‹ Histoire du Concile de Trente [microform]Chapitre 10 sur 38 · IV. Gomment est-il effacé · texte numérisé non relu

IV. Gomment est-il effacé

Avant d'aller plus loin , on voudra bien se rappeler que notre but ne saurait être d'étudier théologiquement

aucune dés questions agitées dans le concile. Partout où nous n'aurons qu'à laisser parler l'Écriture, le bon sens, l'histoire, nous le ferons, comme nous l'avons déjà fait ; partout où il faudrait entrer dans le dédale dès opinions humaines, et choisir entre des idées également probables ou également improbables, nous nous tairons.

Or, rien de plus naturel que de chercher à s'assurer, d'après la Bible, s'il faut croire au Péché Origiiiel, c'est- -à-dire à une certaine transmission du péché d'Adam ; mais , le fait admis , nous trouvons qu'il y a témérité , orgueil, folie, à prétendre l'analyser et l'expliquer. Le chrétien le plus disposé à y voir un dogme fondamental est obligé d'avouer, s'il raisonne, que c'est un des points où Dieu n'a évidemment pas voulu que notre regard allât jusqu'au fond.

Aussi les théologiens furent-ils loin d'être d'accord, mêmérsur la première question. Plus claire, ce semble, que les trois autres, c'est peut-être la plus obscure. Que fut, en soi, le péché du premier homme? S'il nous était raconté comme un péché ordinaire, nous nous en figurerions assez bien la nature et la gravité. Ce fut, dirions-nous, curiosité, gourmandise, orgueil; et comme ces vices ne sont pas rares, nous déterminerions sans trop de peine à quel degré ils étaient coupables dans ce cas. Mais quand nous les voyons suivis de conséquences terribles, permaneîoites, entièrement hors de proportion, au point de vue humain, avec la gravité du crime, — il y a évidemment là une relation qui nous échappe et que Dieu seul connaît.

Sur la seconde et la troisième question, les théologiens ne disputèrent même pas, tant ils sentaient l'im-

possibilité de s'entendre. Unanimes à affirmier que le péché d'Adam a eu certaines conséquences pour sa postérité, comment auraient^-ils espéré de l'être pour diire au juste en quoi elles consistent ? Leur Gia-conspection n'allait pourtant pas jusqu'à se taire. Chacun avait son système, qui d'après Augustin, qui d'après Thomas, qui d'après Scot; mais ils se bornèrent à dire chacun son avis, laissant aux évêques le soin dé choisir et d'arranger.

Il n'y eut pas jusqu'à la quatrième question qui, examinée de près, ne devînt source d'embarras. On s'accordait à dire que le Péché Originel est effacé par le l)aptême ; mais une fois la porte ouverte aux poitrquoi, aux comment, les obscurités venaient en foule. Dès que vous donnez au baptême une autre portée que celle d'un signe extérieur, constatant l'entrée dans l'Église et figurant, par l'eau, la purification de l'âme, — où vous arrêterez-vous? Vous voilà pris, en particuh'er, dans la question des enfants morts sans baptême, et, en dépit de votre raison, de votre sensibilité qui se révoltent, impossible de ne pas les déclarer exclus du salut.

On osa cependant ne pas s'en tenir tout à fait à l'opinion d'Augustin, qui, avec sa logique impitoyable, fait de ces enfants autant de damnés ; le docteur Ambroise Catharin alla jusqu'à demander que cette opinion fût déclarée hérétique. Condamner Augustin! On recula; mais une fois ces pauvres enfants hors de l'enfer, on ne savait où les mettre. Quelques théologiens cordeiiers se hasardèrent à dire que leur séjour n'était pas sous la terre, comme celui des damnés , mais quelque part sm* la terre, à l'air, au soleil ; quelques-uns les plaçaient dans une espèce de paradis terrestre, où ils s'occupaient

^0'aisoiQ,ilfer sur les merveilles de la iiatui*e, mais sans péiiser. ni pouvoir penser ; à Dieu. Catharin , qui s'était constitué leur patron , trouvait ce dernier avis encore trop dur : les anges et les saints, affirmait-il, vont con- ■stàtoment les visiter. Les théologiens jacobins proposaient un milieu qui, sans avoir été décrété, est devenu la doctrine ordinaire de l'Église. Selon eux, les enfants morts sans baptême résident entre le paradis et l'enfer; ils ne sont ni heureux ni malheureux , ni joyeux ni tristes. — Bref , on eût dit que le concile était appelé, non pas à dire où étaient ces enfants, mais à déterminer lui-même oii on les mettrait , cq. qu'on, en ferait. Quel déli^ ! Et n'était la nécessité de rester grave dans tout ce qui tient, même de loin et par des liens absurdes,

. aux grandes idées 3e la religion, qui raconterait sérieuséinent des divagations de cette force ? Expliquer et développer des dogmes , à la bonne heure ; encore faut-il . savoir s'arrêter. Mais vouloir deviner, fixer, ériger en

Adogmes des faits que la révélation n'enseigne pas, et. qui sont en dehors de toute espèce d'observation et de vérification, — c'est un travers que nous traiterions d'incroyabte s'il était moins avéré, et qu'on nous donnerait, dans l'màtoire du paganisme, comme un exemple inouï de la témérité des docteurs, de la crédulité des disciples, de l'ineptie des peuples. Si ce reproche n'est pas précisément applicable au présent décret, puisqu'on renonça à s'expliquer sur l'état des enfants morts sans

,4)aptême, combien n'en fit-on pas, plus tard, sur des points qui n'étaient ni plus enseignés dans la Bible, ni plus faciles b. éclaircir sans elle ! Sur ce point même, d'ailleurs, puisqiie le concile s'est tû, pourquoi donne-t-on, 'dans les catéchismes, des détails qu'il n'a pas donnés ?

18à HISTOIRE DU CONCILE D£ TRENTE

Au reste, tout ejn enseignant, d'aprèye^concilé, qu|il n'y a « point d'autre moyen jpe le bapfème de procurer le salut aux enfants, » le fameux Catechismus Romanus, vulgairement appelé Catéchisme du concile de Trente i, avoue un fait qiii suffirait au renversement de cette doctrine, si le bon sens n'y suffisait déjèL; •Ce fait, c'est que, dans la primitive Église, les jours dé Pâques et de Pentecôte étaient les seuls où l'on administrât le baptême 2, Quoique le catéchisme ajoute : « sauf le cas.* de nécessité, » quelle apparence y a-t-il que les enfants, même les mieux portants, eussent été laissés pendant tant de mois sans baptçme, si on avait pensé que leur salut fût compromis ? ^

Après de longues .et inutiles conférences, la majorité ■' en revint à son premier avis : point d'enseignements directs sur le Péché Originel ; simple condamnation d'un certain nombre d'idées hérétiques. En vain p^sieurs évêques, et les théologiens surtout, remontrèrént-ils qu'un concile est assemblé aussi bien pour instruire les

* Nous l'avons déjà cité, et nous aurons souvent à le citer. Publié sur l'ordre exprès du concile (session xxiv), calqué.sur ses décrets, approuvé par Pie V en 1570 et par.Grégoii^?XIÎÏSën 1583, ce livre est mis, dans l'Église romaine, à peu près sur la mêmé;|= ligne que les décrets des conciles, et c'est, en fait, la base de l'en-'^' seignement religieux dans tout l'univers catholique.

2 a Quibus tantum diebus, nisi nécessitas aliter facere coëgisset, in veteris Ecclesise more positum fuit ut baptismus administra-^,, retur. » :A^;v;^■-

fidèles que p^pur condamner Ter re^^^ vain quelquesuns, notamment Jèïômé^Seripàn^p^général des Augùstins, donnèrenf-ils à entendre que ce serait un aveu d'impuissance. Les évêques se sentaient décidément incapables de dresser dés articles en lesquels ils eùssent j,eux-mêmes assez de confiance pour les imposer à l'Église. Ils persistèrent donc. Les en louerons-nous? il faudrait que cette réserve eût été plus constante ; et comme nous les verrons prononcer avec assuraiice dans des cas où ils„n'en savaient certainement pas davantage, nous nelpîouvons leur savoir beaucoup de gré d'une modestie aussi passagère, précédée, accompagnée, suivie de tant d'orgueil et d'audace. Puis, dans un autre point de vue, comment accorder ce silence avec l'idée de l'autorité et de la divine inspiration du concile? S'il a reculé devant le Péché Originel, de quel droit imposera- ,t-il ce qu'il aura décrété sur la Justification, sur la Grâce, sur vingt autres sujets devant lesquels il aurait ëû tout autant de raisons de reculer et de se taire? Màiis la grande raison, nous l'avons dit, ce fut qu'on ne se sentait pas assez d'accord ; sur ces autres questions, on se trouva l'être un peu plus, et on osa. Voilà tout le secret; mais alors, nouvelle objection. Cet accord qui vous a donné, en d'autres cas, le courage de prononcer, c'était, dites-vous, un signe de l'assistance divine ; Dieu jiie pouvait permettre que vous fussiez unanimes à décréter une erreur. Soit. Mais alors, à. quel singulier rôle ^vous çpndamnez le Saint-Esprit ! Voilh deux questions parallèles, le Péché Originel, sur lequel vous venez de ne rien dire, — et la Grâce, sur laquelle vous allez faire {car c'est ce qui arriva) seize chapitres. Dans ce dernier sujet, par conséquent, assistance du Saint-Es-

prit, pleine et eptièire ; dans l'aiitrei rieq"^ ou presque rien. Quel caprie^^y; comme noullrouyeridfls étrange la conduite d'un protecteur qui tantôt secourrait, tantôt abandonnerait, tantôt maintiendrait d'accord,'' tantôt laisserait aller en tout sens ceux qu'il sait ne pouvoir se passer de lui et n'être rien sans lui! « Exiger, dit le P. Biner, qu'une si nombreuse assemblée ne donnât l'exemple'd' aucune dissidence, c'est sortir de cë'mônde, et vouloir assister à un concile tenu par les anges. » Nous aussi nous trouvons tout simple qu'il y ait eu des questions sur lesquelles on ne s'entendit pas; mais, plus l'assemblée sera loin de ressembler à un concile d'anges, plus nous serons fondés à la trouver téméraire d'avoir prétendu prononcer infailliblement sur des choses où les anges eux-mêmes, dit l'Écriture, « ne voient pas jusqu'au fond. » ^.

On s'en tint donc à former cinq canons, accompa-gnés d'anatlièmes. Le premier, contre ceux qui nient qu'Adam ait perdu la justice originelle ; le second, contre ceux qui nient la transmission du péché originel ; le troisième, contre ceux qui pensent que le baptême ne l'efface pas entièrement; le quatrième, contre ceux qui nient la nécessité absolue du baptême ; le cinquième, enfin, contre ceux qui disent qu'après le baptême la concupiscence est encore péché *.

* On appelle concupiscence, en théologie, l'ensemble des désirs de révolte qui existent chez l'homme (révolte de la chair contre l'esprit, de l'esprit contre Dieu, etc.). Ces désirs, considères comme les suites du péché originel, cessent, par le baptême, d'être des péchés : ils ne deviennent criminels que lorsque nous y cédons, tandis que, chez l'homme non baptisé, ils sont coupables par cela seul qu'ils existent. -^ Telle est la doctrine romaine, et c'est dans ce sens que le concile condamne ceux qui attaqueront

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A roccasion du second, il s*éleva entre les Cordeîiefs 6t les. Jacobins une querelle déjà vieille de quatre siècles, ^ue le concile ue devait pas terminer, et qui dure éndbre.

La vierge Marie est-elle comprise dans le décret qui déclare- tous les enfants d'Adam soumis au Péché Originel? — Voilà la question.

Question oiseuse, s'il en fut. Oiseuse en elle-même : dès que la Bible n'en dit rien, quel moyen aurait-on de la résoudre? Oiseuse dans ses résultats : que là yiérgé Marie ait été conçue ou non sous l'empire du Péché Originel, que nous importe ? En quoi cette cir- ^stance influera-t-elle sur notre foi ou nos œuvres ? Et quand là Conception immaculée de la Vierge serait un fait susceptible d'être établi, le Christianisme aurait donc été incomplet jusqu'à ce qu'on en parlât? ^jusqu'au douzième siècle, en effet, rien de formel sur cet étrange problème. Nous en avons la preuve dans les citations mêmes que Pallavicini accumule, en cette endroit, pour démontrer l'ancienneté des hommages rendus à là sainteté de la Vierge. Plus ces déclarations sont fortes, plus il serait inconcevable que l'exemption de la tache originelle n'y fût pas mentionnée, pour peu qu'on yêût cru ou seulement qu'on y eût songé. Vers 1130, au plus fort de cette espèce de fièvre qui faisait continuellement ajouter de nouveaux honneurs au culte de Marie et

refficacité du baptême, en prétendant qu'il n'empêche pas la concupiscence d'être péché.

de nouvelles merveilles à son Jiistbire, les chanoines de Lyon se mettent tout à coup à prêcher ce nouveau dogme; ils parlent même d'instituer une fête en son honneurs- Saint Bernard s'y oppose; il leur écrit une lettre sévère, qu'on a tenté, mais en vain <, de transformer en une simple réprimande sur ce qu'ils n'avaient pas commencé par en référer au pape. Celui qui a appelé cette idée « une nouveauté présomptueuse j, mère de la témé^ rite, sœur de la superstition, fille de la légèreté, t) no. pouvait avoir l'intention de ne s'attaquer qu'à la foiîne. Ce n'était pourtant pas qu'il fût habituellement avare d'hommages envers la Vierge, puisqu'il l'appelle ailleurs, dans son langage plus pittoresque que noble, «le cou de l'Église, le canal par lequel passent de la tête aux membres toutes les influences et toutes les grâces; » mais comme c'était, après tout, un homme supérieur, il résistait un peu mieux que son siècle au penchant de fouiller le vide pour en tirer le futile qu l'absurde. Quatre-vingts ans après, voilà. Jean Scot qui reprend la question. En le lisant, on voit qu'elle à marché. L'Immaculée Conception lui sourit. Il la soutieiff, mais seulement quant à sa possibilité. De preuves directes, il n'en donne point, n'en cherche point;" il' ne paraît pas croire qu'on doive jamais en avoir. Dans ses derniers écrits, il incline décidément à l'admettre, mais toujours comme affaire de sentiment. Il lui répugne de penser que la Vierge ait pu être, même un moment, sous le poids d'une condamnation. Christ a racheté tous les hommes ; toutefois, il ne serait pas un

1 Pallavicini, 1. VII. — Le cardiual de Bonald, mandement du 21 novembre 18/i3.

■ - -;(fe^LlVRE DEUXIÈMJE "ï' 189^

rédenipteifr parfait s'il n|y avait au moins une créature

qu'irait sauvée, non-seulement de&suites du Péché Ori-

: gufèl^ mais du Péchédâriginel lui-même. Cette créature,

qui serait-ce donc si cèid^ést sa mère ? — Admirables rai-

- rsonnements^ sur la foi desgiïèls on n'oserait nous deman-

^ër: d'admettre le plus petit fait scientifique, et qui deviennent bons, apparemment, en religion ! - — U

■ Disciples, de,. Jean Scott, les Gordeliers allèrent bien- \ tôt.plus loiû?^ue lui. L'Immaculée Conception fut hau- ) teniënt sôutëûue comme un dogme, mais vivement attaquée, en même temps, par les Jacobins leurs "ennemis.

V L'Église ne prononçant pas, le champ restait ouvert. vv]fe là des querelles, des écrits, des haines sans fin. On

i:|^mmençiaitïaiïssi à discuter toujours plus vivement la îyirginité d^M perpétuelle, ^lelon les uns, terminée, selon les autres, à la naissance du Christ ou à celle d'enfants nés après lui. La première opinion gagnait tous les jours du terrain. On en avait besoin : c'était assefpoùriqu'pn.la crût fondée. En vain les Évangiles

* nou|||ipntrent-j|s'la Vierge mariée k Joseph, vivant de . .longues années avec lui, tout à fait étrangère aux idées

■ v^ystiqç^^qji'on lui suppose, idées qui eussent été d'ailléuf^§|îitWemenf contraires aux idées juives, puisque la Mfgmité dans le mariage était une espèce d'opprobre ; fefffvain ces mêmes livres nous la montrent-ils plu|i^rs fois accompagnée de ceux qu'ils appellent a les frères ))«de Jëfûs. : toutes ces difficultés , on les a franchies. Marie ffiest plus seulement « une vierge, » comme dit l'Écriture, dans sàièuave introduction aux merveilles ' de Bethléem ; c'ès^^là- Vierge, » le type de la virginité et d^tputés lés 'perfections V dont cet état , selon Roïne, est la source. Le cônicile né l'a pas dit, mais

l'Église l'enseigne; le Catéchisme Romain ea pjarle m long, avec explications que nous n'oserions citer, m^e en latin. Pourtant, quand les raisons à l'appui seraient -, aussi fortes qu'elles sont faibles, si ce n'est ridicules; . quand les i{ frères» de Jésus' auraient été , coinme on .^ l'a prétendu, non des frères, mais des cousins, — tou^ jours faudrait-il avouer que les Évangélistes mettaient bien peu d'importance à cette doctriàe, puisqu'ils don-r naient , sans nul avis contraire , tant de ; détails <pii pe pouvaient que la rendre invraisemblable et%n ôter'Jusqu' à l'idée. Quand il est dit, par exemple, que « les frères mêmes de Jésus ne croyaient pas en lui, » esri ~ , sayez de mettre cousins, et voyez à quelle bizarre idié^ if' cela YQus mène. Mettez cousins, enfin, partout où îl l^l^l frères; et autant c'était chose naturelle de nous peindre IJ' une mère accompagnée de ses enfants, autant ce serait chose étrange, ridicule, que les évangélistes éuss^t rappelé en dix endroits ce cortège de neveux.

Sur l'Immaculée Conception, les papes-' flottaient comme les docteurs. Les uns se déclaraient pourf les ■ autres contre, mais comme théologiens, non comme . papes ; les opinions étaient trop divisées pour^gô^miéuî^ d'eux se hasardât à prononcer officiellement. ïjie|;<pmp's en temps il se faisait quelques pas , soit en avâiaffî|ipit en ai-rière. Jean XXII, en haine des CordelierS'*,"'^^araH un moment sur le point de condamner leur doctrine ; Sixte IV, cordelier lui-même, les favorise ouvertement. En 1476, il défend de les accuser d'héfésîe, et autorisé là fête imaginée à Lyon. La question de faitj cependant,

* Ils avaient soutenu l'empereur Lbuis de,Bavière5?excoinmiinié par hji» A quoi tenait l'Immaculée Conception !

reste encore indécise. Sixte IV n'affirme pas ; il défend seulement de condamner ceux qui affirment.

~- Tel était donc, en 154ô, l'état de la question. Si elle n'était pas encore assez avancée pour qu^ôn osât la trancher dans le sens ouvert par Sixte IV, elle l'était, déjà trop pour que les Jacobins tentassent de la faire trancher dans l'autre. Ils se bornèrent donc à demander qu'on ne mentionnât aucune exception à la loi du Péché Originel. Plus hardis, parce qu'ils se senta,ient plus populaires, les Gordeliers demandaient que la Vierge fût formeljpnent exceptée. Les légats, quoique divisés sur ie.fond% étaient d'accord sur la nécessité de se taire; toutefois, pour mettre leur responsabilité à couvert, ils éû référèrent au pape, et, sur l'avis du pape, on prit encore un milieu. Le décret demeura tel quel; on y ajouta seulement que la question restait intacte, que la Vierge n'était ni comprise! ni exceptée, qu'on s'en tiendrait, enfin, à la bulle de Sixte IV.

S'y est-on tenu ? — L'Immaculée Conception avait été votée à Bâle^, et ce fut sans doute une des raisons qui l'empêchèrent de l'être à Trente. C'était donc, en réalité^ :,un pas en arrière. Mais le temps a marché et l'idée a fait son chemin ; il a suffi de l'abandonner à elle-même pour qu'elle regagnât, et au delà, ce qu'on lui avait ôfé en refusant de la proclamer orthodoxe. Pendàftt longtemps, voici ce qu'on a fait. Point de décrets^ positifs ni généraux; mais tout évêque pouvait demander aii pape l'autorisation d'établir, dans son diocèse, le culte de l'Immaculée Conception, et le pape

1 Dcl Monte était poui*, Cervini contre, et Polus balançait.

2 Session xxsvi*.

192 HISTOIRE J»D:'gÔN CI LE DE TRENTE

accordait. Pie IX aïait un nouvea.u^j)as, mêflie deux, il a donné d'abord l'autorisation géj^rale d'introduire le nouveau culte; puis, par une buUe'^de 18Z|9, il a près-crit des prières universelles pour demander à Dieu une solution définitive. On imprime à, Rome les préavis des évêques, tous, cela va sans dire, fiavorables, et il y en a déjà plusieurs volumes ; de sorte . que nous pouvons, dès à présent, considérer la chose comme faite.

Donc, encore quelques, années, peut-être quelques mois seulement , et il y aura hérésie à nier ce qu'on aura pu jusque-là, nier ou croire. Mais n'est^^ pas là la marche qui a été suivie dans l'établissement de tous les dogmes romains ? — Une idée surgit. On la défend, on l'attaque. Elle flotte deux ou trois siècles, quelquefois cinq ou six, quelquefois plus, au milieu des désirs, des craintes, des intérêts qui l'appellent ou la repoussent ; puis, un jour, quand l'Église en paraît assez imprégnée pour qu'il n'y ait pas à redouter de réclamations trop vives, la voilà article de foi. Et alors, au moins, on sait à quoi s'en tenir ; mais, jusque-là, quel inconcevable mélange de certain et d'incertain, d'asservissement et de liberté ! La Vierge a-t-elle été exempte de la souillure originelle? On vous invite à le croire, mais sans vous affirmer que ce soit vrai. Peut-être l'affirmera-t-on demain, et, alors, anathèmeàqui le niera; peut-être ne l'aflirmera-t-on jamais. Voilà une Église infaillible qui sera restée mille ans , peut-être deux mille , avant de régler — quoi? Une question sur laquelle le temps n'apporte aucune lumière nouvelle. Si on peut la trancher demain, on doit le pouvoir aujourd'hui, on a dû le pouvoir au seizième siècle; si on ne l'a pu au seizième siècle, on ne doit le pouvoir ni aujourd'hui ni demain.

Lé pape^aètiiel va plus loin qu'on ne l'avait encore fait; pourquoi ce progrès ? Art-on découvert des preuves nouvelles ? Non. Il n'y en a pas même d'anciennes, nous l'avons dit, car, s'il y en avait, il y a longtemps qu'on se serait décidé. Le pape affirme, dans sa bulle, que « des hommes éminents ont jeté sur ce sujet une vive lumière; » et un de ces hommes éminents, l'abbé de Solesmes, Guéranger, dans son récent mémoire sur l'immaculée Conception, avoue qu'il est impossible d'en avoir la preuve ni dans l'Écriture , ni 'dans aucun des dogmes révélés. Pie IX aurait-il donc reçu quelque révélation déplus que ses prédécesseurs? Il ne le dit pas. Comment concevoir, d'ailleurs, des révélations successives, graduelles, sur une question de fait? C'est oui ou c'est non ; pas de milieu. Absurdité donc , nous le répétons, que ce demi-oui dans lequel on est resté jusqu'ici, et que ces exhortations à croire ce qui n'a encore jamais été déclaré vrai.

La cinquième session eut donc lieu le 17 juin. Pallavicini, selon sa coutume, après avoir aigrement relevé quelques erreurs de Sarpi, en dit plus que lui sur les divisions de l'assemblée. Voici un passage extrait mot à mot, et seulement abrégé dans quelques endroits.

« Le décret sur le Péché Originel fut approuvé, malgré l'opposition du cardinal Pacheco et de ceux qui, dans la congrégation, avaient désiré qu'on exprimât en termes plus favorables l'exception qui regardait la Vierge. Quelques-uns de ceux-ci demandaient qu'au

moins on imposât silence aux partisans de l'opinion contraire, soit généralement, soit seulement dans les prédications publiques. Il y en eut qui furent. d'avis de déclarer que, des deux opinions, celle qui voulait l'ex ception en faveur de la Vierge était simplement pieuse ; d'autres demandèrent qu'on la déclarât la plus pieuse. L'archevêque de Sassari prétendit que.... Ce décret ne plut pas à l'évéque de Gava.... On ne manqua pas non plus de réclamer contre le titre du concile.... etc. * )>

Et quand on songe que tout cela se passait en pleine session, dans une assemblée de soixante personnes au plus, aux regards d'un public nombreux, ou, pour mieux dire, aux regards de toute l'Europe, après tant de séances particulières où l'on avait pu s'entendre, après tant d'exhortations sur la nécessité d'être unis, sur l'immense inconvénient de ne pas l'être, — on peut juger, de ce qu'était, au fond, cet accord en vertu duquel on allait fixer la foi de l'Église, et anathématiser tout ce qui n'était pas elle.

Peu de jours après, arrivèrent les ambassadeurs de, François F"". C'étaient Claude d'Urfé, Jacques de Ligneris et Pierre Danès, plus tard évêque de Lavaur. Que venaient-ils faire ? Le rôle des ambassadeurs auprès du concile ne fut jamais bien défini. Nous les y voyons faire un peu de tout, depuis la haute politique, qui n'aurait jamais dû y avoir accès, jusqu'aux plus petites querelles de dogme, où ils protestaient n'avoir pas à intervenir. Selon que leurs maîtres sont bien ou mal avec la cour de Rome, les voilà réprimant ou encourageant l'opposition de leurs évêques. Ce même ambassadeur

1 Pallav. 1. VII, ch. xui.

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