‹ Histoire du Concile de Trente [microform]Chapitre 11 sur 38 · LIVRE «EDXIÈiafi · texte numérisé non relu

LIVRE «EDXIÈiafi

d'Espagne qui, le mois précédent, avait demandé d'as^sîster aux congrégations pour contenir, "disait-il , les évêques de son pays, •— il fut le premier, plus tard, à les exciter contre le pape. Nous ne saurions blâmer, d'une manière absolue, la présence d'un corps diplomatique à Trente. C'était une des nécessités du moment. Nous n'accuserons ni le pape pour avoir demandé des

' ambassadeurs, ni les souverains pour en avoir envoyé ; mais s'ils contribuèrent au lustre extérieur -'du concile, ils contribuèrent encore plus k lui enlever jusqu'à l'apparence de ce qu'il aurait dû être pour commander le respect et la foi.

Admis le 8 juillet, en congrégation générale, les ambassadeurs français s'exprimèrent, par l'organe de Danés, avec une hardiesse à peine voilée par la politesse des formes. En rappelant que son maître avait résisté à l'exemple et aux sollicitations de Henri VIII, il donna presque à entendre que le concile et le pape devaient

' en être extrêmement reconnaissants ; puis, remontant aux premiers jours de la monarchie française, il fit un pompeux tableau des services rendus par elle à l'Église et en particulier aux papes. Il cita les humbles remercîinents dont plus d'un pape avait payé le secours ou l'hospitalité des rois de France ; il avança même un fait qui n'est pas prouvé, savoir qu'Adrien l" aurait reconnu h Gharlemagne le droit, non-seulement de confirmer, mais de nommer le pape, droit cpii ne se serait perdu que par la renonciation de Louis le Débonnaire. — On

, le laissa dire ; mais les amis du pape furent cruellement affectés de tout cela. Si ce discours renfermait des faits inexacts, il en renfermait assez d'autres sur lesquels on ne pouvait rien répondre; et tous ces souvenirs, que

Rome aurait pu mépriser lorsqu'elle elle était au faîte de sa gloire, 's'ajoutaient douloureusement aux échecs que ce siècle l'avait vue recevoir. Danès, plus tard, se montra aussi prompt h la répartie qu'à l'attaque. Un jour que l'évêque de Verdun, Nicolas Psaume, parlait' avec force contre les abus de la cour de Rome, un évêque romain, regardant dédaigneusement les Français, mur-^ mura : u GaUiis catitat. . . — Utinam ad iUud gallicinium Pelrus resipisceret! )i ait Ddiïïës.

Cependant l'évoque de Trente venait de mener à bonne fin les négociations entamées par le cardinal Farnèse. Charles-Quint avait accepté les douze mille hommes, et allait entrer en campagne. Par une convention secrète, ïe pape s'engageait à excommunier le roi de France s'il fournissait, directement ou indirectement, quelque secours aux protestants d'Allemagne. Mais tandis que Paul III ne négligeait rien pour que cette guerre eût J'air d'une guerre sainte, et allait, dans ce but, jusqu'à permettre à l'empereur de prendre la moitié des revenus ecclésiastiques de l'Espagne, — l'empereur persistait, en Allemagne du moins, à nier que ce fût pour lui une affaire de religion. Uniquement occupé de retenir dans son parti ceux des princes luthériens qui ne l'avaient pas encore quitté, il disait n'en vouloir aux autres que comme à des vassaux infidèles et révoltés. De leur rébellion contre l'Église et le pape , il n'en était pas question , et , des anathèmes du concile, encore moins.

Paul III crut faire un coup de maître en publiant un jubilé i(.pou7- le succès des armes de L'Eglise et de l'empereur. » Il croyait forcer ce dernier à avouer l'alliance et à se reconnaître le champion de l'Église. Ce fut en-.

: çqre en vain. Charles n'était pas homme à se laisser mettre au pied du mur. A l'exemple du pape, ou, pour mieux dire, à l'exemple des papes, tous le^ obstacles qu'il ne pouvait renverser, ou que, pour le moment, il ne lui

.. , convenait pas de renverser, — il passait à côté sans avoir l'air de s'en apercevoir. Huit jours après la célébration du jubilé, il met tranquillement l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse au ban de l'empire, sans changer un mot aux formules en usage dans ces cas. Il leuî" reproche, ci la vérité, entre autres méfaits, de s'être empàfés des biens d'églises, mais il ne paraît pas savoir qu'ils l'aient fait par système et par hérésie,

La position du pape était de jour en jour plus pénible. Non-seulement l'entreprise ne prenait pas le caractère qu'il eût voulu , à tout prix, lui donner, mais ses efforts inquiétaient et mécontentaient la plupart des princes d"[talie. Bons catholiques, mais extrêmement las

^ , de la tutelle impériale, ils s'intéressaient malgré eux aux 0i princes allemands qui avaient osé s'y soustraire ; ils comprenaient que Charles-Quint ne pourrait redevenir absolu en Allemagne que son joug n'en devînt aussi plus dur en Italie, et ils voyaient avec douleiu* le pape travailler à lui en fournir les moyens.

Est-il vrai, comme le prétend Sarpi, que la ruine des protestants ne fût pas le seul but du rusé pontife, et qu'il espérât trouver encore , dans les préoccupations de la guerre, im prétexte pour se débarrasser honnêtement

du concile? — Quoiqu'il ne s'y fût encore rien fait dont il eût positivement lieu de se plaindre, et cpie, d'ailleurs, toutes Jes mesures fussent prises pour qu'il en tînt jusqu'au bout tous les fils, c'était avec une angoisse, croissante qu'il se sentait sous le regard de ce rival jus^ que-là bénévole, dont les droits assoupis pouvaient se" réveiller un jour, au moindre vent venu de Ratisbonne ou de Spire. Puis, quoique l'habileté des légats, et plus encore le sentiment de l'intérêt commun, eussent réussi jusque-là, h écai'ter les orages, plus d'un nuage noif s'était montré à l'horizon. « Le concile n'est pas libre i » — s'était écrié un évèque. « Le concile n'est composé que de trois membres ! » — s'était écrié un autre, en montrant les légats. €ent fois ces derniers avaient été ouvertement atiaqués ; et comme le système de la responsabilité des ministres n'était encore admis ni dans les lois ni dans les mœurs, leur maître s'était senti bien et dûment atteint de tous îes coups dirigés, en appa- ;. rence, contre eux seuls. « li ne faut pas se figurer, 'lui!^% avaient-ils écrit confidemment dès la première session, que les évêques soient ici ce que nous avons coutume de les voir à Rome. Ils sentent leur importance ; ils veulent la faire sentir. » Et en effet, quoique le gros des Italiens fût d'un dévouement à toute épreuve, c'était panni eux que se trouvaient quelques-uns des plus inquiétants. A ceux qui l'étaient par esprit d'opposition, par âpreté de caractère, se joignaient ceux qui l'étaient , par conscience et par piété. Il n'y en avait pas de plus dangereux pour la cour de Romejque ceux qui croyaient de bonne foi k l'autorité divine du concile : ceux-là, nul moyen de leur faire entendre qu'en votant contré leur raison ou contre leur conscience, ils fussent encore les

oracles du Sàiiit-Esprit. Ajoutez à cela la perspective de ;tant de questions difficiles, obscures, insolubles, dont on avait déjà eu maint échantillon ; de tant de réformes denaandées, promises, et qu'on n'avait nulle envie d'accorder ; — et vous n'aurez nulle peine à comprendre que Paul III brûlât d'en finir.

C'était, du moins, une opinion tellement générale, qu'on ne se faisait aucun scrupule d'interpréter dans ce jSens tous ses actes, tous ses discours,.toutes 'ses pensées. Les légats, jusque-là, n'avaient rien fait que d'acord avec lui : quand on les entendit, prétextant la proximité des armées, proposer une chose qu'on savait être un de ses VQSux les plus chers, la translation du concile dans ses États, — qui pouvait douter que ce ne fût par son ordre? Pallavicini affirme que non, et ses raisons, nous devons l'avouer, ont quelque force. Mais s'il prouve assez bien que les légats avaient agi de leur chef, il prouve aussi, sans le vouloir, que la crainte de l'empereur avait seule empêché Paul III de se prononcer dans ce sens, D'ailleurs, dans «n pareil moment, transférer le concile c'eût été le dissoudre ; sans concile, plus 4'-espoir que la guerre qui allait commencer prît la couleur d'une guerre de religion. En conséquence, les légats furent désavoués et blâmés ; mais, dit l'historien, « pour adoucir l'amertume des reproches,, il leur fut mandé quelepape^voulait bien croire qu'ils avaient cédé mqins à une crainte honteuse, qu'à leur empressementexcessif pour la translation ; que cependant, autant il était honorable de la désirei^ autant il était hors de saison d'en parler dans ce moment. » En effet, l'emperem' n'avait parlé de rien moins, assurait^on, que de ifàïQ jeter-dansl-Adige quiconque remettrait l'affaire sur le

tapis. — Force fut donc de s'en tenir h renvoyer de six . mois, la session indiquée pour le 29 juillet. '" |^

Les armées restèrent assez longtemps en présenèé. Si les protestants n'avaient eu deux chefs, chose tour jours fâcheuse, surtout h la guerre, ils auraient pu prendre l'oifensive ; leurs forces réunies furent un moment supérieures h cdles de l'empereur. Une fois môme, ils s'avancèrent jusqu'à quelques lieues de Trente. L'empereur s'était engagé à pourvoir à la sûreté de l'assém-t blée; s'ils avaient poursuivi, l' aurait-il pu? Le concile pouvait être dispersé ou prisonnier, avant qu'il arrivât pour le défendre. ■^— Ils s'en allèrent. Ils ne voulaient pas, disait-on, rendre au pape un pareil service que de le débai'rasser dû concile.

Malgré la mésintelligence de, l'électeur et du landgrave, leurs affaires marchèrent d'abord assez bien. Jusqu'à la fin d'octobre, les succès furent à peu près partagés. Mais alors, les Impériaux ayant envahi la Saxe et la Hesse, les deux chefs furent obligés de courir à ladéfense de leurs États, et l'empereur, presque saqsjayoir combattu, se trouva maître de toute la haute Allemagne. ., Cependant, plus jaloux d'abattre ceux qui résistaient encore que d'écraser ceux qu'il avait abattus, il n'imposait à ces derniers que des contributions en argent et en hommes. La religion restait libre, ou presque libre ; il promettait ouvertement l'électorat de Saxe au duc Maurice, dévoué à l'Autriche, mais tout aussi luthérien que celui à qui on allait l'ôter.

Le pape ouvrit alors les yeiix, ou, pour mieux dire, — car il n'était pas homme k les avoir eus fermés, -tt il osa enfin laisser voir qu'il les avait ouverts. Il rap- pela ses troupes. L'empereur eut la mauvaise foi de s'en

plaindre, et Paul, la faiblesse de s'en excuser sur l'impossibilité de subvenir plus longtemps k de si fortes dépenses.

-Nous reprendrons plus loin la suite des événements. Revenons en arrière, et voyons ce qui se passait h Trente.

Dès le lendemain de la session de Juin, querelles et intrigues avaient repris de plus belle sur le choix^des sujets à traiter dans la suivante. Les théologiens du pape disaient qu'après avoir parlé du mal, il fallait parler du remède; après le Péché Originel, la Grâce. C'était logique ; mais la logique, on le savait de reste, n'était pas plus leur vrai motif quand ils proposaient celte marche, que le bien de l'Église n'était celui des autres quand ils persistaient à ne vouloir que des décrets de réformation intérieure.

Pour calmer ces derniers, les légats donnèrent k entendre que le sujet de la Grâce, livré aux théologiens, ne serait pas de longtemps en état d'être repris en congrégation générale. On pourrait donc, en attendant, s'occuper de sujets d'une autre nature. Les légats proposaient la Résidence. Après quelques difficultés, on. accepta.

Cette question, en théorie, est une des plus simples

qu'on puisse imaginer. Un évêque doit-il résider dans

^^on église ? Est-il coupable lorsqu'il n'y réside pas ? —

iPersonne n'a jamais répondu non, et les chrétiens de^

premiers siècles eussent été scandalisés rien qu'à en^tendre énoncer un pareil doute.

En fait, c'est autre chose. Pendant au moins huit cents ans, — car il n'y en a pas soixante que la Réforme s'est décidément opérée, — l'histoire de l'Église est attristée ë. chaque page par les doléances des fidèles sur la non-résidence de leurs premiers pasteurs.

Il nous serait donc impossible d'attaquer cet abus plus vivement que ne l'ont fait , aux acclamations des peuples, les hommes les plus éminents de l'Église romaine. Bien plus : h tout ce que nous en dirions , on pourrait objecter que ce ne sont pas seulement les écrivains, mais les conciles, les papes même , qui ont été unanimes à faire une loi de la résidence, à blâmer et h condamner les non-résidents. Qu'avons-nous donc h faire ici? Et comment reprocher au catholicisme ce qu'il n'a jamais ordonné, jamais approuvé?

Si ses décrets l'absolvent, ses actes le condamnent. Un abus que, pendant des siècles , vous retrouvez chez lui, partout, toujours, universellement % un abus qui a résisté, non-seulement à, la réprobation unanime des fidèles, mais aux décrets qui semblaient les plus forts, h ceux du concile de Trente comme aux constitutions d'Innocent III, comment prouverait-on que cet abus ne fût pas profondément inhérent à la constitution même de l'Église? Comment l'Église prétendrait-elle , en rappe- , lant quelques lois sévères, mais toujours vaines, s'en laver les mains ?

* Quel aspect pour un chrétien qui parcourt le monde chrér tien ! Tous les pasteurs ont abandonné leurs troupeaux; tous les troupeaux sont entre les mains des mercenaires. » '-^

(De emendandâ Ecclesiâ. Mémoire à Paul lïT. 1538.)

Ces lois sévères, pourra-t-on dire au moins que la régularité actuelle en soit l'effet? — Non. Cet abus, comme tant d'autres, n'a disparu que par l'utile secours des ennemis de l'Église. Sans la révolution, on ne voit aucune raison pour que les évêques de France fussent aujourd'hui autres qu'ils n'étaient sous Louis XIV, sous Louis XV, alors que renvoyer un prélat dans son diocèse, c'était, selon l'expression reçue, Vexiler. Sans la diminution des revenus du clergé, sans l'active suryeillance de l'autorité civile et de la presse, qui prétendra que le catholicisme eût tout à coup trouvé en lui-même cette puissance de réforme qu'il n'eut pas lorsqu'il pouvait tout?

Quant aux effets de la non-résidence, nous ne pourrions non plus en parler plus sévèrement que ne l'ont fait les historiens catholiques, ou que ne le fit, en plein concile , le cardinal Del Monte, lorsqu'il ouvrit la dis- :. cussion. Il alla cependant un peu trop loin. La Kéformation elle-même , selon lui , n'était qu'un des résultats du même abus. . Si tous les évêques, disait-il, eussent été k leurs postes , l'hérésie n'eût pas pénétré dans les troupeaux. Le fait pouvait avoir été vrai en quelques endroits ; mais nous voyons que les évêques avaient généralement été bien loin de manquer d'activité dès qu'il s'était agi de lutter contre la Réforme. C'est qu'il ne suffît pas qu'un général soit à son poste ; il faut encore qu'il ait des troupes. Que faire avec la scolastique, avec les formnles de l'autorité, contre ces soldats de la Bible qui arrivaient droit au cœur de la place? Le cardinal faisait comme font beaucoup de gens encore. Forcé d'avouer que l'Église avait donné lieu aux attaques sous lesquelles elle avaitfailli périr, il exagérait h dessein les errements et

^ 20Zl HISTOIRE DU COi?rjGILE DE TRENTE , .

"les vices disciplinaires, afin que l'on pût croire que tout le mal venait de là. Puis, c'était un sujet oii Rome pouvait être sévère sans se condamner trop elle-même ; et il y eu avait si peu, de ces sujets-là, qu'il n'est pas étonnant qu'elle voulût en profiter.

Le président avait donc fait de la popularité aux dépens des évêques ; il oubliait que les évêques avaient amplement de quoi en faire aux dépens de la cour de Rome. y^ (c La résidence, dit l'évêque de Fiesole , Jacques Cori tesi, j'avoue qu'elle était jadis absolument nécessaire; \ mais aujourd'hui, à quoi peut-elle servir? A conserver la pureté de la doctrine? Le premier moine venu peut prêcher ce que bon lui semble , sans que l'évêque ait le droit de le faire taire. A empêcher la corruption du clergé? La portion la plus corrompue, les moines, lui échappent, et il n'y a pas de petit prêtre qui ne puisse acheter ou faire acheter à Rome des exemptions doiit il s'appuyera contre l'autorité épiscopale. A surveiller de près les admissions au sacerdoce ? Il y a des évêques ambulants, envoyés de Rome, qui , moyennant finance, font prêtres ceux dont les évêques n'ont pas voulu. Si les évêques ne résident pas, c'est qu'ils n'ont rien à faire. Donnez-leur une autorité véritable, ou, plutôt , rendezleur celle qu'ils n'auraient jamais dû perdre, et ils résideront. »

L'aigreur de ces remarques n'empêchait pas qu'elles ne fussent généralement vraies. La plupart des évêques n'auraient pas osé s'exprimer ainsi ; on osa seulement, et c'était beaucoup, décider qu'en traitant de la résidence on aviserait aussi au rétablissement de l'autorité des évêques. — Nous aurons souvent à revenir sur les difficultés dont se hérissait la question ainsi posée, et qui

- alfàieBt;la teair seize ans à^l' ordre du jour, pour n'arriver k aucune solutio^

Vingt-cinq propositioM'sur la Grâce, extraites des livres de Luther et d'autres théologiens , devaient servir à fixer le champ des débats. Nous ne les reproduirons ■pas. .Sans explication, elles seraient peu à la portée du commun des lecteurs ; et nous ne pourrions les expliquer sans avoir à soutenir les unes, à attaquer les autres, ce qui nous mènerait beaucoup trop loin.

En face d'une religion oii les œuvres tendaient de plus en plus à être tout , Luther n'avait peut-être pas suffisamment expliqué, dans l'origine, en quel sens il les considérait comme n'étant rien. <( Si au commencement, disait-il plus tard ', j'ai parlé et écrit si durement contre les œuvres, c'est que Christ, dans l'Église, était obscurci, enterré sous les superstitions. Je voulais affranchir de cette tyrannie les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais jamais, jamais je n'ai rejeté les œuvres. » Ainsi , épouvanté des conséquences d'un système où l'on semblait n'avoir plus besoin d'un Sauveur pour mériter, pour faire son salut, il ne s'était pas assez dit qu'un extrême ne saurait en justifier un autre. Mais, s'il avait exagéré, c'était plus dans les mots que dans les idées, — et les vingt-cinq propositions soumises au concile reproduisaient moins ses idées que ses mots.

* Tischreden,

Bossuet a voulu prouveit?*que les exagéfation^du réformateur n'avaient pas mêmemi de prétexte. li'Église romaine, selon lui * , admet pleinement le salut par grâce; jamais elle n'a enseigné qu'il pût être acheté, payé, par les efforts et les œuvres de l'homme. Il te démontre par quelques expressions du décret même qui allaîFêtre promulgué dans la sixième session.

Mais quand Luther avait pàrléy où était ce décret? Il y en avait d'autres, dira-t-on. En effet, nous savons que plusieurs conciles, plusieurs papes même, notamment Innocent III, avaient écrit de très-belles choses sur là justification par la foi. En théorie et la plume à lî^main, qu'auraient-ils pu dii"e d'autre? A moins de soutenir que l'homme peut se sauver lui-même, que l'œuvre d'un Sauveur est superflue, il avait bien toujours fallu rester plus ou moins dans les idées qu'allait prêcher Luther. Mais ces idées passaient-elles dans la praticpie? Les retrouvait-on, nous ne dirons pas chez le peuple, toujours porté, quelque doctrine qu'on lui prêche, à croire à la justification par les œuvres, mais dans les enseignements ordinaires, dans les usages, dans les lois, dans les mœurs, dans les cérémonies de l'Église? Que nous citerait-on qui, en dépit de ces quelques mots enfouis dans des livres, ne conduisît alors directement, inévitablement, à cette tyrannie des œuvres dont Luther voulait affranchir la chrétienté ? Même après le concile, qu'y a-t-il eu de changé? Et quand on viendrait à décréter franchement que ce sont les œuvres qui sauvent, qu'y aurait-il h changer, en fait, à ce qu'est la religion dans les pays fortement catholiques , et tout partieu-

* Variations, 1. III.

■ s, .-gilVRE DE.DXIEME 2«7

lièrénaëtitM paliêf^f Ronie^ scgas les yeux des papes? 5 ..JLecéiinïQéntaire dé-Lutheir surrÉpître aux Romains, pubîjé ë|^^^k6mme ouvrage du cardinal Fregoso, y ayÉîeuMÇgraad sucées *. Il aArait fallu en savoir l'autMT po^^ ^ dé^îouvidff ^ i^ concile allait

maintenant analyser, ifà^^^ infiniment plus facile,

Gdmme;daùs la guèstion du Péché Originel, de eoii- ^^adspner que é[ë:'dire pourquoi, et surtout que de s'en- ^i^^ptresur^ce qu'on mettrait à la place des' proposi- "'îtiShs.cjihdamnées. Vingt pages rie nous suffiraient pas pom*-)rësumei*,. aussi brièvement que possible, les avis éiioncés 4aaïs le cours de la discussion. Pas une idée, vraM ou Jâuèsè j qui ne se, présentât avec ;un cortège-; sans fin de divisions et de subdivisions scèlastiques ; ! ■pas un seul point, important ou non important, sur le^' quel il né se trouvât au moins deux avis tout divers,' et, quant aux nuances, il y eiifàvait à plu près autant que de théologiens. DeJ.à des querelles sans fin; de là des scènes où on alla une fois jusqu'à se prendre à la barbe -, etioù la dignité de l'assemblée se consumait mi-

|)spablement àîjietit feu.

• "^«Pidèles à leiir, ancienne promesse de retarder le plus possible là* condamnation des luthériens, les légats ne s'inquiétaient pas .de la longueur des disputes; on ne

* VjDîrdansRanke combien il s'en fallait peu, lors des premiè.res piffilicâtionsde Luther, que sa doctrine de la Justification ne fût celle de tous les Italiens savâîits et pieux. « Tu as mis au jour cette pierr^e^précieusev ifKe/JÈfif/zse tenait à moitié cachée,* a.\ait écrit Polus lui-m|me?à .C"?ri^arini, depuis cardinal, mais alors le plus luthérien des| catholiques. La peur des, conséquences avait seule conduit à renier le principe. , ^" *

2 Pàllav. Vni, ch. vï. '^/

208 HISTOIRE DU G0NCILEj;Jp,E!3jTREj|^E

paraissait pas s'apei:ceyoifc?du^^|mt|qù'elîef*Msaient d'avance à l'autorité dès décrets'cfuî ensorliràient. Ce- ^^ pendant, lorsqu'on vit^ cpi' elles né,poii^^||diirér Idavantage sans que le concile se'transformlEtpaî^GW en une école, il fallut bien'^pj^çyâ^à la'ajédàctîbn ?d||;idécrets/ Aux évêques donc 4Cl^^6ttïe%r^ mais

leurs précédents embarras' n' étaient qùe*delf|eux'a^^ près de celui où ils allaient se trouver %DaM là, ques-^, tion du Péché Originel, deux ou trois points étiaientla^^^ moins restés en dehors de toute atteinte ; icv rien qûift' n'eût été contesté, ou, du moins, si ~Èiversemënt^<^xpli- (jué, que la; variété des formes équivalait #Titt?^inplet lliàlsaccord^ sur le fond. La Grâce est^uù 'dé^es^fo- ^^Klèmes que :1e cœur seul peut résoudre; dès Hjue' vous f^pulez la- mettre en articles, elle vous (^happe. Yous^ ^croyez, n'est-ce pas, à la chaleur, àja'lumièi'el^. Es- 3;ayez de la saisifli^e l'einpisonner... ^Ge seraifr folié,"' pensez-vous. La nierez-vous^pour cela?. Non; ces^Sérait encore plus folie. — Eh bien, croyez à la Grâce comme vous croyez h la lumière, à, la chaleur,, à5jlaryie,â.l'aT; mour. L'amoiir! de quelque amour J^|^^iagissé^j||fe;y vous vous mettez h l'étudier en scolas^^pilon'jaJiiraf pas quatre hommes sur mille qui soient^çl'açcgrd siiri' lia définition à en donner, sur les.divisions et'subd^psions à y introduire. Laissez-lui.sa vague ^nqblp largeur, % il n'y aura pas d'homme au monde qui, dut-il. le nier en théorie, ne soit forcé de lui ouvrir', sbus une forme ou sous une autre, quelqu'une des mille portes KT son cœur. ^ '""„':

xxu

A la difficulté de rédiger eh décret une doctrine quelconque sur un sujet de ce genre, se joignait celle de

,jyoiler la diversité infinie des avis qui s'étaient'fait jour. % ne fut cependant pas proposé, au moins ouvertement, de se tirer d'affaire en passant outre. Non que beaucoup ïi'ëii eussent été ravis. Après ce qu'on a vu dans la précédente session, il est bien permis de le croire; mais on avait généralement senti qu'il ne fallait pas y revenir^'

,de si tôt. En outrée les observations du dehors n'avaient? pa,s manqué; l'épithète de très-prudent avait été ironiquement ajoutée, dans maint pamphlet, aux titres que se donnait le concile. Enfin, comme c'était par des discussions sur la Grâce cpie la Réforme avait fait explo-

, sion, on ne se sentait pas en position de la condamner ^ans avoirlËx^iice premier terrain.

: tle .fut'^l^ârdinal de Sainte-Croix, Gervini, second légat,' qui entreprit cette épineuse et hardie besogne. Une ^commission, même peu nombreuse, n'en fût jamais venue k bout ; il fallait un homme seul, et sui'tout un homme qu'ofi n'osât pas trop chicaner. Le cardinal se montra cependant d'une douceur, d'une complaisances excessive. Accessible aux moindres observations, toujours grêt à; modifier, à changer nîots et idées, on eiît dit"^ n^n lê|prèsidëht, mais l'humble secrétaire, écrivant tout, gardant tout, élaborant tout. Son seul but, sa seule penséej c'était d'en finir en contentant tout le

210 HISTOIRE DU CONCILE DÉ TRENTËj

monde, ou, dumoinSj en faisant en, sorte qu'il n'y eût personne d'assez mécontent pour protester;- ^ ;^*

Et il y réussit, mais après trois mois de fatigues et plus de .cinquante séances, soit particulières, soit génè- , raies. Sarpi affirme avoir vu les minutes des inhbm^ brabies changements faits par le cardinal à la rédaction primitive ; il montre par des exemples que la plupart de ces modifications tendaient à remplacer le positifs par le vague, le clair par l'obscur, le contesté par 'ém^. assertions ambiguës où les opinions les plus div-ersés,''^' les plus contradictoires même, comme on le verra plus tard, pouvaient également se vanter d'avoir Mt la loi;

Aussi ne connaissons-nous rien de plus déplorable^ ment habile que les seize chapitres de ce décret; C'est un de ces travaux herculéens qu'on admire malgré soi, non pour ce qu'ils valent, mais en songeant à la peine^ au temps, à l'imperturbable patience dont ils ont été..le jfruit. Mais ici, ë, côté de la persévérance et de l'art, quelle incroyable audace ! Quoi ! ce décret qui vous >a coûté trois mois de travail, et dans l'arrangement duquel vous vous êtes senti si profondément incapia.blè de tran- ; cher nettement aucun des points qui y rentrent ; ce décret dans lequel vous avez ouvertement fait des concessions aux avis les plus opposés, et que, hier -encore, vous étiez tout prêt à modifier, à raturer, comme un morceau d'un ouvi'age quelconque, — la session est venue, il a été lu en cérémonie... et le voilà, inviolable et sacré ! Il traversera les siècles sans que ni homme, ni ange, ni prophète, ni le Fils de Dieu lui-même, s'il revenait sur la terre, puisse y changer un mot, car ce serait désavouer l'Église h laquelle, selon vous, il l'a luimême dicté ! Rien de plus curieux que la bonne foi avec

' ~^- ïilV&E DEUXIÈME ^-^W^' ' 211

laquell^n avoue, pour en-^re honneur au concile, ce long travail qui devient, pàî-^lk même, ua|si fort argument contre son autorité. « Il est incroyable, dit Pallavicinii, avec qufelsoîn, avec quelle subtilité, q^ielle persévérance, on on pesa et on en discuta chaqu|»,syl^e, d'abord dans les congrégations des théologiens, qniîïie faisc^ent que conseiller, et ensuite dans eell^ des Pères, qui avaient voix définitive. » — « En vain, dit jle P. Biner, accuserait-on le concile de n'avoir fait qu'éffl«irer les sujets..; Pour ajouter, èter, changer un mot, il fallut souvent de longues délibérations. » Cela ne prouve j pas, seit dit en passant, qu'il n'y ait eu aussi des sujets '\^ traités beaucoup trop vite, et nous en verrons plus d'un ^ exemple ; mais, pour rester dans le point de vue indiqué, quelle imprudente apologie! Quand on vous appellera à parler, disait Jésus-Christ à ses apôtres, (( ne vous mettez pas d'avance en peine de ce que vous direz. » Voilà l'inspiration; vOilà l'infaillibilité. Hors de là, elle lié se conçoit plus. S'il vous a fallu des heures, des jours, pour vous décider sur Un mot, qui nous garàiitirà qu'en délibérant encore vous n'eussiez pas ôni pai^ vous décider pour un autre? Vous nous prouvez la maturité des décrets; mais maturité, chose tout humaine, suppose nécessaîrëmènt la possibilité d'une maturité encore plus grande ; dès que vous la faites valoir en faveur d'un décret , vous avouez l'introduction d'un élément humain , variable , faillible. Sinon , ces ratures sans nombre, c'était donc Dieu qui. les faisait pai' votre main ? Ces tâtonnements en tout sens, c'était le .Saint-Esprit qiii, avant de vous dire son dernier mot,

1 Liv. VIII, ch. XI,

212 Hltï^lÎRE DD CONCILE DE tMeNT-E

s'amusait à vous prom^ner^df erreur en erreur !,^... Allez, après cela, gllez déclàmërîlîonti'e les ^trangetë^du''pà^ ganisme ! Jamais la Grèce, jamais l'Italie ou l'Inde, n'ont adopté une invraisemblance aussi monstrueuse. Quand le Bralime ordonne de croire, c'est au moins au nom* de décrets qu'il n'a pas faits, et dont l'origine se perd dans la nuit des temps ;fâais coinmander la foi,' ouvrir ou fermer le ciel, sur une loi qui peut être retrouvée en brouillon, — c'est une inconséquence et une audace dont les religions les plus fausses n'ont jamais approché.

Les fruits ne s'en firent pas attendre. On avait semé le vent; il ne pouvait en germer que des orages. « Les - , autres hommes parlent pour être entendus, écrivait plus tard Gui de Pibrac au chancelier de l'Hôpital f ceux-ci parlent pour ne point l'être*. » Un fait étrange allait bientôt le prouver. %tS ^:^.

Peu après la publication du décret sur la Grâce, voici venir un livre intitulé : De naturâ et gratiâ. L'auteur, Dominique Soto , est un des premiers théologiens du, concile. C'est au concile même qu'il dédie son livre. Il "^ se prosterne humblement, dans sa préface, devant l'autorité de ce vénérable corps ; il parle du décret avec une admiration profonde, très-sentie, sans doute, car^, -

* a Cum cseteri liomines loquuntur ut intelligi possiûtj isti nihil magis volunt quam ne intelligantur, »

/i;. LIVRE DEUXIÈME ^k 213

ce décretiest en partie son piivi'age; le livre, dit-il, n'en sera qi^i;:huinl)le. commeïiïairé^Et, en effet, pas une page oii il n'ait l'air de s'app^èr des idées et des ex-

I pressions du cç^^le. Jamais l'Écriture elle-même ne

'%t plus respecl^ïïsement citée.

On lit; on réfléchit ; on se regarde avec une certaine aîïxiété. Les un;%fort embarrassés de reconnaître dans le commenta.ire ce qu'ils ont mis ou cru mettre dans le texte, sont près de s'écrier, comme Socrate à l'occasion de Platon : a Que de choses il nous fait dire! » Les autres, quoique penchant pour les idées de Soto, hésitent à accepter de sa main une victoire que le concile a laissée indécise. . De part et d'autre, on se tait; on sent qu'il ne faudjiait qu'un mot pour rouvrir un abîme.

Gëacfbtl^'Catharin va le lâcher. Laissant de côté tous les^^lgjf sur lesqnels,on pourrait biaiser, il va droit à ceïùjLqîSi peut le mieux être tranché par un oui ou un non. Le juste peut-il être sûr d'avoir la grâce? Non, ayait répondu Soto, et c'était, selon lui, l'avis du concE^tOi^V ï'épondait Catharin , et le concile , selon lui, l'avait ainsi décrété. Lequel avait tort ? Ni l'un ni l'autre, puisqîie Ifeconcile n'avait dit ni oui ni non ; mais ils avaient tqfptous les deux de vouloir tirer du décret ce qu'ils savaient bien ne pas y être. Soto reprend sa thèse; Catharin revient à la charge. Et c'est tou-

j,joursjau concile qu'ils s'adressenlj-itoujours au concile qu'ils se plaignent, avec;<une égale aigreur, qu'on détourne ses décisions ; toujours au concile, enfin, que chacun d'eux se présente comme le véritable et seul dé-

^nseur de son infaillible autorité. Et le concile ? Il se

^it; il se taira jusqu'au bout. Ni les instances des deux champions, ni les sollicitations de quelques membres.

21Û HISTOIRE DD CONCILE i)E TRENTE

ni le malaise visible de tous les bons catholiques, ai les plaisanteries qui courant l'Europe i, .rien ne peut le déterminer à mettre fin s^f débat en disant une boioine fois dans quel sens il a voulu prononcer,^^

N'insistons pas. C'est le cas, ou jâ^is, de dire que les faits parlent assez haut. Une assemblée ordinaire qui verrait de graves débats s'élever sur uri^e ses décisions, et refuserait d'en préciser la portée, — ce serait déjà une singularité peut-être unique dans l'histoire ; mms, que cette assemblée, en même temps qu'elle se taitj persiste à se présenter au monde chrétien comme la régu- 1 latrice de la foi, — comment exprimerions-nous ii quel l point c'est le renversement du sens commun !

Page 1