II. IZl
tien de la plus grande importance , puisque c'était une institution nouvelle? Pierre n'est pas même nommé. « Alors le A douze Apôtres convoquèrent tous les disciples et dirent... Cette proposition plut... On élut Etienne, Philippe On les fit placer devani les Apôtres, qui leur imposèrent les mains. » Enfin, lorsque Pierre, averti de Dieu , a pris sur lui de baptiser un païen sans en avoir référé à l'Église , ce ne sont pas seulement ses collègues, mais « les fidèles, » les simples fidèles, qui lui adressent «des reproches; » et non-seulement il se justifie du ton d'un homme trouvant tout naturel qu'on lui demande raison de sa conduite, mais sa réponse ne contient aucune allusion h. une supériorité d'aucune espèce. Nous comprendrions très-bien que Pierre, même dans les plus grandes occasions, fût resté très-loin du ton que devaient après lui prendre les papes ; mais ne jamais dire un mot dans ce sens, ne jamais faire un seul appel, une seule allusion quelconque à une primauté dont il se serait cru investi par un acte formel de la volonté de son maître, — c'est l'invraisemblance arrivée à la dernière limite imaginable. Aussi, veut-on savoir à quoi en est réduit, sur ce point, un des plus ardents défenseurs de l'autorité papale? <( Saint Pierre, dit M. de Maistre, avait-il une connaissance distincte de l'étendue de sa prérogative? Je L'ignore. » Quel aveu! Et dans quelle bouche! A l'invraisemblance historique, joignez maintenant celle qui résulte du silence des Apôtres, y compris saint Pierre, dans leurs écrits. Si Paul dit quelque part (Ép. aux Galates) qu'il est allé à Jérusalem « pour s'entretenir avec Pierre, » expression qui serait déjà d'une étrange simplicité s'il s'agissait d'aller chercher les or-
dres du chef de l'Église, — c'est Paul aussi qui, dans la même épitre, racontant un autre voyage à Jérusalem, nomme Pierre après Jacques ; c'.est Paul qui, toujours dans la même épître, ose écrire : « Quand Pierre vint à Antioche, je M résistai en face. » Et comment lui résista-t-il? Comme un inférieur qui se permet quelques observation! ? Nous avons déjà cité ses paroles : il résista en face « parce que Pierre méritait d'être repris. » Et un peu plus loin : « Quand je vis qu'ils (les juifs et Pierre) ne marchaient pas droit, selon la vérité de l'Évangile, /e dis à Pierre devant tout le monde..., etc. » Observez que le fait se passe quatorze ans après le voyage à Jérusalem, c'est-à-dire à une époque où l'on commençait à voir partout des chrétiens , partout des églises, et où la primauté de Pierre devait avoir eu, fûtce malgré lui, mille occasions de s'exercer hautement ; observez encore que l' épître où nous prenons ce récit fut écrite elle-même assez longtemps après le séjour d'Antioche, et, ce qui est encore plus significatif, écrite de Rome, de Rome où saint Pierre, s'il y a jamais été, se trouvait nécessairement alors, de Rome, enfin, centre de l'Église et siège du chef de l'Église. Si donc saint Paul a cru à la primauté de son collègue, cette épître n'était pas seulement un acte de rébellion contre lui, mais une véritable perfidie envers les Galates, puisqu'elle les laissait entièrement en dehors de cette unité romaine hors de laquelle, dit-on, il n'y a point de salut, et ne" leur permettait pas de soupçonner ni la nécessité ni l'existence d'un chef suprême autre que Jésus-Christ.
Et que parlons-nous des Galates? Ce ne sont pas seulement les Galates, mais les Corinthiens, les Éphésiens,
les Thessaloniciens, les Romains eux-mêmes, les fidèles de tout pays, enfin, que les auteurs des Épîtres ont laissés sur ce point dans .l'ignorance. Quoi ! tant d'Églises diverses, menacées de tant de dangers, unies par tant de liens spirituels, mais d'ailleurs si isolées, si chétivés, en face du monde, si perdues dans l'immensité de l'empire, — il s'est trouvé des hommes, des hommes inspirés de Dieu, qui ont pu leur écrire une quinzaine d'épîtres sans leur dire, san§ leur rappeler, au moins, si elles le savaient, que Dieu leur avait donné un chef commun! Car c'est un pauvre subterfuge que de dire, comme on l'a fait quelquefois-: « La chose était si universellement connue, qu'il n'était pas nécessaire d'en parler. » Plus vous la supposez connue et universellement admise, ce qui est déjli insoutenable en présence des paroles et de la conduite de saint Paul, — plus il sera absurde de penser que ni saint Paul, ni saint Jean, ni saint Jacques, ni saint Pierre lui-même, aient pu ne jamais y faire allusion.
Gela posé, il est clair que nous n'avons pas à nous inquiéter beaucoup de ce que la Tradition enseignera de contraire à des faits si patents, si irrécusables. Quand la primauté de saint Pierre serait positivement mentionnée dans des auteurs du second, du premier siècle, nous pourrions dire encore, les Épîtres à la main, que ces auteurs se sont trompés.
Eh bien, il s'est passé plus de quatre siècles avant que les mots « Tu es Pierre » commençassent à être
généralement interprétés dans le sens romain actuel. Jusque-lk, malgré les progrès visibles de l'idée qui allait finir par l'emporter, l'opinion la plus répandue était précisément celle que les protestants ont adoptée pour expliquer ces mots. « Sur cette pierre, dit Chrysostdme *, c'est-à-dire 52<r la foi de cette confession, j'édifierai mon Église. » Cette confession, c'est celle que l'Apôtre avait faite en réponse à cette question du Maître : « Et vous, qui dites-vous que je suis? — Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, » avait répondu saint Pierre. « Alors, dit saint Ambroise 2, le Seigneur lui répond : Sur cette pierre j'édifierai mon Église, c'est-à-dire, sur cette confession de la foi universelle j'établis les fidèles pour avoir la vie. » — « Que veut dire, dit saint Augustin s, cette parole de Jésus-Christ? Le voici : J'édifierai mon Église sur cette foi, sur ce qui vient d'être dit, savoir : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Et ailleurs * : (( Sur cette pierre que tu as confessée, j'édifierai mon Église; car la pierre, c'était Christ. » — « C'était Christ, » dit aussi saint Jérôme s. i(( Christ ou son vicaire, » nous dira-t-on. Oui, c'est bien ainsi qu'on arrange aujourd'hui la chose; mais toujours est-il que ces deux Pères n'en disent rien, et que c'était le moment ou jamais de s'exprimer nettement. Quelque penchant qu'ils eussent, avec leur siè-
1 LV* Homélie. Sur Matth. xm.
? Sur le Ile chap. aux Epliés.
3 Sur la r* ép. de saint Jean.
'' Sur l'év. de saint Jean.
5 Comment, sur saint Matthieu. — Voyez aussi Cyrille, sur la Trinité, 1. IV. — Hilaire, sur la Trinité, 1. II et VI. — Basile do Séleucie, Homélie sur saint Matth. — etc.
de, pour la centralisation romaine; ils étaient encore loin de la regarder comme fondée sur un ordre émané de Dieu ; l'idée d'une certaine préférence accordée à saint Pierre n'entraînait pas encore, dans leur esprit, celle d'une suprématie réelle, permanente, trânsmissible. De là ces contradictions, ces incohérences, qui ont dû disparaître une fois le système régulièrement établi, mais qui prouvent assez combien il était loin de l'être. Origène, par exemple, après avoir dit quelque part que la pierre est saint Pierre, n'en dit pas moins ailleurs i : « La pierre, c'est tout disciple de Christ. N'estce pas pour tous les Apôtres, pour chacun d'eux, qu'il a été dit : Tu es pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église ? » Voilà donc, mais sous une forme encore plus pratique, l'explication de Jérôme et d'Augustin. La pierre, c'est la confession de foi qu'a faite saint Pierre, et tout fidèle qui la fera comme lui pourra s'appliquer la parole dont il eut les prémices à cette occasion.
Ainsi, quelque sens qu'on donne h ces mots, il reste toujours à prouver, si c'est Rome, si c'est le pape qui était exclusivement appelé à en recueillir le bénéfice. Eût-on démontré que saint Pierre a été le ;chêï de l'Église, la question romaine proprement dite n'en serait ni plus avancée ni plus claire.
Que fera-t-on, d'abord, des difiicultés chronologiques? — Nous n'exigerons pas qu'on nous prouve à un jour, à un an, à deux ans près, le quart de siècle que la Tradition assigne à l'épiscopat de saint Pierre; mais aussi, de quelque manière qu'on en fasse le calcul, ce ne sont ni deux, ni quatre, ni dix ans qui manquent :
* Comment, sur saint Matthieu.
Oïl ne sait où trouver une seule année qui puisse avoir vu cet Apôtre à la tête des fidèles de Rome. La Tradition place sa mort, ainsi que celle de saint Paul; en 66. Ôr, le livre des Actes nous le montre à Jérusalem, à Césarée, â Antioche, jusqu'en 51 ou 52. Il ne reste donc déjà plus que quatorze ou quinze ans. Ces quatorze ou quinze ans se sont-ils écoulés à Rome? En 57 ou 58, Paul écrit l'Épître aux Romains, la plus longue de ses Épîtres. . . et pas un souvenir, pas une allusion, pas un mot pour le prétendu fondateur et chef de l'église à laquelle il parle. Bien plus, lui qui ne salue ordinairement, à la fin de ses lettres, que cinq ou six personnes et souvent moins, il en salue cette fois vingt-sept.... Et Pierre n'en est pas.' En 62 ou 63, il écrit de Rome aux Églises de Pbilippes, d'Éphèse, de Colosses; il leur donne un#]foule de détails sur ce qu'il a fait et vu.... Rien sur Pierre. En 66, l'année même de sa mort, il écrit encore de Rome à Timothée. H lui raconte sa position, sou isolement, ses souffrances, et, de saint Pierre, pas un mot.
DevaiD^ces^ arguments de faits, de chiffres, que peut prouver ^^^"adîtion, même à la supposer aussi claire et aussi constante que nous allons voir qu'elle l'est peu? PTest-ce pas déjà un problème que d'expliquer comment a pu s^établir, à moins d'un oubli complet du Nouveau- Testament ,i. l'idée de Tépiscopat de Pierre à Rome? Pfést-ce pas un problème aii^si, et un bien tiiste pro-
^, .que de concevoir comment il y a des hommes eut ces détails aussi bien que nous, et qui n'en pefsMMit pas moins à placer à la base de l'unité catholique ce vieu#mensonge qu'ils sentent se pulvériser «^ dans leurs mains ?
Maintenant, pour ne pas omettre tout à fait une question que ce qui précède nous autoriserait pourtant à laisser de côté, — la Tradition, comme nous le disions, estelle au moins claire et constante ?
Nous pourrions prendre un h un tous les passages des Pères qu'on cite en faveur de la papauté, et nous montrerions qu'il n'en est aucun d'assez positif pour être sérieusement valable dans une question où il s'agit de prouver h la fois le droit et le fait. Qu'on nous en indique un seul, non pas où il soit vaguement parlé des privilèges de saint Pierre, des droits de l'évêque de Rome, mais où il soit positivement dit :
Que saint Pierre a été le chef suprême de l'Église ;
Que les autres Apôtres lui ont été soumis ;
Que ses droits ont passé h ses successeurs ;
Que le pape est ainsi la seule source légitimé de tous les pouvoirs spirituels exercés dans l'Église;
Et alors, alors seulement, il vaudra la peine de discuter. Est-ce donc exiger beaucoup? Ce fait que iious voyons consigné à toutes les pages de tous les livres romains écrits depuis mille ans, tant il est impossible dès qu'on l'admet, de ne pas en parler à toui^ropos, — on voudrait que l'ancienneté nous en fût prouvée par quelques lignes -d'un Père qui, sur dix volumes, aura deux ou trois fois parlé de quelque chose d'approchant! Mais nous n'aurions qu'à les ouvrir, ces Pères, pour trouver des endroits où il serait inconcevable, inouiV qu'ils n'eussent pas parlé du pape s'ils y avaient, o^^ et pour un mot d'où l'on prétendra inférer (^^^^' croyaient, nous en trouverions cent que nous d^^on^ iun catholique de pouvoir écrire aujourd'hiii sans cesser d'être catholique.
■ Voilà pour les Pères du troisième, du quatrième siècle ; que sera-ce donc de ceux du second, de ceux du premier ? Au second, voici Irénée. Il admet, à la vé- ' rite, un voyage de Pierre à Rome, voyage qui peut, en effet, avoir eu lieu, quoique ce soit peu vraisemblable, dans une des années pendant lesquelles nOus ne savons pas au juste oii était cet Apôtre ; il le fait concourir, avec saint Paul, à la fondation de l'église de cette ville; mais ce n'est ni lui ni saint Paul, c'est Linus, le second évêque de Rome selon la tradition actuelle, qu'il nomme comme ayant été le premier. C'est aussi à Linus que les Constitutions apostoliques *' donnent ce titre, et, ce qui est encore plus curieux, elles le font installer. . . par saint Paul. Au premier siècle, voici Clément Romain, le troisième ou le quatrième des papes 2. Dans son épître aux Corinthiens, il leur parle de saint Pierre comme étant mort dans l'Occident, mais il ne dit pas que ce soit à Rome ; omission inexplicable, si l'opinion générale eût été qu'il y était mort. Le nomme-t-il au moins comme ayant été* évêque de Rome? Non. Comme chef suprême de l'Église? Non. Se donne-t-il, lui, évêque de Rome, comme son successeur? Non. Il écrit en tête de sa lettre : « L'Église de Dieu qui est h Rome^ k l'Église de Dieu qui est à Corinthe. )> Comme saint Paul, il confond évêque et prêtre^ met les episcopi au premier rang, les diaconi au second. Étrange pape, en vérité ! Et c'est " pourtant là cette épître qui a failli, comme nous l'avons
■^i^tiv. VIT, 46.
2 LésCo7isliiutio7is apostoliques lui ont été longtemps attribuées. On convient aujourd'hui qu'elles sont du quatrième siècle, avec intêrcalations postérieures, ce qui rend d'autant plus frappante l'omission du pontificat de saint Pierre.
dit, entrer plus tard dans lé Nouveau-Testament. Qu'en auraient fait les papes? — Hélas! ils en auraient fait ce qu'ils ont fait de celles dé saint Paul et de saint Pierre. Ils n'en seraient pas moins papes ; ils n'en feraient pas sonner moins haut la primauté, lapapauté de saint Pierre, et tout ce qu'ils en ont tiré. Une fois dans le faux, qu'imiporte un peu plus ou un peu moins ?
Ge n'était donc pas là, pour en revenir à nôtre concile, ce qui embarrassait le plus les docteurs de Trente. Toujours postés au point de vue catholique, ils se tranquillisaient sans trop de peine sur les objections protestantes, eussent-elles, comme plusieurs de celles qiie nous avons énoncées, toute l'éloquence des cMifres. D'autres difficultés, d'autant plus rudes qu'ellesn'avaient rien de protestant, risquaient de se jeter au travers dé la discussion.
Voilti donc le pape chef de l'Église, source unique de tous les pouvoirs spirituels, etc. S"il l'est aujourd'hui, il faut nécessairement qu'il l'ait été, au moins en droit, aussitôt après la mort de Jésus-Christ. Dès lors, que faire des autres apôtres?
Qu on accepte, aussi pleinement qu'on voudra, la prééminence de Pierre, il restera toujours deux faits qui refusent obstinément de se plier au système romaiâr r l'un, c'est que les collègues de Pierre ont reçu de Jésus-Ghrist, comme lui et en même temps ^que lui, mais
liv're ginqdiJîme 171
Dullement par lui, leur autorité et leur mission ; l'autre, qu'ils ont constamment agi, dans la suite, comme entièrement libres de la transmettre d'eux-mêmes ë. qui bon leur semblerait. Paul impose les mains à. Timothée ; Timothée impose les mains à une foule de pasteurs, d'evêques, s'il faut parler comme k Rome, et, dans toutes les instructions que Paul lui donne à ce sujet, on ne voit pas qu'il soit question d'établir ou de maintenir un lien quelconque entre ces pasteurs et un chef suprême.
Or, de quelque manière qu'on s'y prenne pour atténuer la portée de ces faits, elle est immense. S'il a pu exister, n'importe où, une seule génération de pasteurs légitimes, quoique indépendants de saint Pierre, la chaîne romaine est rompue. Quand on parviendrait à prouver que, dès la génération suivante, Pierre ou son successeur est redevenu le centre, nous serions encore fondés à ne voir en lui qu'un chef de fait, non de droit, et à ne considérer la papauté que comme une institution plus ou moins utile en regard de l'unité, non comme une institution nécessaire pour la transmission des pouvoirs. Voici ce que disait Luther, h. une époque où il proclamait encore, aussi haut que personne, la nécessité d'un chef dans l'Église : « L'évêque de Rome est au-dessus de tous par sa dignité. C'est à. lui qu'il faut s'adresser dans tous les -cas difficiles. J'avoue cependant que je ne saurais défendre contre les Grecs cette suprén^alie que je lui accorde *. »
Mais peut-être Luther, sans le savoir, était-il déjà détaché de celte unité qu'il prêchait encore, ce qui lui grossissait les objections. Laissons donc l'homme du
1 Lettre à Dungersheim, 1519.
seizième siècle ; écoutons rhomme du troisième, Origène. « Que si tu crois que Dieu ait^bâti son Église sur Pierre, et sur Pierre seul, que feras-tu de Jean, le fils du tonnerre, et de chacun des dix autres Apôtres? N'est-ce pas pour les Apôtres , pour chacun d'eux, qu'il a été dit : Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, — et encore : Sur cette pierre je bâtirai mon église * ? » — Il est curieux que l'Église romaine nous force d'aller prendre chez les Pères, pour le lui objecter plus sûrement, ce que nous trouverions tout aussi bien chez les Apôtres eux-mêmes. L'idée d'Origène n'est pas autre que celle de saint Paul, écrivant aux Éphésiens : « Vous êtes un édifice bâti sur le fondement des Apôtres et des prophètes. » Il n'est pas jusqu'à l'Apocalypse, où nous n'approuvons pas, en général, qu'on aille chercher des dogmes, qui ne vienne ici à notre secours. Que conclure de ces « douze fondements » de la Jérusalem céleste, où sont inscrits les noms « des douze Apôtres de l'Agneau ? » Comment admettre que cela eût pu être écrit, même dans une allégorie, par quelqu'un qui eût cru à cette haute primauté de l'un des douze ?
Qu'il y ait eu, disions-nous donc, une seule génération d' évoques légitimes, quoique indépendants de saint Pierre, et la chaîne est rompue. Maintenant, est-ce à une seule que nous en sommes réduits? Qui nous montrera au second, au troisième siècle, quelque trace de l'intervention du pape dans l'ordination des évoques ? Quel étonnement, quelle profonde stupeur que celle des fidèles de Jérusalem, d'Éphèse, d'Antioche, si on se fût
3 Comment, sur saint Matthieu,
avisé del eui- dire, à cette époque, que leurs évêques étaient; des usurpateurs, des intrus, vu que leurs pouvoirs ne leur venaient pas de Rome ! Quatre ou cinq siècles plus tard, en Occident, en Italie même, au sein de tous ces flots qu'un même vent pousse vers Rome, il y à encore des églises qui résistent, comme des îles, à cet immense courant. Ce n'est qu'au dixième siècle que celle de Milan se soumet définitivement à; la suprématie papale. Il n'y avait pas cent ans que Roboald, évêque d'Aloa, consulté à ce sujet par l'archevêque, avait l'épondu qu'il aimerait mieux a avoi?' le nez fendu jusqu'aux yeux i » que de lui conseiller de se soumettre.
L'Église romaine a même été obligée de faire ci cet égard quelques concessions qui mèneraient loin, pou peu qu'on se prêtât à en presser les conséquences. Elle accorde le titre de patriarches, avec certains honneurs ^ particuliers, aux évêques qui occupent ou sont censés ' occuper les sièges des collègues de saint Pierre. Nous renvoyons à Hurter > pour l'histoire des longs tâtonnements par lesquels on est arrivé k expliquer, tant bien que mal, en laissant de côté ce qui paraissait par trop inconciliable, la coexistence des patriarches et du pape , dW chef suprême et de chefs primitivement indépendants, dont la position, en droit, ne peut avoir changé. Dans l'état actuel des choses, comme les patriarches
' Quod prius sustineret nasum suum scindi usque ad oculos...
(Ughelli . Iialia sacra. ) . * Institutions de l'Église , chap. v. — Le nom même de pape, longtemps- donné à un certain nombre d'évêques, n'est devenu officiel que sous Léon I", et exclusif que sous Grégoire VII, vers l'an 1080. ,
sont tous ou hors de l'Église romaine, ou; siinples archevêques Institués par le pape, ce système n'a pas d'inconvénients sérieux pour l'autorité centrâle ; on en est; quitte pour mettre sur l'autel, quand le pape officie pontificalement, une haute tiare entre cinq mitresj emblème de la papauté au milieu des patriarchats. Mais si, sans nous en tenir k ce qui est, nous nous demandons ce qui pourrait être, k quoi n'arrivons-nous pas?— Que chaque apôtre se fût établi dans une ville, que cette -ville eût été dès lors gouvernée par une suite non interrompue d'évêques, successeurs du premier, — voilk onze patriarches, onze évêques fondés à se croire aussi indépendants de celui de Rome que les onze apôtreis l'étaient de Pierre; onze évêques, par conséquent, en droit d'ordonner d'autres évêques, d'établir des évêchés, d'exercer, enfin, chacun chez lui, la plénitude du pouvoir papal actuel. Voilà donc le pape qui n'est plus que primus inter pares; et pour peu que les onze autros diocèses renfermassent chacun, comme il aurait aussi pu arriver, un pays de quelque étendue, -r— l'un la France, l'autre l'Espagne, l'autre l'Allemagne, -— que resterait-il pour le diocèse de saint Pierre ?
Tout cela n'est pas, mais tout cela était possible, et, dans une question de droit, la possibilité suffit. Si l'évêque de Rome a pu une fois courir la chance de n'être et de ne rester qu'évêque de Rome ou d'Italie, — sa qualité d'évêque universel n'est qu'un fait et ne prouve pas un droit. L'Église a pu, si elle l'a voulu, lui concéder une certaine juridiction universelle ; mais, de droit divin, ce n'est qu'un évêque, ou, tout au plus, qu'un patriarche comme un autre. -
Nous voyons le siège patriarcal de Çonstantinople,
érigé si longtemps après les trois autres *, obtenir presque immédiatement la prééminence, et cela, dit le GatécKisniè Romain, « parce que Gonstantinople devenait le siégé de l'empire. » Celui de Jérusalem, au contraire^ qui aurait eu tant de droits k être le premier, était réputé le quatrième; Pourquoi? Parce que Jérusalem était, politiquement, la moins importante des quatre villes. Ainsi, vous l'avouez : c'est pour des raisons tout humaines que la seconde capitale de l'empire' a vu son évêque devenir le second du monde chrétien. Les mêmes motifs ont donc pu suffire pour élever au premier rang celtii de la première, et la conquête de l'empire romain par les papes né prouvait pas mieux leur droit k le posséder, que la formation même de cet empire n'avait prouvé le droit des vieux Romains à être les maîtres du monde. Une conquête, de quelque manière qu'elle se fasse, n'est qu'un fait. Le droit n'est pas autre après qu'avant.
Telle est en effet la conclusion à laquelle arrivaient, dans les discussions du concile, tous les théologiens ou prélats qui cherchaient des raisons plutôt que des mots, et qui, après en avoir trouvé, osaient les dire. Nous voudrions que les principaux discours prononcés à cette occasion fussent entre les mains de tout catholique de bonne foi et capable de réfléchir; nous les lui remettrions de très-grand cœur, sans y changer un mot,
1 Alexandrie, Antioche et Jérusalem.
sans y ajouter autre chose que l'invitation d'en tirer les conséquences. Ce n'est pas qu'ils ne contiennent encore plus d'un principe que nous aurions à combattre, puisque c'était au profit des évêques, non au profit de la liberté religieuse, -qu'on parlait d'abaisser le pape; mais, en somme, nous nous en inquiéterions peu. Une fois le pape abandonné, que deviendrait le reste? Et ils l'abandonnaient certainement, malgré toutes leurs protestations contraires, ceux qui tenaient, à Trente, les discours dont nos objections ci-dessus ne sont presque que l'analyse et que le résumé.
En regard des dures vérités qui se firent jour dans ce débat , il serait curieux de mettre les assertions des papes, lorsque, parlant sans contrôle, ils nous tracent le hardi tableau de leurs droits. Nous n'irions pas chercher les délirantes tirades d'un Grégoire VII, d'un Boniface VIII, d'un Paul IV, d'un Sixte-Quint; les bulles les plus modérées nous suffiraient amplement. « Que tous se souviennent, est-il dit dans l'Encyclique de 1832 , que c'est au pontife romain qu'a été donnée par Jésus-Christ la pleine puissance de paître, de régir et de gouverner l'Église, comme l'ont déclaré les Pères du concile de Florence. » Les Pères de Florence ! Pourquoi donc pas ceux de Trente , que vous aimez tant à citer, et qui sont cités en effet, quelques lignes plus loin , sur la question de l'infaillibilité de TÉglise ? C'est qu'à Florence, sous la dictée du pape, la chose avait passé sans discussion ; à Trente , où on osa discuter, la papauté fut tout heureuse qu'on voulût bien ne pas dire un mot d'elle. Oui, catholiques, pas un mot. Cet homme qu'on vous montre au sommet de la hiérarchie , — le concile de Trente , dans un long décret sur la
. hiérarchie , n'a pas trouvé moyen de le nommer. Vous le liriez d'un bout à l'autre, ce décret, sans vous douter qu'il y ait un pape au monde. Des huit canons qui le suivent, vous en liriez sept sans vous en douter davantage ; puis , tout au bout , vous en trouveriez un pour condamner l'opinion que les évêques nommés par le pape ne soient pas de légitimes évêques, mais, même là, il n'est point dit que ce soient les seuls légitimes. •'
Comment concilier cette excessive retenue avec la chaude indignation qui s'empara un jour de l'assemblée, parce qu'un évêque espagnol , Avosmediano, avait avancé que l'intervention du pape dans l'institution des évêques n'est pas de nécessité absolue? « Quelques pr^ats, dit Pallavicini % par un zèle inprudent ou affecté , crièrent : Qu'on le mette dehors ! D'autres allèrent jusqu'à crier : Anathème ! De tous côtés retentissaient des injures semblables ; d'autres, enfin, cherchaient à lui couper la parole par des battements de pieds ou par des sifflements. » S'il avait eu moins raison , aurait-on fait tant de bruit ? Il aurait mieux fait , à la vérité , de ne pas dire que l'archevêque de Saltzbourg nommait et instituait lui-même ses quatre suffragants, car on pouvait répondre que c'était en vertu d'une concession du pape ; mais à tout ce qu'il avait dit jusque-là, que pouvait-on répliquer ? Il avait dit que les Chrysostorae, les Augustin, les Ambroise, n'ont point été institués par le pape ; il avait dit que les canons de Nicée, en réglant ce qui tient à l'institution des évêques, ne font pas mention du pape. Si c'était vrai, pour-
• Liv. XIX,,ch. V.
quoi crier? Si c'était faux, pourquoi ne pas décréter frauchement lé contraire ?
Mais Avosmediano n'avait pas été seul. L'archevêque de Grenade , Guerrero , avait déclaré que tous les évoques , y compris le pape , sont égaux et frèi'es , et que rinégalité de juridiction , inégalité ecclésiastique , humaine, est la seule qui existe véritablement entre eux. Il cita à l'appui un assez grand nombre d'écrits des premiers siècles , où non-seulement des papes donnent à de simples évêques le nom de frères, ce qui pourrait n'être , à la rigueur, que par politesse , mais où des évêques s'adressent èi celui de Rome en l'appelant euxmêmes frère et collègue. Il montra que, même à l'époque . où le pape commençait à être généralement reconnu pour le chef de l'Église , les évêques ne lui parlaient encore que comme à, un chef administratif et hiérarchique, nullement comme à l'homme de qui ils auraient cru tenir leur autorité, témoin Augustin qui, dans ses épîtres , traite de collègues les papes Innocent I" et Boniface I"*; témoin encore Jérôme écrivant à Evagrius que , « en quelque endroit qu'on soit évêque , à Rome
* Hoc etiam fratri et consacerdoti nostro Boiiifacio/re/ aliis earum partiumepiscopis, pro confirmando isto canone, innolescat...
Concile de Cartilage (419).
On a souvent cité ce passage en faveur de la papauté ; il n'en est que plus fort pour la combattre. Les Pères de Carthage reconnaissent la primauté du pape, a-t-on dit. Oui, mais en l'appelant /"yè/'e et coUèoue, ce qui exclufr absolument l'idée d'une primauté telle qu'on l'a voulue depuis. Ils lui demandent la confirmation de leurs canons, ajoute-t-ôn. Nullement, mais d'un de leurs canons, le quarante-seplième, où il s'agit des. livres apocryphes. (Voir plus haut, liv. II.) Enfin, est-ce à lui seul? Non. Ce n'est pas même à lui et à quelques autres évêques, mais à lui ou à quelques autres.
oti â Éugubium , à Gonstantinople ou à Rheginm, chaque évêque a le même mérite et le même sacerdoce, et tous sont successeurs des apôtres. » L'archevêque espagnol se railla, en particulier, de ceux qui avaient dit que tous les apôtres avaient bien été faits évêques par Jésus-Ghrist, mais que Pierre seul avait eu le droit d'en faire d'autres ; il leur demanda s'ils n'avaient donc jamais lu le livre des Actes. Il se moqua apssi beaucoup de ceux qui prétendaient que les apôtres, avant de se mettre h l'œuvre, s'étaient fait ordonner évêques par leur collègue ; ce qui est' pourtant la seule explication par laquelle on puisse logiquement échapper h Palternatiye d'avoir douze papes ou point. Il rappela, enfin, la fameuse lettre du pape Grégoire l" h l'évêque de Constantinople , Jean, qui prétendait au titre d'évêque- universel. « Tu en es donc venu, écrivait ce pape, à ce point que, méprisant tes frères, tu veuilles être appelé seul évêque ! » — o Que Votre Sainteté reconnaisse, poursuivait-il, combien elle s'enfle d'orgueil lorsqu'elle prétend être apjpelée de ce nom dont n'a jamais prétendu être appelé quiconque fut véritablement saint. II est vrai que, ctfmme le sait Votre Fraternité, les pontifes de ce siège apostolique que j'occupe ont reçu , comme marque d'honneur, du vénérable concile de Ghalcédoine, le titre d' évêques universels. Et pourtant, jamais aucun d'eux n'a voulu être appelé de ce nom ; aucun n'a pris pour lui cette qualification' téméraire, de peur que, s'il s'arrogeait dans la dignité épiscopale la 'gloire d'être unique , il ne parût la refuser à tous ses frères *. » On ne tarirait pas sur les conclusions à tirer
* Ad hoc perductus es ut, despectis fratribus, episcopus ap-
180 HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE , -.y
de ce curieux morceau. Conclusions de^mots : c'est un; pape qui dit Votre Sainteté kiin évèque; c'est un pape qui lui dit « méprisant tes frères, n preuve de l'égalité des évêques , y compris celui de Rome , car il est clair que si quelqu'un vous a fait une injure, et que vous lui disiez qu'il a méprisé ses frères, vous ne vous regardez pas comme essentiellement supérieur à lui. Conclusions de fait : quand est-ce que le nom dont il s'agit a été donné aux papes? Au concile de Chalcédoine, au milieu du cinquième siècle. Comment leur a-t-il été donné? Comme une chose due? 'Non ; comme marque d'honneur. L'ont-ils accepté? Aucun , jusqu'à Grégoire I", c'est-à-dire jusqu'à la fin du 'sixième siècle, n'a voulu le prendre. Pourquoi ? Parce que c'est une qualification téméraire. Ce n'est donc pas seulement dans sa signification littérale, mais même comme formule honorifique, que Grégoire I" le repousse. S'il blâme l'évêque Jean , ce n'est pas pour le lui avoir enlevé , à lui , évêque de Rome , c'est pour des raisons tirées de la nature même de -ce titre. Ainsi, quelles que fussent déjà, à cette époque , les prétentions du siège de itbme , il est évident que celui qui a pu tracer ces lignes ne se considérait encore ni comme l'évêque universel , ni comme la source de l'autorité des évêques.
petas solus vocari... — Vestra autem sanctitas agnoscat quantum apud se tumeat, quœ illo nomine vocari appétit, quo vocari nullus praesumpi.it qui veraciter sanctus fuit. Numquid non, sicut vestra fraternitas novit, per venerandum Calchfdonense concilium hujus.apostolicae sedis suithûies univrrsates , oblato honore,.* vocati sunt. Sed tamen nullus unquam tali vocabulo appellari voluit, nullus sibi hoc temerarium nomen arripuit, ne, si sifai in pontificatùs gradu gloriam singularitatis arriperet, hanc omnibus fratribus denegasse videretur.
LtVJflj^ CINQUIÈMJ^ ^ ISi-i
■/,o, .■ -^ ■ XI . ■
Tels. étaient donc les souvenirs que ne craignaient pas d'évoquer, au sein du concile, ceux qui voulaient que la supériorité des évoques sur les prêtres fût dé-
i^çlarée dë*droit divin. Nous avons déjà dit que cette dernière opinion , en soi , ne déplaisait point aux ultramontains. Ils ne la redoutaient qu'en vue des consé- * quences; les arguments auxquels on avait recours auraient suffi pour leur en montrer le danger. Plus de d.out^ possible : armer l'épiscopat du droit divin en regard dés simples prêtres , ce serait l'en armer en regard du pape. ^-
Elle était donc -perpétuellement suspendue, comme une épée,- au-dessus de l'assemblée en travail, cette effrayante conséquence que les Espagnols eux-mêmes , npn-pïiis que les gallicans, ne se proposaient pas. de tii*er ' rigoureusement , mais dont ils auraient frémi , comme les autres, s'ils*avaient mieux compris à quoi elle pouvait mener. Logiquement , il n'y a point de milieu : le pape est tout, — pu rien ; la clef de voûte * — ou une pierre qui n'a , par elle-même , pas plus d'importance que. toute autre ; l'évêque universel et unique,
" — ou un simple évêque , accidentellement élevé à la présidence du corps épiscopal, et que l'Église pourrait,
^soit remplacer par un autre, soit rem'éttre au niveau commun sans même le remplacer.
1 « Sans le pape, il n'y a plus de christianisme. »
De Maistre.
' ii; 16
Quelque grand que fût le danger, les légats et:l!iîu^p-^ adhérents , qui l'apercevaient lé mieux, n'avaient: pas' même la ressource de s'en faire un argument,^ caf;,ilfallait prévoir le ca^où le droit divin , quoi qu'ils pus^tr sent dire, aurait la majorité, et ils ne^evaient pas \ s' ôter d'avance les moyens d'atténuer, autant que. ce serait encore possible, la portée de.ce vote. S'ils avaient crié par trop fort que ce serait voter la ruine de la hiérarchie et de l'Église, qu'auraient-ils pu fiépondre,*^ en cas que ce vote eût lieu, aux hérétique^ qui l'auraient exploité dans ce sens? Ce n'était donc qu'en ser cret, et avec beaucoup de précautions, que l'on représentait aux indécis le mal affreux qu'ils feraient en se joignant aux Espagnols. Puis, comme on n'osait encore compter sur une majorité respectable, on tâcha que la votation n'eût pas' lieu. « La confession' d'Augsbourg, -^ disait-on, se tait sur -.ce point; à quoi bon défendre ce qui n'est pas attaqué ? » On répondait que si' la confession d'Augsbourg ne traitait pas dogtg^atiquement la question, elle la tranchait assez, en fait, puisqu'elle n'è . reconnaissait ni le pape ni les évêques du pape; qu'il y avait donc Ib. très-réellement, aux yeux des catholiques, une erreur que le concile ne pouvait pas ne pas condamner. Ainsi, le subterfuge échouant, il'fallut se résigner à voter. ^ , ^, -
On vota donc, pour préciser la questio'n, sur l'adjonction des mots De jure divino dans la phrase du décret où il est dit que les évêques sont supérieurs aux prêtres. Cinquante-quatre, voix furent pour ; cent- vingt-sept fu^ fent contre. Est-il vrai, comme l'affirme Sarpi, qu'un >è certain nombre d' évêques, partisans du droit divin, n'osant voter selon leur conscience et ne voulant pas
.i^oter contre,*étaient restés chez eux ? Pallavicini dit -que non ; mais ùiie lettre de Visconti au cardinal Bor-* :roinée l'atteste positivement, et Payva i porte à deux "^cent trente lié nombre des prélats alors présents au concile. Il y en eut donc près de cinquante qui ne votèrent pas. "
Ce qui est sûr, c'est que les légats n'osèrent se prévaloir de ce vote pour arrêter la discussion. Nous la voyons recommencer dès le lendemain, et, plus la qufe relie s'échauffe, plus on oublie que les hérétiques sont^ là, les yeux sur le concile, prêts à profiter de tous les aveux qu'on laissera échapper de part et d'autre.
C'est ainsi que, dans une des dernières séances^ le Polonais Zeschowid, évêque de Segna, ne craignit pas
^ de transporter la question sur le terrain, toujours brûlant, de la constitution et de l'autorité du concile. « Si rautoi;ité des évêques, dit-il, ne vient pas de Dieu, que peut être celle d'une assemblée d' évêques ?. Une assemblée, quelque nombreuse qu'elle soit, ne peut tirer la sienne que de la source d'où ses membres tirent eux-mêmes la leur. Si chacun de nous n'est rien que par le pape, le concile non plus n'est rien que par lui, et notr^autorité se réduit à celle d'un corps de docteurs prononçant, mais non infailliblement j? sur les questions
* qu'on lui soumet. Ce n'est assurément pas là l'idée que
4 Défense du concile de Trente, 1. Kr
18Zl HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
se faisaient du concile lés peuples et lés rois qui rbut'' *si instamment demandé. Pour moi, ajoutait-il, si je n'avais eu la conviction que nous serions ici, de; pat Dieu et le Saint-Esprit, jamais je ne serais venu -à.- Trente. Puisqu'il peut y avoir, ce dont je ne me doutais pas, des incertitudes sur la nature de notre autorité comme concile, pourquoi n'avoir pas décidé, dès l'origine, ce que la chrétienté, ce que nous-mêmes devrions Ifoire et enseigner sur ce point? Dans lés procès humains , dès qu'il y a le moindre doute sur la compétence du tribunal, ne commence-t-il pas par l'examiner lui-même, et par déclarer de quel droit il prononcera? » -
L'évêque de Segna savait sûrement très-bien pourquoi on ne l'avait pas fait, et quels obstacles s'opposaient h ce qu'on le fît jamais. Quant à ses afguinents, nous nous y rangeons de grand cœur, mais en faisant observer, comme pour ceux de tous les prélats de l'opposition, combien la portée en est plus grande qu'il n'avait l'air de le croire. « Si chaque évêque, disait-il, ne tire son autorité que du pape, ce ne sera non plus que du pape qu'une assemblée d'évêques tirera la sienne. » Qu'aurait-il donc répondu si, conservant là " même argumentation mais l'appliquant ailleurs, on lui eût dit : a Chaque évêque est faillible ; une assemblée^ d'évêques ne peut donc être infaillible? » . "
Ce discours acheva d'ouvrir les yeux à tout le monde sur les périls de la situation, Plusieurs des prinqjpaux partisans du droit divin commencèrent à s'effrayer tout de bon des suites que pouvait avoir une querelle qu'on ne savait plus comment terminer. ^
Les ultramontains étMent attérés. Que faire? Cr^r
à l'hérésie? Mais ces mêmes Espagnols se sont montrés; dans toutes les questions de dogme, les plus rigides 4éfenseurs du romanisme. Plusieurs fois ils ont téiiu bon là même oîi le pape était dis^sé à céder; ce sont, de plus, les représentants du seul prince qui n'ait encore fait aucune concession aux. hérétiques. Aller aux voix.? Mais on a déjà voté, et la discussion a continué. La majorité n'a pas osé faire usage de son vote ; .elle a senti que voter n'est pas répondre, surtout dans une questiô^n grande partie historique, et dans laquelle tout le ^nde peut être juge.
On va donc essayer de répondre une fois pour toutes, et cesera par l'organe d'un homme vers qui les regards de l'Italie sont depuis longtemps tournés, Lainez, le général des jésuites. Depuis leycolloque de Poissy, où il a méifité par son ai^ace l'estime et l'admiration du parti romain, sa réputation a fait des progrès rapides; la cour de.Il^è et les ultramontains de tous pays l'ont grandi-^n proportion des services qu'ils attendent de lui et de son ordre. A l'œuvre, dqnc, fils aîné de Loyola ! Voilà l'échafaudage qui crie ; voilà l'Espagne, la très-
■ ca^qlique Espagne, qui se met à en, secouer les bases, elle que rien n'avait ébranlée jusqu'ici. Il est temps, il est plus que temps d'y pMter la main.
fe :• Ce fut' le ^octobre qu^, Lainez prit la parole. On lui
"avait ménagé une séance tout entière, ,lMs deux parts,
*r attente était grande, j.,
Prendrons-nous son" discours#ans Sarpi ou dans Pallapcini ? Ils affirment l'un et l'autre l'avoir transcrit sur une cgpie authentique, et ces deux^discours n'ont
* presque rien de coînmun. Celui de Sarpi est mieux Taispnné ; cèîîii ' de Pallavicini, plus subtil, plus jésuite, ! ' n. / -..-^ 16*
soit dit ici sans injure, comme simple expression du sentiment qu'on en éprouve. Aussi l'historien le trouve- ' t-il « magnifique, » tout en convenant que celui de Sarpi a de beaux endroits, et que lui-même il l'a cru longtemps autËëhtique. Il ne garantit pas, du.restë, que le sien le soit davantage.- Tout bienîp^sé, celui de & Sarpi nous paraît faire plus d'honneur à; Lainez que le long tissu d'arguties dont l'autre historien le fait auteur. D'ailleurs, la doctrine est" la même, et nos observations, autant que possible, ne porteront q^; sur le fond. '^''
Ainsi, selon Sarpi, il posa d'abord en "principe que toute comparaison entre l'Église et les sociétés civiles est nécessairement inexacte. Les sociétés civiles, dit-il, ont en elles-mêmes laî^ource de tous les pouvoirs au moyen desquels elles se constituent et se soutiennent ; l'Église, au contraire, ne s'est ni faite, ni constituée elle-même : c'est Jésus-Christ, son souve^i'nionarque, qui a commencé par poser des lois,, et' s'est misî;Bnsuite h former le corps que ces lois devaient régir. "L'ÉgliSe /; est donc née postérieurement aux.lois en vertu- des-' quelles elle est ce qu'elle est ; essentiellement sujette, par conséquent, elle n'a en elle-même et par elle-même' aucune espèce de liberté, d^juridiction\.ni de pîiis-, sance. N'est-elle pas constamment r^présenrée, dâtis^' l'Écriture, so,us l'image d'un champ ensemencé,^d'ùn ^^- * filet jeté dans la mer, d'un" é^fice? Un champ ne's'.en-sH '.[ semence pas lui-mêm^fun filet ne vapas tout seul lia ' mer ; un édifice n'a et ne peut avoir aucune influence • „ sur, sa p5ppre. construction. Or, le premier^et unique ./-^ fondement sur lequel l'Église a été|3â&e, en taiit.qu'é-iâï '^^ difice divin mais destiné à se,.perpétuer4ur la terré,--
r c'est saint Pierre. C'est à lui qu'ont été données les ' clêf§' du royaume des cieux ; e^est à, lui seul qu'il a été dit : « Pais mes brebis, » et nul ne prltendra que des brebis aient quelque chose à voir dans la direction du troupèau>Lorsque Jésus-Christ était sur îa terre, il ^t i évident qu'àuSin' des fidèles n'avait la moindre puis- ;.sance ni la moindre juridiction. Le pape étant son stfccésseur, rien n'est changé, rien ne peut être changé à ' cet ordre primitif : c'est donc dans le pape que réside la plénitude de la puissance et de la juridiction. De plus, comme c'est à, saint Pierre seul que Jésus-Christ a dit qu'if'vènait de prier pour lui (( afin que sa foi ne défaillit point, » — il n'y a et il ne peut y avoir d'infaillible que le pape.
Cel^-posé, toujours selon Lainez, c'est à saint Pierre qttè revenait*la charge de conférer à*ses collègues la , qualité d'évêques. L'a-t-il fait? C'est une opinion fort probable ; sinon. Je plus simple est de dire que Jésus- Christ, pour une 'fois seulement, a fait ce qu'aurait dû -faire soirtyicairè. Les évéques,^par conséquent, ne sont ^ccessèursj,des Apôtres qu'en ce sens qu'ils sont en* leur place; mais de* même qa'un évêque ne prétend çoirit tirer son autorité de son prédécesseur", de même lès' Apôtres n'ont été que lés ptédécesseurs des évoques, .^i^;et^-n'ayant rien en propre, n'ont rien pu leur laisser. - Dira-t-on que, d'après cela, le pape ^serait le inaître d'abolir, l'épiscôp'at? Non. JÏ est de droit divin qu'i^ y ait "des" éveques dans l'Égiise ; mais cela n'empêche pas >■ que chaque évêqué, envisagé individuellement, n'existe ; > que de drjpit papal. Le pape ne pourrait détruire à la #fois,toiis les évêch^s, puisque Dieu veut qu'il y entait; *mais il pMt prononcer souverainement sui* l'existence
188 Hl'STOIRE^ DU CONCILE DE TRENTE -
OU la non-existence de chaque évêclié en particulier. Si saint Paul a dit q\ie% l'Église est la coïonniî^î^le fondement de latérite, » cela ne signifie point qu'elle le soit par elle-même; l'Apôtre ne s'exprimait ^nsi que parce qu'il l'envisageait conjointement avecfsorT chef, dont elle ne peut en effet être séparée, €^t qui, vu cette w union intime, la rend infailli'ble par le seul fait d'être e^ de rester à sa tête. ^^
On voit que Lainez ne s'arrêtait pas k moitié chemin. Alors comme aujourd'hui, il n'y avait de complet et de logique que le catholicisme ultramontain, le catholi- ^^, cisme des jésuites. *
- Heureusement que logique et complet, pas plus aujourd'hui qu'alors, ne sont synonymes de raisonnable et' de vrai. Nous mettrons-nous à réfuter en détail cette étrange argumentation ? 'Ea fausseté du Jfprincipe met assez en lumière l'absurdité des cpuséquences. Lainez commence par dire que les lois constitutives de l'Église ont existé avant elle, et il en conclut que, née dans la dépendance, elle y est nécessairement restée. Nul douter en effet, que s'il a été réglé de Dieu qu'elle serait ^oP mise au pape, elle ne doive l'être, l'être à jamais. En a-t-il été ainsi? Voilà la question. Plus vous insisterez :^ gour attribuer k Dieu l'institution, non-seulement d'iini^ "■chef, mais d'un chef tel que le pape entend rêtre,?ter^i;' qii^il le dit quand il l'ose, — plus vous donnerez de force ■ . au.:.silence de l'Écriture sur les prétendues conséquences * des quelques mots adressés à^aint Pierre/^ais autant l'argumentation de Lainez eût été peu adroite devant "^■ des protestants, libres d'attaquer^le principe.en faceet -^^ « de remonter nettement à l'égalité primitive des pasteurs,^ — autant elle était embarrassante pour des^lîBmmes qui^
avaient à soutenir d'une main ce qu'ils ébranlaient de raùtâ^i *
Quant à la question de l'autorité du cî)ncile, il n'avait eu qu'à poursuivre ses déductions, et la conclusion s'était tr^ivée prête. Ce que d'autres avaient émis comme une grave objection , savoir que, d'après son système, une .assemblée d' évoques ne serait rien que par le pap*e, ^il s'en emparait, lui, comme d'une conséquence tout aussi simple, tout aussi légitime qu'aucune autre. Parmi ses raisons , il y en avait de précieuses à noter contre ceux qui croient échapper à toute objection en nous abandonnant l'infaillibilité du pape, et en se rabattant sur les conciles. « Chaque évêque est faillible, disait Lainez ; une assemblée d'évêques est donc faillible aussi. Si donc vous admettez ses décisions comme infaillibles, vous avouez^' par là même, que cette infaillibilité lui vient d'ailleurs, c'est-à-dire du pape, seul appelé à en confirmer les décrets. Si l'autorité d'un concile venait de celle des évêques qui le composent, comment pour-
rions -nous appeler conciles généraux ceux qui ne comptèrent jamais qu'une très-petite partie du corps épiscopal? Sous Paul III, ajoutait-il, n'avons-nous pas vu les questioBB les plus importantes décidées par ■moins de cinquante évêques ? Si leurs décrets sont devenus lois de l'Église, ce n'est évidemment pas parce que cinquante évêques se sont trouvés de même avis, mais parce que le pape , trouvant leur avis bon, lui a donné force de loi. Dans tout concile, quelque nombreux
'qu'il soit, si le pape est présent, c'est le pape seul qui prononce, témoin la formule Approbanie conciiio ou
iprcesente concilio, usitée en ce cas, d'après laquelle il ■ est clair que le pape commence par prononcer, et que
190 HISTOinE DU CONCILE DE t;reNTE
le rôle des évêques se réduit à une simple déclaration d'adhésion, déc]ara:tion qu'ils ne pourraient refuser- ni individuellement, ni en corps.--»
Il avait raison. Voilà bien ce ,que nous n'avons cessé de dire et de démontrer depuis" la première page de cette histoire. Quand un concile ettun pape sont en présence, il faut nécessairement que l'un des deux soit'tout, l'autre rien ; toute solution intermédiaire est illogique en théorie, impossible en.pratique. L'ùltramontanisme est l'anéantissement des conciles ; le gallicanisme est l'anéantissement du pape. Mais comme le gallicanisme, en définitive, ne peut se passer du pape, tandis que l'ultromontanisme se passe très-bien des conciles, — toute explication entre catholiques est inévitablement au profit des ultramontains. v
Aucun discours n'avait encore été plus loué ni plus critiqué. Les ultramontains le portaient aux nues ; les autres n'y voyaient qu'audace, déraison-, impudence. A Rome, on était assez effrayé ; peu s'en fallait qu'on ne^ blâmât l'orateur d'avoir dit si crûment le dernier mot du système papal. Les légats le prièrent même de ne pas publier son discours, et, pour laisser à, l'irritation le temps de se calmer, on suspendit les séances.
Mais l'irritation ne se calmait pas. L'évêque de Paris et les ambassadem-s français se distinguaient par l'aigreur de leurs plaintes. « L'Église n'est donc plus l'épouse de Jésus-Christ, disait l'évêque, mais une esclave
prostituée aux volontés d'un homme ! Ce monstrueux système inventé depuis cinquante ans à peine, — il faut l'entendre soutenir en plein concile! Et par qui? Par un docteur isolé, inconnu ? Non ; par un homme ouvertement protégé par le pape, ouvertement préconisé, h. Rome, comme le champion de l'Église. Les autres ordres religieux n'avaient donc pas fait assez de mal, qu'il en ait fallu un nouveau, déjà plus fameux par ses envahissements à l'intérieur qug: par ses succès au dehors? S'il y a eu des conciles où le pape seul ait prononcé, c'était un abus, une usurpation. Dans le décret du concile, de Jérusalem, transcrit tout au long au livre des Actes, le préambule porte ; a Les Apôtres, les anciens et les frères, v» Non-seulement saint Pierre n'y est pas nommé, mais la rédaction est calquée sur l'avis de saint Jacques, qui a parlé le dernier, i Au reste, ajoutait Du Bellay, nous devons être bien aises que le chef des jésuites ait si clairement démasqué les principes de son ord?e. On peut voir maintenant si l'université de Paris a eu tort de condamner leur société comme dangereuse pour la foi, perturbatrice de la paix de l'Église. »
Tout n'était gas également exact dans ces récriminations ; mais Pallavicini l'est encore moins dans les asser- ' lions qu'il. y oppose, u II y avait, dit-il, non pas cinquante ans, mais plus de deux siècles, que la doctrine "de Lainez avait été soutenue, et par un Français en-
' « Saint Jacques ne parla à son tour, du haut de son siège patriarcal, dit M. de Maistre, que pour confirmer ce que lé chef des apôtres venait de décider. » Il serait diiScile de mieux parodier le récit- des Actes. On ,croit voir un de ces tableaux du quatorzième siècle, où saint Pierre est coiffé de la tiare, et ses collègues du chapeau rouge.
492 HISTOIRE DU CONCILE DEjT.RENTE
core, Noël Hervé. ;) Deux siècles! Nous voilà, bien avancés, en vérité, lorsqu'il s'agit d'une chose qui àu-i rait dû dater, non pas de. deux, mais de seize! Il est vrai qu'on pourrait citer encore Albert, Bonavénture, Durand et d'autres, plus anciens que Hervé, qui, « sans la professer ouvertement, ajoute l'historien, en pai'lent d'une manière très-favorable. » Quand ils en parleraient plus favorablement encore, ce ne seraient toujours que deux ou trois siècles de plus ; les neuf ou dix précédents, qu'en fera-t-on? Entre l'opinion de Lainez et celle des Apôtres, dit Du Bellay, il y a un abîme de seize siècles. Non, répond Pallavicini, c'est une calomnie ; l'abîme n'est que de mille ans. Singulière candeur! Puis, dit-il aussi, n'.est-ce pas une calomnie (( furieuse, extravagante, » de faire ainsi parler cet évêque dé, Paris? — Gomme s'il avait rien dit qui ne fût alors dans toutes les bouches gallicanes !
Voilà pourtant où en était presque tout le haut clergé de France, et cela, au milieu du seizième siècle, en*face des envahissements de la Réforme, quand .tout lui conseillait, ce semble, de se serrer autour du chef de rÉ- glise. Quel changement depuis lors! Et que les évoques ' de ce temps-là, , comme aussi ceux du- dix-septième siècle, Bossuet en tête, seraient surpris de voir leurs successeurs aux genoux du pape et des jésuites ! Devons-nous nous en 'étonner ? L'esprit humain n'aime pas les positio'ns fausses. On a senti les inconséquences du gallicanisme ; on a compris qu'en présence d'un siècle essentiellement raisonneur, il fallait opter entre Rome et la liberté. Mais la liberté, c'était le protestantisme, sinon dans les dogmes, du moins dans les principes, et les mêmes principes conduisent vite aux mêmes
f; dogmes. On a reculé; on a frémi. Rome tendait les ^Bràs... Oh s'y est jeté. On s'est enfoncé dans le faux; mais, on a au moins la consolation de s'y être enfoncé logiquement.
La hardiesse de l'évêque de Paris accrut encore les craintes, déjà si vives, qu'inspirait aux Italiens la prochaine arrivée de ses collègues. Le cardinal de Lorraine était annoncé pour les premiers jours de novembre. On savait qu'il s'était vanté de faire mettre des bornes au pouvoir et surtout aux profits de la cour de Rome ; aussi sa venue était-elle, dit naïvement Pallavicini, Tobjet «d'une grande horreur. » Les légats s'occupaient depuis quelque temps de noter un certain nombre d'abus à réformer hors d'Italie , particulièrement en France , et plus ou moins chers k l'épiscopat français. Ils les tenaient en réserve pour en proposer la réformation quand les nouveaux venus se montreraient trop pressants sur d'autres points; et le cardinal de Lorraine, qui cumulait pour trois cent mille écus de bénéfices, était plus intéressé que personne h ne pas provoquer ces représailles. Rien n'était négligé, ' soit pour augmenter insensiblement le nombre des Italiens, soit surtout pour les maintenir unis et dociles, car il y en avait tous les jours quelqu'un qui paraissait prendre goût à ces idées de droit divin et d'indépendance épiscopale. Enfin, à tout événement, les légats avaient demandé au II. . 17
pape de nouveaux pleins-pouvoirs pour traiisféreii ou* dissoudre l'assemblée. ' %
Le canon sur l'institution des évêques occupait^eul, depuis longtemps, la commission chargée d'élaborer les décrets. Le 20 octobre, après le discours de Lainez, cette commission avait été augmentée de quatre membres. « On ne saurait croire, dit Pallavicini % avec quelle diligence et quelle attention les -rédacteurs travaillèrent pour imaginer et comparer une infinité Ha formes, de tournures et de termes... Il s'agissait d'en trouver qui déclarassent pleinement ce qui était de foi sur cet article, sans toutefois fournir aux esprits ardents l'occasion de faire des interprétations ou con-^ traires ou peu conformes à l'enseignement de la foi. » Toujours la foi, l'enseignement de la foi. Où était-il donc, cet enseignement, puisque c'était sur le fond même de la question qu'on ne pouvait parvenir à s'entendre, et qu'on allait, après mille nouveaux efforts, se taire définitivement? L'historien romain parlé tou- ' jours comme si le concile, parfaitement sûr de ce qu'il avait à dire, n'eût été inquiet que sur les formes, a A la fin, poursuit-il, on en trouva une que les légats proposèrent aux Espagnols le soir du 28, afin qu'on pût la voter sans obstacle dans la congrégation qui- devait avoir lieu le lendemain. Les Espagnols la repoussèrent encore. Alors, indignés contre ces prélats endurcis, les légats résolurent de faire voter le concile sur la rédaction proposée, et de la déclarer définitive si la majorité l'acceptait. Pourtant, la fraîcheur de la nuit ayant mo' déré leur ardeur, ils se réunirent encore avec quelques
a L. XYiir, c. 16.
' iprélats qui avaient leur confiance, et se mirent à chercher quelque nouveau moyen de conciliation. »
Sur ces entrefaites, les Espagnols font demander audience. Us viennent voir, disent-ils, si on se décide enfin k proposer un canon dans leur sens. Après des débats si longs, après le retentissement qu'ils ont eu
.par toute l'Europe, le concile ne peut plus s'abstenir de prononcer. Ils déclarent enfin que, si leur demande est repoussée, ils n'assisteront plus aux congrégations.
x Là-dessus, grande rumeur dans la ville. Une quaran-
"' taine d'évêques italiens se rendent en corps chez les légats pour demander, au contraire, que la question du droit divin soit omise, et qu'on s'en tienne à voter sur ce qui a été proposé. L'agitation va croissant. Tout le monde est forcé de prendre parti, et la faction espagnole, recrutée de plusieurs prélats italiens, fait ouvertement bande à part. La division se met jusque parmi les légats. Le cardinal de Mantoue, comme nous l'avons vu, n'avait jamais été très opposé à la doctrine espagnole ; il laissait souvent entrevoir que sa charge l'empêchait seule de faire cause commune avec eux. Le cardinal Seripandi n'en était pas non plus très-éloigné; inais c'était le cardinal Simonetta, l'ultrà-romain, qui
.continuait à mener la majorité. Le cardinal Hosius n'avait jamais eu beaucoup d'influence, et le cardinal Altemps était parti.
Il fallait pourtant se remettre h l'œuvre. On s'y hasarda le 3 novembre, et, grâce au sentiment commun du tort qu'on faisait au concile par ces débats sans fin, les prélats- se trouvèrent tous un peu plus calmes. Les Espagnols avaient d'ailleurs reçu de leur roi une nou-
velle lettre qui les exhortait à ne rien faire au préjudice du Saint-Siège; lettre vague et manifestement sollicitée par le pape, mais à laquelle ils ne pouvaient se dispenser tout à, fait d'avoir égard. Enfin, comme la question du droit divin était moins grave, après tout, dans l'ancien sujet delà résidence que dans celui de l'institution 'dê^ évêques, puisque celui-ci touchait à l'institution-, à l'existence même du pape, ce fut à l'autre sujet-, celui de la résidence, qu'on décida de revenir et de s'arrêter premièrement. ^
Les légats présentèrent donc un projet de décret, où,^ laissant de côté la théorie, ils établissaient toute une jurisprudence de récompenses et de peines pour engager et, au besoin, forcer à la résidence. De toutes les solutions possibles, c'était la moins honorable h l'épiscopat.
L'argent y jouait le premier rôle ; c'était aussi du côté de l'argent que l'affaire allait échouer. Le décret portait, entre autres clauses, que les évêques résidents .ne pourraient être forcés de payer aux souverains ni décimes, ni subsides, ni aucune taxe quelconque; et les ambassadeurs de protester. Les évêques, de leur côté, ne pouvaient guère apprécier une faveur de ce genre. Ils sentaient trop que l'affaire n'était pas de la compétence d'un concile, et qu'il y aurait toujours des occasions où le pape ne pourrait refuser aux souverains la permission de taxer le clergé.
Le décret ne put donc pas même être mis [en délibération, sous cette forme du moins, et on le réduisit, plus tard h une simple explication de ce qui avait été décrété en 15/|7. En attendant, malgré la meilleure volonté.de mieux s'entendre, personne ne put se tenir sur le terrain moins dangereux où l'on avait espéré amener la
discussion. L'institution des évêques se retrouva, comme avant, le premier et le seul sujet h débattre.
L'évèqué de Ségovie ayant prétendu se rappeler que la question avait été décidée en 1551, et cela, dans le sens du droit divin, il fallut recourir aux procès-verbaux W cette époque ; mais comme l'évêque insistait, se croyant plus sûr de sa mémoire que de tout ce que lui citaient ceux qui n'avaient pas été présents sous Jules III, l'incident dura plusieurs jours. Il fut prouvé que le projet de décret, dont ce prélat voulait s'autoriser, n'a- ^^pit^é alors ni voté par l'assemblée, ni même examiné '^^" 'Congrégation générale ; mais, d'un autre côté, l'Espagnol avait raison : le droit divin y était. Pourtant, cpmm%les théologiens de l'ancien concile s'étaient aussi toujours donné beaucoup plus de peine pour être X)bscurs que pour prévenir toute équivoque, plusieurs phrases donnèrent lieu à de vives contestations. Quoique leS; mots droit divin s'y trouvassent, on pouvait encore soutenir, à la rigueur, que la chose n'y était pas. 'En même temps, cette discussion offrait un exemple
^, assez frappant des effets du système romain de l'autorité. Quoique cet ancien projet de décret fût l'œuvre d'une commission et ne datât que d'une dizaine d'an- , nées, c'était déjà avec une sorte de respect qu'on en
^^' parlait et qu'on l'examinait. Les partisans du droit
j^, ' divin le rappelaient comme un argument de grand poids; leurs adversaires n'auraient pas osé dire qu'ils ne s'en
^-inquiétaient pas. N'est-ce pas ici le catholicisme pris sffi'le fait? L'histoire de ses dogmes est tout entière dans ce penchant h considérer plus ou moins comme légitime et vrai tout ce qui n'est pas nouveau, et à faire
^des années, en quelque sorte, le premier élément de la
vérité. Ce même projet de décret auquel .on faisait ou on laissait jouer un rôle parce qu'il avait dix ans de date,, — on lui aurait donné bien moins d'importance s'il n'en avait eu que quatre ou cinq ; mais s'il en avait eu ceht ou deux cents, et qu'il n'eût pas été contraire aux vues; dé"la majorité, elle s'en serait emparée comme d'une pr^r cieuse et inattaquable tradition. Voyez avec quelle assurance les controversistes romains mettent l'antiquité au premier rang parmi les preuves. Dans la polémique populaire, il leur arrive souvent de ne pas mêmé.dfefcher à en donner d'autres. Tout ce que les païens dt-:^ saient jadis sur la nouveauté du christianisme, "noiSll'entendons répéter tous les jours contre le protestantisme et les protestants. Pourtant, que répond^ent les Pères? « Ce n'est pas par la durée du temps que se me-"' sure l'autorité de la religion* » — a Les païens vantent leur antiquité, comme si la vérité avait besoin d'être antique. C'est une coutume diabolique de faire de l'antiquité un argument en faveur du mensonge 2. »
L'affaire était donc encore une fois sans issue. Qn avait espéré conclure avant l'arrivée des Français; lorsqu'on vit qu'il n'y fallait pas songer, lel légats fuf ^ rent les premiers à proposer de les attendre. C'était toujours un moyen de gagner du temps. & ~f • v^ -%
1 Cyprien. Contre les Gentils, I. II.
2 Hic est mos diabolicus, ut per antiquitatis traducem commendetur fallacia. (Augustin. Qiieslions sur l'Ane, et le Nom. Tesiament.) -w ^''
Lj^ cardinal de Lorraine voyageait lentement et avec im train de prince. Le 9 novembre, comme on apprit qu'il venait d'entrer en Italie, on décida de suspendre les assemblées jusqu'à ce qu'il fût à Trente, et, en tout •dis, dé, ne pas tenir la session avant le 26. Il arriva le 13 et fut reçu avec de grands honneurs. Les légats allèreiit.àsa rencontre avec une foule de prélats, et le . conduisirent processionnellement à son hôtel. Plusieurs évêqués^frànçais l'accompagnaient, et plusieurs le suivaient de près.
Le lendemain, les légats le reçurent en audience, comme porteur d'une lettre de Charles IX. Son discours les surprit agréablement par sa modération et sa dou- . ceur ; mais on ne pouvait douter que la politesse et la prudence n'y fussent pour beaucoup. Il protestait de ■ ses bonnes intentions ; il déclarait ne vouloir rien 4 proposer à l'assemblée sans l'assentiment préalable des légats et du pape. Quant au grand débat du jour, il dit qu'on ne devait pas, selon lui, se montrer trop * ardent à approfondir les questions de théorie; que, quoiqu'il inclinât au droit divin, il ne voyait pas lané- / cessité de l'enseigner par un décret. Il ajouta,— comme -n'ayait cessé de le répéter, depuis l'ouverture du concile;, tout ce qui n'était pas enchaîné au parti papal, — qu'une bonne et solide réformation disciplinaire était . leVseul moyen, soit de ramener les protestants, soit de . raffermir les catholiques. Sur ce dernier point, il disait ; vrai; quant aux protestants, il les avait vus de trop près pour ne pas savoir que les plus belles réformes ne leur feraient plus fermer les yeux sur les questions de dogme. If sp plaignait, enfin, cte ce que le roi n'avait encore touché, sur ce qu'on lui avait offert, que vingt-
cinq mille écus. Il remontra que si l'on persistait à exiger, comme conditions du don et du prêt, des dé,^; clarations contraires aux libertés du royaume, autaïit vaudrait dire qu'on ne voulait rien donner. ' "
Sur ce dernier article, il fut répondu que le pape aimait trop la France et le roi de France pour avoir mis k ses bienfaits des conditions que sa conscience ne lui eût pas impérieusement dictées ; c'était dire assez franchement que le pape ne pouvait , en conscience , pactiser d'aucune manière avec les gallicans. Sur quelques autres points, les légats furent aussi assez francs. Ils dirent que le temps n'était plus où l'on pouvait espérer de ramener les hérétiques au moyen de quelques concessions disciplinaires, de quelques réformes d'abus; qu'il ne fallait songer, par conséquent , qu'aux catholiques. ' Quant aux améliorations intérieures, ils n'osèrent pas se* vanter du peu qu'on avait fait jusque-là ; ils savaient .^j trop que le cardinal était de ceux qui trouvaient qu'on n'avait rien fait. Ils se bornèrent, comme par le passé, k protester des bonnes intentions du pape, qui, disaient-v* ils, avait déjà commencé à réformer sa cour, quoique au détriment de ses finances. ^
En somme, les paroles du cardinal s'accordaient peu avec ce que l'on croyait savoir de ses intentions et de celles de ses compatriotes. Quels étaient , au fond, ses projets? Nous arriverons au bout de cette histoire sans le savoir mieux qu'ici. L'homme n'est jamais plus im- , pénétrable que sous le manteau de la franchise; les Italiens étaient des enfants auprès de ce grand acteur qui allait monter sur leur théâtre, pour leur laisser cependant, en définitive, sinon l'honneur, du mojns les profits de la pièce. Quant aux instructions qu'il avait reçues,
maiSiavec rautorisation de ne les montrer qu'à mesure qu'il le jugerait convenable, voici quels en étaient, selon Pallavicini, les principairx points.
En discipline, réforme des mœurs du clergé, correction de tous les abus que l'on pourrait atteindre. Que le cardinal ne se pressât pas d'attaquer ceux qui avaient principalement leur siège à Rome; qu'il y arrivât peu à peu, mettant toujours en avant l'intention du roi de prêter main-forte à l'extirpation de tous céiix de son royaume.
En doctrine et en culte, concession du calice, nonseulement aux réformés, mais à tous les sujets du roi ; messe et prières en français , sauf dans les monastères et les églises non paroissiales ; psaumes chantés en français , mais après révision et approbation des évêques. Puis, mais ne devant être proposés au concile que si les circonstances l'exigeaient, le mariage des prêtres et l'abandon des biens ecclésiastiques.
Tel était donc le bagage secret du cardinal de Lorraine; Plusieurs prélats français "en discouraient ouver tement, et il ne les en empêchait pas. On avait eu, de plus, des avis assez certains qu'il s'était secrètement entendu avec le roi d'Espagne, avec l'empereur, et même avec le roi de Bohême , fils de l'empereur et presque luthérien. Enfin, malgré tout ce qu'il allait répétant sur son intention de ne pas se mêler de politique, nul n'admettait qu'un prélat si puissant et si habile n'arrivât à Trente que comme un simple archevêque français, sans autre but que celui de faire nombre et de concourir paisiblement h la rédaction des décrets.
Deux événements, l'un petit, l'autre assez grave, vinrent bientôt compliquer la situation, simplifiée un moment, en apparence, par l'arrivée du cardinal.
Le 19 novembre, l'archevêque d'Otrante donna un grand dîner, et non-seulement il n'y invita que des Italiens, mais il eut l'imprudence de leur faire dire qu'ils se gardassent d'y manquer, vu qu'il s'agissait du service du Saint-Siège. Que se passa-t-il dans ce repas ? Peu de chose peut-être, car les véritables conspirations ne s'affichent pas de la sorte; mais il n'en fallut pas davantage pour faire croire à un accord général des Italiens contre les Espagnols et les Français.
Voici l'autre fait. Le pape venait d'être assezr dangereusement malade. A peine rétabli , il apprit que les ambassadeurs français avaient intrigué h Trente et même à Rome pour que , le siège devenant vacant , l'élection se fît par le concile et non par les cardinaux. Or, de toutes les prérogatives de la cour de Rome, s'il n'en est pas de plus grande, à ses yeux, que celle d'élire le chef de l'Église, il n'en est pas non plus dont les fondements soient plus douteux , plus fragiles , plus manifestement humains. Quand il ne serait pas prouvé que les fidèles de toutes les églises, à Rome comme ailleurs, eurent longtemps une part, une grande part, dans l'élection de leurs évêques , — resterait toujours à demander pour^quoi le 'clergé lui-même n'a pas à élire son chef. Dirat-on que l'étendue de l'Église et l'impossibilité de rassembler ses pasteurs ont forcément amené la création
#d'un corps électoral permanent et peu nombreux? Mais il faudrait que Rome commençât par reconnaître aux cardinaux la qualité de délégués de l'Église, ce qu'elle n'a jamais fait , ce qu'elle ne pourrait même pas faire , puisque c'est le pape qui les nomme et qui a seul le droit de les nommer. D'un autre côté , plus vous tiendrez à ériger en papes tous les évoques qui ont siégé à Rome, plus vous en aurez qui n'ont été ni élas par des cardinaux, ni cardinaux eux-mêmes; d'où il faudra conclure, sinon que les cardinaux sont inutiles, du moins que leur concours n'est point de nécessité absolue dans l'élection du chef de l'Église. Il est donc évident que , si un concile général veut nommer un pape, il le peut, et que, s'il lui plaisait de ne pas même le prendre dans le collège des cardinaux, il le pourrait encore. — Ainsi raisonnaient , à Trente, les ambassadeurs français et lem's adhérents.
Et ce n'était pas la première fois que le sacré collège ^ntendait demander : « Qui êtes-voiis ? D'où venez- ]^s? » Longtemps avant que le concile de Constance eût tranché la question en faisant un pape, plus d'une main hardie avait osé tirailler ce voile de pourpre qui s'épaississait toujours plus entre l'Église et son chef. Les cardinaux n'étaient pas devenus si grands, si fiers, sans qu'on eût pris de temps en temps, ne fût-ce que par jalousie, la liberté de chercher sur quoi reposait leur grandeur. Les recherches, d'ailleurs, n'avaient pas besoin d'être profondes. Tout le monde pouvait savoir que le titre de cardinal n'avait longtemps été qu'une épithète, usitée dans beaucoup de diocèses, pour distinguer les curés des simples prêtres , les incardinati ou attaches par des gonds à une église , de ceux qui ne la
20Zl HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
desservaient qu'occasionnellement et sans lien fixe ; que* les cardinaux de Rome, par conséquent, avaient commencé par n'être que les curés de l'évêque de Rome; que si, k cette époque, ils concouraient à l'élection du pape, c'était comme curés et avec tout le reste duclergé. Alors, quand un cardinal devenait îévêque , il laissait son titre de cardinal ; il n'aurait pas plus eu l'idée de le garder, qu'un curé, devenu évêque, ne garde aujourd'hui celui de curé. Dans un diplôme de 943, les églises paroissiales sont appelées cardinales. En 997, sept prêtres d'Aix-la-Chapelle reçoivent de iGrégoire V le titre de cardinaux. Au onzième siècle, ce titre commençant à être réputé honorifique, plusieurs évêques d'Italie le prennent d'eux-mêmes, et ne sont pourtant pas accusés d'usurpation. Nous le voyons porté par des chanoines de Gompostelle, d'Orléans, dé'- Londres et de plusieurs autres villes. A Ravenne , il était encore en ; usage lors du concile de Trente, puisqu'il n'y fut aboli quepar Pie V, en 1598. Enfin, il est prouvé que, qç 1196, les cardinaux non évêques n'avaient pas encofe la préséance sur les évêques i. ^ !•
Ainsi , il ne serait même pas exacfe^é, dire "que lès cardinaux, curés de l'évêque de Rome, ont grandi en même temps et dans la même proportion que lui. L'évêque de Rome a été pape, pleinement pape, très-longtemps avant que les cardinaux fussent cardinaux, dans le sens postérieur de ce titre.
Mais leur élévation, quoique plus lente , n'enpoursuivait pas moins son cours. Nous les voyons se déta-
* Voir, pour plus de détails, les Institutions de l'Église; de Hurter. ' ■ .'■ '
,^; cher peu à peu de tout le reste du clergé. Ils continuent id'être censés attachés à une paroisse de Rome, mais ils ne le. sont plus. A l'extérieur, on ne les honore d'abord que lorsqu'ils arrivent comme envoyés et représentants du vpape ; bientôt , ce sera en vertu de leur titre même qu'ils auront le pas sur les évéques , sur les ministres " des rois, quelquefois sur les rois. Cependant , ce n'est " qu'en 1059 que Nicolas III leur accorde d'élire seuls le i,|^.ouverain pontife ; le clergé et le ^peuple- restent en droit Se ratifier l'élection. Cent vingt ans plus tard, en M 79, Alexandre III abolit cette dernière restriction, et Mection du pape est tout entière aux mains des cardinaux.*
irn'y avait donc pas quatre cents ans que le cardinalat était définitivement constitué ; il n'y en avait pas cent cinquante que le concile de Constance avait énergiquemei#rapgelé l'ancien droit de l'Église à élire son souverain. Et ce dernier concile y avait au moins été amené ^ par les circonstances ; mais si le concile de Trente , ei| pleine paix , s'était avisé d'en faire autant , c'eût été la ■ ruine des cardinaux, et, k plusieurs égards , de la papauté elle-m'êîffe^ — Dejk les^angoisses du pape; de là une source nouvelle de défiance et d'animosité entre les prélats dès deux partis. '^ ^'
'Le cardinal de Lorraine était impénétrable. Du moins, il croyait l'être, car un docteur de sa suite, Hugon, secrètement vendu au pape, tenait les légats au courant il. 18
208 HISTOIRE DU CONCILE iDE TRENTE
de ses moindres faits, qui, à là vérité, tïahissaierif rarement toute sa pensée ^ Le jour où la lettre du*roi,.fut?lue en congrégation générale , il trouva encore moy%n de faire un long discours, sans choquer mais aussi sans '" satisfaire personne. Il s'attacha particulièrement â tra- ^ cer le tableau trop véridique des calaïoités du royaume. , Partout des haines, des violences, des pillages, des ineurtres ; partout, chez les catholiques non moins que'chez les protestants, le mépris de l'autorité royale. «A'^îjui# attribuer tous ces maux? — ajoutait-il. A l'hérésie, sans doute, mais non à l'hérésie seule. Pour moi, je suis^prêt^ s'il le faut, k répéter la parole de Jonas,'%éjii citée par' les légats du Saint-Siège lors de la première ouverture du concile : C'est moi, frères, qui vous ai attiré cette tempête ; jetez-moi à la mer ! » Allusion assez franche à ses trois cent mille écus de bénéfices ; mais il ne proposait rien, ne concluait à rien. '^
La conclusion allait venir ; c'était le second ambassadeur. Du Ferrier, qui s'était chargé de la tirer. Les lé-' " gats avaient fait des difficultés pour lui accord^ la parole. Le cardinal avait presque dû l'exiger, se rendant ' ainsi solidaire de ce qu'il allait dire, sinon des mots, du moins de l'ensemble des idées. Or, idées et mots furent également vifs. « Tous^' ces^'désordres qui affligent la France, le roi les eût apaisés en trois jour,|,. s'il l'eût ^ v'oulû, en convoquant un concile national ou en faisant de son chef les concessions demandées. Fils aîné dé . l'Église, il a mieux aimé^ ne les obtenir lui-même que ^. de l'Église ; mais si on les lui refusait, il serait bien forcé
1 Les Espagnols étaient aussi espionnés par un des leurs, pebastiani, évêque de Patti, en Sicile. — Tous ces détails sont tirés des lettres de Visconti. .-
^:/. '0 LIVRE CI^lUIÈME - 207
'(isï^urvoir lui-même ;afiK nécessités de son royaume.
/Qiiedemancle^t-il, après tout'? Rien qui ne soit dans ricrituré, dans les Pères, dans les canons des premiers conciles|Tien qui n'ait- longtemps subsisté au sein de
ï iPÉglise, saris l'empêcher de grandir devant Dieu et devant les hommes. Quand Josias voulut apaiser les troubles des Juifs et les ramener à la religion de leurs pères, il ne trouva qu'un moyen, mais c'était le meilleur de tous : il n'eut qu'à, faire lire et observer le livre de la loi,- longtemps caché par la malice des hommes *. Et si vous demandez pourquoi la France en est h cet excès de désordres et de maux, on ne pourrait que vous répondre ce que Jéhu répondait à Joram : (( Comment se-
"rions-nous en paix tant que durent Vous savez
quoi, ajouta Du Ferrier en interrompant sa phrase 2; et si la réforme ne vient de vous , c'est en vain que tous les princes viendraient au secours de la France, Tous ceux qui périront, — bien que ce soit par leurs iniquités qu'ils se seront attiré leur ruine, — c'est à vous, à vous
«"seuls, qu'il sera demandé compte de leur sang. »
Quelques-uns de ces traits étaient plus acérés que justes; au point où en étaient les choses, le concile, à moins de se déclarer protestant , ne pouvait rien pour calmer les guerres de religion. Et cependant, à y regar-
• der de plus haut, cette injustice même était justice. Le concile ne pouvait rien, d'accord ; mais il était le repré-
* Pallavicini, ordinairement si prolixe, n'a garde de reproduire ces détails, i Du Fei-rier, dit-il, éclaircit sa pensée par une (application ingénieuse de plusieurs exemples des livres saints. » Liv. XIX, c. IV. m:
2 (( ... tant que durent les impudicités de ta mère. » — Liv. des Rois, ix.
208 HISTOIRE DU CCMiCILE DETRENTl
sentant et l'organe de cette église qui avait tout^ptl pendant des siècles, et qui ne s'était servie de sonf^pbu- Yoir que pour défigurer le ctiristianisine, poui|ent6rrèr sous des commandements d'homme les sëule^ Idis^capa,: blés de mettre un frein aux passions des rois et dM peuples. Une mère vieille et infirme a beau ne pas être actuellement en état de réprimer les désordres de son fils : si elle en a été la prejnière cause, il ne saurait y avoir injustice à lui en demander compte. Oui, i)ù Ferrier avait raison. Tout le sang qui coulait en France, tout celui qui devait encore y couler, l'Église en était responsable et doublement responsable; responsable comme mère de toutes les erreurs, de tous les abus qui avaient provoqué la Réforme ; responsable aussi comme n'ayant que trop autorisé, par ses violences, les représailles terribles que la. Réforme exerçait dans quelquesuns des lieux où elle avait le dessus. Et que parlonsnous ici des vengeances de la Réforme? La Réforme, par ses principaux organes, n'avait cessé de prêcher \^, l'ordre, le support et la paix. Aucun synode, aucuné'f . église n'avait décrété, que nous sachions, de venger le massacre des Albigeois ou tout autre vieux et sanglant grief ; mais ces mêmes Albigeois, c'était l'Église romaine, bien et dûment représentée par ses chefs, ses docteurs, ses pieux bourreaux, qui avait décrété leur perte et pris , sur elle toute la responsabilité de leur extermination. Quelle audace que celle des historiens catholiques, lors- ^ qu'ils enregistrent complaisamment les crinîes commis au nom de la Réforme à ces époques dé désolation ^et de sang ! Pas une violence à laquelle nous ne puissions, ^^' l'histoire à, la main, en opposer mille ; pas un cadavre catholique que nous ne j^issions cacher sous un. tas de
■ »'" IfrlVRE CINOIjailME 209
'* .dadâvres albigeois, vl;#ôis,, protestants dl Fralce ou d'41lemagne, victimes de l'Inquisition en Italie, en Es- ^ pagne, pn Bè|ngué^ partout où l'affreux tribunal .avait %.réu&à s'établir. Ah! malheur, sans doute, malheur à ceux qui ne. savaient pas pardonner, et montrer la supériorité de leur^foi par la supérioritt de leurs sentiments et de leur patience ! Mais malheur aussi, malheur ' si^^l^à l'église qui avait si longtemps donné, qui allait donn%p*si longtemps encore, non-seulement à'des époques de tumulte et de fièvre, mais froidement et par . 'système, d'exemple, de toutes Igs atrocités ! fî- Qn sait, du reste ,^ar quel abominabl^ subterfuge ^çl'Église cherchait à concilier ses persécutions sanglantes "* avec sa prétendue horreur du sang. L'Inquisition ne condamnait pas k mort f? elle était censéè^gnorèr ce que le pouvoir sécidièr allait faire dès malheureux 'qu'elle lui remettait. Iilut^mêmej:-d|uâtige, dans l'origine, d'insj^er à la fin de la^sentence une formule où le magistrat ^ ' è^il étai| prié d'épargner les jours du coupable; atroce comédie qu'on; éuf pourtant la pudeur 2*e supprimer, ' . tin^^tout en|pOntinuant à s'abstenir de demander un i^ppjicéf^uelcônquet Quand donc le" condamné arrivait .^ulieufà^uppli.çe,|c'éjait parèasard qu'Use trouvait làuiii^^êr dressé et Sis bourreaux pour y mettre le j^: , -lÉli^^glise s'en lavait les mains. N'avait-elle pas dé- :* cidif^pll79 1, que, tout en réprouvant l'effusion du ** ; sang, elle pouvait accepter les ^ecowr^ que lui offriraient g- les princes ? iBien entendu qu'un prince qui se serait avisé,* une fols l'Inquisition établie chez lui, de refuser cejigènreide secours, aurait pu s'en trouver fort mal ; le
, * Concile de Latran, XXVIIe canon. ;,
210 HISTOIRE Dt COJVBlLE DE^^TRENTE
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■•«•fe ^. '■.; " , ... ■:v,.-^''' ' . #
roi d'Espagne lui-même y aurait ^oué sa couronne. Qn évalue à plus de dix mille, c^est-à^dife à: environ deût; par jour pendant dix-sept ané,^ le nombre ides victimes de l'Inquisition d'Espagne sous Tliomai^'Torquemada, deuxième^ inqùisitétir général.^Ét ce n'est pas ici*un ''' nombre rond , imaginé au hasard sur des données plus ou moins inexactes ; on peut voir dans Llorente ' tous les détails du calcul par lequel on y arrive. :A ces dix' mille individus brûlés vifs,-i|-faudrait en joindre^nyB^n sept mille brûlés en effigie, c'est-à-dire qui auraient péri comme les autres si l'Inquisition les avait tenus. Tor-t quemada n'est pas canonisé; mais son prédécelieur, Pierre ArBuès, l'a été, et cela, îiotez-le bien ;'■ non pas au quinzième liècle, au fort de l'enthousiasme fanatique dont il avait été le ministre , èmais près de deux cents ans après sa mort. C'est en 166^, au temps dêspàscal, des Arnault, que Ronie> a,,mis siir séilautels teféroce organisateur de son tribu.nài*cle sang. ,.
Le 26 novembre, Jour oiil^ph Ivciît cru%u'o%powï^ rait tenir la session, on en était aussi*loin qu!lvaîit;l^r-T rivée du cardinal. '4^^.:,:'
Tous les regards continuaient à, être fixés^%iiP lui.. Tantôt embarrassé, tantôf flatté du rôle .que: 1- on s'obstinait ë. lui donner, il était forcé d'alimenter tour â'.ttiur les espérances et les cràintesj^de tout le mondes Un
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^ Hist. de l'Inquisition, ch. via. - • ^