivant les traces et vestiges de ses ayeuls très-chrétiens roys et toujours bien affectionnez à la religion catholique, sans s'amuser au contraire prétendu Conseil, qui s'arme des privilèges de France , que quelques-uns disent vouloir conserver, n'estant rien moins de leur intention que de l'honneur de la France , qu'ils ont misérablement charbonnée et divisée sous prétexte de la deffendre : venant la source de leurs opinions du lac de la Germanie et de la faction des Protestants hérétiques, qui ont essayé aussi d'impugner ledit concile comme dit Surius, estant par iceluy convaincus d'hérésie; ayant, a l'imitation de leurs prédécesseurs hérésiarques, voulu saper la ruine de la hiérarchie terrestre et de l'Eglise militante, pour puis après vivre à leur fantaisie ; et après avoir aboly, s'ils pouvoient, les loix et conciles ecclésiastiques, disant qu'ils ont pu errer, comme s'ils disoient qu'eux seuls ne peuvent errer, ayant oublié cependant la sentence de Dieu , que , quiconque rioyray ou rtobeyra pas aux préceptes deVEglise, qui est la congrégation des prclats

(AN. 1564) DE TRENTE.- LIV. VII. (Pie IV.) 369

et catholiques, il sera réputé comme ethnique, idolâtre, et pour publicain, ou bien pour signalé pécheur. o

L'auteur entre ensuite en matière, déploie une savante et irrésistible argumentation , et conclut en ces termes : « Si bien que par-là tant s'en faut que brèche soit faite à l'authorité delà couronne de France, comme faussement infère ledit consulteur, qu'au contraire elle en sera conservée et maintenue par la puissance de Dieu , qu'il honorera en ses ministres. Car le roy jamais ne sera pleinement obéy en son royaume, si les subjets contemnent les commandements de Dieu qui est plus grand que tous les rois de la terre. Nous en avons les exemples devant les yeux. Gomme depuis que les Hussites et Luthériens commencèrent entrer en crédit de leurs erreurs, l'Allemagne sent les rébellions, les séditions, les entreprises contre les seigneurs ; et en France, depuis qu'elle conviva les Calvinistes et Luthériens, tout incontinent l'hérésie commença de pelauder et contemner les rois, de les poursuivre... Ceux doncques qui conseillent au roy la publication du concile, se montrent, non pas, comme dit le consulteur, tentateurs et insidiateurs du roy, mais ses vrays serviteurs et catholiques, aliénés des hérésies, et qui désirent la conservation de sa couronne, et que son authorité fleurisse de plus , en ostant les hérésies , qu'ils ont mis jusques au péril de la privation du royaume, ayant taché par plusieurs fois de le désarçonner et de lui tirer des mains son sceptre , qu'il confirmera et fera rendre redouté par la publication du concile, entretenant l'honneur de Dieu, qui est le fondement des royaumes. Par quoy appert et demeure que, vainement et sans aucune raison, le consulteur prétendu Du Molin a opiné, conseillé et écrit, le concile de

370 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

Trente ne devoir estre publié; et que témérairement et faussement il a voulu faire croire au roy qu'il tendoit contre Sa Majesté et authorité et droits de sa couronne, édits, arrests de ses cours souveraines, délibérations des Estats et privilèges de l'Eglise Gallicane ; et que par conséquent , sans avoir égard à toute sa délibération et remontrance , le roy, comme protecteur de l'Eglise catholique, fils et régénéré en icelle, oint et sacré par son ministère, fera très bien s'il fait publier, garder et observer iceluy, comme très nécessaire à la réformation de plusieurs choses qui obscurcissent en France Testât et beauté de la syncérilé de la foi chrétienne, en laquelle je proteste vouloir vivre et mourir (1). »

Catherine de Médicis était bien loin de partager de si nobles idées: elle n'avait ni assez de franchise dans le caractère, ni assez de vertu dans le cœur pour rendre un hommage éclatant et sincère à l'autorité de l'Eglise catholique, malgré les remontrances des Parlements et les menaces des Huguenots. D'un autre côté, elle prétendait conserver l'estime des princes chrétiens, et ne voulait point la perdre par le refus formel de publier le concile. De là venait cette indécision qui se traduisait dans les réponses évasives qu'elle faisait au nonce apostolique.

Quand Prosper de Sainte-Croix vint l'inviter, au nom du Pape, de recevoir un concile auquel les rois de France avaient eu tant de part, la reine-mère demanda du temps, sous prétexte qu'il convenait de connaître d'abord les décrets du concile, et de les soumettre à une sérieuse délibération.

(1) Oper. Molinœi, t. V, p. 397-443.;

(An. 1564) DE TRENTE.— LIV. Vil. (Pie IV.) 371

Le cardinal de Lorraine apporta les décrets ; le Conseil les examina. Catherine de Médicis répondit alors qu'il fallait attendre la bulle de confirmation. La bulle de confirmation ne lui laissa pas longtemps ce prétexte; la reine voulut savoir ce que feraient les autres princes, surtout le roi d'Espagne. Lorsque Philippe II eut manifesté son intention, Catherine de Médicis chercha des subterfuges ailleurs, et dit que l'estomac d'un corps sain et robuste comme était l'Espagne, pouvait digérer une nourriture plus substantielle que l'estomac d'un corps aussi malade que l'était la France. Le nonce reprit que le malade a un plus grand besoin que celui qui jouit d'une santé florissante.

Ce prétexte était d'une futilité trop évidente : Catherine de Médicis l'abandonna et en allégua deux autres, qui se rnpprochaient plus de sa pensée : le premier était la défense, faite par leconcile, de donner en commende les bénéfices des Réguliers; car le roi, par ce moyen, s'attachait plusieurs grands personnages dont le dévouement lui était nécessaire dansées temps calamiteux. Le second, était la crainte de soulever les colères du protestantisme, frappé de tant d'nnathèmes par le concile. La reine craignait tellement de troubler le calme apparent qui avait succédé à la guerre civile, qu'elle ne voulait pas permettre au nonce de distribuer aux évêques du royaume des exemplaires imprimés du concile de Trente; ce qui n'empêcha pas les évêques d'en recevoir (1).

Pendant ces négociations survint à Rome une éclatante

(l)Pallav., Istor. del concil. di Trente, lib. xxiv, cap. il.

372 (Pie IV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1564)

dispute de préséance entre l'ambassadeur de France et celui de Philippe II. Le Pape, pour l'apaiser, prit d'abord des expédients qui ne satisfirent pas plus les prétentions de l'un que les droits de l'autre. Enfin il décida en faveur de l'ambassadeur français , soit qu'il reconnût la justice de sa cause, soit qu'il pensât par cette faveur à disposer Catherine de Médicis à recevoir le concile de Trente , ou qu'il lui parût plus facile d'apaiser le roi d'Espagne. Philippe II, en effet, témoigna un vif ressentiment de la préférence accordée à l'ambassadeur français; mais il ne voulut point s'en venger sur l'Eglise universelle, et publia le concile dans ses Etats. Catherine deMédicis, au contraire, reconnut froidement la décision du Pape, et ne se montra pas plus favorable au concile de Trente.

Pie IV envoya en France Louis Antinori pour la presser de le recevoir; mais le nouveau nonce ne fut pas plus heureux que Prosper de Sainte-Croix. On lui répondit toujours qu'on ne pouvait penser à cette affaire, tant que la France ne serait pas dans un état de stabilité qui ne laissât plus rien à redouter (1). C'était renvoyer la réception du concile à une époque bien éloignée.

Le cardinal de Lorraine ne l'attendit pas pour publier le concile dans son diocèse : il avait puissamment contribué à la conclusion de cette sainte assemblée, et il n'était pas moins zélé à en propager les décrets (2). Dès le 25 novembre

(1) Pallav., loc. sup. cit.

(2) C'est le témoignage que Pie IV rendit à cet illustre prélat en plusieurs circonstances, et particulièrement dans une lettre adressée à l'archevêque de Sens, et conçue en ces termes : « — Il a plu au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation, de combler le vœu de tous, en met-

(An. 156&-67) DE TRENTE.-LIV. VII. (Pie IV.-Pie V.) 373 de l'an 1564, il réunit à Reims les suffragants de sa métropole et un grand nombre d'autres ecclésiastiques distingués par leur piété, leur science et leur dignité. Pénétrés de la nécessité de raffermir la foi des peuples, ébranlée par les séductions et les excès du protestantisme, et de rétablir la discipline ecclésiastique, tous s'accordèrent à recevoir et à jurer la doctrine du concile de Trente. Us en appliquèrent également les décrets de réformation à leurs diocèses respectifs, avec les modifications qu'exigeaient les circonstances locales , et dont l'opportunité avait été abandonnée par les Pères de Trente au jugement des Ordinaires (4). Mais le gouvernement craignant les suites de l'initiative prise parle cardinal de Lorraine, blâma son concile, et défendit d'en observer les décrets (2).

Les autres évêques français n'étaient pas moins favorables au concile que ceux de la province de Reims : ceux-ci attendaient, pour le publier, des temps plus tranquilles ; ceux-

tant fin, peu de jours après votre départ, au saint concile de Trente; et, ce qui n'est pas un bienfait moins éclatant, ni moins manifeste de la providence, c'est que la clôture s'est faite de l'avis unanime de tous les Pères. Notre cher fils, le cardinal de Lorraine, a déployé en cette occasion tant de zèle et d'activité qu'il est au-dessus de tout éloge, quoique les Légats et tous les autres ne cessent de le combler des plus grandes louanges. Oui, le Saint- Siège et l'Eglise universelle lui sont redevables du plus grand service. 11 faut maintenant, très-cher Fils, que chacun de nous s'acquitte de son devoir envers Dieu et l'Eglise. Gomme nous nous le promettons de vous, nous voulons aussi qu'on l'attende de nous. Nous espérons faire en sorte , avec le secours de Dieu, que tous reconnaissent que nous avons la ferme intention d'observer ce qu'a décrété le concile de Trente.... » (Ap. Raynaldi, ad ann. 1563, n. 223.)

(1) Harduin, Ad. Concflior., t. X, col. 471-491 et passim. — Marlot, Metropol. remens, historia, t. Il, p. 31 8.

(2) De Taix, Ué.ra. des affaires du clergé* p. 818.

il, 32

374 (PieV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1567-72) là espéraient que le roi, devenu maître de ses délibérations, en ordonnerait enfin l'observation dans toute l'étendue de ses Etats. Mais le calvinisme rendait la tranquillité impossible, et l'esprit d'irréligion, qui régnait dans le Conseil de Charles IX avec Catherine de Médicis, sa mère, maintint les premières dispositions de ce prince à l'égard du concile. Cependant les évêques, après trois ans d'attente et de silence, résolurent de manifester au roi leur intention et leur désir. L'assemblée du clergé réunie, en 4567 , à Paris , pour aviser à ses affaires, résolut, le 3 octobre , de supplier le roi de pourvoir à la publication et exécution du concile de Trente; mais comme ce prince était alors occupé à dompter les Protestants, qui avaient de nouveau pris les armes contre lui , l'assemblée comprit que sa demande serait à peine prise en considération; c'est pourquoi elle en subordonna l'effet à l'opportunité des temps, par une clause ainsi conçue ; Quand V opportunité et commodité de ses affaires le permettra (1).

Malheureusement cette opportunité ne s'offrit jamais au roi. Les Protestants ne cessèrent point de remplir le royaume de désordres et de ravages. Les batailles de Jarnac et de Montcontour et la vengeance exercée sur les principaux d'entre eux , le 24 août, de l'an 1572, ne les abattirent point et les excitèrent a de nouveaux crimes.

L'épiscopat aurait en vain élevé la voix au milieu des cris de la rébellion et du fracas des armes : il se borna à favoriser en particulier les poursuites du Souverain Pontife. Pie V

(1) Collect. des proc. verb. du clergé de Fr., 1. 1, p. 53.

(An. 1567 72) DE TRENTE.— LIV. VIL (riE V.) 375

qui avait succédé à Pie IV, en 15G5, en faisait alors de trèsactives, pour procurer, en France et dans tous les Etats chrétiens, l'observation du concile de Trente. Des lettres, des brefs ou des bu'les allaient souvent révéler son intention, ses ordres, ou ses sollicitations aux pasteurs des âmes, et surtout aux évoques français, à qui il offrait encore, dans ses actes, les exemples du zèle le plus pur (I ). En effet , toujours le premier à satisfaire aux vœux du concile, il en appliquait les prescriptions une aune, et accomplissait ce que cette sainte assemblée avait laissé à faire au Saint-Siège. 11 lit mettre la dernière main au Catéchisme dont le concile avait ordonné et fait commencer la rédaction, et recommanda aux pasteurs d'en faire la base de leur enseignement, pour mainte nir ainsi dans toute l'Eglise l'unité de sa doctrine.

Afin de mettre la même unité dans la liturgie et le culte divin, saint Pie V acheva la réforme du Bréviaire romain, commencée par Paul IV, poursuivie par le concile de Trente et par Pie IV, et en prescrivit la récitation à toutes les Eglises qui n'auraient pas des Bréviaires particuliers au moins de deux cents ans de date (2). Deux ans ans après, il compléta cette importante mesure, en promulguant un nouveau Missel, conforme au Bréviaire, et en prescrivit également l'usage, en vertu de la sainte obéissance (3).

Le saint Pontife ne borna pas à ces actes son respect pour les décrets du concile de Trente. Il ordonna encore par des bulles ou des brefs l'observation de quelques articles spé-

(1) Gabut., Vita S. Pu 7(Ap. Bjlland. die 5 maii), lib. II, cap. 3.

(2) Bullar. Roman. (Gollig. Chérubin.), t. II, p. 278. {3j Ibid.j p. 333 et scq.

376 (riEV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1572)

ciaux qui semblaient échapper à l'attention ou à la fidélité des ecclésiastiques. Ainsi il révoqua le privilège dont on jouissait dans certaines Eglises, ou dans quelques monastères, de célébrer la messe le soir, contre la disposition générale du concile (1) ; il ordonna sous des peines sévères la sanctification des fêtes célébrées par l'Eglise, selon l'intention des Pères (2); il défendit aux Latins de célébrer la messe et l'office divin selon le rite grec, et aux Grecs, de se servir du rite latin (3); il expliqua Je sens des chapitres II, III et IV de la vingt-quatrième session, touchant les empêchements du mariage, et corrigea les abus dont ils avaient été le sujet (4); il condamna toutes collations d'églises paroissiales qui ne se seraient point faites, ou ne se feraient pas conformément au décret du concile (5); tl ordonna rigoureusement aux recteurs des églises paroissiales la résidence prescrite par les Pères dans les vingt-troisième et vingtquatrième session (6); enfin il fit plusieurs autres constitutions pour appliquer et exécuter ce que îe concile avait ordonné sur la clôture des religieuses, sur la gratuité des collations de bénéfices, sur les portions congrues dues aux vicaires, et sur d'autres points de discipline (7).

Mais les soins généraux qu'il apportait à l'exécution des décrets du concile, ne l'empêchèrent pas d'en poursuivre

(I) Bulîar. Roman., t. II, p. 190.

(2} Ibid., p. 191.

(3) Ibid,, p. 205.

(4; Ibid., p. 206 et 275.

(5) Ibid., p. 234.

(6) Ibid., p. 279.

(7) Gibut., Vifa S. PU Vy (ap. Bolland. die 5 maii), Iib. i, cap. 6,— lib. », cap. 1.

(An. 1572-76) DE TRENTE.-LIV. Vil. (Grégoire XIII.) 377 particulièrement la publication solennelle en France. Outre les recommandations qu'il renouvelait à son nonce, il chargea le cardinal Alexandrin , son neveu , et saint François de Borgia, qui remplissaient une mission en Espagne, de se rendre ensuite à Paris, et d'exhorter Charles IX ù un acte si désiré. Ils obéirent aux ordres du Pape. Arrivé à la cour au commencement de l'année 4572, le cardinal exprima au roi la volonté du Saint-Père et le désir de toute l'Eglise, emprunta à la religion, à l'état de la nation, à une sage politique les plus fortes raisons pour lui persuader de publier le concile dans son royaume. Saint François de Borgia prêta aux paroles du cardinal l'ascendant de sa vertu et de sa profonde sagesse: mais ils ne purent arracher du prince que des protestations de sa foi catholique et de ses bonnes intentions, des regrets d'être obligé de céder aux malheurs des temps et des promesses pour l'avenir (1).

Déjà Catherine de Médicis avait fait les mêmes "excuses à Pie V, qui lui avait rappelé alors que l'obéissance à l'Eglise ne souffre point de délai ; que les temps ne sont pas en notre pouvoir; que les rois doivent compte à Dieu de leur puissance, et qu'il confond ceux qui se contient en leurs forces. La sollicitude et les graves avertissements du Pontife restèrent impuissants devant l'inertie d'un gouvernement qui, n'osait pas faire le bien de peur d'irriter les méchants.

Grégoire XIU qui, en 1572 , monta sur le trône pontifical, aux applaudissements du monde chrétien , déploya le même

(IJ Me/n. inédits du P. Polanco, conserves aux archives du Jésus, à Rome.

378 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1572-76) zèle que son prédécesseur pour l'exécution du concile : i! s'efforça surtout d'en assurer l'empire dans l'Eglise de France. L'épiscopat français unit son zèle aux efforts du Pontife; mais ils échouèrent devant les factions et les troubles qu'avait fait naître la politique bâtarde de Catherine de Médicis et des princes, ses fils. Grâce à leur connivence , à leur peur, à leurs indécisions , le protestantisme acquit une puissance qui menaçait de devenir absolue sous le règne de Henri III. Ce prince , successeur de Charles IX, était aussi infatué de ses droits et de ses privilèges qu'il était peu capable de les exercer et de les soutenir; mais cette disposition le rendait docile à tous les perfides conseils qu'on lui suggérait contre les droits de l'Eglise. Sans conviction religieuse, comme la reine, sa mère, il était d'ailleurs également superstitieux et voluptueux , et faisait un mélange sacrilège des pratiques d'une piété ignorante et des raffinements de la luxure. Ces défauts et ces vices rapprochaient autant Henri III du protestantisme qu'ils l'éloignaient de la religion catholique. Aussi l'esprit hérétique, soit par l'influence qu'il avait usurpée, soit par la peur qu'il inspirait, domina-t-il toujours, sinon dans la conduite, au moins dans les édits et les conseils du roi.

Entre les Protestants et les Catholiques s'était formé , sous le nom de mécontents, ou de politiques, un tiers-parti , dont le duc d'Alençon, frère de Henri III, se déclara le chef. Il réunit tous les hommes qui, excluant des rapports sociaux la religion , qu'ils avaient , pour la plupart, bannie de leurs cœurs, voulaient encore qu'elle n'entrât jamais ni dans les raisons d'Etal, ni dans le conseil des souverains, et qu'on ne fût point obligé de compter avec elle. C'était un parti acquis

(An. 1576) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 379

au protestantisme: aussi se joignit-il constamment à lui contre les Catholiques sincères.

Ceux-ci, effrayés des dangers que courait leur religion, se rallièrent, pour la défendre, aux seigneurs de la maison de Lorraine, et formèrent, sous le nom de Sainte-Union, ou de Ligue catholique , rcette noble association , dont on a trop méconnu la grandeur et les avantages.

De tous ces partis, celui de la Ligue était sans doute le plus généreux et le plus légitime ; et si le roi eût trouvé dans ses principes religieux le conseil d'en partager les intérêts et de les protéger, il eût relevé et fait respecter, avec le secours de tant de nobles cœurs , un pouvoir qui lui échappait des mains. Mais n'osant être ni Catholique , ni Protestant, ni Politique f Henri III se trouva en dehors de tous les partis qui divisaient ses peuples, et, pour ainsi dire , roi sans sujets. 11 ne conserva plus qu'une ombre de pouvoir dont il se servit pour consacrer les volontés des plus violents, et sacrifier les droits ou les conseils des plus sages.

Au milieu de ces tourbillons d'événements, d'embarras et de chagrins , le roi perdit le souvenir du concile de Trente. 11 sembla même que dès-lors on prit dans son Conseil la résolution d'en provoquer un autre, conforme aux demandes des Protestants. Dans les édits qui en sortent, dans les mesures qu'on y arrête, on ne parle plus que de concile bon, libre et général. C'est ainsi que, dans l'édit de pacification publié en 1576 en faveur des Protestants, le roi adoucit, par cette clause, ce qui aurait pu leur déplaire : « Espérant que Dieu nous fera la grâce par la détermination d'un libre et saint concile général de voir tous nos su-

380 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1576)

jets réunis en une mesme foy, religion !ét créance, comme est notre droit et principale intention (1). »

La promesse d'un'concile libre donnait aux Protestants des avantages qu'ils ne laissèrent point échapper. Ils savaient qu'un concile libre, tel qu'ils le voulaient, était impossible, ou que si l'on tenait, sous ce nom imposant, une cohue désordonnée , ils y feraient la loi; c'est pourquoi ils en appelaient à ce concile libre , et exigeaient, qu'en l'attendant, on laissât un libre cours au calvinisme. Duplessis- Mornay signifia aux Etats tenus à Blois, en 1576 , ces prétentions de la secte, dont il était l'organe et le mentor. « Ceux, » leur disait-il, qui dient qu'attendant la détermination » d'un concile, il ne faut permettre exercice que d'une reli- » gion, s'abusent grandement. Premièrement, c'est contre » l'article exprès de la Paix, qui permet que l'exercice des » deux religions soit libre, tant que par un libre concile gé- » néral, ou national, tous soyons réunis en une religion... » Secondement, c'est contre toute raison et forme de jus* » tice; car nous attendons par un concilt d'être réunis, » et non d'estre divisez... Aussi est-il raisonnable, attendant » la détermination d'un saint et libre concile, auquel comme » arbitres de nos diffôrens nous compromettions tous , que » nos parties demeurent en la liberté de laquelle parla Paix > ils sont en possession... (2) » Ainsi les exigences des Protestants réglaient les décisions d'un gouvernement sans éner-

(1) Mcm. du duc de Ncvers, t. I, p. 119.

(?) Remontrances aux Estais de Blois pour la paix, sous la personne d'un catholique romain, sous l'an 1576, dans les Mérh. de Duplessis-Mornay, t. I, p. 29-CO.

' (An. 1576.) DE TRENTE.— LIV. Vil. (Grégoire XIII.) 38* gie , comme sans conviction ; Henri III, pour adoucir des rebelles qu'il ne savait point dompter, refusait de recevoir un concile légitime, qui les avait condamnés, et leur promettait, par édit, un concile imaginaire où ils comptaient triompher.

Son Conseil affermit encore le roi dans cette voie fatale : il s'y rencontra même un évêque, assez' étranger à ses devoirs, pour oser proposer ce nouveau concile, comme le moyen le plus propre à ramener les peuplesàl'unité religieuse. Mais c'était Montluc, évêque de Valence : a Sire, disait-il à Henri III, quelque chose que l'on dise , votre édit de pacification n'est nullement à votre désavantage, et vous avez plus gagné par là sur ceux de la religion, que n'ont jamais fait les rois, vos prédécesseurs; car ils se soumettent de leur religion au jugement d'un concile libre , général , ce qu'ils n'avaient point encore fait; et, puisque cette soumission y est, n'est-ce pas le droit chemin ouvert pour réunir, nonseulement en religion , mais en toutes autres choses, vos sujets ?... Que Votre Majesté procure le saint concile général, ou national pour la restauration de la doctrine de l'Eglise catholique en votre royaume, et pour une bonne et générale réformation de tous Etats, remettant chacun en ses rangs et dignités (4). »

Montluc avait été déclaré hérétique par le Saint-Siège; et le concile avait défini des vérités et décrété certains articles de réformation qui ne lui plaisaient point ; et ses paroles trahissaient le sentiment de vengeance qu'il nourrissait con-

! (I) Collect. des proc.-verb. des asscmbl. du clergé de F;\, t. I, p. 78.

382 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (AN. 1576) tre l'un et l'autre. Mais les autres évoques français ne partageaient point les rancunes et les aberrations de leur indigne collègue. Depuis longtemps ils poursuivaient isolément la solennelle réception du concile dans le royaume ; ils réunirent leurs efforts, aux Etats généraux, ouverts à Blois, le 6 décembre 1576. Ceux d'entre eux qui y furent députés, y apportèrent la résolution d'arracher au mauvais vouloir ou à la peur, encore plus opiniâtre, du gouvernement, un résultat si nécessaire à l'Eglise de France. Malheureusement , ils y rencontrèrent d'autres obstacles delà part de ceux qui auraient dû les seconder.

Les députés des Chapitres avaient reçu de leurs mandataires la mission de défendre les exemptions et les privilèges de leurs corps; et comme on avait choisi ceux qui en avaient le plus l'esprit, ils s'acquittèrent de leur mission avec une ardeur qui les entraîna souvent hors des bornes de la modération. Les députés réguliers et les curés avaient aussi apporté leurs griefs contre le concile qui soumettait les uns à la juridiction des Ordinaires, et défendait aux autres de posséder deux cures ou deux bénéfices à la fois , et ils mêlèrent leurs intérêts à ceux des Chapitres. Tous s'accordaient à reconnaître la nécessité de recevoir les décrets dogmatiques du concile de Trente; les évêques voulaient qu'on reçût avec le même respect les décrets de réformation. Mais les Chapitres protestaient, au nom des Libertés de l'Eglise Gallicane, contre ceux de ces derniers décrets, qui attaquaient leurs exemptions et leurs privilèges.

Ces dissentiments éclatèrent dès le 18 décembre. Ce jourlà, la Chambre ecclésiastique s'étant réunie sous la présidence de Pierre d'Epinac, archevêque de Lyon , pour déli-

(A.n. 1576) DE TRENTE.— LIV. VIT. (Grégoire XIII.) 383

bérer sur la confection de son cahier général , on fut unanimement d'avis de faire de la religion l'objet du premier article, et d'y proposer en môme temps la réformalion des mœurs et des abus introduits dans la discipline. Le moyen le plus efficace et le plus sûr pour obtenir ce but, c'était d'exécuter les prescriptions du concile de Trente. C'est pourquoi les évêques opinèrent pour qu'on en demandât de nouveau au roi la publication solennelle. Ce concile, disaientils, est l'œuvre de l'Esprit saint; l'Eglise universelle y a contribué; et elle y était représentée par les évêques et les docteurs les plus savants du monde. D'ailleurs les membres de la noblesse et du Tiers-Etat désirent celte publication , et la Chambre ecclésiastique serait pour eux un sujet de scandale, si elle ne la demandait pas.

Les députés des Chapitres se mirent alors à distinguer trois choses dans ce concile , comme dans tous les autres : la doctrine, les mœurs et la discipline ou police ecclésiastique. Ils se montrèrent prêts à embrasser les deux premières; mais ils tirent des réserves sur la dernière, qui, en plusieurs articles, répugnaient aux Libertés de l'Eglise Gallicane , et que les Chapitres n'avaient pu combattre en plein concile, où ils n'avaient pas eu voix délibérative.

Claude de Sainctes, évêque d'Evreux, représenta alors que le Saint-Esprit, qui avait donné son assistance aux Pères dans les décrets de foi, ne la leur avait point refusée dans les décrets de réformation ; et que, par conséquent , si on recevait les uns, il fallait aussi recevoir les autres, à moins qu'on ne voulût partager l'obstination des Hérétiques. Ce reproche parut une injure à quelques chanoines, qui la repoussèrent avec une extrême vivacité.

S84 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1576)

Les évêques, loin de répliquer sur le même ton, s'efforcèrent par leur douceur et leur condescendance de rendre le calme aux délibérations. Pierre d'Epinac, Pierre de Villars, archevêque de Vienne., Pierre de Gondy, évêque de Paris, protestèrent qu'en demandant la publication du concile de Trente, ils n'avaient point la pensée de provoquer l'exercice de l'autorité épiscopale sur les Chapitres ; qu'ils étaient même disposés à ne l'exercer jamais. Claude de Sainctes et plusieurs autres évèques firent la même protestation et prièrent instamment les Chapitres de ne pas s'opposer à un acte si nécessaire au bien général, pour maintenir des privilèges de corps, qu'on ne leur disputait point. Cette générosité^toucha les Chapitres, mnis elle ne les rassura point pour l'avenir, car elle n'engageait pas les successeurs de ces prélats. Ils refusèrent donc, ainsi que les députés réguliers et les curés, d'admettre purement et simplement le concile de Trente.

L'archevêque de Vienne recourut alors à un expédient qui semblait devoir réunir tous les avis : il proposa de demander la publication du concile, avec des réserves qui garantiraient les libertés de l'Eglise Gallicane, et d'adresser au Souverain Pontife une requête collective au nom du clergé français, à l'effet de supplier Sa Sainteté d'approuver et de confirmer ces libertés. Cet avis était sage ; mais, pour le suivre, il fallait bien d'abord déterminer en quoi consistaient ces libertés; car les Chapitres, les écoies, les parlements , et même les protestants , dans le besoin , les invoquaient en leur faveur, et ne les entendaient certes pas de la même manière. La chambre ecclésiastique, 2>ans se préoccuper de cette difficulté, se rangea à l'opi-

{An. 1576) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XI1L) 385

nion de l'archevêque de Vienne; mais les Chapitres ne l'embrassèrent point : « Car, disaient-ils, si le concile est publié avec quelque modification que ce soit, il faudra l'observer, et cependant le Pape pourrait bien refuser la confirmation des libertés, franchises, exemptions et privilèges que les Chapitres et les communautés revendiquent. 11 faut donc que le Pape parle le premier, et puis on fera ce que l'on devra. » 11 y avait dans ces paroles une réticence qui n'échappa point aux évêques, et leur laissa entrevoir les suites les plus fatales. Quelques-uns ne purent s'empêcher d'exprimer leurs craintes dans le cours de la délibération. S'adressant à la conscience de chacun des membres de l'assemblée, ils les prièrent d'y chercher le moyen de publier le concile, à la satisfaction générale, puisqu'on rejetait le salutaire avis , ouvert par l'archevêque de Vienne, et de prévenir ainsi ou le scandale, que produirait auprès des deux aulres Ordres et de la cour la dissidence du clergé sur une mesure qu'il était de son devoir de poursuivre, ou la scission plus scandaleuse encore qu'amènerait parmi les membres d'un même corps une telle mésintelligence. Ces conseils terminèrent la délibération (1).

On la reprit le 22 décembre; mais il régna une telle confusion dans les suffrages, qu'on fut obligé de la remettre au lendemain. Le lendemain, les prétentions ne furent ni moins entières ni moins ardentes. Comme les évêques ne pouvaient les fléchir, ils consentirent à les épargner : on con-

(I) Guillaume de Taix, Métn, dis nffdr. du chrgé de Fr. concertée? et

délibérées es premiers Estais, 1576, (Paris, 1 625 ia-4<j) p. 33 et s.iivv.

5SG (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. Î57G)

dut alors « que le roi serait supplié de faire publier le concile de Trente , mai» avec cette clause que la publication ne porterait aucun préjudice aux libertés de l'Eglise Gallicane, ni aux privilèges, exemptions, franchises des églises cathédrales, collégiales et monastères ; et que les dispenses obtenues par le passé, pour l'incompatibilité des bénéfices, demeureraient et seraient valables à ceux qui en avaient , et que le Saint-Père serait averti de ces réserves et prié de les avoir pour agréables. »

Cette clause ne rassura pas tous les Chapitres : des douze gouvernements qui votaient, sept l'admirent ; cinq voulaient qu'on y ajoutât ces mots : et non autrement, de crainte d'être déboutés de leurs prétentions par le Pape et le roi, une fois que le conciïe aurait été publié. Mais leur amendement ne réunissait pas la majorité, et leurs protestations devenaient inutiles. A l'issue de la séance, ils se réunirent en comité secret pour aviser aux moyens de sauver leurs privilèges en péril. Ils résolurent d'envoyer à Rome Guillaume de Taix, doyen du Chapitre deTroyes, avec la mission de supplier le Pape de confirmer les Chapitres dans leurs privilèges, avant la publication du concile. Les fêtes de la Noël firent surseoir à cette résolution ; et d'ailleurs le gouvernement de Picardie s'étant détaché de la majorité, les voix se trouvèrent également partagées pour et contre l'amendement (I).

Cependant l'archevêque d'Embrun avait été envoyé au tiers état pour lui apprendre que la chambre ecclésiastique avait résolu de demander au roi la publication du concile

(1) Guillaume de Taix, op. cit. p. 44 et suir.

(An, 1576) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 3S7 de Trente, comme le moyen le plus propre à réformer l'Eglise Gallicane , à raffermir la foi des peuples , à ramener ou à confondre les hérétiques, et l'exhorter à s'associer à la demande du clergé. Le tiers état loua le zèle de la chambre ecclésiastique, et répondit à son envoyé qu'il délibérerait sur celle proposition , et qu'il donnerait sa réponse dans quelques jours (1).

Le prélat rendit compte de sa mission dans la séance du 26 décembre. A peine eut-il fini de parler que le gouvernement de Picardie déclara qu'il se rangeait avec les cinq autres, qui avaient soulenu l'amendement. Cet incident ranima l'ardeur de la minorité , qui dès-lors cessait de l'être , et les débals allaient recommencer plus animés qu'auparavant. Mais l'archevêque de Lyon, président de l'assemblée, représenta les inconvénients et les suites de celte dissidence avec une éloquence si persuasive , un ton si paternel qu'il calma l'agitation des opposants, et les amena à renoncer à îeur'amendement. D'ailleurs, ceux-ci ne pouvaient se dissimuler que ie droit commun était contre eux; qu'il s'agissait d'un concile œcuménique; que le roi pouvait le faire publier malgré eux ; que le Pape pouvait bien ne pas consentir à la demande qu'on lui ferait d'accorder ces libertés et ces privilèges; qu'il serait honteux pour eux, membres du clergé, de rejeter le concile, si la noblesse et le tiers état venaient à en demander l'acceptation légale; qu'il était odieux de se meltre, pour ainsi dire, en révolte contre les évêques, qui tous demandaient instamment la publication du concile, et

(1) Collect. des proc.-verb. des assemblées du clergé de Fr, t. 1er, supplcm., p. 18.

388 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (As. 1577)

plus encore de paraître condamner un concile général , el résister au Saint-Esprit qui y avait présidé. Ces considéralions et d'autres semblables secondèrent l'éloquence de l'archevêque de Lyon , et en assurèrent le triomphe (l). La demande de la publication du concile fut donc insérée dans le cahier général.

La réponse qu'y fit le Conseil prescrivait bien quelques mesures disciplinaires dans le sens et l'esprit du concile de

(I) Voici en quels termes Guillaume de Taix rapporte celte circonstance : « Le 26 , nous rentrasmes en nos disputes du concile, et estoit à craindre qu'il n'y eust de grandes animositez de part et d'autre. Le cabier de plusieurs ne portoit rien dudit concile, comme le mien ; les évcsques toulcsfois vouloieut à cors et à cry qu'il fust publié. De mon costé, je m'estois résolu de dire qu'au pis aller, je ne recognoistrois jamais évesque qui n'aurait esté éleu par le clergé, demandé par le peuple, et sacré par son arebevesque métropolitain ; et qu'à faute de m'en donner un tel, je ne porterois jamais aumusse, ny ne me laisserais juger par un évesque fait autrement que par ces moyens-là : mon intention estoit qu'au pis aller, s'il falloit perdre les juridictions et exemptions des Chapitres, nous aurions en récompense les eslections. Toutefois M. notre président parla si gracieusement , et nous promis* tant de secours au nom de tous lesdits évesques , fit tant de protestations de ne nous troubler jamais, qu'à la fin, après avoir considéré, premièrement que jus commune estoit contre nous ; item un concile œcuménique ; tertio que si le ro.y vouloit il le feroit publier de puissance absolue ; quarte que le Pape etiam rogatus non mutaret precibus nostris sententiamysi vellet; quintb, et eo maxime quod turpe esset nostro ordini empescher ce que la noblesse et tiers estât demandoient de la publication d'un concile œcuménique, et ne serait cela autre chose que damnare conciliumet Spiritui sancto, qui ei prœfuerat, resistere. Ad hœc accedebat que tous les évesques se bandoient, et au lieu de nous secourir, s'armoient contre nous , plus apud regem gratiâ poterant que nous. Il estoit donc non-seulement plus honneste, mais plus profitable et plus convenable à nostre profession de requérir la publication du concile, sous toutesfois les modifications susdites , lesquelles on sassuroit que le Pape ne trouveroit mauvaises, et que le roy et sa cour de parlement accorderaient très-volontiers. Ergo omnes in unam illam transivîmus sententiam. (Mémoires des affaires du clergé, etc., p, 45 et suivv. — Voir aussi Collect. des proc. verb. du cl. de Fr., t. I. p. 90),

(An. 1577) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 389

Trente; mais elle ne faisait aucune mention cl»; cette sainte assemblée (l). On nourrissait avec plus d'amour la pensée du concile libre que demandaient les calvinistes (2). Les circonstances que nous allons rappeler semblèrent môme changer cette pensée en résolution.

Tandis que les Etats se préoccupaient à Blois des besoins généraux du royaume , les factions des Huguenots et des politiques, commandés par le roi de Navarre, le prince de Condé et le maréchal de Damville , continuaient à l'agiter dans diverses provinces. Le roi, avant de prendre les armes contre eux , recourut aux moyens plus doux des négociations : il invita les Etats à leur envoyer à chacun une députation, pour les exhorter à rentrer dans le devoir et à cesser de troubler le royaume pour la défense de l'hérésie. De son côté, Henri III avait déjà député le maréchal de Biron à Henri de Navarre pour lui déclarer que son intention était de ne souffrir en France d'autre religion quecelle di l'Eglise romaine, comme il l'avait promis à Dieu, le jour de son sacre.

Le prince de Condé refusa de lire les lettres des Etats , et dit qu'il voulait vivre sous le roi de Navarre. Cette réponse , rapportée au Conseil et aux chambres, indigna les uns et effraya les autres : les premiers voulaient qu'on déclarât le prince rebelle et criminel de lèze-majesté ; mais Catherine de Médicis et le chancelier Birague , proposèrent de l'apaiser par des concessions , et conseillèrent de permettre l'exercice

(1) Coîlnct. des proc.-verb. des assemblées du clergé de Fr. , t. I, pitfc. just.il'., p. k 7 et suiv.

(2) Duplessis-Mornay, Mém. t. I p. 23 et suiv.

390 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU COiNCILE (An. 1577)

public da protestantisme à Montauban et à La Rochelle , en attendant , disaient -ils, le concile général (1).

On n'avait encore pris aucune résolution lorsque la députation , envoyée au roi de Navarre , vint à son tour rendre compte de sa mission. Ce prince se montrait décidé à vivre dans la religion de Jeanne d'Àlbret , tant que Dieu ne lui en montrerait pas une meilleure , et priait les Etats de ne pas traiter d'hérésie celle qu'il suivait ; car, ajoutait-il, quand ainsi serait, elle ne se devroit , ni pourroit ôter par une telle assemblée y mais par un concile général auquel toutes les parties seroient ouïes (2).

Damville, au contraire, protestait de son attachement à la religion catholique; mais en même temps il ne voulait pas que , pour en rétablir les droits, on troublât les Protestants dans l'exercice de la leur, ni qu'on dérogeât aux édits de pacification, jusqu'à ce que , par un concile national , il y fust autrement pourveu (3).

Le prince de Montpensier, qui, avant de rapporter aux Étals la réponse du roi de Navarre , avait eu une conférence avec la reine-mère , ne craignit pas de se faire auprès d'eux l'organe de la politique de cette princesse et de plaider par conséquent la cause des hérétiques. Il voulait aussi qu'on tolérât au moins pour quelque temps leur opinion , et qu'on leur en permît l'exercice en certains lieux, où cette faveur

(1) Collect. des proc.verb. des assemblées du clergé de Fr., t. I, p. 83. — - Journal du duc de Nevers, dans ses Mém. t. I, p. 172.

(2) Collect. des proc.-verb. des assemblées du clergé de Fr , t. !, p. 83 cl suiv. — Quiuet, Recueil qènér. desEstats, p. 332.

(3) De Taix, Mém. des aff. du clergé , p. 117.

(An. 1577) DE TRENTE.-LIV. VII. (Grégoire XIII.) 391

n'entraînerait pas de grands inconvénients , « en attendant ,

* ajoutait-il , que par un bon concile , ou autre tenue d'Etats ,

• ou par autres bons moyens, Leurs Majestés aient telle- » ment réconcilié leurs sujets les uns avec les autres, que » Dieu nous fasse la grâce de ne voir autre religion régner » parmi nous que la catholique (1). &

Ces réponses et ces rapports ne firent aucune impression sur les trois Etats : ils s'étaient tous accordés à demander dans leur cahier respectif le maintien absolu de la religion catholique et la publication du concile de Trente ; et ils persistèrent dans leur demande.

Le Conseil à son tour délibéra sur une résolution si ferme. Les cardinaux de Bourbon, de Guise et d'Esté , le frère du roi et le duc de Nevers la soutinrent ; Morvilliers , évêque d'Orléans, le chancelier Birague et le procureur-général s'y opposèrent sous prétexte qu'on n'était pas en mesure de faire la guerre aux Protestants ; mais personne ne l'attaqua avec plus de vivacité que Catherine de Médicis. Après avoir prolesté de sa religion et de sa bonne conscience, elle pressa le roi de ne pas se déclarer contre les Calvinistes qu'il ne pouvait pas combattre avec avantage. Le roi embrassa ce dernier avis; et l'article des cahiers relatif au concile ne fut point répandu (2).

Cependant les menaces de Condé , l'attitude de Damville, la résolution du roi de Navarre avaient fait comprendre à

(1) Collect. des prcc.-verb., etc., t. I, p 86, — Quinet, Recueil gêner, des Estats, p. 359 et suivv.

(2) Journ. du duc de Nevers, dans ses Além., t. I; p. Î73 et suivv.— ^Co//. des proc.-verb.; t. I, p. 87.

S92 (Grégoire Xlil.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1577-76) Henri III qu'ils voulaient subjuguer à la fois el sa volonté et sa puissance : il se tourna alors du côté de la Ligue catholique, et s'en déclara le chef. Ce parti était le plus sage et le plus sûr. Il aurait fait le salut de la France, si le roi avait su le tenir; mais sa médiocrité disparaissait devant l'éclat des grandes qualités du duc Henri de Guise; la jalousie inspira sa politique , et il tendit de nouveau la main aux Protestants. Au mois de septembre de Tan 4577, il publia à Poitiers un éditoù il leur cédait plusieurs faveurs, sous cette clause devenue ordinaire dans le Conseil : « En attendant flu'il ait » plu à Dieu nous faire la grâce, par le moyen d'un bon , » libre et légitime concile général, de réunir tous nos subjets » à nostre Eglise catholique (I). »

Il paraissait donc convenu à la cour que le concile de Trente n'avait été ni bon , ni libre, ni légitime, ou qu'il était insuffisant pour guérir les maux de la religion. C'était ainsi du moins que l'avait toujours jugé Catherine de Médicis , qui aurait voulu qu'il eût consacré l'omnipotence du roi sur l'Eglise de France et les prétentions des Protestants. Inspiré par une semblable politique , Henri III ne pensa qu'à satisfaire les factieux qu'il redoutait , et contrarier les Catholiques dont il ne savait ni reconnaître le dévouement et les convictions , ni les employer au salut de l'Etat.

Alarmé de si déplorables tendances , l'Episcopat résolut de tenter de nouveaux efforts à l'assemblée de Melun, pour procurer la publication du concile de Trente, Les prélats , qui y furent députés, partageaient tous la sollicitude de leurs

(1) Mém. du duc de Ne ver?, t. I, p. 291.

(An. 1579) DE TRENTE. — LIV. VII. (Grégoire X11I.) 395

vénérablescollègues et la témoignêrenten toute occasion (4) ; mais là encore ils rencontrèrent, de la part des Chapitres , de regrettables susceptibilités qui entravèrent leur zèle, et restreignirent leur demande à de mesquines conditions. Dans la séance du 22 juin 4579 , quatre jours après l'ouverture de l'assemblée , le Promoteur appela l'attention des assistants sur la réformation , et proposa préalablement les trois questions suivantes :

4° Si, pour opérer celte réformation, on devait faire de nouveaux décrets ;

2° Si on voulait se conformer à la réformation prescrite par le concile de Trente, et , pour cela, en demander la publication ;

3° Si l'on aimait mieux s'en tenir aux articles de Blois , fondés en partie sur ceux du concile de Trente.

Avant qu'on abordât ces questions , Guillaume de Taix , au nom des chanoines, demanda des explications sur le mot réformation , et déclara que, si elle devait attaquer les exemptions des Chapitres, dont il loua les services, il protesterait contre cette résolution. A une déclaration si nette, les évoques comprirent que l'opposition manifestée à Blois, allait devenir plus vive encore , s'ils tentaient de froisser les intérêts sur lesquels elle était fondée , et qu'ils compromettraient la cause du concile , s'ils en proposaient la publication pure et simple. Pierre d'Epinac , archevêque de Lyon , Arnaud de Pontac, évêque deBazas, Arnaud Sorbin de Sainte- Foy, évêque de Nevers, et Claude d'Angennes , évêque de Noyon, s'empressèrent donc de rassurer les Chapitres, qu'où n'avait point l'intention d'inquiéter ; mais d'autres , qui voyaient, dans l'avenir, des dangers que ces promesses ne

Zdf4 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1579)

pouvaient conjurer, firent des objections contre le concile lui-même: ils représentèrent qu'il contenait plusieurs choses contraires aux libertés et aux privilèges de l'Eglise Gallicane, aux droits de la couronne, et aux lois du royaume; qu'il assujettissait tout au Saint-Père , qu'il le mettait au-dessus du concile, toujours contrairement aux libertés de l'Eglise Gallicane; ils ajoutaient que le Parlement s'opposait à la publication du concile. Des réponses précises à toutes ces difficultés auraient entraîné de trop longues discussions : on pensa à calmer les opposants , et l'on répondit en peu de mots : que la supériorité du Pape sur le concile n'avait point été décidée à Trente : que si le concile n'avait pas annulé certains induits que s'arrogeait le Parlement, cette cour n'en aurait point empêché la publication ; qu'on satisferait aux autres difficultés en recevant ce concile avec des modifications.

Voilà, en somme , ce qu'on répondit aux opposants. Pour nous, nous ne comprenons pas bien comment ces défenseurs des libertés gallicanes accordaient leur opposition] avec leurs principes : ils avouaient que le concile de Trente avait été œcuménique : ils en admettaient la doctrine sans restriction. Or, selon eux, un concile général est au-dessus du Pape ; il est l'oracle suprême et infaillible de l'Eglise universelle , et c'est vrai, comment des hommes privés, docteurs, ou doyens , ou autres , osaient-ils s'opposer à un concile? Comment une église particulière peut-elle rejeter les décisions de l'Eglise universelle, représentée, selon son aveu, par un concile œcuménique ? Le concile, disaient les opposants, est au-dessus du Pape. Est-ce donc qu'il n'était pas au-dessus d'eux? Et cependant ils refusaient de le recevoir :

(An.1ô79) DE TRENTE.— LÏV. VIL (Grégoire XIII.) 395

c'étaitélever bien haut leurs prétentions. Mais îe concile avait déclaré le Pape au-dessus de lui; c'était son droit, nous avons presque dit son devoir ; si vous le reconnaissez infaillible , de quel droit vous inscrivez- vous en faux contre ses décisions ? C'était ainsi que, pour soutenir ou des préjugés d'école , ou des prétentions de corps, ces hommes, d'ailleurs si graves, se mettaient au-dessus du Pape , du concile , de l'Eglise universelle. Hâtons-nous de dire que l'assemblée tout entière ne se condamna pas à de pareilles inconséquences.

Le vénérable évêque de Mirepoix, Pierre de Villars, persuadé que l'assemblée ne pouvait s'opposer aux prescriptions d'un concile, et qu'il était alors plus nécessaire que jamais, pour le clergé , de se tenir étroitement uni au Saint-Siège , proposa de demander la publication pure et simple du concile , et protesta qu'il mourrait plutôt que de souscrire à des modifications. Mais les autres prélats craignant qu'on ne pût s'accorder sur cet article, montrèrent un esprit plus conciliant; et il fut résolu qu'on demanderait la publication du concile avec des modifications (1).

Chargé d'apprendre cette résolution à Henri Iîl , Arnaud de Pontac , évêque de Bazas, s'acquitta de sa mission avec une éloquence et un courage dignes d'un meilleur succès. Après avoir mis sous les yeux du roi les maux qui désolaient l'Eglise de France , il poursuivit en ces termes : « Pour ces raisons, et après les avoir bien pesées, avec plusieurs au-

(i) De Taix, Mém, des affaires du clergé de France concertées et délibérées ez premiers Estats de Blois 1576, et depuis ez assemblées générales... tenu* tant en la ville de Melun qu'en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, p. 160 et suivv.

39ô (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (As. 1579) très ,rle clergé vous supplie très-humblement, que par vostre aulhorité il luy soit permis de remettre la discipline ecclésiastique, et se réformer à bon escient, à l'honneur de Dieu, gloire et réputation de votre nom-et dignité. Il a choisi de toutes les règles de réformation et discipline, celles qui ont esté par le Saint-Esprit dictées et escrites au saint et universel concile de Trente, parce qu'il ne s'en trouve point^qui soient plus austères et rigoureuses, ny plus propres à l'indisposition et maladie présente de tous les membres du corps ecclésiastique ; mais principalement parce qu'ils sont liez et aslreincts aux loix ainsi faites par l'Eglise universelle, sous peine d'estre tenus pour schismatiques, envers l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et d'encourir envers Dieu anathème et perpétuelle damnation. Que si cela n'est tenu pour constant, très-ferme et très-véritable entre les Chrétiens, c'est fait de l'authorité de l'Eglise, vaine la religion chrétienne, vaine la prédication de l'Evangile que l'on ne croit que sous la créance et authorité de la mesme Eglise. Il faudrait tenir pour séducteurs du peuple tant de saints evesques et martyrs qui sont morts constants pour maintenir cette foy et doctrine Le clergé doncques vous supplie

très-humblement vouloir ordonner que les statuts du sainct et sacré concile de Trente soient publiez généralement en vostre royaume, pourestre par eux observez inviolablemenl. C'est chose dont il vous a ja requis par plusieurs fois , et mesme en l'assemblée générale des derniers Etats tenus à Blois : il pleure et lamente le mauvais conseil de ceux qui vous en ont diverty jusques icy : d'autant qu'ils ne vous sçauroient bailler conseil plus dangereux à vostre ame , ny plus pernicieux à vostre Estât, et au bien de vos affaires.

(An. 1579) DE TRENTE.— LIV. VIT. (Grégoire XIII.) 397

Car jamais ne fut , c'est chose trop vérifiée , que royaume se departist, ou rcfusast les conslilutions de l'Eglise catholique, qui ne fust schismatique, et que ce ne fust présage et cause de sa prochaine ruyne.... (1) »

La religion des évoques ne régnait point dans le Conseil du roi. Henri 111 répondit que, depuis son avènement à la couronne , il avait toujours pensé à publier le concile de Trente, mais que les malheurs des temps s'étaient constamment opposés à sa bonne volonté; que des circonstances moins fâcheuses encore avaient empêché de le publier sous le règne précédent; que, lorsque le cardinal de Lorraine apporta les décrets du concile à la cour, les membres du Conseil privé et ceux du Parlement, consultés par le roi , y remarquèrent plusieurs articles contraires aux droits du royaume et aux libertés de l'Eglise Gallicane ; qu'ayant fait entendre au Pape que l'état agité de son royaume ne permettait pas d'y publier le concile, ce Pontife avait cessé d'insister sur ce point.

Le roi ignorait sans doute que ceux à qui il répondait, agissaient, même en ce moment, de concert avecGrégoire XIII, par l'intermédiaire de son nonce a Paris (2). Quoiqu'il en soit, le monarque, comme pour justifier sa réponse évnsive , renvoya l'orateur, et les deux prélats, dont il était accompagné, au Parlement, qui devait leur faire de plus sérieuses difficultés (3).

(1) Recueil des Actes, Titres et Mém. concernant les affaires du clergé de France... contenant les cahiers présentés, et les remontrances et harangues faites aux rois, etc., in-fol. (Paris 1745), p. 6 et suivv.

(2) Matïei, Annali di G>egorio A7//, t. 1, p. 52 et suivv.

(3) Collect. des proc. -verb, du clergé, t. I, p. 125.

39S (G régoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1579}

L'évêque de Bazas et ses collègues n'ignoraient pas les dispositionsde la magistrature : ils crurent devoir néanmoins se rendre à l'invitation du roi , et reçurent du Parlement la réponse qu'ils en attendaient. Le président leur dit donc que la courue s'opposerait point à la publication du concile de Trente , si on y mettait pour conditions que les droits du roi , les libertés de l'Eglise Gallicane , l'autorité et les arrêts du Parlement resteraient hors d'atteinte.

Les députés du clergé firent à cette déclaration une réponse qui ne les engageait à rien ; mais ils chargèrent le Doyen de Sens d'aller porter les prétentions du Parlement à l'assemblée de Melun, et de lui demander son intention sur cet incident. L'assemblée prit en pitié la résolution des magistrats et décida dans sa séance du 6 juillet que ses députés demanderaient la publication du concile avec les seules modifications portées par les articles du cahier de Blois. » Or, dit Guillaume de Taix qui assistait à cette délibération , ceste résolution estoit fondée sur ce que si le concile se publioit sous les susdites modifications de l'authorité et des arrests de la cour, il en adviendroit dix mille absurdités; et entre autres ce seroit une approbation tacite de la religion prétendue réformée, d'autant qu'elle est receuë et approuvée par ladite cour et ses arrests (I). »

En môme temps l'assemblée adressa une supplique au roi pour le prier d'ordonner à ses gens de Parlement de coter les décrets et les canots du concile de Trente, qui leur paraissaient contraires à l'autorité du roi et aux arrêts de sa cour,

(1) DeJTaix, Mém. des a flaires du clergé, etc., p. 172 et suivv.

(A.\. 1579) DE TRENTE.— LIV. VIL (Grégoire Ml.) 399

el de les signaler ensuite à l'assemblée du clergé, qui aurait soin de satisfaire à leurs difficultés. Cette proposition , aussi juste qu'habile, jeta Henri 111 et le Parlement dans un égal embarras. Le roi crut en sortir en renvoyant les députés de l'assemblée à la réponse qu'il avait faite à la remontrance de l'évèque de Bazas (1). Mais cette réponse ne résolvait rien , et l'assemblée de Melun renouvela sa demande : dans sa séance du 21 juillet, elle ordonna à la commission chargée de rédiger son cahier, d'y insérer l'article du cahier deBlois, touchant la publication du concile de Trente, et d'insister sur la nécessité de la réformation , qui ne pouvait , disait-elle, se faire plus efficacement que par l'application des décrets de ce concile (2).

La commission présenta son travail dans la séance du 27 : toute l'assemblée l'approuva, et confia aussitôt à l'archevêque de Lyon , à l'évoque de Bazas et à quelques autres le soin d'aller faire auprès du roi de nouvelles instances pour la publication du concile. Pour toute réponse, le roi protesta de sa bonne volonté, et renvoya les députés à quelques membres de son Conseil. Dans la conférence qui eut lieu , le 23 août, entre les uns et les autres , le chancelier Birague dit qu'on ne pouvait trouver mauvais que le roi voulût mettre des conditions à la réception du concile , puisque le clergé lui-môme se proposait de le recevoir avec des modifications; mais que l'obstacle le plus sérieux était la crainte d'irriter les Protestants.

(1) Collect. des proc.-verb, des assembl. du clergé de F/1., t. I, p. 12V

(2) Ibid. p. 123.

401) (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (an. 1579)

L'archevêque de Lyon, qui n'avait pas reçu de ses mandataires la mission de conférer avec le Conseil, répondit en très peu de mots aux difficultés du chancelier, et lui offrit des explications officieuses sur la modiiicationquele clergé avait insérée dans son cahier en faveur des Chapitres. Birague refusa de les entendre, et porta la conversation sur d'autres points (1 ).

Les députés ayant rendu compte de leur mission dans la séance du 41 du mois d'août , l'assemblée envoya incontinent au roi une nouvelle députation , composée de cinq prélats et de neuf ecclésiastiques d'un Ordre inférieur, avec la mission de demander une réponse plus précise. Le roi refusa de la donner : il répondit sèchement que les temps ne lui permettaient pas de publier le concile (2).

L'assemblée ne se lassa point de tant de refus : le 22 septembre, elle résolut de supplier de nouveau le roi de recevoir le concile de Trente (3).

Ce fut la dernière marque de son zèle qu'elle donna à Melun; mais transportée à Paris , d'abord à Saint-Germain dès-Près , puis au couvent des Augustins, elle poursuivit sa résolution avec un courage que le voisinage de la cour n'intimida point. Interprète éloquent de l'intention de l'assemblée, Nicolas L'Angelier, évêque de Saint-Brieuc, la manifesta tout entière au souverain avec cette liberté apostolique qu'autorisaient également son caractère, sa vertu, sa science, sa cause et ses cheveux blancs : « Sire, lui dit-il, vous avez

(1) Collect. des proc-verb. du clergé de Fr., p. 126-127.— De Taix, itfem . des aff. du clergé, p. 186.

(2) Collect. des proc-verb. du clergé, t. I, p. 126.

vAn. 1S79.) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 401

trouvé par expérience que la force et les armes ont eu bien peu ou point de puissance pour assoupir et faire cesser ce schisme qui trouble votre Estât... 11 faut avoir recours au remède qui est certain et assuré... Et cependant qu'un bon ordre soit restably en l'Eglise.

» C'est la cause pour laquelle nous avons tant instamment requis, et plus instamment encore nous requérons, et requerrons, tant que nous pourrons soupirer, à Dieu et à vous. la publication du concile de Trente, et la restitution des élections aux églises et aux monastères. Ceste publication du concile n'est par nous requise pour vous exciter avec les autres princes catholiques à la guerre, pour meurtrir ei saccager ceux qui sont fourvoyez de la vraye religion : car non par force, ains par saincte doctrine et exemple de bonne vie, nous désirons les rappeler, et réduire en la bergerie de Jésus-Christ, lequel nous sçavons n'estre venu en ce monde pour perdre, mais pour sauver les âmes de tous les hommes, pour lesquels il a respandu son précieux sang ; et, à son imitation ne ferions difficulté, quand il en seroit besoin , d'exposer nos propres vies pour la résispiscence et salut de ces pauvres abusez. Mais nous requérons ce sainct concile estre publié pour reslablir et maintenir une vrave , saincte, entière et asseurée discipline, laquelle est tant nécessaire et si importante à l'Eglise, que sainct Cyprian n'a fait difficulté d'escrire que ceste discipline garde et retient l'espérance et la foy des chrétiens, les conduit au chemin du salut , leur enseigne la vertu , les fait continuellement vivre et demeurer avec Dieu et Jésus-Christ. Celui qui la suit, s'apporie salut, qui la mesprise et rejette, s'apporte mort et damnation.

402 (GrégoibeXIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1579)

» Ce sainct concile de Trente, convoqué, assemblé et parachevé à la grande instance et poursuite de tous les princes catholiques, et, entre les autres, de vos ayeul et père , roys très-catholiques et très-vertueux, a très bien pourveu par ses constitutions, que ceste discipline sans fraude et illusion, puisse estre entièrement gardée et maintenue en l'Eglise.

» Les derniers Estats de voslre pays de Languedoc, meslez de plusieurs de la nouvelle opinion, ont conclu de vous requérir la publication de ce concile, comme estant nécessaire pour remédier aux abus, par lesquels l'Eglise est difformée : et n'estimant que l'observance d'iceluy, altère la paix d'entre eux y ou force la conscience de ceux qui sont de contraire religion (1).

» En vostre royaume de Pologne, où il y a exercice de diverses religions, ce concile est publié et gardé entre les Catholiques , sans aucun trouble de la paix d'entre les uns et les autres : qui cause un singulier bien à l'Eglise catholique du royaume : car par ce moyen, plusieurs abus et désordres, qui la desfiguroient, cessenl, et elle demeure conjointe à l'Eglise universelle, non-seulement par unité de foy, mais aussi par unité de charité : qui descharge les Catholiques du soupçon de deux horribles crimes, sçavoir d'hérésie et de schisme.

(1) Les Etals du Languedoc tenus à Beaucaire en 1564, sous la présidence de Pélissier, évoque de Montpellier, et à Carcassone, en 1568. sous la présidence de Pierre De Villars, évêque de Mirepoix , prièrent instamment le roi de recevoir solennellement le concile de Trente, et d'en faire exécuter les décrets. Plusieurs fois ils renouvelèrent la même demande; mais la cour ne leur fit jamais que des réponses évasives. (D. Yaissette, Hist. du Languedoc, t. V,p. 264-292.)

(Ax. 1579) DE TRENTE.— LIV. VIL (Grégoire XIII.) 405

» Au contraire, Nous Evesques et pasteurs du troupeau de Jésus-Christ en l'Eglise de France , à noslre grand regret , demeurons notez, si vous, Sire, persévérez au refus deceste publication : laquelle ne peut altérer vos affaires, mais plutost les asseurer, estant un très-certain témoignage envers

Dieu et les hommes de vostre piété et saincte religion

Si vous voulez éviter le jugement du Dieu vivant ez mains duquel est horrible de tomber : si vous voulez faire cesser l'anathème qui est au milieu de vostre royaume, qui empesche que Dieu ne bataille vos batailles , et ne pacifie vos pacifications : si vous desirez un empire asseuré, un royaume paisible, un peuple bon et obéissant, ordonnez que le sainct concile de Trente soit publié et gardé en l'Eglise catholique de vostre royaume.... (1). »

A des remontrances si graves, Henri lïl ne répondit que par des protestations générales de sa bonne volonté, dont il révéla la sincérité, lorsque les députés furent sortis, par une plaisanterie aussi insipide qu'elle était peu judicieuse : « Il semble à ce bon homme-là, dit-il, et à ces messieurs que nous soyons encore au temps des Apostres, et ne considèrent rien des calamitez et désordres qu'a apportés ce misérable temps (2). »

Le 7 octobre , il donna, à la harangue de l'Evêque de Saint-Brieuc, une réponse plus précise, en termes plus convenables : il dit qu'il ne pouvait, pour le présent, publier le concile de Trente; mais qu'il pensait à réunir une grande

({) Recueil des Actes, etc., col. 35 et suivv. — De Taix, p. 194. (2) Guillaume De Taix, Mcm. des aff. du clergé, p. 19i.

404 (Grégoikk Xlll.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1580) assemblée pour aviser aux moyens de le publier, sans courir les dangers qu'il redoutait.

L'archevêque de Lyon, chargé de recevoir cette réponse, la porta à l'assemblée du clergé, qui arrêta, le lendemain , d'envoyer une députation au roi, pour le supplier de hâter la convocation de l'assemblée où devait se traiter une affaire si urgente. Henri III reçut la députation et la demande ; mais il n'y satistit pas; il permit seulement au clergé de tenir des conciles provinciaux (I).

Le roi fut plus net et plus pressant sur la subvention qu'il exigeait de l'assemblée; et il ne lui permit de se séparer que lorsqu'elle se fut engagée, au nom du clergé , à lui fournir une somme de 7,800,000 livres, payables en six termes égaux. Mais avant de retourner dans leurs provinces, les députés du clergé déléguèrent quelques-uns d'entre eux au nonce du Saint-Siège, pour le prier de mettre aux pieds de Sa Sainteté les résolutions qu'ils avaient prises. L'archevêque d'Aix etl'évêque de Bazas, chargés de cette mission, rendirent compte au nonce de tous les actes de l'assemblée , surtout de leurs démarches pour la publication du concile de Trente: ils ajoutèrent que, n'ayant pu l'obtenir, ils espéraient du moins pouvoir en appliquer les décrets par les conciles provinciaux; qu'ils rencontreraient peu de difficultés dans l'exécution de ce projet, si le Souverain Pontife rassurait les Chapitres sur leurs exemptions, et s'il permettait de garder du moins une chanoinie avec une cure, attendu la pauvreté de la plupart des bénéfices du royaume ; que

Cl) Guillaume de Taix , Mém. des aff. du clergé, p. 197-201. — Collect. des proc.-verb. du clergé, t. I, p. 133.

r (An. 1580) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 405

quant à la subvention accordée au roi, ils n'y avaient consenti que sous le bon plaisir du Saint-Père , dont ils demandaient l'approbation.

Le nonce leur répondit que le clergé pouvait se promettre du Souverain Pontife qu'il aurait égard aux exemptions des Chapitres, et que si , pour le cumul des bénéfices, on n'obtenait pas des dispenses générales, on pourrait sans doute en obtenir de particulières (4); et qu'il favoriserait lui-même de tout son pouvoir les vœux de l'assemblée auprès du Saint-Siège.

Cette mission accomplie, l'assemblée se sépara le 1er mars 1580. Le cardinal de Bourbon qui, sans assistera ses séances, avait cependant partagé sa sollicitude au sein du Conseil, vint la féliciter de la constance qu'elle avait déployée au milieu de tant d'obstacles et dans des négociations et des affaires si épineuses. Et comme pour s'unir aux démarches qu'elle avait faites pour la publication du concile de Trente, il promit d'en appliquer au plus tôt les décrets dans sa métropole par la tenue d'un concile provincial (2).

Le cardinal de Bourbon resta fidèle à sa promesse : après en avoir conféré par écrit avec le Souverain Pontife , il convoqua à Rouen , pour le premier dimanche de l'Àvent de cette môme année, le concile de sa province, pour recueillir, en laveur de son peuple , les fruits du concile de Trente , en attendant qu'il fût publié dans tout le royaume; mais, surpris par une grave maladie, il fut obligé de le proroger

(1) Collect. du proc.-verb du clergé , t. I, p. 134. — De Taix , p. 353 et suivv.

(2) De Taix, Mém. des aff, du clergé de Fr., p. 357 et suivy.

406 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1581)

au 23 avril de l'an 1581. Ce jour-là, tous les suffragants de Kouen, excepté l'évêque de Coutances , qui se fit représenter par Nicolas de Briroy, son vicaire-général (1), et tous les autres ecclésiastiques qui de droit ou d'usage devaient assister au concile, se trouvèrent réunis à Rouen autour du vénérable métropolitain : il les exhorta instamment à travailler d'un accord unanime à rendre à l'Eglise la splendeur qu'elle reçoit de la sainteté de la doctrine, de la sévérité des mœurs et de l'observation de la discipline. Les Pères , en effet, s'occupèrent de ces trois poinls avec tout le zèle qu'ils demandaient. Us jurèrent d'abord la profession de foi de Pie IV, et vaquèrent ensuite à leurs travaux. Le concile de Trente, objet principal de leur réunion , fut toujours l'oracle qu'ils consultèrent, la source où ils puisèrent leurs décrets, l'autorité sur laquelle ils les appuyèrent (2). Enfin ils résolurent d'adresser une supplique au roi pour lui demander la publication du concile de Trente.

Mais le roi nourrissait bien d'autres projets : trois moisauparavant il avait publié à Blois un nouvel édit en faveur des Protestants, que ses généraux venaient cependantde battre presque partout; et il aurait craint de troubler la paix achetée à ce prix, par la mesure que requérait le concile de Bouen.

Bientôt le roi reçut, sur le même sujet, une demande encore plus imposante. Castello, évêque de Bimini, qui venait de remplacer Dandino, en qualité de nonce à Paris, s'efforça de donner une nouvelle impulsion à une affaire poursuivie

(1) Le siège d'Avranches était alors vacant par la mort d'Augustin* Le C.irier.

(2; Hard , Acta ConciL, t. X, col. 1212 et seqq.

(AN. 1581) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 407

depuis si longtemps et avec si peu de succès. Peu de jours après son arrivée, il l'aborda résolument et auprès du roi et auprès de la reine-mère. Ceux-ci prétextèrent aussitôt les difficultés qu'ils avaient coutume d'alléguer. Le nonce répéta les raisons qu'on y avait toujours opposées et y en ajouta de nouvelles , mais également impuissantes. Tout ce qu'on lui accorda..ce fut de conférer, avec le président Brisson et le procureur général du roi , sur les articles du concile qui étaient contraires aux Libertés de l'Eglise Gallicane et aux privilèges du royaume. Après de longues et fréquentes discussions, on convint de certaines modifications qui, sans détruire toutes les prétentions de la cour et du Parlement , sauvegardaient la sainte autorité du concile et la dignité du Saint-Siège. Envoyées à Rome et soumises à une commission de cardinaux, elles furent approuvées avec quelques légers changements. La négociation semblait aboutir à une heureuse issue, lorsque fut lancé avec beaucoup de fracas dans le public un pamphlet aussi injurieux au concile qu'au Saint-Siège. Outre les objections vulgaires répandues dans toutes les diatribes sorties des plumes protestantes ou politiques, on y disait que la publication du concile serait le signal d'une nouvelle guerre civile; et que les Calvinistes saisiraient cette occasion de rompre l'édifde pacification fait àBlois, quelques mois auparavant. Le roi et le Parlement semblèrent effrayés de ces menaces et brisèrent la négociation.

Ce pamphlet était attribué aux Huguenots ; mais les plus avisés ne s'y trompèrent point : dans leur opinion , ils le restituèrent aux véritables auteurs ou instigateurs, c'est-à-dire, aux politiques invétérés, aux membres du Parlement, qui,

&08 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (AN. 1582.) n'ayant pu alléguer au nonce des prétextes raisonnables, retiraient secrètement d'une main ce qu'ils lui avaient ouvertement accordé de l'autre. On soupçonna même que le roi n'était point étranger à cette manœuvre : il est certain du moins qu'il se montra le plus empressé à étouffer l'affaire du concile , et le plus satisfait de ce contre-temps (t).

Mais le clergé français ne le laissa pas jouir tranquille du fruit de l'intrigue. Ayant reçu ordre, l'année suivante , d'envoyer des députés à Paris pour l'audition des comptes du receveur général, il les chargea surtout de poursuivre au nom de toute l'Eglise Gallicane la publication du concile de Trente et l'exécution de ses décrets.

Les députés s'acquittèrent fidèlement de leur mission : la première fois qu'ils furent reçus par le roi , le 17 juillet , Renaud de Beaune , archevêque de Bourges , parlant en leur nom , et au nom de tout le clergé français, lui adressa cette grave remontrance : a Sire, nous vous représenterons premièrement ce que nous pensons en saine conscience devant Dieu ne pouvoir estre celé ny dissimulé à votre Majesté... car quand nous le voudrions taire , les pierres parleroient en nostrelieu, et Dieu susciteroit quelqu'autre, qui, à nostre confusion et honte, vous advertiroit de ce mesme, demeurans chargez du nom de déserteurs et proditeurs de l'honneur de Dieu et de son Eglise. Sire , il n'y a rien si né-

(1) MafFei, Annali di GregoriolXUI, t. II, p. 195 et seq. Ce libelle contre le Saint-Siège et le concile, avaitpour auteur maître Pierre Pithou qui, sorti du protestantisme par peur ou par ambition, se jeta dans le parti parlementaire pour pouvoir y satisfaire les goûts de sa secte, c'est-à-:lire les siens. Il est 'ameux par un maussade recueil des Libertés de l'Eglise Gallicane, compilation qu'il n'eût pas faite autrement, s'il fut resté extérieurement huguenot

(A.\. 1582) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIII.) 409 cessai re en l'Eglise de Dieu , que l'union , sans laquelle elle perd le nom d'Eglise... Geste union est nécessaire non-seulement en la doctrine, mais aussi en la discipline ecclésiastique. » L'orateur rappelle ensuite que le premier concile et d'autres se tinrent pour régler également ces deux points sous l'ispiralion du Saint-Esprit, puis il ajoute :

» A l'exemple de ces conciles, toute l'Eglise chrestienne et catholique, assistée des Légats et ambassadeurs de l'empereur, ceux de voslre royaume, et de tous les roys, princes et potentats chresliens, a convoqué, assemblé et célébré le concile de Trente, auquel ont esté eslablies plusieurs belles et sainctes constitutions, utiles et nécessaires pour le règlement de l'Eglise et maison de Dieu. Ce concile a esté solennellement juré par Iesdits Légats et ambassadeurs de la part de leurs maislres, de le garder et inviolablement observer et faire observer par leurs subjets... H est receu, gardé et observé par tous les roys et potentats ebrestiens catholiques, et ne reste que ce royaume , qui en a jusques ici différé la publication et réception, au grand scandale de la nation et du nom Très-Chrestien dont Votre Majesté et vos prédécesseurs avez été honorez , tellement que sous couleur de quelques articles concernant la liberté de l'Eglise Gallicane (qui peuvent eslre gracieusement tempérez avec la permission de nostre Sainct-Père le Pape ) demeure sous ombre de ce à cestuy vostre royaume une marque et reproche par les autres nations de crime de schisme... C'est pourquoy le clergé vous supplie de rechef très-instamment , Sire, vouloir entendre à ladite publication, et levant les difficultez qui v m> ont esté proposées sur ce, terminer le tout par une n. 35

MO (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1S82)

bonne et saincte résolution à l'honneur de Dieu et union de son Eglise (1). »

Le rot répondit qu'il en délibérerait avec son Conseil, auquel il renvoya les députés. Admis au Conseil, le même jour, les évoques , par l'organe de Renaud de Beaune, exposèrent les demandes faites à Sa Majesté. L'archevêque de Vienne et le seigneur de Lenoncourt furent chargés d'en faire le rapporta Henri III. Ce prince l'ayant entendu, répondit, le 22 juillet, aux députés de l'assemblée, que la demande du clergé, touchant, en plusieurs points, aux droits de sa couronne, demandait de longues réflexions, et qu'il s'en expliquerait plus amplement un autre jour, et protesta, en attendant, de sa bonne volonté.

« Sire, reprit alors l'archevêque de Bourges, nous espérons voir les effects de ceste vostre bonne volonté... parla réception et observation du saint concile... qui fera que prendrons en patience ceste expectalion, qu'espérons devoir estre briefve (2). »

Ces conférences eurent lieu à Fontainebleau, où la cour séjournait alors. De retour à Paris, les députés avertirent les diocèses de leurs démarches pour obtenir la publication du concile, et des promesses que le roi leur avait faites. Le lendemain, 27 juillet , ils furent eux-mêmes avertis par le procureur-général du Parlement, que dans un conseil tenu àFontainebleau, deux jours auparavant , le roi s'était informé dos

f\) Recueil des actes, titres, etc., colon. 77 etsuiv. — Coileet. des proc.r verb. etc., t. I, p. 239 et suivv.

{% Recueil des Actes, etc., col. 88. — Coll. des proc.-verb., t. I, p. 512 et suiv. — Proc.-verb. ms.de l'assemblée (Je 1528, p. 143 etsuivv.

(An. 1582) DE THEISTE.— LiV. VIT. (Gi.égome XIII.) UH

moyens qu'on pourrait prendre pour publier le concile. Le moyen le plus simple et le plus sage était de le recevoir dans les termes indiqués par l'archevêque de Bourges; mais ce moyen aurait satisfait aux droits de l'Eglise, et le Conseil n'obéissait pas à des inspirations assez catholiques pour prendre une détermination si juste. 11 préféra s'en rapporter au Parlement dont les prétentions raccommodaient mieux.

Le premier président et quelques autres membres du Parlement furent donc chargés par le roi de reprendre la délibération du Conseil. Ils ne l'avaient pas encore terminée, lorsque l'assemblée, dissoute le 31 juillet, se sépara vers le 10 du mois suivant, mais les prélats qui se trouvaient à Paris furent priés de suivre cette affaire (1).

De son côté, le Nonce du Pape ne s'était point laissé décourager par les supercheries politiques contre lesquelles ses efforts avaient échoué. Il renouvela ses instances auprès du roi et de son Conseil; mais il rencontra toujours en eux la même obstination et la même déloyauté. Cheverny , chancelier depuis la mort du cardinal de Birague, recourut alors au moyen qui avait déjà si bien réussi : il pria Duplessis- Mornay de composer contre le concile de Trente un pamphlet capable de paralyser les poursuites du Nonce, et détruire l'impression que ses raisons auraient pu faire sur l'esprit du roi. Mornay ne pouvait pas recevoir une commission plus conforme à son génie : il la remplit avec autant d'empressement que de perfidie. 11 écrivit donc, sous le nom d'un calho-

(i) Proc.-vefb ms de Tasscmbl. de (582, p. 151-160 et suiv. — Collect. des proe.-verb. des assembl. du clergé de Fr., t. I, p. 243 et suiv.

M2 (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1582) lique romain (-1), [un Advertissement sur la réception et la publication du concile de Trente. Il ne s'y bornait pas à dissuader le roi de le publier, il s'efforçait encore d'en dégoûter le Parlement, le clergé , le peuple , l'a France tout entière. II représentait au roi que ses prédécesseurs avaient eu souvent des guerres et des querelles avec Rome ; que les Papes avaient toujours empiété sur les droits de sa couronne ; que ces prétentions, cause fréquente de malheurs pour la France, seraient consacrées par la publication du concile; que le roi abdiquerait son pouvoir en faveur du Pape; que celui-ci, d'ailleurs, ne poursuivait cette publication avec tant d'instances que pour troubler le royaume, favoriser Philippe II dans ses vues, et partager ensuite avec ce prince l'autorité souveraine en France. Mornay n'avait pas besoin de presser vivement le Parlement de s'opposer à la réception du concile : aussi se borne-t-il à en constater la conduite. Aux Universités, à la Sorbonne, à toute l'Eglise de France , il rappelle que ce concile a blessé leurs opinions en plusieurs points, et entre autres touchant la question de la supériorité du Pape sur le concile. Quant à la nation en général, l'auteur du pamphlet tente de l'effrayer par la menace d'une guerre civile que soulèverait la publication du concile , et la prévision de beaucoup d'autres qu'il énumôre. A tous ces griefs ,

(1) En adressant cette pièce à un sieur de Clervant, envoyé du roi de Navarre à la cour de France, Mornay lui disait : Nous avons icy (à Nérac) entendu que le nonce du Pape pressoit la publication du concile de Trente. Ce seroit l'abolition de la paix. J'envoye un advertissement que j'en ay fait à la catholique , qu'il sera bon de faire courre. Vous en adviserez ensemble &'il vous plaist ; pour luy donner goût, il importe de celer d'où cela vient. » (Mém. de Duplessis-Mornay, t. I, p. 126.)

(Àrs\ 1582) DE TUENTE.-LÏV. Vil. (Guégoire X1ÏI.) U\S

Mornay en ajoutait beaucoup d'autres relatifs au clergé, à la noblesse et au tiers état. Le clergé , selon lui , avait à se plaindre du concile , parce qu'il n'avait point respecté les droits et les privilèges des ecclésiastiques , supérieurs ou inférieurs. La noblesse devait également le rejeter puisqu'il leur enlevait leurs titres de patronage, ou qu'il en diminuait considérablement les avantages. Le peuple, ou le tiers état, ne pouvait pas le recevoir , parce qu'il conservait l'Ordre ecclésiastique dans la possession des décimes , et qu'en outre, si ce concile était exécuté en France, les étrangersne voudraientplusy revenir, et, avec eux, disparaîtrait le commerce.

La politique de la cour, et peut-être sa résolution , avait permis à Dupîessis-Mornay d'appuyer sa thèse sur des arguments plus concluants que ceux-là : le roi, dans ses édits de pacification , avait souvent invoqué le temps où un concile général , ou national , accorderait tous ses sujets dans une môme religion. Mornay partait de cette promesse comme d'un principe, et raisonnait ainsi : « Par nos édits de pacification , l'exercice des deux religions est permis, jusqu'à ce que Dieu ait fait la grâce à nos roys de les réunir par un libre et légitime concile; lequel article est violé par la réception du concile de Trente, qui décide ce qui est en controverse, et préjuge le futur concile (I).»

C'est ainsi que le roi qui avait refusé de se conduire en prince catholique de peur de déplaire aux Huguenots,, avait enchaîné son autorité à leurs exigences par la pro-

(lj Mém. de Duplcssis-Mornay, t. I, p. 110 et suivf.

m (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1583)

messe tout à la fois impolitique et impie qu'il leur avait faite.

Duplessis-Mornay envoya son- Advertissement au chancelier, et celui-ci le remit à l'avoeat-général Fay-d'Espesses , qui le fit imprimer au commencement de l'an 1583. Quoique sorti de la plume d'un protestant, quoique rempli de calomnies, de mensonges, d'impostures, d'arguments puérils, de prétentions anti-catholiques , ce pamphlet ne contenait cependant que les raisons par lesquelles le roi , son Conseil et le Parlement avaient coutume de motiver leur opposition au concile.

Henri 111 se hâta d'en assurer le roi de Navarre : dans une lettre qu'il lui adressa, le 8 février, il lui dit qu'il ne recevrait point un concile préjudiciable à ses droits et aux libertés de l'Eglise Gallicane ; qu'il se contenterait d'en extraire quelques règlements pour les ecclésiastiques (1).

L'épiscopat français ne recevait point de pareilles confidences; mais il avait saisi l'intention du roi dans les réponses évasives qu'il avait toujours faites aux assemblées du clergé. C'est pourquoi les métropolitains, dont les provinces n'étaient point infestées par les Calvinistes , se hâtèrent de réunir leurs suffragants, et d'aviser avec eux aux moyens d'appliquer à leurs peuples les bienfaits du concile de Trente. Le cardinal Louis de Guise , archevêque de Reims, convoqua, pour le 2 janvier 1583, le concile de sa province, dans l'intention formellement exprimée d'obéir au concile de Trente et d'en faire exécuter les décrets. Ses suffragants,

(1) Mém. de Duplessis-Mornay, t. I, p. 123.

(An. 1583.) DE TRENTE.— LIV. Vil. (Grégoire XIII.) m

Charles de Roucy , évêque de Soissons , Valentin du Glas , évêquede Laon, Nicolas Fumée, évêque de Beauvais, Cosme Clausse , évêque de Châlons-sur-Marne , Geoffroy de la Marthonie, évêque d'Amiens, Claude d'Angennes de Rambouillet, évêque de Noyon , répondirent avec empressement à l'appel de leur métropolitain. L'évêque de Senlis ne put s'y rendre , mais il confia à un procureur le soin de partager , en son nom , le zèle et les travaux de ses collègues. La première résolution qu'ils prirent, ce fut de croire et d'observer inviolablement tout ce que le concile de Trente avait décrété sur la foi et la doctrine (1). Dans leurs délibérations sur la réforme de la discipline dans leurs diocèses , ils suivirent les décrets du même concile , avec un accord que ne troublèrent point les protestations ou les réserves des députés des Chapitres et des monastères (2).

Le concile provincial qui se tint, la même année à Bordeaux, sous la présidence de Prévôt de Sansac, montra pour le concile de Trente un respect encore plus profond. 11 en consacra les décrets, qu'il inséra quelquefois intégralement dans ses Actes; il ordonna l'usage du Bréviaire, du Missel et du catéchisme, publiés par Pie V, conformément aux vœux des Pères de Trente ; enfin il procéda dans son œuvre avec un ordre , une sagesse qui excita l'admiration et la reconnaissance de Grégoire XIII (3).

On remarqua le même esprit, sinon le même courage , dans le concile de la province de Tours, qui se tint peu de jours après celui de Bordeaux. Les Pères préludèrent u leurs

(i) Harduin, Ad. Contilior., t. X, col. 1221-1276.

(2) Ibid., col. 1275 et seqq., 1324 et seq.

(3) Ibid,, col. 1355 et seqq., 1390.

MG (Grégoire XIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 158^ délibérations par la profession de foi prescrite par Pie IV ; et, fidèles au eoncile de Trente, ils arrêtèrent les décrets et les règlements que réclamaient les besoins de leurs églises. Ils les adressèrent ensuite au Souverain Pontife avec une lettre collective qui sera un éternel monument de leur piété et de leur dévouement au Saint-Siège (1).

L'année suivante , les évèques de la province de Bourges imitèrent un si noble exemple. Réunis en personne, ou par procureurs, autour de leur illustre métropolitain, Renaud de Beaune, ils professèrent aussi la foi du concile de Trente, dont ils suivirent l'esprit dans toutes leurs délibérations (2).

Le concile provincial, tenu à Aix un an après, fit une plus large part au concile de Trente : non-seulement il en professa la foi , mais il en admit encore les décrets de réformalion et en prescrivit l'observation dans la province. Enfin il résolut d'en demander au roi la publication solennelle dans tout le royaume, pour remédier aux maux de l'Eglise de France et aux malheurs plus grands encore dont elle était menacée (3).

Jamais Henri III n'avait été moins disposé à accéder aune demande si légitime : sa politique l'avait lancé dans des embarras qui lui inspiraient bien d'autres pensées. Le duc d'Anjou venait de mourir ; le roi, son frère, n'avait point d'héritiers ; après lui, Henri de Navarre , prince héréditaire, devait monter sur le trône et peut-être faire régner le calvinisme avec lui. Les Protestants ne dissimulaient point leurs

(l)'Hard., Acta Concilior., t. X, col. 1150 ci seqq,

(2) Ibid., col. 1453 et seqq

[3) Ibid., col. 1515 et seqq,

(Âx. IdSZi) DE TRENTE.— LIV. Vit. (Grégoire XIII.) 417 espérances. Les cœurs catholiques s'émurent à ces considérations : la sainte-union se fortifia et prit une altitude capable d'effrayer les pouvoirs qui oseraient attenter à la religion. Henri III essaya d'arrêter ce religieux mouvement par un édit terrible (1) , et se ménagea, contre la Ligue, le secours du roi de Navarre. Il envoya à ce prince un seigneur de sa cour pour l'irriter contre le duc de Guise, qui, disait-il , s'était fait nommer par le Pape chef des Catholiques, à condition qu'il procurerait la réception pure et simple du concile de Trente. Cet avis donné en secret au roi de Navarre fut bientôt transmis à tous les chefs desîluguenots avec l'ordre de se tenir prêts à une nouvelle guerre (2). La Ligue prenait aussi ses mesures. Le roi, qui avait cru la désavouer par son édit, recourut alors à un autre expédient : il entra en négociations avec les chefs de la sainte-union; ceux-ci, sans sortir des bornes du respect , l'obligèrent à révoquer les édils portés en faveur des Protestants, à déclarer qu'il ne souffrirait dans son royaume que l'exercice de la religion catholique, et qu'il publierait au plus tôt le concile de Trente, avec des réserves qui seraient déterminées dans une conférence d'évéques et de jurisconsultes. Le 18 juillet, le roi publia en effet un édit qui consacrait tous ces points (3); mais personne ne crut à la sincérité de sa religion, et sa conduite subséquente changea les soupçons en certitude.

L'édit que le roi venait de publier en faveur de la religion catholique souleva les colères du parti calviniste; la Ligue

(1) Me'm du duc de Nevers, t.. I, p. 633 et suivv.

(2) D. Vaisselle, Hist. génér. de Languedoc, t. V, p. 403.

(3; Fontanon, t. IV, p. 3ï3. — Tcmpesti, VitadiSisto F, t. Il, p. hl e suivv,

418 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1586)

lui disputa partout l'empire qu'il voulait acquérir en France : les feux de la guerre embrasèrent bientôt toutes les provinces centrales et méridionales du royaume. Henri 111, entraîné malgré lui à combattre les Protestants , demanda des subsides aux Catholiques, qui sacrifièrent leurs biens à la cause sacrée, pour laquelle ils ne craignaient pas de répandre leur sang.

Le clergé, convoqué à Paris, fournit d'abord au roi un don d'un million d'or, auquel il ajouta ensuite ^nt mille écus. Mais cette affaire ne lui fit pas oublier le concile de Trente, il en fit même l'objet de ses principaux soins et redoubla d'efforts pour en obtenir la publication. En offrant le premier don à Henri 111, l'évêque de Noyon lui représenta, au nom de l'assemblée , qu'il ne suffisait pas de combattre les hérétiques, qu'il fallait encore respecter et observer les lois de Dieu et celles de l'Eglise; que ces lois étaient dans les décrets du concile de Trente. Or, ajouta le prélat • « Le souverain prêtre nous met en main (ce livre de la loi) pour vous le présenter : Nostre Seigneur Jésus-Christ premièrement , qui , ayant soin de son Eglise , lui a donné ce remède par son Saint-Esprit, et conduit ces Pères en ce saint concile; et après lui et sous lui, le Sainct-Père, chef ministériel de l'Eglise, l'ayant autorisé et confirmé, et exhorté tous princes et républiques à le recevoir et observer, et avec lui toute l'Eglise, je ne dis pas gallicane, mais catholique, vous semond, exhorte et prie le recevoir. » L'orateur insista longuement sur ce point ; puis arrivant aux difficultés qu'on opposait à la publication du concile, il les résolvait de cette manière : « S'il y a quelques particularitez en ce concile , dont aucuns pour leur intérêt et commodité particulières, ou pour n'a-

(A,\. 1385*) DE TRENTE?,-- LW. VII. (Sixte V.) /,19

*yoir pas le corps et les humeurs assez bien préparées et disposées pour recevoir la médecine si forte , se plaignent ei fassent quelque difficulté, il y a bon remède à cela ; et nous oserons nous assurer et promettre que le Sainct-Père étant requis et recherché y pourvoir , ne le refusera , comme déjà pour notre Ordre Jes Chapitres et Communautez exempts supplient, et nous avec eux, que leurs exemptions et privilèges leur soient réservés et demeurent entiers , sans que cette publication y puisse préjudiciel', attendant nouvelle ordonnance du Saint-Siège, comme aussi n'entendons préju- 4icier par cette publication aux [immunilez et franchises de l'Eglise Gallicane, lesquelles, nous promettons et assurons que le Sainct-Père en ayant été supplié, sera bien content maintenir et conserver.

» Et de peur que Votre Majesté ne pensât comme aucun de ceux qui ne l'entendent pas nous blâment, que veuillons en quelque chose nous penser plus sages que ces saincts Pères., ou même que le Saint-Esprit, nous vous dirons , en passant , que ces réservations ne touchent point au principal de ia réformalion et saints règlements établis au concile ; mais sont seulement quelques formalitez pour la juridiction , ou grâces et privilèges accordez , soit aux particuliers , soit en général , que nous désirons bien conserver sous l'autorité du Sainct-Père et la vôtre (4). »

Le roi répondit que son Conseil y aviserait et que le clergé en conférerait avec le chancelier et les présidents du Parlement. Une réponse si peu satisfaisante ne rebuta point le

(H Recueil des Actes, titres etmém., etc., (Paris 1740, in-fol.) col. 105 et su'vv. — Gaill. De Taix, Hém. des aff. du clergé, 2'"e part,, p. 72.

m (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (As. 1585)

clergé* Le 19 novembre, Nicolas l'Angelier, évêque de Saint- Brieuc, en présentant le cahier de l'assemblée , réitéra la même demande (1). Le roi y fit la même réponse, mais d'un ton d'irritation qui annonçait le parti pris de ne rien accorder. Cependant, avant de la juger, les prélats voulurent l'avoir par écrit. Le refus du roi lui attira une nouvelle remontrance que l'archevêque de Vienne lui adressa, le 20 décembre, au nom de ses collègues. Aux raisons alléguées par les orateurs précédents , il ajouta de graves reproches contre ceux qui influençaient la volonté royale. « Le saint-concile, dit-il, est distribué en deux parties : l'une comprend la doctrine ; l'autre, la discipline. Ceux qui ont entrepris d'empêcher la réception du concile, ne s'osant attaquer à la doctrine , de peur de se découvrir, se sont adressés au second, et, pour fortifier leur opposition et contradiction , ont emprunté le nom de Votre Majesté , faisant accroire qu'il y étoit fait quelque préjudice à votre autorité et aux droits de cette couronne, ce qui ne se trouvera point , et n'y va que de leur intérêt particulier qu'ils ont voulu couvrir par ce moyen.

» Mais, quoiqu'il en soit, c'est chose aisée à accommoder par un bref apostolique qu'accordera volontiers le Pape, auquel est commise de droit et réservée par le concile, la dispcnsalion, déclaration et modification des choses qui concernent les mœurs et police de l'Eglise, selon la diversité des temps, des lieux et des personnes (2). »

Le roi n'écouta pas plus favorablement cette remontrance

(1) Recueil des Actes, titres et mem., etc.,' col. 134-145. — Ds ïaix, 1. p., p. 9£ et suivy.

(2j Collent, des proc.-jero. du cCergê de Fr., 1. 1, pièc juslif., r. 73.

(An. 1585] DE TRENTE.— UV. VII. (Sixte V.) 421

que les autres: il entendait qu'on gardât dans son royaume îa doctrine du concile de Trente ; mais il ne pouvait en admettre la réformation, qui était contraire aux droits de sa couronne et aux libertés de l'Eglise Gallicane. Et, pour prévenir la demande que le clergé aurait pu lui faire de préciser ces droits et ces libertés, il ordonna à l'assemblée de conférer sur ces points avec les membres de son Conseil et ses gens dt Parlement.

La conférence eut lieu le 26 décembre 1585. Le cardinal de Bourbon l'ouvrit par quelques nobles paroles sur la question qu'on y allait agiter, et exhorta les assistants à favoriser, par un loyal concours , l'intention du roi et les vœux du clergé. Le chancelier parla après lui, et sembla s'efforeer d'inspirer d'autres sentiments à l'assemblée. Il rappela que plusieurs fois on avait réuni des assemblées pour délibérer sur le même sujet, et qu'aucune d'elles n'avait cru devoir se décider pour la réception du concile, et qu'il ne voyait pas pourquoi la présente assemblée se prononcerait dans un sens contraire, puisqu'on n'apportait aucune nouvelle raison qui pût l'y engager. 11 trouva étrange qu'on vînt requérir le roi de publier le concile en France, où jamais Ton n'avait fait une publication de ce genre, et obliger le Parlement à enregistrer un acte dont cet illustre corps n'avait point encore eu d'exemple. ?Etpuis,ajouta-t-il, la réquisition du clergé estant conditionnées sous certaines modifications, il semble indécent que le concile soit reçu pour une partie, et pour l'autre., non ; qu'on l'approuve sur certains articles, et qu'on rejette, ou qu'on suspende l'exécution des autres. »

11 était facile d'échapper à celte inconvenance. Le gouvernement n'aurait eu qu'à montrer l'intention de recevoir le H. 36

ûîî (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE 'M- L&&)

concile sans réserve , et l'épiscopat n'aurait pas ete obligé , pour éloigner ou diminuer les difficultés , de proposer de le publier avec quelques conditions. Le chancelier le savait bien , mais il trouvait plus commode d'inculper le clergé que de justifier le gouvernement.

L'archevêque de Vienne, chargé de lui répondre, ne lui laissa pas longtemps cette satisfaction. Reprenant les difïi" cultes du chancelier, il les réfuta toutes avec autant de force que de précision. « Le roi, dit-il en somme, a pu voir la solution de la première difficulté dans le cahier que lui présenta le clergé, le jour où il vint le supplier de recevoir ledit saint concile , et de le faire observer dans son royaume. Sa Majesté répondit alors qu'on avait différé jusqu'à présent ladite réception pour ne pas contrevenir aux édits de pacification qui permettaient l'exercice de la nouvelle religion et la liberté de conscience. Mais celte difficulté n'a plus lieu aujourd'hui, puisque le roi a déclaré par édit qu'il ne souffrirait dans son royaume d'autre culte que celui de la religion catholique, apostolique et romaine. Au contraire , la réception et l'observation des décrets du concile sont la conséquence nécessaire d'un édit destiné à réunir les sujets de Sa Majesté dans la foi de l'Eglise , c'est-à-dire , dans celle du concile qui l'a déclarée, et qui a condamné toutes les hérésies contraires.

« Selon monsieur le chancelier, la publication du concile, requise par le clergé, serait une nouveauté sans exemple. S'il avait daigné prendre la peine de lire l'article du cahier qui contient celte réquisition , il aurait trouvé que , lorsque le clergé demande à Sa Majesté de recevoir le concile et de le faire enregistrer par ses cours de parlement, il ne fait point

(An. 158») t)É TnÉNTE.-ttV. VII. (Sixte V.-] 42S

cetle demande pour donner de l'autorité à ce concile ; car,, représentant le corps de l'Eglise universelle , composé du chef visible et ministériel d'icelle sous Jésus-Christ , présidant par lui , ou par ses Légats , et de ses principaux membres , évêques , abbés et docteurs , le concile a tant de force et d'autorité, que le roi, ses cours, tous les enfants de l'Eglise, grands et petits, doivent recevoir avec humilité et soumission filiale ce qui est défini et ordonné dans ces assemblées générales, dirigées par le Saint-Esprit, tant s'en faut donc que le concile de Trente aye besoin de l'autorisation d'aucune puissance séculière tant grande soit-elle.

» Et néantmoins le clergé général de France, membre de ladite Eglise universelle, s'adresse au roy, comme Très Chrétien et fils aîné de l'Eglise , afin qu'il luy plaise , en premier lieu recevoir et révérer ledit saint concile, et puis permettre (c'est-à-dire donner la liberté) aux archevêques et évêques de le publier, et aussy ordonner à ses cours de parlement et à fous ses autres officiers de tenir la main à l'exécution dudit saint concile, et juger selon cela. Et la publication que requièrent et prétendent faire lesdits évêques vient en conséquence, ainsi que l'exécution de ce qui a été fait premièrement à Trente, et depuis à Rome, et généralement par toute la chrétienté. »

Il était donc bien entendu que le clergé , en requérant le gouvernement de recevoir solennellement le concile de Trente et de lui donner la liberté de le publier dans tous les diocèses, ne lui demandait pas l'exercice d'un droit qu'il ne lui reconnaissait point; il le sommait seulement de remplir un devoir et de mettre sa puissance au service de l'Eglise pour qu'elle pût libremenr exercer son action et assurer l'ob-

hïk (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 15S5)

servalion de ses lois. Ce n'était point là le sentiment particulier du vénérable archevêque de Vienne : sa réponse avait été combinée dans rassemblée du clergé, comme il est constaté par les procès-verbaux. Il exprimait donc aussi la pensée de ses collègues et de toute l'Eglise de France, que représentaient ses illustres députés. Une déclaration si noble et si juste dut dissiper l'illusion du gouvernement. Mais le chancelier avait affiché encore d'autres prétentions qu'il importait également de rabattre. C'est pourquoi Pierre de Villars poursuivit à peu près en ces termes :

« Monsieur le chancelier trouve inconvenant et indécent qu'on veuille recevoir le concile en partie purement et absolument, et quelques articles avec modifications. Oui, ledit saint concile œcuménique et universel a été tenu, ses ordonnances, décrets , et règlements ont été faits généralement pour toute l'Eglise , laquelle aussi es choses essentielles et appartenant à la foi , et ce qui en dépend , est tenue les croire, garder et observer. Mais quant aux choses concernant la discipline et police de l'Eglise, qui peuvent recevoir variété et changement, selon la diversité des lieux , des personnes et des temps , le concile même , prévoyant qu'il pourroit soudre quelque difficulté et empêchement à la réception d'iceluy, pour le regard desdites choses de police, a remis à notre Saint-Père le soin de les déclarer, modifier et tempérer, selon que Sa Sainteté jugera raisonnable et convenable par les nécessités ou commodités des nations et provinces. » Il était donc permis au clergé de proposer de pareilles modifications demandées pour de semblables circonstances , et de les soumettre au Souverain Pontife dont il attendrait et embrasserait respectueusement la dé-

(An. 1585) DE TRENTE.— LIV. VII. (Sixte V.) 425

cision. Cette démarche entrait dans l'esprit du concile et honorait autant la conscience que la foi du clergé (1).

Le chancelier se le tint pour dit ; mais l'avocat-général , Faye-Despesses ou d'Epeisses, se garda bien d'accepter la leçon. Armé des preuves des prétentions anti-catholiques de la magistrature qu'il avait puisées dans les annales du Parlement, des mémoires que ses prédécesseurs avaient laissés sur la même question , et du réquisitoire qu'il avait lui-même composé, il invectiva longuement contre le concile, et conclut qu'on ne devait point le publier dans le royaume. Cette conclusion était basée sur cinq raisons principales :

4° Que les ambassadeurs de France n'avaient pas tenu, au concile, la place qui leur était due, et qu'on avait refusé de mettre leurs propositions en délibération ;

2° Que, depuis la conclusion du concile, on avait plusieurs fois agité, dans des assemblées, convoquées à cet effet , la question de savoir s'il fallait l'accepter ou le rejeter, et qu'on avait toujours conclu qu'on ne devait point le recevoir en France;

3° Que le cardinal de Lorraine lui-même s'était contenté d'en extraire quelques décrets pour les publier dans son diocèse avec l'autorisation du roi ;

4° Que le procureur-général Bourdki avait laissé plusieurs mémoires écrits de sa main contre le concile de Trente;

5° Que les Chapitres, les communautés , la noblesse et le

{f) Proc.-vëvb. (ms) de l'assemblée générale du cleryé teinte à Parts ez urinées 1585-1 586, -p. 70 i et suivv.

G26 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1385)

liers état s'étaient opposés, dans les Etats de Blois , à la réception du même con cile.

A ces raisons Faye-Despesses ajouta soixante-sept articles du concile, qui, selon lui, étaient contraires à l'autorité du roi, aux arrêts des Parlements, aux libertés de l'Eglise Gallicane , aux Immunités des Chapitres (1).

L'avocat-général avait longuement déduit ses preuves, et, soit par tactique, soit par lassitude, le chancelier leva aussitôt la séance, sans donner à l'archevêque de Vienne le temps de répondre à son adversaire -(2). Il importait cependant de les réfuter pour détruire l'impression que ses paroles auraient pu faire sur l'auditoire, et que le public partagerait peutêtre quand il les connaîtrait. D'ailleurs, il se manifestait à la cour, au Parlement et dans tout le parti des politiques un esprit de schisme qu'il était urgent de réprimer. C'est pouquoi le clergé résolut d'opposer à. l'éclatant réquisitoirede l'avocat-général une réfutation plus solennelle encore , et de la faire en présence du roi. Informé de cette résolution, Henri Mi fit entendre à l'assemblée que , de l'avis de son Conseil, il ne promettrait point obéissance au Pape; qu'il se contenterait de le reconnaître pour le vicaire de Jésus-Christ et le successeur de Saint-Pierre. Cette disposition confirma l'assemblée dans ses soupçons et donna une plus forte impulsion à soa zèle. Elle réclama de nouveau, une audience de la part du roi. Ce prince consentit à entendre les archevêques de Vienne et de Bourges , membres, de son conseil privé ; mais ces deux prélats ne voulurent

(1)DeTaix, Mém. des affaires du clergé, îm* part. , p. 104'. (2) Proc-verb. cité, p. 711 et suhv.

(À*. 1686) DE TRENTE.-LIV. VII. {Sixte V.) kV

point sorlir de leur qualité de conseillers. Enfin le roi se décida à entendre, sur la question du concile, les députés de l'assemblée qui se rendirent au Conseil le 9 janvier 158T. Pierre de Viliars parla au nom de tous : reprenant une à une les objections de l'avoeat-général , M les réfuta toutes avec une force qui aurait persuadé des adversaires moins obstinés (1). Il répondit donc :

1° Que si, au concile de Trente , l'ambassadeur espagnol n'avait pas siégé à sa place, ceux du roi de France avaient occupé la leur immédiatement après les représentants de l'empereur;

2° Que les assemblées, convoquées- par le roi pour délibérer sur la publication du concile, n'avaient point refusé de le faire; mais que seulement elles n'avaient pas jugé les circonstances opportunes ;

3° Que le cardinal de Lorraine avait publié quelques articles du concile , dès qu'il avait pu et comme il avait pu, en attendant que des temps meilleurs lui permissent de publier le reste ;

•4° Que les adversaires devaient exhiber les mémoires laissés contre le concile par le procureur-général Bourdin y et en prouver l'authenticité ;

5° Qu'aux Etals de Blois, les Chapitres, la noblesse et leviers état avaient, il est vrai, opposé quelques difficultés à la réception du concile, tant qu'ils avaient cru leurs privilèges menacés; mais qu'ils s'étaient désisté, quand on leur eut montré le moyen légitime de les conserver; que les trois

[ï] De Taix, Mém* des aff.. du clergé, p. loi et suivv..

428 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 15$6)

Ordres avaient alors demandé la publication du concile, et qu'ils l'auraient demandée avec pins d'instance et plus d'ensemble, s'il ne se fût trouvé quelques Protestants dans les rangs de la noblesse et du tiers état.

Mais afin qu'il fût bien entendu que l'opposition au concile ne tombait point sur la doctrine , l'archevêque de Vienne renouvela en termes plus amples la distinction qu'il avait déjà indiquée dans ga première remontrance : « L'on peut distribuer, dit-il, tout le contenu au sainct concile en trois parties : la première et principale contient les dogmes ou choses appartenantes à la foi et doctrine catholique , mesmement des saincts sacrements, avec condamnation de toute hérésie ; et pour ce regard , il n'y peut écheoir aucun doute, ni estre fait aucune objection, ni contradiction , sur peine d'encourir crime d'hérésie , et de se forclore de l'Eglise et communion des fidèles. La seconde, dépendante de la première, contient la forme et cérémonie nécessaires pour la célébration et administration des saints sacrements , et autres décrets concernant le service divin , et réformation des abus qui s'y commettoient ; à l'observance desquelles choses et décrets, l'on est tenu sur peine de péché mortel , sinon en cas de nécessité. Sous le troisième peuvent être réduites les choses politiques et judiciaires , où s'adressent toutes les plaintes et objections ci-devant compilées et à présent remises en avant par ledit sieur avocat, ayant en main les mémoires ci-dessus mentionnés , auxquels nous sommes prêts de répondre, et y donner pertinemment solution, et justifier la saincte intention et disposition des Pères du concile, en suivant et discourant tous les articles cités par lesdits mémoires. Et néanmoins nous estimons que pour

(À*. 1586) DE TRENTE.— LIV. VII. (Sixte V.) dé-

faire cesser tous doutes et difficultés, le plus court moyen est de recourir à notre Sainct-Père auquel a été commise de Dieu et remise par ledit saint-concile, l'autorité de déclarer, dispenser et modifier lesdites choses politiques , appartenant aux mœurs , discipline et juridiction contenues audit concile... (1) *

Le Conseil et le Parlement n'approuvaient point le moyen proposé par l'archevêque de Vienne : ils élevaient plus haut les prétentions de la couronne. Selon eux , le roi pouvait non-seulement refuser le concile, mais même régler la croyance de ses peuples; et , à leur persuasion , Henri III avait, peu de jours auparavant, prescrit une profession de foi , que devaient faire tous les hérétiques qui rentreraient dans le sein de l'Eglise catholique. Le clergé, plein de respect pour l'autorité royale, ne lui reconnaissait cependant pas une telle puissance : il ne craignit pas de lui rappeler que son devoir était d'aider l'Eglise dans sa mission, et non d'en exercer les droits. Le roi consentit à retirer sa profession de foi, et à laisser au clergé le soin d'en formuler une autre , à condition toutefois qu'il n'y serait fait mention ni du concile, ni de l'obéissance au Pape. Quant au concile, il répondit que le temps et ses conseillers ne lui permettaient pas de le publier (-2). Cette double réponse , portée à l'assemblée, y devint l'objet d'une longue délibération. Devait-on faire de nouvelles instances au roi pour la publication du concile ,

(1) Collect. des proc.-verb. des assemblées du clergé de Fr. , t. I, pièc. justil'., p. 75. — Proc-verb. ms cité, p. 773 et suiw.

(2] Guillaume de Taix, Mém. des affair. du clergé, 2'»ie partie , p. 1 12. et suivT. — Collect. des proç.-verb., t. I, p. 30.7 et suiw.

430 (Sixte V.) HISTOtRE DU CONCILE (An. 1587)

après des refus si souvent réitérés ? Et dans une formule de profession de foi catholique, pouvait-on observer les condilions exigées parle roi? oubien, au lieu de rédiger une autre formule, ne devait-on pas admettre purement et simplement celle de Pie IV? Telles furent les questions que soulevèrent les exigences royales. Sur la première, on convint qu'on demanderait encore une fois la publication du concile, en prenant congé du roi, que des poursuites plus pressantes auraient pu irriter. Avant de résoudre les deux autres , on consulta la Faculté de théologie, qui répondit solennellement, le 16 janvier 1587, que, dans cette profession de foi, on devait faire non-seulement une mention expresse du concile de Trente , mais encore la promesse d'obéir sincèrement au Souverain Pontife (J). C'était bien aussi l'avis de rassemblée; mais obligée de se ménager la bienveillance du roi, pour en obtenir plus facilement la publication dû concile, elle songea à exprimer la même pensée en des termes plus généraux. Enfin, elle chargea quelques députés d'en conférer avec le Nonce du Pape (2).

L'histoire ne dit pas quel fut le résultat de cette conférence ; mais elle n'a point oublié les nouvelles instances que fit l'assemblée, avant de se dissoudre, pour obtenir la réception solennelle du concile. Le Vénérable archevêque de Vienne , qui avait si souvent porté ce vœu aux pieds du trône, trouva encore de nobles paroles pour l'exprimer dans cette circonstance. 11 rappela au roi , avec cette autorité que

(!) Collect. des proc.verb.yi. ï, p. 310 et silivv.— - De Tait, op. cit. p. 1 15 t suivv.

(2) Collect. des proc.-verb., t. I, p. 310 et suivv.-^De Taix. 1. c, p. 130.

(A*. 1587) DE TRENTE. -LIV. VII. (Sixte Y.) Itfl

donnent la. vertu et la vieillesse, qu'il ne lui suffisait pas de .recevoir dans son cœur les décrets du concile de Trente; mais qu'il était encore obligé de les publier et de les faire observer dans son royaume, sous peine d'attirer sur sa tète et sur son peuple la juste vengeance du ciel (1).

Cette sentence, sortie d'une bouche si grave, émut le cœur de Henri III, mais eile ne fut pas capable de lui inspirer une résolution; et l'assemblée du clergé eut encore la douleur de se séparer , sans avoir pu obtenir la publication du concile.

La chaire de saint Pierre était alors occupée par un Pontife dont la grande ame ne souffrait pas plus les petits projets, que son caractère énergique ne s'accommodait des moyens termes. Sixte V avait succédé à Grégoire XIII, le 24 avril 4585 ; et dès lors , il avait secondé le clergé français dans ses généreux efforts pour obtenir la publication du concile de Trente. Le nonce Mirto Frangipani s'était toujours montré à Paris le ministre fidèle et actif des intentions du Saint-Père; et dernièrement encore il avait prêté à l'assemblée du clergé un infatigable concours; mais bientôt la faiblesse de sa santé succomba sous les fatigues de sa charge et sous les efforts de son zèle. H mourut au mois de mars de l'an 1581. Sixte-Quint lui donna pour successeur Jean-François Morosini, évoque de Brescia, noble Vénitien, qui, avant d'entrer dans l'état ecclésiastique, avait exercé à Paris, pour son gouvernement, les fonctions d'ambassadeur. Ses instructions portaient qu'il soutiendrait auprès du roi de

(1) Recueil des actes, titres et mém., etc. col, 16*.

V'2 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (A*. 15871

France les intérêts de la religion et surtout la cause du concile, A peine les eut-il reçues qu'il partit pour les remplir (i). Arrivé à Lyon, il y rencontra le Père Emond Auger, naguère confesseur de Henri 111, et lui demanda sur les dispositions du roi et sur l'état des affaires des renseignements qui pussent lui servir de direction dans ses démarches. Auger rendit témoignage aux bonnes intentions de ce prince. — Mais, reprit le Nonce, quels moyens pensez vous que le roi dût employer, dans ces temps difficiles, pour manifester et exécuter ses bonnes intentions? Le Père poussa un profond soupir, leva les regards vers le ciel , les abaissa vers la terre et garda le silence. Morosini comprit que le roi ne savait pas faire passer ses intentions dans sa conduite; et il partit pour la cour dans ces tristes prévisions (2). 11 y trouva en effet beaucoup de protestations de dévouement à la religion catholique et au Saint-Siège , mais point de résolution. Jamais cependant les temps n'en avaient exigé davantage. Les Protestants ravageaient les provinces ; les Ligueurs les combattaient partout; le roi craignait également les succès des uns et des autres. Sa réserve, ou son indécision , au moment où il aurait dû hautement se prononcer pour la religion , indisposa les Catholiques contre lui et tourna leurs affections et leurs espérances vers le duc de Guise. Mais les chefs de la Sainte-Union qui voyaient avec regret le roi se séparer d'eux, le conjurèrent à diverses reprises, d'après la résolution qu'ils. avaient arrêtée à Nancy,

(1) Cosrai, Memoria délia vitadel tard. Morosini, lib. i. cap. il. — Tempesti, Vita di Sisto Vy t. I, p. 281 et suivv.

(2) Cosmi, Memorie délia vita delcard. Morosini, lib. ir, cap* 2. — Tempesti, Vita di Sisto V, t. II, p. 28 t.

(An. 158/-1588) DE TRENTE.— LIV. VIï. (Sixte V.) 433

de se mettre à leur tête et de confondre ainsi la cause de sa couronne avec celle de la religion , pour défendre et assurer l'une et l'autre , de publier le concile de Trente, et de prendre sous sa protection l'Eglise , ses ministres et leurs biens (i).

Henri III n'aimait pas les convictions trop franchement catholiques ; il fut pourtant obligé de céder en cette circonstance. Mais ne conçut-il pas alors dans son cœur le crime qui, quelques mois après, épouvanta la France? et lui qui n'osait pas se servir du dévouement de ses fidèles sujets pour dompter une faction turbulente, ne puisa-t-il pas dans une lâche jalousie le courage de devenir assassin ? Des auteurs graves l'ont dit ; et si leur témoignage est vrai , il faudra ajouter à tous les vices que l'histoire reproche à ce malheureux prince , l'opprobre d'une perfide hypocrisie. Quoi qu'il en soit, Henri ÏII promit de convoquer, pour le 15 du mois d'août les Etats généraux du royaume, et de leur soumettre Jes'griefs présentés par les principaux seigneurs de la Ligue (2). En attendant, par l'intermédiaire de la reine sa mère, il promit de leur faire justice sur leurs plaintes; et particulièrement de recevoir au plus tôt le concile, avec les réserves d'usage; et le 21 juillet, il publia un édit où il ordonnait à tous ses sujets catholiques de s'unira lui pour la défense de la religion, et juraitde mettre sa personne, sa puissance, ses forces, sa vie au service de l'Eglise, d'extirper de son royaume toutes les hérésies condamnées par les conciles, surtout par celui de Trente (3).

(1) Mém, «lu duc de Nevers, t. I, p. 710 et suivv, - 723 et suivr.

(2. \lbid., p. 722.

(3) DapLssis D'Argentré, Coll. judicior., t. Il, p. 494 et s<q.

tôk (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (Ah. 1588)

Morosini, qui venait de recevoir avec la dignité de cardinal la qualité de Légat, profita des nouvelles dispositions manifestées par le roi pour aborder enfin la question de la réception du concile. S'étant rendu à la cour, quelques moments après la cérémonie de la remise delà barrette, il y reçut un accueil qui l'encouragea dans sa résolution, a Sire , lufdit-il , après les premiers compliments, on dit que Votre Majesté envoie un exprès à Rome; il serait bien heureux qu'il pût en même temps apprendre au Saint-Père la nouvelle de la réception du concile en France.

i> — Le départ de l'envoyé presse beaucoup , répondit Henri III, et ne laisse pas îe[temps d'accomplir un si grand acte, mais je m'efforcerai de lever les difficultés qui s'opposent à cette publication , objet continuel de mes désirs.

» __ Votre Majesté ne comptera point parmi ces difficultés celles que les députés du clergé de Paris sont chargés de présenter aux Etats- Généraux; car elles prouvent le besoin d'opérer la réforme prescrite par le concile.

» — Je voudrais voir cette œuvre déjà accomplie ; mais je suis persuadé qu'il y a dans les décrets du concile plusieurs choses qui portent un notable préjudice à ma couronne ; et si on ne trouve pas mauvais qu'un évoque, un simple abbé, revendique sa juridiction , il sera bien permis à un roi de F-rànce de maintenir les privilèges que lui ont transmis ses prédécesseurs.

— » Sire, le concile, ce me semble, n'a rien décrété de contraire à lu prééminence royale ; car il importe peu à Sa Majesté que les prêtres et les moines soient jugés par les évêques ou par les abbés, plutôt que par les Parlements, qui ne sont point compétents dans ces sortes de causes; qi.e

^ÂN. 1588.) DÉ TRENTE.— LlV. VII. (Sixte V.) /i3S

la nomination à certains bénéfices soit dévolue aux Parlements ou à ceux à qui elle appartient de droit. Du reste, que Sa Majesté veuille bien me faire donner par écrit les points sur lesquels elle aurait à se plaindre, et je promets de montrer jusqu'à l'évidence qu'ils ne compromettent point son autorité. Si réellement il y avait quelque chose de contraire, il faudrait en référer au Souverain Pontife, qui- donnerait une juste satisfaction.

» — Eh bien , je me ferai noter ces différents points, que j'examinerai ; je désire vivement publier le concile , mais je dois veiller au maintien de mes privilèges.

» — Si ce sont des privilèges, ils n'ont pu être accordés que par les Souverains Pontifes. Or Sixte V n'est pas moins Pape que ses prédécesseurs ; il peut juger à propos de révoquer ce qu'ils crurent devoir accorder. »

Cette proposition amenait la conversation sur la question brûlante des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Le roi ne voulut pas s'y engager; il répondit seulement que les prochains Etats en seraient saisis, et congédia le Légat avec tous les égards qu'il lui avait témoignés en le recevant (1).

Morosini se hâta d'écrire à Rome- le récit de son entrevue avec Henri III , et le résultat de sa tentative. Sixte V vit dans les atermoiements du roi le parti pris de ne point recevoir le concile, et il ne crut pas que les Etats fussent disposés à lui inspirer d'autres pensées. C'est pourquoi il voulut que le Légat pressât la conclusion de cette affaire ; et le cardinal de Montalto lui transmit en ces termes l'ordre du Pontife :•

($) Gosmi, Memorïe délia mtu del tard. Morosini, p, 374 et switv.

436 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1ô88)

« Le Saint-Père dit que le concile de Trente doit être publié sans retard puisque Sa Majesté l'a si souvent promis de vive voix et par écrit. La volonté du roi seule s'oppose à celte mesure ; aussi les Huguenots ne craignent-ils pas de dire tout haut que le roi est pour eux, et que c'est pour cela qu'il ne veut point publier le concile. Ils propagent ce bruit par le brochures qu'ils répandent à Rome, et, sans doute, beaucoup plus en France. Le roi ne doit point laisser au jugement des autres cette acceptation , puisqu'elle dépend de lui seul : la mettre en délibération , c'est vouloir mettre sa volonté à l'abri de la résolution d'aulrui... Déjà, pour avoir refusé de le publier, le roi et son royaume éprouvent la colère de Dieu ; mais s'il persiste dans son refus , il court à sa damnation, il s'éteindra avec la race des Valois, et ne laissera d'autre héritier que la honte de son nom ; car on ne ruse pas avec Dieu comme avec la maison de Guise ; on peut tromper le monde avec de belles paroles, mais Dieu pénètre le fond des cœurs. Que le roi publie donc le concile, et qu'il le publie sans condition. Le roi d'Espagne Ta reçu sans exception, et le roi de France, décoré du titre de Fils-Aîné de l'Eglise, que le Saint-Siège lui reconnaît, aurait dû donner à tous l'exemple de la soumission et de l'obéissance. Le concile, quanta sa partie principale , c'està-dire , aux décrets de foi, ne souffre point de condition. Quant aux décrets de réformation ou de discipline , le Souverain Pontife promet de les modifier par une bulle aussi ample que le roi peut la désirer , en ce qu'ils auraient de contraire aux privilèges de la couronne et du clergé... (1). »

(t) Gosmi, Memor. délia vita del. card. Morosini, p. 378 et suivy.

(Ax. 1588) DE TRENTE.— LIV.VIÏ. (Sixte V.) 437

Si Henri III eût été aussi sincère dans ses paroles que Sixte V dans les siennes, ils n'auraient pas été loin de s'entendre , et la publication du concile n'aurait pas essuyé unplus long retard ; mais, comme s'il eût voulu accomplir la terrible prophétie du Pontife , le roi refusa d'entrer en accommodement avec lui , et renvoya cette question aux Etats Généraux qu'il prévoyait devoir être contraires au concile de Trente.

Les Protestants n'épargnaient rien pour inspirer aux députés les sentiments que le roi leur supposait : Duplessis- Mornay répandait dans le royaume des mémoires insidieux où il s'efforçait d'influencer les délibérations des assemblées provinciales par la peinture des maux que devaient enfanter le choix de députations trop catholiques et des cahiers contraires aux prétentions des Prolestants en général , et du roi de Navarre en particulier. Ensuite il adressa aux Etats , sous le nom de ce prince, un manifeste où il leur recommandait sa cause, et en appelait à un concile libre pour sa religion (1). En même temps un écrit, sorti de la même école, et peut-être de la même plume , vint , sous le titre de remontrance y inviter les députés à assurer aux Protestants le plein exercice de leur culte, et à provoquer un concile national, où les différends de religion seraient traités et réglés (2). C'était les exhorter en d'autres termes à repousser ia publication du concile de Trente, qu'on devait leur proposer.

(1) De Liquos, Vie de Mornajj, p. 123, — Mëm. de Duplessis-Mornay, t. !, p. 643 et suivv.

(2) Quinet, Recueil génér. des Estais, 2>ne part. p. oO

438 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1588)

Ces suggestions, répandues par une propagande active r présidèrent aux cahiers de plusieurs assemblées provinciales, et se changèrent en convictions dans un grand nombre de leurs députés. Ceux du tiers état surtout apportèrent à l'assemblée des dispositions peu favorables au concile : c'étaient en général des magistrats, des avocats, remplis des prétentions des parlements, des politiques, qui poussés par les événements jusqu'aux dernières conséquences de leurs prin?cipes, avaient conçu pour le Souverain Pontife une aversion mortelle, et roulaient déjà dans leur esprit le projet et le désir d'un schisme.

La noblesse, quoique généralement religieuse, n'attachait à la question du concile qu'une importance secondaire. Nous en exceptons le duc de Guise et quelques autres seigneurs catholiques qui firent les efforts les plus généreux, pour amener la publication depuis si longtemps demaivdée(l).

Les députés inférieurs de l'ordre ecclésiastique avaient reçu la mission de défendre leurs privilèges , et ils étaient bien décidés à la remplir. L'épiscopat seul avait un désir sincère d'obtenir la publication du concile; et ceux qui le représentèrent aux Etats-Généraux, étaient tous animés du même zèle. Leur premier soin , en arrivant à Blois , fut de rendre visite au Légat du Saint-Siège et de conférer avec lui sur cette importante affaire. Morosini , toujours fidèle à la volonté du Saint-Père, les encouragea à affronter les obstacles qui allaient se lever devant eux , par la promesse de son

(1) Gosmi, Me'm. délia vitadel card. Morosini, p. 420.

(An. I5S8) DE TRENTE.— LIV. VIT. (Sixte V.) 439

concours et la perspective des biens que la publication du concile procurerait à l'Eglise de France (1). C'était bien aussi l'espoir et la pensée des évêques (2).

Telles étaient les dispositions des esprits à L'égard du concile,, lorsque les Etats-Généraux s'ouvrirent à Blois, le 16 octobre 1588. Le roi protesta , comme toujours, de son dé1vouement à la religion catholique, jura de maintenir son dernier édit, comme loi fondamentale du royaume, et voulut que les Etats lissent le serment solennel de l'observer (3). Tous, à l'exemple du roi, jurèrent de rester unis dans la religion catholique et dans le maintien de ses droits; mais beaucoup aussi, comme le roi, furent infidèles à leur serment.

Cependant le Légat s'apercevait que ces témoignages de

(1) Cosmi, Mem. délia vita del Morosini, p. 400.

(2) L'Episcopat était représenté aux Etats-Généraux de Blois de 1 588 par : Le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen; — le cardinal de Guise, archevêque de Reims ; — Renaud de Beaune , archevêque de Bourges ; — Guillaume d'Avanson, archevêque d'Embrun; — Alexandre de Ganigiani , archevêque d'Aix; — Ponthus de Thiart , évêque de Chàlons : — Anne de Ginoi-Descars, évêque de Lisieux ; — Claude de Sainctes, évêque d'Evreux ; — Louis de Salignac, évêque de Sarlat; — François de Gorneillan , évêque de Rodez ; — Nicolas de Villars , évêque d'Agen ; — Arnauld de Pontac, évêque de Bazas; — Henri de La Marthonie , évêque de Limoges; — Antoine Ebrard de Saint-Sulpice , évêque de Gahors ; — Emard Hennequin , évêque de Rennes ; — Nicolas L'Angelier, évêque de Saint-Brieuc ; — Gosme^Clau sse, évêque de Ghalons-sur-Marne ; — Urbain de Saint-Gelais , évêque de Comminges; — Horace de Birague, évêque de Lavaur ; — Antoine de Sennecterre , évêque du Puy ; — Claude d'Angennes , évêque du Mans ; — François de La Rochefoucauld , évêque de Clermont ; — Philippe de L'Aubespine , évêque d'Orléans ; — Geoffroy de La Marthonie, évêque d'Amiens; — Glaiide André Dormy, évêque de Boulogne.

(3) Quinet, Recueil des Estats,%e part. p. 8t et suivv. —Cosmi, Mernax* délia vita del card, Morosini, p. 420.

W (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (Ax. 1 588)

religion étaient, dans un grand nombre', ou politiques, ou passagers; et d'ailleurs on ne pouvait pas publier le concile dans une occasion plus solennelle : il se hâta donc de faire porter aux Etals la question du concile. Les trois Ordres , en effet, s'en occupèrent dès les premiers jours; et, chose déplorable à dire , ce fut parmi les députés inférieurs du clergé qu'elle trouva la plus vive opposition. Tous, il est vrai, approuvèrent en principe la publication du concile de Trente ; mais chacun , mesurant cet acte sur ses intérêts particuliers, souleva tant de difficultés qu'elles rendaient presque impossible ou illusoire la promulgation proposée. Les évoques, objet direct de l'opposition que les Chapitres semblaient'faire au concile, déployèrent alors une modération égale à leur zèle : la plupart d'entre eux offrirent de céder aux chanoines tous les droits qu'ils réclamaient; d'autres partageaient les mêmes dispositions; mais pensant qu'elles portaient préjudice à l'autorité pontificale, ils proposèrent de référence différend au Saint-Père. Quelques-uns seulement jugèrent qu'il serait injuste et dangereux qu'un évêque fût obligé de tolérer les abus qui pourraient s'introduire dans les Chapitres, et que ce danger pèserait toujours sur leur Eglise, si le Pape venait à dispenser les chanoines de l'article du concile qui les soumettait à la juridiction de l'évêque.

De semblables susceptibilités se manifestèrent parmi les députés de la noblesse. Ils consentirent à demander la publication du concile; mats à condition qu'elle ne nuirait ni aux droits de la couronne, ni aux libertés de l'Eglise Gallicane, ni aux exemptions des Chapitres , ni aux privilèges de ceux qui possédaient plusieurs bénéfices. Le tiers étal

(An. 1583) DE TRENTE.— L1V. VIL (Sixte V.) 4M

suivit cel exemple; ce fui aussi dans le même sens, que, dans la chambre ecclésiastique, les Chapitres, plus nombreux que les évêques, firent insérer- dans le cahier la demande de la réception du concile ( 1).

Affligé d'une telle détermination , Morosini s'en plaignit respectueusement au roi, qui lui fit les mômes réponses. 11 ajouta de plus que cette résolution ayant été arrêtée dans les Etats , il ne pouvait pas s'y opposer sans exciter un mécontentement général ; que cependant il chargerait le garde des sceaux d'aviser au moyen de satisfaire à la fois et à la volonté du Saint-Père et aux réserves des Etats.

Tandis que le garde des sceaux combinait ce moyen difficile, Morosini fit aux principaux députés du clergé des observations qui les obligèrent de remettre l'affaire en délibération. Après de graves discussions entre les évêques et les Chapitres, on convint enfin d'une rédaction qui garantissait les droits du Saint-Siège. Elle était conçue en ces termes : à Il a été déterminé que le concile serait reçu et publié dans l'assemblée des Etals , avec cette clause : sans préjudice des. liber tés de l'Eglise Gallicane, des exemptions et des privilèges des Chapitres, collèges et monastères; pour lesquelles libertés , exemptions et privilèges Sa Sainteté sera suppliée. »

En présentant cette résolution à Morosini , le cardinal de Cuise lui dit que les archevêques de Bourges , d' Aix et d'Embrun , et l'évêque de Clermont, avaient savamment démontré qu'on devait recevoir le concile sans aucune condition ,

(t) Cosmi, Mem. délia vita del card. Morosini t p. 422. — Collcct. (Us proc.-verb. du clergé, t. 1, p. 475.

Vi2 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1588)

et que s'ils n'avaient pu persuader les Chapitres, ils avaient du moins obtenu la close qui maintenait l'autorité du Souverain Pontife. Quanta moi, ajouta l'illustre prélat, je crois que ces conditions ne peuvent point empêcher la publication du concile î car en disant que pour ces libertés et ces privilèges Sa Sainteté sera suppliée, on reconnaît au Saint- Père le pouvoir d'accorder ou d'annuler ces réserves (1).

Tandis que cette grave question s'agitait au sein des Etats, la Sorbonne en faisait aussi l'objet de ses délibérations. Tous les docteurs, qui y prirent part au nombre de plus de quatrevingt , conclurent à l'unanimité qu'on devait recevoir le concile de Trente sans aucune modification iii réserve, conformément à la bulle de Pie IV (2).

(1) Cosmi, Mem. délia vita del card. Morosini, p. 423 et seqq.— Tempesti, Vita di Sisto V, t. II, p. 108 et seqq.

(2) La déclaration de la Sorbonne était ainsi conçue :

Declaratio facta à Doctoribus sacrœ Theologiœ Facultatis Parisiensis ad terminandam c'ontroversiam inter Très Ordines Blœsis existcntes ortara ex eoncilio Tridentino.

Anno Domini 1585, die 15 mensis novembris, sacratissimœ Theologiœ Facilitas Parisiensis congregata est per juramentum apud collegium Sorbonœ, post missam ibidem celebratam, ad audiendam lecturam litterarum missarum à magistris nostris de Cueylly, Pelletier et Tissant ad D. Fabium syndicum ejusdem Facultatis, propter controversiam ortain in congregatione Trium Ordinum Blœsis existentium : an concilium Tridentinum deberet promulgari cum modilicationibus, scilicet, salvis privilegiis Ecclesiœ Gallicanœ, exemptionibus, indultis, sive immunitatibus Gapitulorum, monasteriorum et aLorum, vel pure et simpliciter.

Super quibus auditis omnium magistrOrum, qui magno in numéro convenerant, suffragiis, conclusum est à D. Decano unanimi consensu sententiam esse Facultatis, pure et simpliciter , sine ullâ modificatione promulgandum et recipiendum esse concilium Tridentinum juxtà Bullam Pii IV ob id expresse ad calcem concilii Tridentini positam, quà prohibctur sub pœnâ excommunicationis, ne quis sine summi Pontificis auctoritate audeat ullos commentarios, glossas, annotationes, scholin, ullumvc omninô interpretatio-

(An 1.588) DK TIJEiSTE.— LTV. VU. (Six ri: V ) ûôS

Au premier bruit de cette décision, l'avocat-général, Faye-Despesses , se mit à crier au scandale , à l'oppression , et prit en main la défense des libertés de l'Eglise Gallicane et des droits de la couronne, également outragés. Jamais le zèle de ce magistrat pour l'Eglise Gallicane et le roi n'avait été plus véhément; et voici pourquoi. Faye-Despesses venait de recevoir de Henri III une mission pour la cour de Rome. Morosini qui connaissait les préjugés parlementaires et les sentiments peu catholiques de l'avocatrgénéral , crut voir dans ce choix une injure pour le Saint-Siège , et pria le roi d'en faire un autre ; ce qui eut lieu. Faye-Despesses s'en ressouvint dans les circonstances dont nous parlons : son ressentiment contre Morosini enflamma son éloquence contre le concile, dont le Légat poursuivait la publication; et il le combattit, dans le Parlement et dans le Conseil avec une acrimonie qui privait ses paroles et ses gestes de modération et de décence.

nis genus, super ipsius conciîii Dccretis quocumque modo edere, sed ortas difficultates, et controversias ad sedem apostolicam fidelium magistram referie praecipitur, deeerniturque irritum et inane si secùs super his à quoquam quàvis auctoritate scienter, vel ignoranter contigerit attentari.

Q«bb quidem conclusio prima die Decembris anni prœdicti , congregata in prautlicto collegio Facultate post missam de Sancto Spiritu celebratam, Decano itidem concludente, comprobata et confirmata est, periectis palàm al lis litteris dicti Domini Tissant recens ad eamdem Facultatem missis. In cujus roi fitiem et testimonium sigillo praedictce Facultatis cum signo 'manuali scrihae ejusdem présentes munitae sunt anno Doinini 1588, die verô secundà inensis Decembris.

De mandate- prœdictorum DD. Decani et Magistrorum dictœ Facultatis Theologia? Parisiensis.

De Goux »

(Ap. Cosmi, Mem. délia Vita del card. Morosini, p. 426 et seq. — Terapesti, Vita di Sisto V, p. 109 et seq.)

U'i'i (Sjvfr V.) HISTOIRE DU CONCILE (A.\. 1588.)

Morosini n'en poursuivit pas moins la publication du concile auprès de Henri III. Ce prince, comme nous l'avons déjà dit, avait promis de donner au Légat une réponse définitive, après qu'il aurait pris l'avis du garde des sceaux et d'autres membres de son Conseil. Ii avait donc confié à Cheverny , au cardinal de Gondy, à l'archevêque de Lyon et au sieur de La Guesle, procureur-général , le soin d'aviser ensemble au moyen de publier efficacement le concile, sans nuire à l'autorité royale, ni aux privilèges de l'Eglise gallicane. Si on avait écouté le procureur-général , on aurait noté, selon l'expression de Morosini, un millier d'inconvénients que celte publication apporterait au royaume; il se contenta néanmoins d'en signaler trois principaux , qui renfermaient tous les autres : d'abord, il aurait fallu, comme la Soi bonne venait de le faire par sa décision du 1er décembre, reconnaître la supériorité du Pape sur îe concile ; ensuite, les évoques étendraient leur autorité, non-seulement sur le clergé, mais encore sur les laïques ; enfin, on donnerait à la France un exemple dont elle n'avait pas encore été témoin, car, jamais on n'y avait publié de concile.

Le cardinal de Guise fit connaître au Légat toutes ces difficultés : la première lui paraissait la plus difficile à surmonter, car l'opinion de la supériorité du concile sur le Pape était si généralement répandue en France, qu'il était à peine possible de lui persuader le contraire. « Pour moi , ajouta-t-ïl , je suis loin de la partager, mais elle est tellement enracinée dans les esprits que je ne vois pas le moyen de la vaincre. — Si c'est l'opinion de la France, -répondit le Légat, du moins ce n'est pas la règle de sa conduite ; car, il n'y a pas de royaume chrétien qui demande plus souvent

(An. 1588.) DE TRENTE.— LIV. Vil. (Sixte V.) M5

à Rome des grâces et des dispenses ; et les Parlements euxmêmes demandent souvent au Pape dispense de contracter mariage dans les degrés défendus par les conciles ; or, si le Pape n'avait pas ce pouvoir, les enfants issus de pareilles unions seraient illégitimes; ce que les Parlements n'admettraient certainement point.

» — C'est vrai , reprit le cardinal de Guise ; et cependant , à cause de cette opinion, nous ne pourrons obtenir la publication pure et simple du concile. C'est pourquoi, je pense qu'il faudrait se borner à demander au roi de recevoir le concile de Trente de la même manière que ses prédécesseurs avaient reçu les autres, et d'envoyer au Parlement son adhésion ainsi formulée, sans faire une publication plus explicite, qu'on espérerait vainement obtenir.

» — Non, répartille Légat, cet expédient ne suffirait pas : il est indispensable que toute la France sache que le roi a reçu le concile , et qu'il en exige l'observation. Et rien ne pourrait mieux faire connaître sa volonté que des lettres-patentes semblables à celles que le roi d'Espagne envoya à ses Etats. »

Le cardinal de Guise accueillit cet avis avec empressement et s'efforça de le faire prévaloir au conseil.

Mais la pensée parlementaire dominait dans cette assemblée. Quelque temps après, le garde-des-sceaux, envoyé par le roi , signifia au Légat que Sa Majesté était bien décidée à publier le concile , et à le faire inviolablement observer ; que si elle avait différé jusqu'à ce moment l'exécution de cette résolution, c'était parce qu'elle ne voulait pas imiter tant d'autres princes qui , après l'avoir reçu dès le commencement, n'en gardaient dans la pratique que ce qui ne contrariait pns leurs intérêts; qu'elle recevrait donc sans excep-

àuS (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (A w. 4 5.88)

lion les décrets du concile relatifs aux dogmes et aux mœurs ; qu'elle ferait seulement des réserves pour quelques articles de simple discipline , contraires aux lois ou aux anciens usages de la France et aux libertés de l'Eglise Gallicane ; qu'elle entendait par exemple que les Parlements restassent en possession du pouvoir de juger dans les actions possessoires ; que les clercs mariés fussent dépouillés des immunités ecclésiastiques, et soumis au for laïque ; que lorsque les tribunaux ecclésiastiques jugeraient contre les canons et les décrets des conciles, on pût en appeler comme d'abus au Parlement ; que les évêques ne pussent visiter les laïques, ni les astreindre par des peines temporelles. C'était en partie ce que les Parlements appelaient les libertés de l'Eglise Gallicane. Enfin, le garde-des-sceaux conclut que le concile avait trop élargi l'autorité ecclésiastique, et que si le Pape voulait la rétrécir (bien entendu au profit des Parlements) , le reste ne souffrirait aucune difficulté.

Le Légat rejeta des conditions aussi absurdes qu'injustes. Le conseil s'efforça de les conserver, sans les exprimer, dans la formule d'acceptation, et il imagina la rédaction suivante : « Je reçois le concile sous la réserve des droits du roi et du royaume. » Morosini n'en fut pas plus satisfait que de la communication du garde-des-sceaux. Les gens du roi répliquèrent que cette réserve n'empêcherait point l'observation du concile, et qu'on ne pouvait pas exiger moins; qu'il n'était pas vraisemblable que le Pape demandât de Sa Majesté une acceptation plus absolue; qu'il se contenterait au contraire d'une réserve si simple.

C'était bien mal interpréter l'intention de Sixte V : informé $e tant de tergiversations , le Pontife en témoigna un vif

(A\. 1588) DE TRENTE.— LIV. VII. (Sixte V.) hkl

mécontentement, que le cardinal Montalto exprima en ces termes au Légat : « Quant au concile , le Saint-Père dit que si le roi ne veut point le publier,' Dieu aussi ne le reconnaîtra plus pour roi, qu'il ne sortira d'un embarras ou d'un danger que pour retomber dans dix autres plus grands encore, et que sa maison cessera de régner et d'exister avec lui; car Dieu, qui est fidèle en ses promesses comme en ses menaces, a dit : Je glorifierai quiconque m'honorera; mais ceux qui me mèpriseront seront méprisés. Puisque c'est au roi , comme ministre de Dieu, de publier le concile , il ne devait point soumettre ce devoir aux délibérations de son Conseil, ni le remplir avec des conditions. Si Dieu a donné le royaume à ses prédécesseurs, il ne doit pas maintenant rivaliser d'autorité avec Dieu, mais de soumission avec les Constantin, les Théodose, les Charlemagne, et tant d'autres grands princes bénis du Ciel.

» Les Chapitres des cathédrales, s'ils sont exempts, pourront être maintenus dans leurs privilèges, comme ceux d'Espagne, qui ont reçu le concile. Si les évoques veulent une réforme, on la leur accordera également comme à ceux d'Espagne. Si toute l'Eglise, qu'ils appellent Gallicane , demande la confirmation d'induits, de privilèges, de grâces, elle leur sera largement accordée. Toute la difficulté, dit Sa Sainteté, vient du Roi Très-Chrétien. Le concile réserve les droits de patronage des rois, et les rois qui ont favorisé le siège apos> loliquen'en ont pas reçu ces privilèges comme des droits, mais comme des faveurs, et avec une humilité qui leur a souvent mérité la prospérité sur la terre et la gloire dans le ciel.

x> Mais ceux qui ont été les tyrans du Saint-Siège se sont

448 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1588)

attribué ces libertés ; aussi ont-ils terminé par une mort honteuse un règne sans gloire, et emporté dans le tombeau la dernière espérance de leur maison. Sa Majesté devrait donc accepter les faveurs du Saint-Père , jouir de ces libertés comme d'une grâce du Saint-Siège apostolique, et non se les approprier par usurpation.

» Ainsi, que Votre Eminence rende à la religion tous les services qu'elle pourra ; le Saint-Père abandonne le soin du reste au Dieu tout-puissant. Sans doute, Sa Sainteté gémira sur les maux qui fondront sur le roi; mais elle se consolera du moins dans la pensée d'avoir rempli son devoir... Puis donc que le roi ne veut point accorder la publication du concile , que Votre Eminence ne se fatigue pas davantage pour l'obtenir, o

Cette lettre prophétique, datée du 20 novembre 1588, fut bientôt suivie d'une autre plus terrible encore, o Je vous ai assez parlé , disait le cardinal Montalto au nom du Pontife , de la publication du concile de Trente. J'ajoute maintenant que les archevêques, les évêques, les abbés, les prieurs et autres prélats de France , faisant la profession de foi par laquelle ils s'engagent à observer et à faire observer le concile à leurs sujets, c'est-à-dire, à tous les fidèles, il en suit la nécessité de publier le concile en France. Le Saint-Père n'en aurait point parlé , s'il n'en eût pas été fait mention dans l'édit du roi , et si Votre Eminence ne l'eût sollicité. Mais si le roi ne veut pas le publier, ne vous en mettez pi us en peine. Non-seulement la claniseiSalvisjuribus régis etregni, n'est pas acceptée, mais elle est encore maudite du Souverain Pontife ; et le roi de France , qui veut négocier avec Dieu, verra bientôt à quel abîme il court. Votre Eminence

(An. 1589) DE TRENTE.— LIV. VII. (SuteV.) hM

n'ignore pas que les paroles des conciles généraux sont paroles de l'Esprit Saint; c'est pourquoi le Saint-Père veut quelle cesse tout accommodement; car il serait désolé qu'une légalion donnée avec tant d'éclat , et hors des règles ordinaires, aboutît à un échec (1).

Le cardinal Morosini ne laissa ignorer a Henri III ni les sentiments, ni les prévisions du Vicaire de Jésus-Christ (2) ; mais ce prince, saisi alors de cet esprit de vertige qui le poussait à sa ruine , ne fut pas plus docile à la voix de l'Eglise qu'à celle de sa conscience. Et comme s'il ne lui eût pas suffi d'attirer sur lui la colère du Ciel par son infidélité, il se hâta de la provoquer par un crime réservé à d'obscurs scélérats. Un jour, un bruit sinistre jeta les Etats-Généraux dans la consternation et l'effroi : les séides de Henri III venaient de poignarder le duc de Guise, ce héros qu'admirait le inonde, mais qui importunait la médiocrité du roi.

Son caractère sacré ne sauva pas le cardinal de Guise': coupable, aux yeux d'une stupide jalousie , des qualités et du nom de son illustre frère , il fut enveloppé dans la même vengeance et immolé a la môme cause.

Treize jours après , le 5 Janvier 1589, Catherine de Médicis descendit dans la tombe avec les souvenirs de sa triste carrière, et couverte de la honte où sa politique déloyale avait conduit le dernier de ses enfants.

A la nouvelle du double assassinat du duc et du cardinal

(1) Cosmi, Mem, délia vita del curd. Morosini y p. £28 et seqq — Tempesti, Vita di Sisto V, t. II, p. ItO et seqq.

(2) Ibid.y p. 163. — Cosmi, Mem. délia vita del card. Morosini , p. 51 1 et seqq.

450 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1589)

de Guise , le protestantisme éclata en transports de joie ; les catholiques frémirent de douleur; les plus lâches furent saisis de frayeur, une effroyable fermentation régna dans toute la France; et le roi, qui avait cru se délivrer d'un rival, s'attira le mépris et l'indignation de tout son royaume. Les sentiments religieux se réveillèrent dans les uns , s'exaltèrent dans les autres. La Sainte Union reçut l'adhésion de presque toutes les villes qui n'étaient pas au pouvoir des hérétiques; elle mit à sa tête le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, et se montra disposée à son tour à soutenir, môme contre leroi, les intérêts de la religion menacée. Paris se fit comme le centre de ce grand mouvement : la Sorbonne déclara les Français déliés du serment de fidélité et de l'obligation d'obéir à Henri 111, et libres de s'armer envers et contre tous'et de prendre les mesures nécessaires pour la défense et le maintien de la religion (1).

Tout se passait avec plus de calme aux Etats de Blois : les députés n'étaient pas encore sortis de la stupeur où les avait jetés la mort du duc et du cardinal de Guise, lorsque, le 15 et le 16 janvier, ils mirent fin à leurs travaux. Réunis dans la grande salle du château, ils firent entendre au roi , par l'organe de leurs orateurs respectifs , des paroles empreintes des sentiments qui les animaient. L'archevêque de Bourges, au nom du clergé , le comte de Brissac , au nom de la noblesse, réclamèrent encore la publication du concile ; l'avocat Bernard, au nom du tiers état, se contenta de lui recommander en général les intérêts de la religion catholique (2).

(1) Tempesti, Vita di Slsto V, t. II, p. 167.

(2j Collect, des proc.-verb.} t. I, p. 493 et suivv., Picc. juslif., p. 136.

(An. 15S9) DE TRENTE.— LIV. vn. (Sixte V.) 451

Le roi leur répondit par des protestations de zèle et de piété qui ne trompèrent personne. Il leur dit même qu'il entendait que le concile fût accepté, regardé et observé comme tel; que s'il ne le publiait point par édit, pendant la tenue des Etats, c'était parce que les difficultés soulevées parles réserves des Etats eux-mêmes n'étaient pas encore résolues (1).

Cette réponse ne donnait pas même aux députés l'espérance qu'ils auraient voulu du moins porter à leurs commettants; mais elle fit comprendre au Légat que le roi se réservait le jugement de cette affaire, et c'est pourquoi il tenta un dernier effort pour obtenir de lui une solution catholique : il lui rappela les raisons qu'on lui avait si souvent alléguées; il les lui fit présenter par son confesseur et par les membres les plus sages de son Conseil . Mais tant d'instances ne donnèrent pas à Henri III la volonté qu'il n'avait jamais eue, et ne lui arrachèrent pas une réponse plus franche que celles qu'il avait déjà faites. Il ne demandait pas mieux, disait-il, que de publier le concile sans conditions, s'il pouvait le faire sans mécontenter le royaume : il priait le Légat de considérer que les malheurs des temps ne lui permettaient pas de s'abandonner aux mouvements de sa bonne volonté; que s'il publiait un édit aussi large que Rome le demandait, il serait refusé par le Parlement, et odieux à la nation, dont les représentants euxmêmes avaient mis des réserves à cette publication. Cependant, comme le Papeavait plusieurs fois promis d'avoir égard aux droits ou aux privilèges que la France réservait, le roi

(1) Tempesti, Vita di Sisto V, t, II, p. 169.— Memor. délia vita del card. Morosini, p. 518.

m (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (An. J5SD)

avait le dessein d'envoyer à Rome quelque grand personnage, chargé de soumettre au Saint- Père les raisons et le sujet de ces conditions ; mais auparavant, il voulait avoir sur ce point l'avis du Légat. Telle fut la réponse que le garde-des-sceaux porta de la part du roi au cardinal Morosink

« Il me semble , répondit ce prélat , qu'il serait plus convenable et plus sage de publier d'abord purement et simplement le concile de Trente, et puis d'envoyer à Rome un exprès pour demander les faveurs et les privilèges que désire le roi; et je puis assurer Sa Majesté que le Souverain- Pontife lui donnera toute la satisfaction qu'Elle peut raisonnablement attendre. » Le garde-des-sceaux ajouta que ce moyen était impossible : que ni la nation, ni le Parlement ne voudraient l'accepter,

« Ni le peuple, ni les Parlements, reprit le Légat, ne tiennent les conciles : les Prélats seuls ont le droit de les célébrer, eux à qui il appartient d'enseigner aux autres les vérités de la religion et de les diriger dans leur conduite. Et quand le Saint-Siège a approuvé les décrets des conciles , les peuples doivent les exécuter et non les examiner; car ce qu'ils admettent des choses de la foi, est bon et vrai en tant qu'il est commandé et enseigné par l'Eglise. Que Sa Majesté ne laisse donc pas de publier le concile; quand même les peuples ne voudraient pas lui obéir en ce point, elle accomplirait du moins un devoir, et fournirait au Saint-Siège l'occasion d'embrasser les intérêts de son autorité , et de l'aider de tout l'ascendant que peut donner la première dignité du monde. »

Le garde-des-sceaux ne répliqua pas à ces raisons ;; il promit même de ne rien épargner pour les faire goûter au-

(An. Î589) DE TRENTE.— LiV. VIÎ. (Sl.tk V.) 453

roi. Le Légat se méiiait du zèle de ce magistrat. Il alla luimême trouver Henri III, et lui représenta que le refus de publier le concile faisait un grand tort à sa réputation , qu'il faisait douter de sa religion , et justifiait les accusations que certains prédicateurs formulaient contre lui du haut de la chaire. 11 ajouta beaucoup d'autres raisons, et les présenta avec tant de force, que le roi , en apparence tout ému , résolut d'adresser aux évêques des lettres-patentes pour les avertir qu'il acceptait le concile de Trente , et leur ordonner de le faire exécuter dans leurs diocèses respectifs, sans réserve, ni condition; et en même temps d'envoyer à Rome l'évêque du Mans, avec la mission d'exposer à Sa Sainteté les faveurs qu'il désirait en obtenir. Le garde-des-sceaux et le premier secrétaire d'Etat , mandés aussitôt , dressèrent les lettres-patentes en présence du Légat, et n'y mirent d'autre restriction que cette phrase incidente , mais féconde en interprétations : L'acceptation du concile est V effet de la confiance de Sa Majesté, et de V assurance ou elle est que V intention du Pape est de conserver les droits du royaume. Ces paroles ne plurent point au Légat, et en les signalant au cardinal Montalto,il lui dit qu'il ferait tous ses efforts pour les faire disparaître (1). 11 aurait aussi voulu faire enregistrer au Parlement les lettres-patentes du roi; mais alors le Parlement était divisé en deux partis qui se combattaient mutuellement : l'un tenait pour la ligue, et était désavoué par le roi; l'autre tenait pour Henri HT , et n'était point reconnu par les Catholiques. Et un enregistrement fait dans de pareilles circon-

(1) Tempesti, Vita di Sisto F, t. II, p. 169 et seqq. — Cosmi , Mem. délia vi.a card. Morosini}p. 518 et seqq.

UM (SixtlV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1580)

siances aurait amené des difficultés plus grandes encore que celles que le Légat voulait prévenir.

Au reste , les événements, à cette époque , se mêlaient , se succédaient avec une rapidité et une confusion telles qu'ils enveloppaient et emportaient les projets les plus sages et les mieux combinés. Ceux de Morosini disparurent comme les autres, et peut-être aussi les lettres patentes du roi ; car on n'en trouve plus de trace dans l'histoire du temps.

Trois importantes négociations occupèrent alors l'esprit du Légat : conformément aux instructions de Sixte-Quint, il entreprit de rapprocher le roi des chefs de la Ligue, d'obtenir de lui la délivrance du cardinal de Bourbon et de l'archevêque de Lyon, qu'il retenait prisonniers dans le château dWmboise, depuis la mort du duc et du cardinal de Guise, et enfin de l'empêcher de s'unir au roi de Navarre. Mais Morosini échoua également dans cette triple entreprise. Lassé de la conduite incompréhensible de Henri III, le Pape fulmina contre lui, le 25- mai 1589, un monitoire, où, après avoir rappelé le massacre du cardinal de Guise, l'emprisonnement du cardinal de Bourbon et de l'archevêque de Lyon, crimes pour lesquels le roi n'avait point donné satisfaction , ni demandé pardon, il lui ordonnait de mettre en liberté ses deux prisonniers, sous peine d'être séparé de la communion de l'Eglise, s'il refusait de le faire, et de comparaître à Rome, dans l'espace de soixante jours, ou en personne, ou par procureur (1).

Ce monitoire ajouta de nouveaux troubles aux remords

(f)Tempcsti, Yitadi Sisto F, t. II, p. 207. — Spond. ad ann. 1589, n. 10.

(Ax. 15yO) DE THfciNTE.— L1V. VII. (Siitk V.) 455

qui agitaient la conscience du roi; mais il ne lui en inspira pas d'assez puissants pour le séparer du parti calviniste auquel il s'était décidément lié, un mois auparavant. Il marcha môme contre les catholiques sous la bannière du roi de Navarre, et alla camper avec lui sous les murs de Paris. Ce fut là que, le 1er du mois d'août, il termina, par une mort tragique la fin de sa déplorable carrière : Jacques Clément , inspiré par un fanatisme furieux , que désavoue l'esprit de a religion catholique , pénétra jusqu'auprès de ce prince , sous un prétexte spécieux, et le frappa mortellement d'un fer homicide.

Ainsi périt, à l'âge de trente-huit ans, le malheureux Henri III. Formé à une politique déloyale, il la suivit dans ses actes, et fit ainsi le malheur de la France; il aurait pu en faire le bonheur et la gloire, s'il avait écouté les conseils de la foi.

Henri III, avant d'expirer, avait désigné pour son succès-^ seur le roi de Navarre qui prit dès-lors le nom d'Henri IV ; et les chefs de la Ligue, en attendant la décision de la Providence, conférèrent la dignité royale au cardinal de Bourbon, qu'ils appelèrent Charles X. Cette double nomination affermit la confusion dans le royaume, et suscita de nouveaux troubles qui étouffèrent, un instant , l'affaire du concile de Trente. Le cardinal Gaëtano, qui vint remplacer en France le Légat Morosinî, n'avait pas même reçu sur ce point d'instruction particulière. A la vérité, le mot de Concile était souvent allégué dans les déclarations opposées que faisaient les deux partis; mais c'était, ou pour en invoquer un nouveau, ou pour citer celui de Trente. Ainsi lorsque , pour vaincre la répugnance des catholiques, Henri IV leur

456 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE (As. 1590)

laissa, dès le commencement , entrevoir la possibilité de sa conversion, il leur promit de maintenir en liberté l'exercice des deux religions , jusqu'à ce que par un bon et saint concile général , ou national, on eût été résolu , et de changer luimême de religion si on lui montrait dans un saint concile qu'il n'était pas dans la bonne (1). Et quand, quelques jours plus tard, il eût mandé auprès de lui plusieurs évêques du royaume, sous le prétexte vrai, ou spécieux, de se faire instruire, le Légat défendit à ces prélats de se rendre aux ordres de Henri, parce que, disait-il, ils avaienl été convoqués~;par un pouvoir incompétent, et dans une ville soumise a un prince excommunié, et où, par conséquent , ils ne pouvaient point se rendre; que si Henri voulait réellement se faire instruire, il n'était pas nécessaire pour cela de mettre en mouvement tous les évêques du royaume; que si, au contraire, on prétendait, dans cette assemblée, décider des points entre l'Eglise romaine et la synagogue de Calvin , ce serait révoquer en doute les décrets du saint concile de Trente, et s'élever contre l'autorité d'un concile œcuménique, qui avait depuis longtemps proscrit toutes les erreurs de Calvin, et dont les décisions dogmatiques n'étaient pas moins reçues et respectées en France, que dans toute la chrétienté (2). Le duc de Mayenne , à son tour, répondant à la décla" ration du roi de Navarre, lui reprochait de réclamer un remède que l'Eglise lui avait déjà offert. « Il a encore ajouté, disait-il, qu'il se feroit instruire en un concile libre et général : comme s'il falloit des conciles pour une erreu r

(\) Mêm. delà Ligue, t. IV, p. 35-36.

(2) pe Thuu, Hist. umoe/'s.. iiv. 98.

(An. 1590) DETRENTE.—LIV. VII. (Sixte V.) 457

tant de fois condamnée, même par le dernier concile tenu à Trente, autant authentique et solennel qu'aucun autre qui ait été célébré depuis plusieurs siècles (1). »

Ce n'était point ainsi que l'entendaient les Protestants : ceux qui entouraient le roi de Navarre lui persuadèrent alors de convoquer , non plus quelques prélats auxquels il soumettrait ses doutes , mais un concile national où seraient discutés les points déjà décidés par le concile de Trente. Et ce prince signa un édit rédigé par Duplessis-Mornay, et conçu en ces termes :

« Nous, après la deuë invocation du nom de Dieu , par le mérite de Nostre Seigneur Jésus-Christ, et moiennant l'assistance de son Saint-Esprit, après aussi une longue et meure délibération avec les princes de nostre sang, cardinaux , officiers de nostre couronne, notables et grands personnages de nostre Conseil , de nos cours de Parlement , et autres de ce roïaume, Nous sommes résolus de procurer de tout nostre pouvoir, et vers tous ceux qu'il appartiendra, un saint , libre et légitime concile général , auquel puissent être saintement déterminés tous les différends en la religion , qui depuis un si ong-temps ont travaillé la chrestienté.

» A l'aide d'un œuvre si grand, si saint , si nécessaire, puisqu'il plaisl à Dieu nous avoir honorés de la première couronne chrestienne, et du litre précieux de tiès-chrestien , Nous exhorterons et conjurerons au nom de Jésus-Christ , de l'Eglise duquel il s'agit, tous les princes et Estats chrestiens, que nous nous asseurerons estre vivement touchés

(ij Méni. de la Ligne, l. V, p. 271.

458 (Sixte V.) HISTOIRE DU CONCILE {ta. 1500)

dedans leurs âmes de voir un schisme si dangereux s'envieillir... Ce concile, espérons-nous, ne pourra être dénié, veu qu'en moindres cas, et bien souvent , conciles œcuméniques se SGnt tenus, lorsqu'il n'estoit question que de simples disputes ; au lieu que celles , dont il s'agit, ne sont plus en ces termes, aïant depuis tant d'années dégénéré en guerres si cruelles...

» Si toutefois l'ire de Dieu est si déterminée sur l'Eglise chrestienne , ou pluslost la malice humaine si désespérée , que nous ne puissions par toutes nos diligences , atteindre à ce bien universel et général , tant désiré de tous chrestiens; déclarons qu'au défault d'icelui , nostre intention est de convoquer un concile national , en nostre roïaume , libre, saint et légitime, pour y estre instruits, informés et esclarcis de plus en plus pour le regard de nostre personne, en ce qui est de la vraie foi et religion ; rendre, pour l'acquit de nostre conscience, le repos et tranquillité à infinies consciences perplexes et douteuses, en composant les différends susdits , et pacifiant en conséquence les divisions et animosités qui en sont nées, couper la racine, en tant qu'en nous sera, aux troubles, misères et calamités de ce roïaume...

» Que si tant encor Dieu estoif courroucé contre ce roïaume ou ce roïaume plustost contre son propre bien, que nous ne pussions dans peu de temps convoquer un concile national... adviserons d'y pourvoir par quelque sainte et noble assemblée ecclésiastique des plus saints, doctes, sages et graves personnages de ce roïaume, encore que trop grande autorité pour un si grand effet ne se peut requérir. Et le tout , soit par un concile général, ou national, soit par la susdite assemblée, «en cas que n'y puissions parvenir, dedans ie terme d'un an,

(An, 1590) ÏÏE TRENTE.— LIV. VÎI. (Sixte V.) hb9

à compter du jour des présentes, ou mes me plustost, si faire le pouvons... »

En attendant l'exécution de ce projet, le roi de Navarre casse l'édit d'union , publié par Henri III , et reçu aux Etats deBlois, de 1588, comme loi fondamentale du royaume, et établit le Protestantisme sur le même pied que la religion catholique (I).

Cette dernière partie de la déclaration fut seule exécutée en vertu d'un nouvel édit publié au mois de juillet; la première disposition relative à un concile général , ou national, malgré les instances de Mornay, resta toujours à l'état de projet; mais ce projet nous apprend qu'à la cour de Henri IV on ne pensait plus à la réception du concile de Trente. On ne s'en occupait pas davantage dans le camp opposé. Un seul monument nous atteste que, au milieu des troubles qui agitaient la France en 1590, le clergé ne perdait point de vue une question si importante : le cardinal de Joyeuse, archevêque de Toulouse, tint dans sa métropole un concile provincial, où se trouvèrent, avec lui, Alexandre deBardis, évêque de Saint-Papoul , Jean Dubourg, évêque de Ri eux , Horace de Birague, évêque de Lavaur, le procureur de l'évêque de Pamiers, celui de Févêque de Mirepoix, et le député du Chapitre de Montauban, dont le siège était alors vacant. On y fit, sur les devoirs des évêques, des chapitres, des curés, des prêtres, des clercs, des prédicateurs , des religieuses, des règlements nombreux, qui, toujours basés sur les décrets du concile de Trente, les mirent ainsi en pratique dans cette vaste province (2).

(!) Mcm. de Duplessis-Mornay, t. IT, p. 71.

(2) Harcl., Actu Concilior., t. X, col. 1785 et sçq.i,

460 (Grégoire XIV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1591)

Dans le reste de la France, on se livrait à d'autres soins : les vicissitudes delà guerre, les troubles présents, l'incertitude de l'avenir, agitaient tous les esprits. A tous ces embarras, la mort du cardinal Charles de Bourbon , qui expira dans sa prison , vint encore en ajouter de nouveaux. Sixte-Quint lui-même, si prompt et si énergique dans ses résolutions, semblait alors attendre conseil du]temps et des événements ; et'il ne savait s'il devait louer ou blâmer son Légat qui avait pris ouvertement parti pour la Ligue. Il était dans cette perplexité , lorsque la mort le surprit, le 27 août 4590. Urbain VII, élu peu de temps après, ne régna que treize jours^ Le cardinal Sfondrato lui succéda- sous le nom de Grégoire XIV. A peine monté sur la Chaire de saint Pierre , il tourna ses regards et ses soins vers la France, où l'hérésie disputait l'empire à la religion , avec des succès incertains. Il y envoya son neveu, Hercule Sfondrato , à la tête d'une armée, au secours des Catholiques, et un nonce auprès de la Ligue. Marsilio Landriano, chargé de ces fonctions, les remplit à Paris avec une ardeur qui irrita le parti contraire, et donna lieu à cette conspiration contre le concile , que nous verrons bientôt éclater au sein de la magistrature. 11 publia contre les ecclésiastiques royalistes la bulle par laquelle le Pape leur ordonnait sous peine d'exeommunica»lion de quitter le parti d'un prince, séparé de la communion de l'Eglise, et les monitoires où il invitait les seigneurs et autres catholiques qui combattaient sous les drapeaux de l'hérésie, à se ranger parmi les défenseurs de la véritable religion.

A la bulle et aux brefs du Pape, le roi de Navarre opposa une déclaration , où, après avoir loué ses intentions ai

(Au. 1591) DE TRENTE.— LIV. VII. (Grégoire XIV.) 461 calomnié celles de la Ligue , il promettait de protéger la religion catholique et les libertés de l'Eglise Gallicane, et réclamait enfin un concile général (1).

Le Parlement de Tours et la chambre de Châlons qui en faisait partie , montrèrent encore moins de modération. Sur la réquisition du procureur-général , ils cassèrent et annulèrent lesdites bulles , procédures , excommunications et fulminalions comme abusives , scandaleuses, séditieuses, pleines d'impostures, et comme telles les condamnèrent au feu; ils relevèrent de l'excommunication ceux qui en étaient frappés par les bulles du cardinal Sfondrato, soi disant Grégoire XIV, décrétèrent Landriano, prétendu nonce, de prise de corps 9 mirent sa tête au prix de dix mille écus, et donnèrent acte au procureur-général de l'appel par lui interjeté au futur con*cite, légitimement assemblé, de V intrusion au Siège apostolique du cardinal Sfondrato , soi disant Grégoire XIV (2).

Ces dispositions, aussi absurdes que brutales, étaient également injurieuses à la religion et à la magistrature. Ce fut pour venger l'une et l'autre que le Parlement de Paris condamna successivement l'arrêt de la chambre de Châlons et celui du Parlement de Tours , les déclara nuls, scandaleux, schismatiques , remplis d'erreurs , ne respirant que révolu contre V obéissance due au successeur de saint Pierre, les fit lacérer en pleine audience, et brûler par la main de l'Exécuteur de la haute justice (3).

(l)Duplessis D'Argentrc, Coll.judicior.,t. Il, p. 498 et suivv.

(2) Mém. de la Ligue, t. IV, p. 367-369 et suivv. — D'Argentré, 1. c. , p. 501.

(3) De Thou, Hist. univ., t. XI, p. 371 et suivv.

7j62 (Grégoire XIV.) HISTOIRE DU CONCILE (An. iim)

Les prélats du parti de Henri IV, sans pousser aussi loin l'ardeur schismatique que le Parlement de Tours et la chambre de Châlons, ne respectèrent pas davantage l'autorité de Grégoire XIV. Réunis d'abord à Mantes, puis à Chartres , ils déclarèrent en vertu des libertés gallicanes que les bulles moratoires du Pontife, et les excommunications, qu'elles portaient, étaient nulles dans la forme et dans le fond, incapables de lier, ni les évoques, ni les autres catholiques français.

Cette déclaration , publiée en forme de mandement , portait les signatures des cardinaux de Vendôme , ou de Bourbon , et de Lenoncourt, de Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, de Philippe du Bec, évêque de Nantes, de Nicolas de Thou, évêque de Chartres, de Nicolas Fumée , évêque de Beauvais, de Henri d'Escoubleau, évêque de Maillezais, de Claude d'Àngennes, évêque du Mans, de Claude Clausse, évêque de Châlons-sur-Marne, de René de Daillon , nommé à l'évêché de Bayeux, de Jean Touchard, abbé de Belîosanne , de Jacques Davy du Perron , et de Claude Couin , doyen de Beauvais.

On est étonné que des hommes généralement si cultivés aient osé signer un mandement si indigne de leur caractère y et qu'ils l'aient adressé à toute l'Eglise de France, dont ils n'avaient reçu aucun mandat (1).

Grégoire XIV leur aurait sans doute rappelé leur devoir et les bornes de leur juridiction, si la mort lui en avait laissé le temps. Le cardinal Fachinnetti, qui lui succéda, le

1 (1) De Thou, Hist. univ.} t. X!, p. 373 et siuyv.

\An. 1593.) DE TRENTE.— LIV. VII. (Clément VIII.) 46S

29 octobre, sous le nom d'Innocent IX, ne resta que deux mois sur le trône , et ne put venger l'injure faite au Saint- Siège; mais Clément VIII, élu le 30 janvier 1592, fit des affaires de France le premier de ses soins. Il envoya au cardinal de Plaisance , son Légat , une bulle terrible, pariaquelle, comme s'il eût désespéré de la conversion du roi de Navarre, il recommandait aux Catholiques d'élire un roi qui partageât leurs convictions religieuses et fût toujours prêt à les défendre. A peine ce bref eut-il été publié que la cour de Cbâlons le flétrit à sa manière , et condamna le cardinal de Plaisance aux mêmes peines que Mars il io Landriano. Mais cet arrêt fut cassé parle Parlement de Paris, et brûlé au pied du grand escalier (1).

De son côté, le duc de Mayenne, laissant à la nation le soin de se choisir un roi catholique, avait convoqué les Etats-Généraux à Paris pour le commencement de l'an 1593 et les provinces s'empressaient d'y envoyer leurs représentants.

Cependant le roi de Navarre n'avait point renoncé à se faire instruire : il comprenait que lors même qu'il se frayerait par les armes la voie au trône de France , il ne régnerait jamais dans le cœur d'une nation si profondément catholique. Et d'ailleurs , sa conscience connivait en ce point à une sage politique. C'est pourquoi ce prince consentit à une trêve de quelques jours, pour donner aux évêques de son parti la liberté de conférer avec ceux du parti de la Ligue sur les moyens de le rapprocher de la religion de l'immense

(1) De Thou, Hist. univ., t. XI, p. 510 etsuivv.— -Mém. de la Ligue, t. IV, p. 37t.

464 (Clément VIII.) HISTOIRE DU CONCILE (A*. 1593.)

majorité des Français. Duplessis-Mornay et les principaux membres du Parlement de Tours s'opposèrent à cette conférence, mais en vain. Elle s'ouvrit le 5 mai et continua les jours suivants à Surène auprès de Paris. Renaud de Beaune, archevêque de Bourges , du côté des royalistes, y parla avec beaucoup de hauteur; Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon , y défendit avec beaucoup de noblesse l'intention des Ligueurs et les droits de la religion ; l'un et l'autre y déployèrent une science et une éloquence qui eût honoré même, le grand siècle de Louis XIV. Mais ils ne furent pas également secondés par leur cause respective. L'archevêque de Bourges, pour soutenir la sienne, émit des propositions que n'auraient pas désavouées les plus fougueux parlementaires. Ainsi, il ne craignit pas d'avancer que, « quoique » l'Eglise l'emporte sur l'Empire par sa dignité et son exceln lence, elle n'est cependant qu'une partie de l'Empire ; eu » sorte que sa destinée dépend de celle de la républi- » que (1). »

« La religion, lui répondit Pierre d'Espinac, marche tou- » jours la première dans un Etat bien réglé : elle doit y gou- » verner et y occuper la même place que l'ame dans le corps ; » et c'est dans le même sens qu'on peut dire que l'Eglise » est renfermée dans la république, et qu'elle en fait par-

» tie Jésus-Christ, Roi des rois, et dont le peuple est

» l'héritage, ne donne aux princes de la terre qu'une auto- » rite subordonnée à la sienne , et ne leur soumet les na- » lions fidèles que pour sa propre gloire et l'accroissement

(I] Dû Thon, lïist. univ , t. XI, p. 724.

t/M. 1593) DE TRENTE.-LIV. VII. (CLémei\t Vifl.) Û6&

» de son Eglise. La puissance qui n'est point établie de Dieu, » et qui n'est point approuvée par ses ministres et ses vicai- » res en terre , n'est jamais légitime , et doit être regardée » comme une tyrannie (1). »

Les députés royalistes ne voulurent point admettre ces principes , et la conférence fut rompue. Pendant ce tempslà les Etats généraux, convoqués à Paris, s'occupaient des moyens de maintenir en France l'empire de la religion : deux surtout leur parurent efficaces : c'était de faire tomber le sceptre entre des mains catholiques et d'assurer l'exécution du concile de Trente. La première question fut longtemps agitée ; mais elle reçut dans la conversion du roi de Navarre une solution que les Etats désiraient sans oser l'espérer (2).

L'affaire du concile fut mise en délibération dès le commencement des séances. Le cardinal de Plaisance en pressait vivement la publication, et représentait qu'il serait au moins étrange qu'en combattant pour la religion catholique , on refusât de recevoir purement et simplement un concile qui en était la plus haute expression. Mais dans cette assemblée môme se trouvaient en assez grand nombre des magistrats que des préjugés d'éducation rendaient hostiles à une mesure

(1) De Thou, Hist. univ„, t. XI, p. 725-730.

(2) Parmi les ecclésiastiques députés aux Etats-Généraux, on distinguait : Le cardinal de Pellevé, archevêque de Reims; — Gilbert Génébrard, nommé archevêque d'Aix; — Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon ; — Jean Saulnier, évoque d'Autun; — Cirus de Thiard , nommé à l'évêché de Ghàlons- sur- Saône ; — François Pericard, évêque d'Avranches ; — Jean Daradon, évêque de Vannes ; — Claude de Coquelet , évêque de Digne ; — Jérôme Hennequin, évêque de Soissons ; — Godefroy de La Marthonie, évêque d'Amiens : — Eleazar Rastellet, évêque de Riez; — Gérard Beranger, nommé à l'évêché de Fréjus. (De Thou, Hist. univers., t. XI, p. 700.)

U% (Clément VIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1593)

si chrélienne. On objecta les privilèges du royaume et les libertés de l'Eglise Gallicane. Gomme on ne pouvait s'entendre, on confia à Jean Le Maître, président du Parlement de Paris, et à Guillaume du Vair, conseiller à la même cour, le soin de noter les articles du concile qu'ils jugeraient contraires aux lois et aux usages du royaume. Ces deux magistrats, en se séparant de leurs collègues de Tours, n'en avaient pas renié les prétentions. Ils les soutinrent dans cette circonstance avec un zèle qui ne s'accordait guère avec l'intention avouée de la Ligue. Ils firent donc sur le concile de nombreuses difficultés, dont il suffit de rappeler les principales.

Dans la quatrième session, disaient-ils, le concile veut que les auteurs et les imprimeurs des livres prohibés par les évêques, soient regardés comme des corrupteurs de l'Evangile et de la parole de Dieu ; or , cette disposition est contraire à l'éditde Henri H donné à Fontainebleau en 1547, à celui de Chateaubriand , de 4551, et à l'ordonnance de Charles IX faite à Orléans en 1560 i renouvelée à Melun en 4566.

Le chapitre Ier de la sixième session permet au Pape de déposer les évêques qui n'observent pas la résidence, et d'en nommer d'autres à leur place, quand ils se laissent condamner par contumace. Cet article déroge aux droits du roi, et au concordat passé entre Léon X et François Ier .

Par le chapitre XV de la septième session , le VHI de la vingt-unième, le VIII de la vingt-deuxième, et le VIII de la vingt-cinquième, les évêques sont déclarés, comme délégués du Saint-Siège , exécuteurs des donations pies faites tant entre vifs que par testament; on leur donne un droit d'inspection sur les hôpitaux, chapitres, fabriques , confréries

(An. 1593) DE TRENTE.— LIV. VIL (Clément VIII.) 467

laïques, et sur les universités avec pouvoir d'en dispenser , d'en séquestrer les revenus, d'exiger des comptes, de casser les administrateurs infidèles ou négligents, et d'en substituer d'autres à leur place. Et les édits de 1544, 156Q , 1565 et 1566, au contraire, attribuent la connaissance de la reddition des comptes et de toutes ces sortes de choses aux juges royaux,, pour empêcher qu'on ne préjudicie aux droits du> roi , qui seul $ une inspection générale sur tous les biens situés dans son royaume.

Le chapitre V de la session vingt-quatrième, qui révoque les lettres de privilèges et les juges conservateurs, sans distinction des juges ecclésiastiques et des laïques , attaque l'autorité royale, en ce qu'il n'excepte point les juges royaux et qu'il détruit les dispositions de plusieurs arrêts du Parlement , qui ont approuvé et confirmé la juridiction des juges conservateurs ecclésiastiques.

La permission, accordée, dans le Chapitre Ier de la même session, aux évêques de procéder contre ceux qui contractent des mariages clandestins et contre les témoins est opposée aux usages du royaume et à la jurisprudence des arrêts du Parlement, suivant lesquels le juge ecclésiastique ne peut connaître que du sacrement.

Le chapitre IX de la session vingt-cinquième attribue aux évêques la connaissance des contestations élevées à l'occasion des droits de patronage tant ecclésiastique que laïque au lieu que , conformément au droit français et aux arrêts des cours souveraines , non-seulement le possessoire et le pétitoire d'un droit de patronage laïque, mais encore les complaintes pour le possessoire d'un patronage ecclésiastique doivent être poursuivies devant les juges royaux, les évêques

ZÏÔS (ClémkntVIîï.) HISTOIRE DU CONCILE (Aw.1595}

ne pouvant connaître que du pétitoire des droits de patronage ecclésiastique.

Le chapitre IV de la vingt-unième session dit que, suivant le jugement de l'évêque , on donnera une portion congrue des biens de l'Eglise matrice aux prêtres qui desserviront les églises érigées de nouveau ; et que , s'il en est besoin, on pourra contraindre les peuples de fournir ce qui est nécessaire à la subsistance de ces prêtres. Or, cet article est contraire aux usages du royaume d'après lesquels l'autorité des évêques sur les laïques est bornée au spirituel , et ne peut s'étendre sur ce qui regarde le temporel , comme est une question relative aux aliments des curés.

Il est enjoint aux évêques par le chapitre VIII de la même session de visiter les presbytères et les bâtiment qui en dépendent, d'y faire faire les réparations et les réédifications nécessaires , d'y contraindre les titulaires , même par le séquestre des fruits des bénéfices. Mais les arrêts des Parlements ont souvent prononcé que ces questions , qui ne regardent que le temporel , doivent être portées devant les juges royaux, privativement à tous autres; et l'usnge du royaume ne permet pas que les évêques fassent faire des saisies ou des séquestres; et ce pouvoir est restreint aux juges royaux , et autres juges séculiers.

L'autorité royale et celle des magistrats, qui seuls peuvent interdire pour toujours ou pour un temps, les officiers royaux, est blessée par le chapitre X de la session vingt deuxième, d'après lequel les évêques, comme délégués du Saint-Siège, peuvent informer contre les notaires tant de cour ecclésiastique, que de cour séculière et laïque; leur faire subir des examens , pour connaître s'ils sont capables et suffisants ;

(An. 1593) DE TRENTE.— LIV. VII. (Clément VIII.) 4G9 les suspendre de leurs fonctions , s'ils sont ignorants , ou prévaricateurs , et leur défendre pour toujours l'exercice de leurs charges dans les affaires , procès et causes ecclésiastiques.

Le chapitre VI de la vingt-troisième session , confirmalif de la constitution de Boniface VIII, d'après laquelle les simples clercs tonsurés , mariés, mais non bigames, sont soumis à la juridiction épiscopale , tant au civil qu'au criminel, attaque directement la puissance et la juridiction royale, et les usages du royaume, suivant lesquels les laïques mariés, quoiqu'ils aient reçu la tonsure, ne reconnaissent l'autorité des évêques qu'en matière spirituelle.

D'après le chapitre Vllî de la vingt-quatrième session , les Ordinaires peuvent poursuivre les adultères et les concubinaires. Cette disposition blesse également l'autorité royale et celle des magistrats, qui seuls peuvent connaître des crimes d'adultère et de concubinage entre laïques.

La suppression des induits et droits de présentation, accordés aux Chapitres, aux Universités, aux Parlements, et à des personnes particulières, a été faite par le concile ea haine et au préjudice du Parlement de Paris.

Le chapitre III de la vingt-cinquième session permet aux monastères et aux maisons religieuses, tant d'hommes que de femmes, même aux mendiants, à l'exception des maisons des religieux de saint François, des Capucins et des Mineurs de l'Etroite Observance, de posséder des immeubles, quoique leurs constitutions le leur défendent. Mais une telle permission est contraire à l'institution des religieux mendiants, qui a été approuvée et confirmée pas plusieurs

arrêts des Parlements, auxquels on ne peut déroger, quant ii. 40

k70 (Clément Vlîî.) H1ST01KE DU CONCILE (A;*, 1593)

au temporel, si ce n'est de l'exprès commandement du roi, et par des lettres-patentes enregistrées dans les cours souveraines.

Dans la même session, le concile accorde aux Ordinaires le droit de procéder, même contre las laïques, dans les causes civiles, soumises , de quelque manière que ce soit , au tribunal ecclésiastique, de condamner à des amendes pécuniaires, ordonner des saisies, décerner des contrainte , de faire emprisonner par les appariteurs de la cour ecclésiastique ou autres, de priver des bénéfices , et d'user des autres voies de droit semblables, ce qui attaque aussi un ancien usage confirmé par un grand nombre d'arrêts, par lesquels il est défendu aux juges ecclésiastiques , qui n'ont point de territoire , de faire exécuter leurs sentences par emprisonnement et par saisie des biens des condamnés.

Le même chapitre laisse aux évêques la liberté d'accorder ou de refuser des monitoires, leur ordonne d'en examiner avec soin les causes et les motifs, sans que l'autorité du magistrat, qui a permis de les obtenir , puisse les obliger de fulminer l'excommunication, et soumette tout à leur examen et à leur jugement, fait un crime à un juge séculier de défendre à un évêque de lancer une excommunication , ou de lui enjoindre de lever celle qu'il a lancée. C'est un attentat à l'autorité des Parlements qui ont droit, et qui peuvent en cas d'appel comme d'abus de sentence d'excommunication , ordonner que , par provision , l'excommunié sera absous ad cautelam, et contraindre l'évèque ou son grand- vicaire par saisie du temporel de donner cette absolution.

Le concile n'a pu, sans attenter à l'autorité royale, excommunier dans la même session (chapitre XI£), le prince qui

[fa* 1533) DE TRENTE.— LÏV. VII. (Clément VIII.) 471

permettrait le duel , et confisquer la ville ou le lieu , où H aurait permis que le combat se fit; car on n'a pu ôter au roi aucune partie de son domaine; et quant au temporel, il ne reconnaît point de souverain.

Le chapitre suivant, où il est dit que les saints canons , les conciles généraux et toutes les constitutions apostoliques données en faveur des ecclésiastiques , des privilèges du clergé, et contre ceux qui ont la témérité de les violer , seront exactement observées en tous lieux et de toute sorte de personnes, est trop étendu et doit être restreint; parce que si cette disposition avait lieu, il faudrait admettre les décrétâtes, le sexte , les extravagantes, et par conséquent les règles de la chancellerie romaine, dont la plupart ne sont point reçues en France; que l'autorité royale serait énervée, et que, grâce aux immunités du clergé, le poids des impôts et des subsides qu'exige le roi pour la défense de son royaume , retomberait tout sur le tiers état.

Le chapitre XXI de la môme session porte que tout ce qui a été décidé et arrêté dans le concile pour la réformalion des mœurs, ne peut et ne pourra préjudicier aux droits et à l'autorité du Saint-Siège. Mais cette réserve ne peut être admise parce qu'elle est contraire à plusieurs arrêts des Parlements, qui ont prononcé qu'il n'était point permis au Souverain» Pontife d'accorder des dispenses dans des matières décidées par les saints canons et les conciles. En outre, cet article détruirait les appels comme d'abus, et anéantirait tous les conciles, sans en excepter celui de Trente.

Les conciles provinciaux et les métropolitains sont juges compétents des crimes imputés aux évêques , au moins de ceux qui ne méritent pas la déposition. Cependant le cha-

472 (Clément VILI.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1393)

pitre VIII de la treizième session, et le chapitre V de la vingtquatrième ordonnent que les causes criminelles des évoques, sans en excepter l'accusation de concubinage , seront portées en cour de Rome, pour y être terminées par le Pape. La même disposition blesse l'autorité du roi et des magistrats , qui seuls sont juges compétents des cas royaux et privilégiés privativement au Pape et à tous autres juges ecclésiastiques, quoique les accusés soient honorés de la dignité épiscopale.

Le chapitre 'XX de la vingt-quatrième session décide qu'il y a plusieurs causes, qui, suivantles constitutions apostoliques , doivent être agitées en cour de Rome ; qu'il y en a d'autres que le Pape, dans des circonstances particulières, peut évoquer à lui, ou pour lesquelles il peut nommer des commissaires par un bref spécial signé de sa main ; mais ce serait aller contre les libertés de l'Eglise Gallicane , et le décret de causis de la Pragmatique Sanction, qui est transcrit sur les conciles de Constance et de Bâle.

Le chapitre VI de la septième session , le chapitre XIII de la Yingt-quatrième, le chapitre IX de la vingt-cinquième , portent que le Pape peut confirmer les unions de bénéfices, quoique nulles ou faites contre les règles, accorder des provisions in forma gratiosâ , et changer les dispositions des testaments. Toutes ces dispositions sont contraires à l'autorité des conciles et aux arrêts des cours souveraines , qui souvent ont déclaré nulles et abusives tant les unions des bénéfices faites hors les cas de droit, que les provisions in forma gratiosâ, accordées au mépris des décrets des conciles et de l'autorité souveraine du roi et des magistrats, qui en sont les dépositaires.

(An. 1593} DE TRENTE.— LIV. VII. (Clément VIII.) Iu2>

Le concile de Trente (sess. 5e, chap. 1 et 2, sess. 7e, chap. G et 8; sess. 21e, chap. 3 à 8; sess. 22e, chap. 5-6-8; sess. 25% chap. 9; ) n'attribue aux évoques la connaissance de certains cas, que comme à des délégués du Saint-Siège. Mais ces décisions répugnent à la jurisprudence des arrêts , qui déclarent abusives et onéreuses au clergé ces commissions, ou délégations du Saint-Siège et ce qui est fait en conséquence. Les causes des ecclésiastiques doivent être portées en première instance devant l'Ordinaire , et par appel devant le Métropolitain ; et si l'on se soumettait aux dispositions du concile, ils seraient obligés d'aller ou d'envoyer à Rome , pour faire nommer des commissaires , ce qui anéantirait la jurisprudence des métropolitains.

Enfin , lorsque , dans les mêmes endroits et dans plusieurs autres, le concile défend les appels des jugements des évêques , il ferme la voie des appels comme d'abus, dont on se sert en France , quand il paraît quelque chose de contraire au saints conciles et aux ordonnances de nos rois (1).

Telles furent les difficultés que Le Maître et Du Vair soulevèrent contre le concile de Trente. Elles exprimaient nettement , quoiqu'avee une certaine modération , qui était dans ie caractère de ces deux magistrats, les injustes empiétements du pouvoir séculier sur la juridiction ecclésiastique, et prouvaient , par le seul énoncé , que les Parlements puisaient dans une rivalité impie les motifs de leur opposition au concile de Trente.

Ces prétentions avaient, même dans les Etats de la Ligua,

(1) De Thou, Hist. univ. , t. XI, p. 711 et suiv. — Dupltix, Histoire fie Henri IV, p. 112 et suivv.

klk (Clément Vin.) HISTOIRE DU CGNCTLE (An. 15^9 des partisans disposés à les soutenir. Ils étaient en petit nombre , il est vrai ; mais leur opposition aurait pu détruire l'union dont on avait besoin, et troubler la conférence de Surène : on différa donc à un autre jour de décider sur le rapport de Le Maître et de Du Vair.

Le 6 du mois d'août on remit en délibération l'affaire du concile de Trente : et, soit que l'impression faite sur quelques-uns par le rapport des deux magistrats fût effacée, soit que ceux qui l'avaient partagée renonçassent à l'exprimer, on parut oublier les difficultées proposées , et l'assemblée consentit à recevoir purement et simplement le concile de Trente. Deux jours après, elle donna à son adhésion la solennité que méritait un acte si important. Tous les députés assemblés dans une salle du Louvre, renouvelèrent le serinent de rester unis dans la défense de la religion , et le consentement pur et simple qu'ils avaient déjà donné au concile, et annoncèrent cette résolution aux peuples par une déclaration conçue en ces termes :

» Charles de Lorraine, duc de Mayenne , Lieutenantgénéral de l'Etat royal et couronne de France , les princes , pairs et olïiciers de la couronne, et les députés des provinces, faisant le Corps des Etats Généraux de la France, assemblés à Paris pour aviser aux moyens de défendre et conserver la religion catholique, apostolique et romaine, et remettre ce royaume en son ancienne dignité et splendeur ; A tous présents et à venir, salut.

» Nous reconnaissons assez que les durs fléaux, qui ont par plusieurs années si misérablement affligé ce pauvre royaume, procèdent de l'ire de Dieu, irrité contre nous, par nos vices et péchés centre lesquels ceux qui touchent directement

(An. 1593) DE TRENTE. — LIV. VII. (Clément VIII.) 475

contre son honneur, sont ceux qui offensent davantage sa divine bonté, et pour le châtiment desquels il déploie ses verges plus rigoureuses. En ce nombre, pouvons -nous mettre au premier rang l'hérésie, source de tous nos malheurs, depuis l'introduction de laquelle nous avons toujours vu par un juste châtiment de Dieu, nos divisions s'accroître, et nous avoir à la fin poussé jusqu'au sommet de toutes misères et calamités. Cette offense première en a traîné avec soi une seconde très-pernicieuse, qui est la corruption des mœurs, et l'anéantissement des bonnes et saintes ordonnances de l'Eglise, l'observation desquelles venant à être moins pratiquée et mise en usage, par la licence effrénée que l'hérésie y a introduite, le débordement y a pris peu à peu telle accroissance que nous nous sommes enfin fort éloignés de cette première et ancienne discipline, qui a fait par tant de siècles fleurir l'Eglise catholique et donné tant de réputation à ce royaume très-chrétien. Comme donc ces deux défauts sont les principales et premières causes qui ont irrité Dieu à rencontre de'nous, ainsi ne faut-il pas que nous espérions apaiser son courroux et faire finir nos malheurs, sinon en recherchant et pratiquant les moyens d'éteindre l'hérésie , et de rappeler en l'Eglise l'ancienne discipline et pureté des mœurs. Et l'un et l'autre remède, nous ne trouverons ailleurs plus présent et efficace qu'en l'observation du saint concile universel de'Trenîe; lequel pour le regard de la doctrine, a si saintement déterminé ce que les vrais et fidèles catholiques doivent fermement croire , et réfuté si vertueusement toutes les 'erreurs que ce misérable siècle avoit produites , qu'on y reconnoît une manifeste assistance de la grâce du Saint-Esprit; et en ce qui concerne les mœurs, a

476; (Clément VIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 159$) remis sus en l'Eglise, avec tant de prudence les anciennes loix, et renouvelé si religieusement cette première discipline ecclésiastique", jadis célébrée en la France, que nous ne pouvons attendre autre meilleur moyen pour la y voir luire, comme elle a fait autrefois, que l'observation d'icelui.

» A ces causes , d'un même avis et consentement : Avons dit, statué et ordonné , Disons, statuons et ordonnons, que ledit saint sacré concile universel de Trente , sera reçu, publié et observé purement et simplement, en tous lieux et endroits de ce royaume, comme présentement en corps d'E~ lats-Généraux de France, nous le recevons et publions. Et pour ce, exhortons tous archevêques, évêques et prélats, enjoignons à tous autres ecclésiastiques d'observer et faire observer, chacun en ce qui dépend de soi , les décrets et constitututions dudit saint concile. Prions toute cour souveraine et mandons à tous autres juges, tant ecclésiastiques que séculiers, de quelque condition et qualité qu'ils soient, de le faire publier et garder, en tout son contenu, selon sa forme et teneur, et sans restrictions, ni modifications quelconques.

» Fait et publié en l'assemblée générale des Etats, tenue «à Paris, le dimanche, huitième jour du mois d'août mil cinq cent quatre-vingt treize, après midi , présent Monseigneur l'illustrissime cardinal de Plaisance, Légat du Saint- Siège apostolique en France (1). »

Du Louvre, où celte déclaration fut faite et acceptée, l'assemblée se transporta en corps à Saint-Germain-l'Auxerrois,

(1) Mém. de la Ligue, t. V, p. 4u9 et suivv.

(AN. 1593) DE TRENTE. -LIV. VII. (Clément VIII.) 477

et y rendit à Dieu de solennelles actions de grâces. Mais il se préparait alors des événements qui étouffèrent l'écho de cette joie religieuse et firent oublier le grand acte qui en était l'objet.

Tandis que les Etats Généraux délibéraient à Paris sur la réception du concile de Trente, le roi de Navarre entrait dans la voie de la religion catholique. L'archevêque de Bourges et Du Perron avaient avec lui de fréquentes conférences, et leur parole, aussi lucide que savante détruisait peu à peu les préjugés qu'une éducation anti-catholique avait laissés dans l'esprit de ce prince. Enfin ayant réuni à Mantes les évêques et d'autres ecclésiastiques de son parti, il leur manifesta l'intention de rentrer dans le sein de l'Eglise. Les ministres protestants de sa suite, qui s'efforçaient de le retenir dans leur secte, essayèrent d'opposer quelques objections aux savantes démonstrations des prélatsj; mais en vain. Ils recoururent ensuite à l'intimidation, qui n'eut pas plus de succès. Enfin, ils rappelèrent à Henri la promesse qu'il avait si souvent faite de convoquer un concile général ou national pour y faire discuter les questons controversées entre les Catholiques et les Protestants, et le sollicitèrent de ne prendre de résolution qu'après qu'il aurait assisté à ces débats solennels.

Les ministres savaient bien qu'il n'était ni au pouvoir, ni de la compétence du roi de Navarre de convoquer un concile général ; mais ils espéraient qu'en demandant une occasion impossible, ils ajourneraient indéfiniment la conversion de ce prince. Les prélats royalistes déjouèrent cette intrigue par leur vigilance : ils représentèrent au roi que le concile qu'on lui proposait était impossible et inu-

478 (Clément VIII.) HISTOIRE D'U CONCILE (An. 15 93) tile : impossible, parce qu'il appartenait au Pape de le convoquer, et que certainement Clément VIII n'y consentirait point; que d'ailleurs la convocation de ces sortes d'assemblées demande des négociations et un temps que ni la conscience, ni les intérêts du roi ne pouvaient attendre : inutile, car toutes les questions controversées entre les Catholiques et les Protestants avaient déjà été résolues par le concile de Trente.

Un concile national, ajoutèrent-iïs, présenterait les mêmes difficultés. Et d'abord comment le roi pourrait-il le rassembler, puisque plus des deux tiers du clergé français suit le parti de la Ligue? D'ailleurs, ce n'est point pour instruire des particuliers que sont convoqués les conciles ; mais les conciles généraux se tiennent pour décider et déterminer ce qui est de foi, et régler la discipline générale de l'Eglise ; et les conciles nationaux ou provinciaux, pour appliquer aux Eglises particulières les décrets des premiers.

Puis les prélats montrèrent en quelques mots l'injustice et l'absurdité des prétentions des ministres qui voulaient faire d'un concile une dispute publique, où chacun serait son propre juge (I).

Le roi de Navarre comprit et goûta leurs raisons. Depuis lors on abandonna ce projet de concile libre inspiré par les Protestants, admis par Henri III et son Conseil , requis par Henri IV avant sa conversion. Mais des passions allumées aux feux des guerres civiles opposèrent à la réception du concile de Trente des obstacles encore plus formidables; et

(!) Dupleix, Hist de Henri IV, p. 118 et suivv.

(Aï». 1594) DE THENrs.— LIV. Vil. (Clément VIII.) 479

l'épiscopat qui avait poursuivi cette grande affaire pour procurer à l'Eglise de France un bien dont toutes les autres jouissaient depuis si longtemps, dut la poursuivre plus ardemment encore pour conjurer le schisme dans lequel des esprits haineux et turbulents voulaient plonger le royaume.

Henri IV, convaincu et instruit par les prélats et les théologiens de son parti , avait décidément embrassé la religion catholique. Le 25 juillet 1593, il se rendit à Saint-Denys et abjura solennellement ses erreurs entre les mains de l'archevêque de Bourges. Le 27 février de l'année suivante, il reçut à Chartres l'onction royale, et la France salua avec bonheur l'avènement d'un roi catholique. Le but de la Ligue paraissait rempli : aussi ne conserva-t-elle alors de ses partisans que ceux qui doutaient de la sincérité du roi , ou qui attendaient qu'il eût reçu l'absolution du Souverain Pontife. Le duc de Mayenne et quelques autres seigneurs, zélés catholiques, furent de ce nombre : ils se soumirent sans réserve au roi , lorsque Rome eut parlé. Mais les autre s, contents de la conversion du roi, ne différèrent point jusqu'à cette époque de reconnaître son autorité : et déjà vers la lin de 1594, Henri IV régnait sur la plus grande partie de la France. Le 22 mars , les portes de Paris lui furent ouvertes, et il y entra aux acclamations de la multitude ; mais sa présence, en soulageant le peuple des maux de la guerre, encouragea ces hommes sans religion ou sans mœurs qu'on désignait sous le nom de Politiques ou de Libertins , et que le spectacle du zèle des catholiques avait si longtemps importunés. Bientôt leurs sinistres desseins recouvrèrent des auxiliaires et des patrons dans la personne des membres du

480 tC-LMEiN'T VIII.) HISTOIRE DU CONCILE (An. 1594)

Parlement de Tours et de Châlons : ces magistrats arrivèrent à Paris, résolus de faire repentir le Pape de l'autorité que ses Légats avaient exercée en France, sous le règne de la Ligue. Les uns et les autres, réunissant leurs passions dans une même cause, organisèrent alors le projet, conçu auparavant , de soustraire la France à l'obéissance de Rome , pour la ranger, parmi les nations schismatiques, à la suite de l'Angleterre. Expulser du royaume les Jésuites qui faisaient profession d'un dévouement spécial au Saint-Siège, empêcher qu'on y publiât le concile de Trente : tels furent les deux principaux moyens qu'ils employèrent pour arriver a leur but. Défendre l'autorité, les privilèges, la vie du roi : tel fut le prétexte qu'ils alléguèrent. Leur plan d'attaque consistait à traiter d'Espagnols, de mauvais Français, d'ennemis du roi;, tous ceux qui se montraient attachés au Saint- Siège; et la crainte de s'attirer de pareils titres refoula dans bien des cœurs des convictions catholiques. Hâtons-nous d'ajouter que le roi n'entra jamais clans cet infâme complot; mais le prétexte hypocrite dont on le couvrait, lui lit quelquefois illusion. La position difficile que sa conversion lui faisait vis-à-vis des Prolestants, des Politiques et des Parlements, lui imposait aussi une politique de conciliation que le bon droit n'approuvait pas toujours.

Ainsi favorisés par les circonstances , les artisans de Y intrigue dont nous venons de parler, eurent facilement raison des Jésuites, qui n'avaient à opposer à la violence que la justice et la patience. I/CJniversité, naguère si terrible contre \e Béarnais, ensuite si dévouée à Henri IV, et toujours si irritée, des succès du collège de Clermont, seconda ad-

An. 1595) DE TRENTE.— LIV. VIL (Clément VIII.) 48t

mirablementles ennemis de l'Eglise dans celte campagne (1). 11 leur fut plus difficile de faire refuser la réception du concile de Trente ; car ils eurent ici à lutter contre la parole môme du roi.

En effet, Davy du Perron, nommé à l'évêché d'Evreux , et Arnaud d'Ossat, chargé des affaires de France à Rome, avaient reçu de Henri IV la mission de poursuivre son absolution auprès du Saint-Siège, et Clément VIII consentait à la donner, à cette condition, entre plusieurs autres , que le roi ferait publier et observer le concile de Trente en entier.

Les deux négociateurs soulevèrent beaucoup de difficultés sur cet article : ils tremblèrent pour les Libertés de l'Eglise Gallicane , et s'efforcèrent d'ob tenir une garantie. Enfin , on leur accorda la clause suivante : « Excepté aux choses qui ne se pourront exécuter sans troubler la tranquillité du royaume, s'il s'y en trouve dételles. » Ces paroles ne les satisfirent point; mais comme le Souverain Pontife ne voulu! pas se servir de termes plus explicites, ils se résignèrent à les accepter au nom du roi, ainsi que les autres conditions (2).

(!) Voir les Me m. de Cheverny, dans la Colled. de M. Michaud, ir* série, t. X, p. 639-541.

(2) Du Perron et d'Ossat connaissaient si bien la force des préjugés qui régnaient dans le conseil du roi, qu'ils crurent devoir lui adresser un mémoire justificatif de leur conduite, avant qu'on leur demandât des explicitions. Voici comment ils prévenaient les plaintes qu'allait soulever l'article relatif au concile de Trente : « La publication et observation du concile de Trente est pour réussir, non-seulement à l'honneur et gloire de Dieu , et à la réformation et décoration de toute l'Eglise ; mais aussi à la scurcté et accroissement de l'authorité du roy et de l'obéissance qui est deuë à Sa Majesté, quelque chose que certains sçachent dire au contraire. Et si les prèstrès et autres personnes ecclésiastiques eussent esté reiglez en France selon ledit concile, faisans leur devoir, et ne se meslans que de la fonction spiri-

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