XXXIV. L'unité. — Dieu la veut-il ? — Conclusion
L'histoire d'un concile n'est pas bornée aux circonstances de sa convocation et de sa tenue. Elle commence à l'origine des vœux qui l'appelaient et des besoins qu'il devait saMsfaire.
Mais ces besoins, ces vœux, — il peut arriver que le temps en ait insensiblement modifié la nature. S'il est des questions où le fond reste quoique les formes varient, il en est aussi où le fond change sans que la forme ait changé. Liberté, par exemple, n'a presque plus rien de commun avec ce- qu'on entendait jadis par là; et quand nos modernes démagogues évoquent un Léonidas, un Guillaume Tell , c'est, le plus souvent , un jeu de mots.
En parlant d'un concile pour réformer la foi, Luther était-il, comme le prétend Bossuet i, dans une tout autre voie que saint Bernard demandant, quatre siècles avant lui , la réfôrmation . de la discipline ? Nous ne le pensons pas.
,« Qui me dînera, avait dit l'abbé de Clairvaux2, ^ me donnera dé voir, avant de mourir, l'Église telle qu'elle était dans ses premiers jours ! » Mais, au douzième siècle, à une époque essentiellement pratique et chez un homme organisateur avant tout, l'idéal de l'Église était aussi, avant tout, un idéal d'ordre, de foi pratique, et de pureté dans les mœurs.
* Variations, 1. I.
2 Épître au pape Eugène III.
Il HISTOIRE D13 COKCILlî DE TllENTE
Voilà comment la foi pouvait sembler hors de^ioause dans cet appel aux anciens jours. Reste àî^àyïiiilsiide.: sérieuses tentatives pour y répondre aufàiënf laissé la question sur le terrain oii l'on croyaitlà poser. ;" " '
Des tentatives, il y en eut; des tentatives "sérieuses, ou, du moins, sérieusement poursuivies, il n'y en eut pas. La preuve que les conciles de Bâle et de Gonstahce n'avaient pas répondu à l'ancien vœu de saint fiernàrd, c'est que les peuples n'avaient pas ces^sé de demander une réformât! on,. un concile, et qu'on en parlait, généralement comme si rien n'eût encore été fait. ■^
Cela étant, peut-on admettre qu'un concile sérieux, savant , impartial , tel enfin que l'évêque Durand de Mende en déterminait les bases au commencement du quatorzième siècle i, — qu'un tel concile, disons-nous, même au douzième , n'eût pas été transporté , malgré lui, sur le terrain de -la foi? Et s'il y était réeliement arrivé avec le désir de revoir l'Église, (c telle qu!elle était dans ses premiers jours, » si, conséquent àyeç ce vœu, il avait franchement remis l'Écriture au-dessus de toutes les traditions , qui admettra que la discipline et les mœurs lui eussent paru seules altéïées ? Nous allons avoir, presque à chaque page, la preuve du contraire.
Toutefois, ce travail que tant de conciles n'avaient pas pu ou pas voulu entreprendre, peuples et doctei^s l'avaient silencieusement fait sans s'en douter. L'instinct des uns et la logique des autres se révoltaient également contre cette étrange abstraction d'une église infaillible dans ses doctrines et de plus en plus faillible dans ses
* Tractalus de modo conciliî generalis celebrandi. Réimprimé à Bourges en 15/(5, et dédié par le jn:-: insulte Probus' aux Pères du concile de Trente.
mœw's ; .on avait cra ne soupirer qu'après une réforinati|n^sçiplinaire, et il ne- fallut qu'une secousse pour que!a^^tié<d|i'Europe se réyeillât soupirant après la réformation de la foi.
Or, jusque-là, le mot même de concile était odieux à la cour de Rome. En vain avait-elle essayé de donner lé change en décorant elle-même de ce nom quelques petites assemblées tenues en Italie par les papes. Concile, dans le langage de l'Europe, ne signifiait plus que concile général, universel. Rome tâchait d'en rester aux cours plénières ; de toutes parts on réclamait les étatsgénéraux.^ •
Pj.llavicini a essayé de prouver que les papes en avaient moiiïsi^eur qu'on ne l'a dit; mais la vérité lui arrache, dé temps en temps, des aveux plus que suffisants pour renverser tout le reste. « De même que, dans la pupille de l'œil, lé moindre grain de poussière cause une grande douleur, ainsi, quand il s'agit de choses d'un très-haut prix, les dangers les plus éloignés deviennent l'occasion dés'plus' cruelles alarmes ^. » Sarpi lui-même n'a jamais dit plus ni mieux. Le vent du siècle en avait assez remué de ces ((grains de poussière » qui menaçaient l'œil de la papauté. Irait-elle donc, sans effroi, se placer au centre du tourbillon? Râle et Constance ne lui avaient laissé aucun douté sur l'immensité du danger.
* Pallav. Introd., ch. v.
Quoi qu'il en soit , lorsque U question euVsuM le changement que noias ayons indiqué, l^çpurâê sembla un moment réconciliée avec l'idée id'un çonçilev Sur le terrain du dogme, elle se croyait sûre de vaincrez Elle l'était en effet. Aucun évêque ne l'avait encore abandonnée; Léon X aurait trouvé beau de rép^ndreU^-au moine saxon par la voix imposante de toû0'égiscppa^^^^ chrétien. '^-
Cette illusion dura peu, et, h vi'ai dire, peu de gens l'avaient partagée. Les conseillers de Léon X s'effrayaient de sa confiance. Ils avaient raison. Quelque importance que les questions dogmatiques eussent: acquise , il fut /^ bientôt aisé de voir qu'on n'avait point renoncé pour cela aux anciens griefs et aux anciens vœux. Les princes parlaient plus que jamais de mettre un terme aux empiétements du clergé; les peuples, de ne plus vouloir pour pasteurs que des hommes honorables; les évêques, de revendiquer les droits dont Rome les avait peu |t>peu privés. Enfin, après avoir si vivement réclamé un concile, Luther et les siens n'avaient pas tardé à ajouter qu'ils ne le voulaient ni convoqué, ni présidé, ni dirigé par r évêque dé Rome. A cela, le pape ne pouvait répondre qu'en pape : il avait excommunié.
Léon X se considérait néanmoins comme engagé, sinon envers les luthériens, du moins envers les princes qui avaient appuyé leur premier appel. En 1521, et même avant , nous le voyons s'occuper du choix d'une ville où le concile puisse convenablement avoir lieu. Mais vers la fin de cette même année, il meurt, trèsloin probablement de soupçonner qu'il s'en passera, vingt-quatre avant que l'affaire soit en train.
fSon successeur, Adrien VI, était un lionnête homme, ir voulait la réformation des abus, mais il la voulait par le pape; celle de la foi, il ne comprenait pas qu'on en eût seulement -l'idée. Nier la'messe ou nier le soleil, c'était tout lin à ses yeux; Luther lui semblait moins im hérésiarque qu'un fou. Tous les dogmes romains étaient dépuis longtemps entamés par la hache de Wittenberg, qu'il se croyait encore h la question des indulgences et payait d'arranger l'afifaire en donnant des explications sur ce point. Il se proposait donc de proclamer, comme pape,, une doctrine qu'il avait précédemment enseignée comino théologien. Selon lui*, lés effets de l'indulgence âcîiëfée ou acquise ne sont pas absolus, mais plus ou moins bons, plus ou-moins complets, selon les dispositions du pénitent et la manière dont il accomplit l'œuvre à laquelle l'indulgence est attachée. Une bulle dans ce sens était, dit-on, toute prête ; mais, autour du pape, on s'en effraya. Ce n'était pas sans raison. Le pape allait entr' ouvrir de sa main la porte par laquelle s'étaient successivement introduites en Allemagne toutes les idées de Luther. Les indulgences avaient beau être encore, selon la bulle, de puissants moyens de salut : si leur vertu, n'importe k quel degré, dépend des dispositions du fidèle, il est bien difficile de ne pas conclure de là — ou que l'indulgence reçue sans piété est nulle, — ou que
^ Commentaire sur le quatrième livre des Semences.
8 HISTOIRE DU CONlMl/E DE T^iqENTE
la piété, dès qu'elle est \niiaiie et solide^ peiits'fei^ Dans l'un et l'autre cas, il n'est pas aisé de voii; (jnellè^ valeur elles ont par elles-mêmes, et ce qii'esf, en réalité, le pouvoir de les accorder. — Nous aurons à revenir là-dessus.
Les conseillers du pape le déterminèrent donc h laisser dormir la question. Il se borna à réformer, mais saiG& bruit, et en évitant avant tout dé paraître céder, une partie de ce qu'on avait le plus critiqué dans le trafic des indulgences.
Ce premier pas dans la voie des réformes , par -lesquelles il s'était flatté d'arrêter les progrès du luthéranisme, c'était h peu près le dernier qu^ïï' devait; réussir à faire. Nous aurons aussi h montrer ailleurs, avec plus de détails, ce que les papes les mieux intentionnés reii- . contraient autour d'eux de résistances ,;d'obstaclès , d'inextricables embarras. Il y avait alors à'Rome,;selon le calcul de Ranke, deux mij,le cent cinquante cHiàfges' vénales, propriété des titulaires, et dont les revenus del^ valent représenter l'intérêt du prix d'achat, versé au trè-' sor papal. Elles se créaient par fournées;lUn joui'^ vingtcinq secrétaires ; un autre, quarante arcfâvistes ; -ël tout cela acquérait le droit de vivre aux dépens de laffhrétienté. a Oui, cher .Léon, écrivait jLuther en 1520, tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. Que pbui'rais-tu, seul contre tous ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savants et vertueux... Si vous osiez entreprendre de remédier à tant d'abus , ne seiiez-vous pas empoisonnés? malheureux Léon, qui siéges^ur ce trône maudit! Si saint Bernard avait pitié Be son pape Eugène, quelles ne seront pas nos lamentations sur4oi,
,, ^0" LIVI^]^ptEMIER 9
lor;^éâia^cclçïi^n a cm^jj^dant quatre cents ans de pluéîfe^Oiii, tu me remercierais de ton salut éternel, si je venais k bout de briser ce cachot, cet enfer où tu te trouves retenu. » Hélas ! Léon X ne s'y trojivait pas trop mal, dans cette affreuse prison. Il l'embellissait de son mieux par des ma^ificences, des fêtes, des « farces *, » qijîljèn avaient fait la cour la plus splendide et la plus amusante de l'Eurôp^^mais on comprend sans peine ce qiiê devait souffrir un homme pieiix et grave qui, du fond ((;d| cette fosse» et sans pouvoir s'en tirer, en voyait sortir, tous les mécontentements, tous les maux, tous les scandales^, de l'Églisef Adrien n'était pas depuis troismois sur î^pône, qu'il gémissait sur son impuissance à Tien faire de tout ce qu'il" avait rêvé; il n'y était p;i^;degiiis un an, que, découragé, navré, l'extermination des luthériens lui paraissait le seul moyen d'en finir; îS?^
II cbminaença donc par sonder les dispositions des princes d'AUema^ ; mais il les trouva généralement peu zélés pour une^ause dans laquelle ils s'étaient dès longtemps habitués à voir celle du pape, bien plus que celle de la resligion et de l'Église. Les souverains les plus éloignés du luthéranisme étaient moins affligés de ses progr^^que contents, en secret, des chagrins de la
1 Pallàv., 1. J^ch. II. C'était pour subvenir aux dépenses de ces farces, que téoriWavait créé lui-même plus de mille de ces charges^ônt; nous avons parlé.
coui* de Rome. Au milieu de toutes s,es divisidnè, la vieille Germanie n'avait pas oublié son empereur grelottant trois jours dans la neige au pied des mura de Canossa *. Le souvenir de Henri IV était lourd â toutes ces couronnes électorales et ducales. « Luther est un démon! » leur criait le pape, « Oui, pensaient-ils, mais un démon vengeur. » Et ils ne*"se pressaient pas de l'arrêter, ' v/ ^ Jv^l
La diète allait s'assembler 2. Le pape ^spé:giit-il obtenir des princes en corps ce que chacun d'eux, en particulier, avait à peu près refusé? S'ils'ei^attaj-cené fut pas longtemps. Il n'avait cepeiidànt rien négligé poui" rompre avec le passé odieux doiit il se sentaitJ'héritier. Tous les désordres reprochés à la cour de Rdine. il les confessait humblement; tout ce qu'on luf^rcpënserait de raisonnable et d'utile, il s'engageait k y donner les mains. Malgré cela, la demande d'une croisade antiluthérienne n'obtint pas même d'être mise en.déïibé^ ration. Ces promesses , on voyait qu'il ne pourrait les tenir; ces aveux, on lui en sut gré, mais ce n'était qu'une preuve de plus dé l'immensiiégdu maly^L n'y gagna que Tanimadversion de sa cour. On-ÎI^ÇÙjSait hautement de faiblesse, de lâcheté, d'ineptie vPallar yicini, sous des expressions^ plus^^ÉicesT, paraît assez de cet avis. Il conclut qu'A(||ieu était un saint prêtre, mais un triste pape, et, en définitive, un pauvre homme.
Lggdiète répondit donc qu'avant d'extSfper l'hérésie, il faUait extirper ce qui en avait été la cause, ou, du moins, l'occasion. Elle avait vu, disaiPèllef apc une
1 1077. Démêlés avec Grégoire YII.
2 A Nurenberg. Novembre 1522. '¥■
vive joie, quelle pape y songeât sérieusement. Elle ne" doutait pas qii'un concile général n^fût, à ses yeux, le premrer%t le meilleur des moyens.
Ôr^h .a déjk vu qu'unedes raisons du pape pour se montrer prêt à tant de réformes, c'était précisément d'empêcher qu'on rie songeât à les obtenir par un concile. Fort de ses intentions, il s'était cru mieux placé que personne pour cdriserYer dans toute sa plénitude le pouvoir absolu dont il avouait qu'on avait tant abusé; Et la diète n'avait pas demandé simplement un concile^ mais un concile -pieux, libre et chrétien, convoqué aa plus tôt et du consentement de ï' empereur , dans une ville à* Allemagne y ce qui réunissait en quelques lignes tout ce qu'il y avait de plus contraire aux vues et aux intérêts du pape. Et les Italiens de dire, avec un redoublement de munnures;: « Il n'a que ce qu'il s'est attiré. »
Bientôt les princes séculiei'S allèrent encore plus loin. Environ vingt ans avant cette époque, l'empereur Maximilién avait fait rédiger dix des principaux griefs de l'Allemagne contre Rome, et cet écrit, quoique très-réservé, avait produit une sensafion immense. Le temps des ménagements est passé. Maximilien a noté dix griefs,' les p|ffi|es vont en noter cent. C'est le fameux cenium gravàinmàqm, peu de jours après, courra l'Allemagne etTEiïTope.
La diète s'était séparée en mars (1523). En septembre, Adrien meurt. Estimé de ses adversaires, détesté de ses alentours, il s'est félicité, en expirani,
12 HISTOIRE DtJ CONCILE DE TRENTE
d'échapper à ce dédale d'angoisses, et son ami,, le cardinal Enckenwort, a pu écrire sur salombe : ;«' Gij^ît qui, dans toute sa vie, n'a rien vu de plus maîli^rêux que d'être appelé à régner*. » i^ #'^-
L'héritier de ses embarras va suivre une tout autre voie. Les obstacles. Clément VII ^ n'aura pas l'air de les voir; les abus, il se gardera d'en gémir; les àffronts, il saura les dévorer en silence, aussi longtemps i du moins, qu'il ne se sentira pas en état de les venger. Ainsi, dans une nouvelle diète % il fait gravement demander de quoi l'on se plaint ; et comme on s'en réfère aux cent griefs de l'année précédente, il répond qu'il ne sait ce que l'on veut dire. Il lui est bien revenu, dit son légat, le cardinal Campeggi, qu'on a fait circuler un certain écrit de ce genre; mais il aurait cru faire injure aux princes en leur attribuant un tel pamphlet. Au reste, ajoute le légat, le pape est prêt à donner toute satisfaction aux Allemands, et lui, Gampeggi, a pleins pouvoirs pour cela. On lui demande alors par où il va commencer. Il expose son plan. Ce sont quelques réformes assez bonnes, mais presque uniquement dans le bas clergé. La diète répond que c'est une dérision de vouloir guérir les feuilléS , ou tout au plus quelques branches, en laissant le tronc malade et gâté. Dans un édit du 18 avril, elle ne s'en tient pas h. déclarer, comme précédemment, qu'il serait bon de convoquer un concile ; elle décrète qu'un concile sera en effet convoqué, et cela, au plus tôt.
* . . , . Qui nîhil sîbî infelicîus in viia duxil., quant qubd împeraret. '- .
2 Jules de Médicis, cousin de Léon X.
3 Nurenberg. 152/i.
Gampeggi lève alors le masque. L'empereur * étant en Espagne, l'archiduc Ferdinand, son frère, le représentait daais les diètes, et exerçait en son nom une partie desvfdnctions impériales. Le légat lui persuada de convoquer ai Ratisbonne ime espèce de contre-diète,. où l'on tâcherait d'amender les décrets de celle qui venait de se dissoudre. L'assemblée eut lieu, mais sans un seul électeur. Les uns avaient refusé nettement; les autres, à demi. Bref, pas un ne vint. Il ne s'y trouva que deux ducs, un archevêque, deux évêques et les députés de neuf autres. Le plus sage eût été de se dissoudre sans bruit ; mais le cardinal insista. Le 6 juillet, on décrète que l'an- , cien édit de Worms, contre les luthériens, sera remis en vigueur ; le 7, on adopte le projet de réformation repoussé par la diète comme insignifiant et dérisoire.
Çharles-Quint ne pouvait donner ouvertement sa sanction à des arrêtés pris en dehors des formes légales ; mais comme il lui importait, à cause de ses démêlés avec là France, de rester autant que possible en bonne intelligence avec le pape, il blâma le ton péremptoire du décret de Nurenberg. C'était à lui, disait-il, et k lui seul, de demander un concile, La diète pouvait le prier d'agir auprès du pape ; mais, quant à agir elle-même, elle n'en avait pas le droit. Et comme elle avait encore décrété de se réunir à Spire dans les derniers mois de la même année, pour voir où en serait l'aiTaire, et, au besoin, pour la hâter, l'empereur le lui défendit.
Il allait bientôt changer de langage. Vainqueur à Pa- . * Charles-Quint.
IZl HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
vie 1, maître du sort de François P'", sa victoire l'avait rendu l'arbitre de l'Italie. Il n'avait plus besoin du pajpe ; ce n'était plus pour lui qu^un des petits souverains qui se partageaient le pays. En juin li526, la diète siégeant h Spire, il envoya lui-même l'ordre de délibérer sur les affaires de l'Église. On décida, conformément h ses vues, qu'il serait supplié de travailler au plus tôt h réunir en Allemagne ou un concile général, ou, à défaut de celuilà, un concile national.
C'était un nouveau pas, et un grand pas. Si la cour de Rome a tant peur d'un concife ouvert h tous ses amis et à toutes ses influences, que sera-ce d'un concile tout allemand?
Poussé h bout, le pape n'attend pas que la demande lui arrive. Certains décrets impériaux, plus ou moins hostiles, sur quelques points, aux droits ou aux prétentions de l'Église, vont lui fournir une occasion d'éclater. Le 23 juin, il écrit un bref violent; le 25, un bref . beaucoup plus doux, plein de flatteries, de promesses, et dans lequel il n'est pas question de l'autre. Charles en fait autant. Dans une première lettre, calquée sur le premier bref, il récrimine hardiment ; il va eii appeler, dit-il, comme lès luthériens , à un concile universel et libre. Dans une seconde, écrite aussi deux jours après, il n'a pas l'air de se rappeler la première ; il proteste de son respect pour le pape, de son amour pour la paix, de ses vœux pour l'union fraternelle des deux pouvoirs. Dans une ti-oisième, enfin, c^èst aux cardinaux qu'il s'adresse. A eux , dit-il , de convoquer le concile, si Clément persiste à s'y refuser.
il savait à qui il parlait. Un parti puissant, soutenu et encouragé par lui, travaillait depuis quelque temps, dans Rome même, k l'abaissement du pape. Le cardinal Pompée Colonna, chef de la maison de ce nom, venait de se déclarer pour l'empereur. C'était la destinée de sa famille, disait-il, d'être haïe des mauvais papes, mais aussi d'en débarrasser l'Église. « Si ses ancêtres avaient fait trembler un Boniface VIII, il saurait bien , lui, mettre à la raison un Clément VIL » Et ce n'était pas seulement par des violences qu'il pouvait tourmenter le malheureux pape. L'élection de Clément avait été entachée, à ce qu'il paraît, de plus d'un fait peu honorable. Il y avait eu des cabales, des promesses d'argent, de places ; toutes choses peu rares, en général, dans les élections du temps, mais sévèrement défendues par les canons de l'Église, et par conséquent suffisantes, l'empereur aidant, pour faire déposer un pape comme illégitime et intrus. Ajoutez à cela une illégitimité d'un autre genre, celle de sa naissance. Fils d'une des maîtresses de Julien de Médicis, il n'avait jamais pu prouver que son père l'eût épousée. En le créant cardinal, Léon X avait fait rendre un arrêt où sa légitimité était recopnue ; mais ce n'était qu'une preuve de plus qu'elle avait été jusque-là au moins douteuse, et on avait continué à douter. Or, les anciens canons défendaient aussi d'élever, même à la prêtrise, celui dont la naissance n'aurait pas été légitime ou régulièrement légitimée.
Les orages s'amoncelaient ; mais le.pape, de son côté, n'avait point perdu de temps. Avant de rompre avec l'empereur, il s'était assuré l'appui de la France. Tous les serments que le prisonnier de Pavie avait dû faire, dans sa prison dé Madrid, pour recouvrer sa liberté, le
pape l'en avait secrètement relevé. Secrètement ligués, sous ses auspices, contre les envahissements de l'empe^ reur, les princes d'Italie étaient prêts à se soulever au premier signal.
L'insurrection éclate. Le pape envoie en Lombardie toutes les troupes dont il peut disposer ; mais à peine la ville est-elle sans défense, que les Colonna s'en approchent avec tout ce qu'ils ont pu ramasser de soldats et de bandits. Ils entrent. Le pape veut les attendre sur son trône, la tiare sur la tête et la crosse en main, comme jadis Boniface. (( Nous verrons, dit-il, s'ils oseront porter la main sur le successeur de saint Pierre ! » Pierre lui-même se serait peu reconnu, à vrai dire, sous ce costume et dans cet entourage. Pourtant, soyons justes : le pape avait là un beau mouvement. Mais ses amis s'effraient ; on lui conseille de ne pas s'y fier. Les Colonna ne sont plus hommes à tomber à genoux. Ils ont vu la papauté de trop près ; ils savent ce qu'il y a de sapin sous le velours de son trône, et de carton sous les pierreries de sa tiare. Clément court au château Saint- Ange; les Colonna pillent le Vatican. Repoussés par le peuple , ils vont camper aux portes de la ville , et le Vice-roi de Naples, soit de son chef, soit sur l'ordre de l'empereur, leur envoie journellement des renforts. Le pape capitule. Il rappellera ses troupes; les Colonna s'éloigneront. Mais à peine ses troupes sont-elles de retour, qu'il excommunie les Colonna , leurs adhérents , leurs amis, quiconque enfin leur porte ou leur portera secours. C'était excommunier l'empereur. Réfugié auprès du viceroi, Pompée Colonna en appelle « au futur concile, » et l'appel se trouve mystérieusement affiché, un matin, k la porte de toutes les églises de Roçie,
vn
Bientôt, du nord et du sud à la fois, l'orage approche. Ici, G'esttle vice-roi qui vient demander raison de l'excommunication des Colonna ; là, c'est Charles de Bourbon, le général de l'armée impériale, qui s'avance on ne sait pourquoi, ministre du démon, selon les uns, ministre de Dieu, selon les autres , pour châtier Rome et y'^érir. A-t-il des ordres? On l'ignore; et c'est encore aujourd'hui un problème que de savoir s'il en avait. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'avait pas d'ordres contraires, et qu'il ne fut jamais sérieusement désavoué.
Alors Clément offre encore une fois de réhabiliter les Colonna. Le vice-roi accepte, et s'en retourne ; Bourbon ne répond rien, et le voilà bientôt au pied des murailles de Rome. Le 6 mai ', on donne l'assaut. Le général est tué, mais la ville est prise, et quatorze mille Allemands, presque tous luthériens, restent chargés des vengeances de l'empereur. Du haut des tours de Saint-Ange, le pape assiste au pillage de sa ville. Il voit ses cardinaux menés processiônnellement sur des ânes. Les cloches sonnent, les^'canons tirent. . . C'est Luther qu'on vient de proclamer pape. Un soudart, la tiare en tête, va être burlesqùemerit intronisé en son nom.
Cependant, d'un bout de l'Europe à l'autre , tout ce qui tient encore au catholicisme et à l'Église s'émeut, s'indigne, à l'idée d'uii pape prisonnier. Mais le plus
prompt à en gémir, c'esf Charles-Quint. Il ordonne des processions pour la délivrance du pape; il interronipt les fêtes qu'on donnait à Valladolid pour la naissance de son fils ; il n'oublie qu'une chose : c'est d'ordoriùer ■ aux siens de quitter Rome et de laisser aller le pape.— Infâme comédie, qui allait cependant durer six mois.
Au reste, en fait de dissimulation, Rome ni^yest^j^^; mais en arrière. Clément VII allait eu offrir un exemple moins odieux, mais plus extraordinaire encore.
Les princes ligués contre l'empereur 9,¥aieiit enfin eu des succès. Une armée française occupait le rpyaume de Naples. Le pape était libre. C'était le moment , ou jamais, d' excommunier Charles-Quint, de s'unir à ses ennemis, d'affranchir l'Italie. Vivement pressé de se prononcer, Clément hésite , tergiverse, refuse. En secret, il ne trouve pas de mots assez forts pour maudire l'empereur; en public, il le flatte et le comble de prévenances; il n'a pas l'air de se douter que Charles ait été pour rien dans le siège de Rome , ni dans ses six mois de captivité.
Pourquoi ce changement? La cause n'en était une énigme pour personne. Florence avait profité des revers du pape pour secouer le joug des Médicis , et Clément tenait, avant tout, à la recouvrer. De là sqn humilité et ses soins envers celui qui pouvait la lui rendre. D'ailleurs, le danger ^eul et la colère avaient pu momentanément l'unir h ses voisins. Ses plus grands ennemis, il le savait bieUj n'étaient pas en Allemagne. Il avait encore plus besoin de l'empereur contre les priiiçes d'Italie , que de ceux-ci contre l'empereur.
Charles, de son côté, recommençait à avoir besoin de la cour de Rome. Ne s'était jamais avoué l'auteur dès
revers du pape, son amour-propre n'était pas engagé à le maintenir dans l'abaissement. Aussi, les négociattoné étaient à peine entamées, qtf on ne se serait pas àoutéîqii'il y eût eu entre eux aucun nuage. Le pape promet tout ce gu'on veut ; Charles-Quint rend tout ce qu'on lui redemande, et s'engage, en particulier, à rétablir Elofénce sous la domination des Médicis. Un seul point démeure. en siispens : c'est encore la grande affaire du concile. L'empereur en a parlé, maismpUement; il est évident que, pour lé moment, il ne s'en soiïcie pas. Cléinent,,qui s'en soucie encore moins, n'a répondu ni oui ni non.
vm
En mars 1529, nouvelle diète à Spire. Grands débats. Édit portant que les innovations déjà reçues pourront être tolérées par les princes, mais qu'on ne devra pas en autoriser de nouvelles. Six princes et quatorze villes libres protestent contre ce décret. De là le nom de protestamsf qui allait devenir celui de tous les réformés.
Le pape et l'empereur étaient réconciliés ; il ne leur restait plus qu'à s'embrasser aux regards de l'Europe. En novembre donc, les voilà ensemble à Bologne, logeant dans le même palais, mangeant à la même table. Qu'elles seraient risibles , ces grandes scènes de la politique humaine , si elles n'étaient, avant tout,, profondément tristes et profondément ipomorales! Mais racontons ; ne jugeons pas. Nous aurons assez à juger pltÉVtàrd.
Les conférences durèrent quatre mois. L'empereur, à ce qu'il paraît, était sérieusement revenu à l'idée d'un concile. Il insistait ; il était presque sur le.point d'exiger. Néanmoins, Clément l'emporta. Il démontra — ce qui commençait, du reste, à être évident— qu'un concile ne servirait qu'à, creuser un abîme entre Rome et les réformés. Il fallait , avant de s'y mettre, ou les ramener, ou les écraser. Ce fut dans cet esprit que Charles-Quiîit ^ partit pour l'Allemagne. Une diète allait s'ouvrir% Augsbourg. Campeggi, le nonce du pape, devait l'y précéder.
Sûr du concours de l'empereur, — autant, du moins, qu'on pouvait l'être des promesses de Charles-Quint,— Clément n'était pas hors d'alarmes. S'être soustrait, pour ^^ le moment, au danger d'un concile, c'était beaucoup ; mais il s'agissait d'empêcher, ce qui eût été bien pire, que la diète ne s'érigeât elle-même en juge des questions de foi. Même sans le vouloir, elle peut y être conduite. Les luthériens annoncent une confession de foi; c'est l'électeur de Saxe qui la présentera. Comment faudra-^, t-il donc qu'on la reçoive ? Sans la condamner? Les peuples diront qu'on l'approuve. En la condamnant? Ce sera agir en concile. Si on s'abstient, à qui la renvoyer? Au pape ? Cléinent ne l'espère pas, et il a raison. A un futur concile? Mais il faudra donc en convoquer un, et c'est ce que le pape a surtout voulu éviter. En attendant , la confession arrive. Les peuples l'appellent déjà iacowfession d'Augsbourg. Qu'en îeTQ.-t-onl ,
A force de précautions et d'art, le nonce réussit d'abord h concentrer la querelle entre les théologiens des deux partis, « J'apprends, écrivait Luther à Spalçitiri, Je chapelain de l'électeur de Saxe , que vous avez §^-
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trepris une œuvre admirable, savoir, de mettre d'accord Luther et le pape. Si vous en venez à bout, je vous promets de réconcilier Christ et Bélial. » On s'accorda cependant sur quelques points ; on crut, du moins, s'être accordés. Mélanchthon, dans son amour pour la paix, s'était hasardé à des concessions que ni Luther ni les luthériens ne pouvaient ratifier. D'ailleurs, ces premiers points admis, il y en avait assez d'aulres sur lesquels on 'né pouvait évidemment pas espérer de s'entendre.
Les conférences languissaient; la seule perspective était de les voir se rompre dès qu'on en viendrait aux points capitaux. L'empereur était trop accoutumé h agir pour rester longtemps simple spectateur. Dans un premier édit, il donne aux luthériens six mois pour redevenir catholiques ; dans un second, il règle et tranche en pape ce que l'on aura à croire et à enseigner, jusqu'au prochain concile, sur tous les points controversés. Aux contrevenants, la prison, la mort.
Et au milieu de la stupeur générale, alors que tous les appuis humains de la réforme semblent près de lui manquer : « Jf'ai vu naguère un signe au ciel, écrit Luther. Je regardais par ma fenêtre au milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la majestueuse voûte de Dieu se soutenir, sans que je pusse apercevoir les colonnes sur lesquelles le maître l'a appuyée. Pourtant, elle ne s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et qui voudraient les toucher de leurs mains. Et comme ils ne le peuvent, les voilà qui tremblent, qui se lamentent. Ils craignent que le ciel ne tombe... Pauvres gens ! Dieu n'est-il pas toujours là? »
Aux conti'e\'enants donc, la prison, la mort.
La conclusion convenait fort au pape*, mais non pas les prémisses. Uédit impérial est, il est vrai, rigoureusement catholique; Charles-Quint n'a rien dit que Clément n'eût dit comme lui. Mais était-ce à, lui de parler? De quel droit a-t-il dit : « Ceci est de foi, ceci ne l'est pas?» S'il s'est fait pape dans un sens, l'électeur dé Saxe, ou tout autre prince, pourra également se faire pape dans un autre.
Clément prit le meilleur parti, celui de supposer que rien ne s'était fait sans son aveu. Il écrivit lui-même à tous les princes pour leur recommander l'exécution de l'édit. Les princes protestants s'y refusèrent ; et comme l'empereur parlait de les y forcer, ils résolurent de s'unir pour la défense mutuelle de leurs États et de leur foi. De \k (1531) la ligue dite de Smalcalde.
Malgré la ligue, Charles se sentait encore assez fort pour agii: contre eux ; mais plus le moment approchait, plus il lui répugnait de combattre en soldat du pape. Ce n'était, pensait-il, que d'un concile qu'il pourrait décemment recevoir, lui, l'empereur, l'épée avec laquelle il marcherait contre les luthériens. En conséquence, nouvelles instances auprès du pape ; nouvelles tergiversa^ tions de celui-ci. Il consent au concile, mais k condition
* « On a le droit de détruire ces plantes vénéneuses par ,1e fer et le feu, » avait dit Campeggi, au nom du pape, dans son instructio data Cœsari in dietâ Augustanâ.
qu'il se tienne dans ses états. Il veut bien que les protestants y soient entendus, mais à condition que les évêques, selon l'usage, aient seuls le droit de voter. Bref, il est facile de voir que, lui accordât-on toutes ces demandes, ce ne sera jamais qu'à la dernière extrémité qu'il accordera son consentement et sa coopération.
L'etnpereur s'impatiente. En même temps, les Turcs font de rapides progrès. Encore quelques jours, et ils sont à Vienne. Charles-Quint a besoin de toutes les forces de l'Allemagne, et les protestants refusent les leurs si on ne révoque fédit d'Augsbourg. Il cède. Le pape réclame en vain ; la liberté de conscience est accordée ci l'Allemagne, mais, dit le décret, a jusqu'au concile. » La convocation en sera faite dans six mois; l'ouverture, dans un an. Aussi, à peine vainqueur des Turcs, Charles retourne en Italie. Nouvelles conférences avec" le pape ; nouvelles tergiversations. On se quitte h peu près brouillés.
Alors, retour du pape à l'alliance française. L'Allemagne et la France étant en paix. Clément pouvait, sans rompre ostensiblement avec l'empereur, s'unir étroitement avec le roi. Les négociations avancent. Catherine de Médicis, sa nièce, épousera Henri, second fils de François I*"" ; le roi, de son côté, s'emploiera auprès des Allemands pour qu'ils renoncent au concile, ou consentent à le laisser convoquer en Italie. II essaie, mais il les trouve intraitables. A force de sollicitations, on leur arrache la promesse d'agréer un concile tenu hors d'Allemagne, pourvu que ce ne soit pas en Italie.
Où sera-ce donc? A Genève, disent les négociateurs français. Le pape se demande si son allié se moque, d'aller lui parler d'une ville eii le catholicisme ne tient
plus qu'à un fil. Peu après, Clément VII tombe malade, et la défection de l'Angleterre empoisonne ses derniers jours. Il meurt sans regrets, dit-il ; il a fait son devoir en s'opposant au divorce de Henri VIII. Gélë;5se petit ;' les historiens catholiques l'en ont assez loué/ On oublie i seulement qu'avant de condamner ce fameux divorce^ il s'y était longtemps montré plus ou moins favorable, avançant, reculant, s'engageant ou tergiversant, et l'œil fixé, en somme, bien plus sur Charles-Quint, dont il redoutait la colère, que sur ces règles canoniques dont les papes faisaient ce qu'ils voulaient. L'acte même du divorce fut une fois dressé. Pallavicini le nie ; mais Guicciardini l'aflBrme, et Burnet le prouve par dés pièces* qui supposent clairement ou l'existence du bref, ou la promesse formelle de le publier.
Le successeur de Clément VII, Paul lÙ, avait été cardinal sous six papes; personne n'était plus profondément versé que lui dans les secrets dç la politique romaine. Il comprit que la résistance était, pour le moment, un moyen usé ; aussi, à peine sur le trône, il commença à parler du concile comme du seul remède aux maux du temps. Il en faisait son affaire ; il allait au devant de tous les vœux.
* Lettres de Henri VIII et de Wolsey. Burnet, Collection of records. Voir aussi Herbert, Vie de Henri FUI, Ranke, Histoire de là Papauté, et le 5» volume de VHistoire de la Réformation, par M. Merle.
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: Dix années devaient cependant s'écouler encore entre lés paroles et^es faits. Il est vrai qu'on ne tarda pas à voir ce qu'il fallait attendre d'un tel pape. Au milieu dés plan^de, réforme qu'il se plaisait à dérouler, et pour l'exécution desquels il ne demandait pas mieux, disait-il, que de "s'appuyer sur un concile, deux jeunes gens, l'un de seize ans, l'autre de quatorze à peine, furent créés cardinaux, et ces jeunes gens étaient... ses enfants *. ;
Malgré ce scandale, — ou peut-être à cause dé ce scandale et pour tâcher d'en amoindrir l'éclat, — il déclara (janvier 1535) que la bulle de convocation allait paraîtr^. Vergerio va partir pour l'Allemagne. Il verra tous les princes, tous les hommes influents; les catholiques, pour qu'ils ne n'opposent pas à un concile tenu en Italie; les protestants, pour qu'ils s'engagent à en recevoir les décrets ; Luther, Luther surtout, pour qu'il ne s'y oppose pas. Quelle idée se faisaient-ils donc, nous ne dirons pas de la conscience, mais du simple respect humain, ces hommes qui s'imaginaient qu'après dix-huit ans de guerre Luther pourrait encore n'être pas inaccessible à leurs séductions? Vergerio ne le vit qu'une fois, très-brièvement, selon les uns, très-longuement, selon les autres. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne gagna rien, et que, quelques années après, ce « grand mignon du pape, » comme dit un chroniqueur, passa lui-même à la Réforme. Quant aux princes, les catholiques furent unanimes h dire qu'ils ne voulaient pas d'im
* Alexandre Faruèse et Gui-Ascagae Sforce, ses petits-fils, issus l'un dé son fils Louis Farnèse, et l'autre de sa fille Constance. Ses folies de jeunesse avaient été telles, que sa mère avait dû le faire enfermer au château Saint-Ànge,
2& HISTOIRE DU GONCIKK DE TREISTE -
concile tenu en Italie ; les protestants, qu'ils ne le.ypu-iaient ni en Italie, ni ailleurs, si le pape devait en ètï*e le chef. V . ,; f
De tout cela, Paul se fût volontiers laissé aller et bondure qu'il n'y fallait plus songer; mais il futjfprcé de passer outre. Un concile, répétait i'èmpereuf, un coh;^ cile!... et je me charge de l'exécution des décrets. Il consentait, d'ailleurs, malgré les princes, h ce qu'on s'assemblât en Ilalie. Il n'y avait donc plus aucun prétexte pour refuser ou différer. Paul se soumit. Il désigna la ville de Mantoue, et l'ouverture fut fixée au 7 mai de l'année suivante (1537)-
La bulle de convocation avait k peine paru, qj^on vit qu'elle n'aboutirait h rien. D'Allemagne, de France, d'Angleterre, d'Italie même, surgissaient des prôljestations. Il n'y eut pas jusqu'au duc de Mantoue,, dont Paul s'était cru si sûr, qui n'élevât raille difficultés sur la faveur qu'on avait prétendu faire à sa ville. Paul, alors,-: désigna Vicence. C'était un saërifice, car cette ville'étâïfi; aux Vénitiens, souvent ennemis de la cour de Rome; aussi le pape s'autorisa-t-il de ce changement pour reculer d'un an l'ouverture de l'assemblée. Il la fixa au l'^'' mai 1538.
Le l"mai 1538, ses légats ^ étaient à Vicence. Ils attendaient les évêques ; aucun ne vint. Ceux d'Italie, Paul n'aurait eu qu'un mot à dire pour en envoyer une foule 'y mais il se sentait tenu d'attendre qu'il y en eût a,u moins quelques autres. Les légats attendirent près de trois mois. Personne ; toujours personne. Il commençait à devenir évident que l'empereur lui-même ne vôtilait
' Campegii, Simonelta et Aleandor. . .\ ;£^
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f)iu%ce concile, car il avait en Espagne et en Autriche assez d'évéqùes qu'il n'eût tenu qu'à lui d'y envoyer. Le pape rsiippela donc ses légats, mais sans retirer la convbcatioii. Il fixas. l'ouverture au mois d'avril 1539 ; puis dàns'tihe dëimère bulle, l'époque en fut indéfiniment ajournée.^
Nous n'entrerons pas dans le détail des négociations de toute espèce qui ffemplirent les années 1538 ', 1539, 1540. Il nous faudrait revoij, sous des formes presque identiques^ tout ce qu'on a vu jusqu'ici. Mêmes répugnances, mêmes obstacles, mêmes oscillations. Nous tenons à ne rien omettre d'essentiel, mais nullement h toiit dite. Ces préliminaires du concile occupent tout un livre dans Sarpi, et trois dans Pallavicini.
Géfut en 1541, dans une nouvelle entrevue du pape avec Fem|)ereur, qu'on parla pour la première fois de la ville qui allait enfin être choisie. Située au cœur du #ryrol, Trente offrait l'a^htage d'être une des villes les piiis centrales de l'Europe. Elle n'était ni assez italienne pour que les Allemands refusassent de s'y rendre, ni assez allemande pour que le pape désespérât d'y rester le maître de l'assemblée 2. Il la trouvait seulement bien loin de Rome ; mais, après tant de querelles, il devait s'estimer heureux qu'on s'en contentât. D'ailleurs,
* Ce fut en 1538 que parut le fameux Consilium de emendandâ Ecclesiâl, adressé à Paul III par la commission qu'il avait chaînée de lui faire un rapport sur les désordres de l'Église. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui croiraient voii^'de l'exagération daiî^e que nous avons dit ou dirons de ces désordres. Il est sigiié^^s noms les plus réspectâlàes du temps, Contarini; Sadolet, GibertOî Aleander, etc. .sr
|/rrè"n|? dépendait de l'Empifè, mais l'évêque en avait le gou-
28 HISTOIRE DU CONÇIIfE>^iif?E TRENTE
le temps pressait. La .diète venait d'arrêter éncôre,;iâ Ratisboniie, qu'il fallait absolument en, finir, et,gu'à défaut d'un concile généralf- on en asseini^lèrait un en Allemagne. La bulle, de convocation parut donc ,au^ commencement de 1542, et l' ouverture y était fixée au 1" novembre. :g^ /• * ■
Sur ces entrefaites, la guerre se rallume entre l'empereur et la France. On veiit néaninoins,j)Oursiiivrei Le pape envoie ses légats; l'empereur, un ambassadeur et quelques évêquës. Apfiis sept mois d'attente, personne ne venant, on sç^ sépare, et tout est rompu de nouveau. ^ - ^ '"'
A qui la faute? A François T';, disait-on, puisque c'est lui qui a déchiré la trêve. Frai|éois se vengeait sur -les protestants ; il tenait à montrer que, s'il avait rompu le concile, il n'en était pas moins ;0tliplique pour cela. A force de bûchers, il eut bientôt reconquis l'amitié du pape, très-disposé,;t4u reste, à ne pas trop^ s'irriter de tout ce qui contribuerait à reculer la grande'affaire. D'ailleurs, Charles-Quint venait de s'unir avec, Henri VIII, l'excommunié, l'hérétique, l'ennemi pef-sonnel du pape ; la diète de Spire venait de faire un édit d'une tolérance effrayante, qui semblait dicté R^c les protestants. Le pape réclame, presse, menac^ii:. L'empereur se tait, et va son train? ^ ^:
Enfin, Charles et François font la pai3#|Un des ar-, ticles du traité (24 décembre 1544) porte qu'ils vont travailler en commun à faire assembler le concile. Paul les prévient. Une nouvelle bulle est publiée ; ce -sera pour le 15 mars. Alors, c'e^l'empereur qui^vse; fc^e. Il trouve étrange qu'on ne^^ait pas consulté avant de fixer l'époque; mais comme il tient àf^voir dj^Mpe,
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c'est à lui, à M seul, qu'on doit le concile, il s'empare du rôle actiffeét, dans toutes les cours, ses ambassadeurs pressent vivement l'envoi des évêques. Paul 4|iommè ses légats. Il y en aura encore trois, mais trois npùveaux. Ce sont^les cardinaux del Monte, de Sainte- Cèobi et . Polus. Ce dernier: (Reginald Pool) est de la màiscSoProyaile d'Angleterre.. .Quant aux deux autres, nous les verrons plus tard sur le trône pontifical, L'Europe commence enfin à. croire que, cette fois, le concile ne s'en ira pas en fumée.
Et maintenant, avant d'aller plus loin, nous arrêterons-nous à 'résumer ? — Notre récit a été assez rapide pour que tout lecteur attentif ait pu en saisir l'ensemble et en tirer les conséquences. Défiances, intrigues, malefftendus et querelles de tout genre, violences, bassesses^ iiSextricable fouillis d'intérêts, de vues, de passions manifestement et grossièrement humaines, — voilà de quel cliàôs allait surgir le concile ; voilà sur quoi allait se dresser cette chaire d'où Dieu serait censé parler. En attendant, jcelui que téon X avait dédaigneusement appelé « un bèr esprit, » Dieu" lui avait donné de voir sa doctrine enlacer l'Europe ; et ce concile que Luther demandait en 1517, qu'il aurait pu redouter en 1520, Luther jallait emporter au tombeau l'assurance que la Ré-, formé n'avait plus à s'en inquiéter. Tout le prestige était usé d'avance. Vingt-cinq ansMe délais avaient surabondamment ^émoiitré : —
30 HISTOIRE DU GONCIL-ai! DE TRÉkTB
■Aux uns, que Rome ne voulait pas le concile, ne l'avait: Jamais sérieusement voulu, ne pouvait pas le vouloir; '
Aux autres, que les princes qui l'avaient le plus de- ■% mandé s'en souciaient, au fond, très-peu ; -^
Aux protestants, qu'il ne leur serait fait aucune con^^cession quelconque ; ?-i .. ^ fc
Aux catholiques, qu'on amenderait'les petits a^us et qu'on garderait les grands ;
- Atous, enfin, que ce ne serait jjas le concile de l'Église, mais le concile du pape. ^ >?
Et ceux, s'il y en avait encore, qui persi^ènt à en espérer quelque chose, croit-on qu'ils eussent alors osé promettre' h ses décisions dogmatiques l'autorité qu'on leur a donnée depuis? Les ressorts humains de% machine avaient si longtemps et si lamentablement crié ! Ils devaient tant crier encore ! L'autorité da concile de Trente n'a réellement commencé qu'après sa clôture. . Nous le prouverons, et sans peine ; mais c'est ce que nous
tenons le plus à bien prouver. ^
Enfin, le grand jour approchait; l'Europe avait les yeux sur l'humble ville que ce jour allait rendreà jamais fameuse.
Le 13 mars 15i^5, deux des légats, les cardinaux Del Monte et de Sainte-Croix, arrivent à Trente. Ils sont munis de deux bulles papales, l'une, publique, qui leur confère simplement la présidence du concile; l'autre, secrète, qui les autorise à le dissoudre si l'intérêt du
l^è lêiir paraît l'exiger. Ce n'était pas chose nouvelle. Màî|jn y eii avait usé de même lors du concile de Pavie.
v: lJnè;fo^^ immense était accounie. Reçus en princes, les légats répondeiA en princes, mais en princes d'Église, à l'empressement des nopulations : trois ans d'indulgence à qui est venu li^voir passer. Puis, il leur vient un scrupule. Toute inddgence part du pape; or, parmi les pouvOirs.qui leur ont été conférés, on a omis celui d'en accorder. Ils ne pouvaient donc légitimementirien donner, pas même trois jours ; et ils ont donné trois ans. Que faire?;Iïs écrivent k Rome. Le pape ne demanderait pas mieux que de confirmer ce que ses légats ont fait. Trois ans ! Qu'est-ce que cela pour lui ? Trente ou trois cents né lui coûteraient pas davantage. Mais voilà qu'il
...lui prend, à lui aussi, un scrupule. Valider l'indulgence
"^^^ourjè-tem^s qui reste ci courir, c'est facile; mais lui eÉ^il possible de la déclarer valable pour le temps qu'elle a été •nulie de plein droit? Dieu lui-même ne saurait clianger, le passé. Quoi qu'on fasse, il se seta toujours écoulé un certain temps pendant lequel les fidèles auront cfu avoir et n'auront pas eu. S'il en est mort quelquesuns dans cet intervalle, c'est donc avec un passe-port faux qu'ils sont partis pour l'autre vie ? Embarras puéril, ce semble^ mais extrêmement grave pour un casuiste romain. Aussi ne put-on s'en tirer. On l'éluda en envoyant aux légats un bref antidaté de plusieurs semaines, et qu'ils furent censés avoir apporté de Rome. — Pallavicini s'est donné beaucoup de peine poiu* arranger cette histoire. Il n'a réussi qu'à montrer qu'il la trouvait luimême assez étrange.
Il y avait donc eu foule à l'arrivée des légats ; mais on côinÎQençàit à se demander où était le concile. A l'excep-
tion du cardinal Madrucci, évêque de Trente^ arrivai: avant les légats pour leur faire les honneurs de sa yillP^ et de son palais, pas un évêque n'avait encore pârii. îls-i n'en firent pas moins préparer dans la cathédrale un lo-^ cal d'environ quatre cents places. Quoiqu'ils désirassent peu de les voir toutes rempliesj|tine pareille solitude ne laissait pas que d'être embarrassante et de ressembler beaucoup à un affront. Le pape s'en préoccupait vivement. Il savait bien qu'un grand nombre d'évêqués, sur-v tout en Italie, avaient cru lui faire leur cour en ne sê^ rendant pas à Trente ; mais il sentait en même temps qu'on allait lui attribuer leur absence. Comment s'y prendre pour en amener assez, sans risquer d'en amener trop? ^^^'
Le ik mars, personne encore; le 15, personne nola, plus, et l'ouverture est ajournée. Le 23, l'^bassadeur^f de Charles-Quint, Diego de Mendoza, arrive à Treni^j et demande qu'on veuille bien se hâter. Les légats délibèrent. Trois évêques étaient venus : faut-il ouvrir le concile? Mais un concile général, œcuménique, universel, avec trois évêques italiens ! Attendons encore quelques jours... — Ces quelques jours allaient durer neuf mois.
Nous ne nous amuserons pas à répéter les plaisanteries qui coururent, lorsqu'on apprit à quoi gênait d'aboutir, après vingt-cinq ans d'enfantement, cette solennelle convocation de la chrétienté. Catholiques et réformés se rencontraient sur le terrain d'un bon vieux apologue dont le titre est déjà, sans doute, sur les lèvres de nos lecteurs, et auquel le nom du premier légat, Belxv Monte, ou De la Montagne, donnait un burlesque à-prd-f^ pos. Ne rions pas. Ceci est une histoire, non un pamphlet, Mais une observation très-sérieuse, c'est que,
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parmi tant dé personnesji qui le concile de Trente n'est jamais apparii,que comme une majestueuse et immense assemblée, il en est sûrement plus d'une à qui ces premiers détails feraient déjà, soupçonner que l'imagina-,., tion est entrée pour quelque chose dans ce qu'on leur *■ en a dit. « Le concile ,de;Trente, dit un de ses apologistes*, se composa de tout ce qu'avaient de plus illustre r Allemagne, l'Italie, la France, l'Espagne, la Hongrie, la Bohême, l'Angleterre, l'Irlande, le Portugal, la Poloij^e, la Suède, la Belgique, la Moravie, l'IUyrie et la^ Grèce. » Nous verrons bientôt ce qui en fut. Quand l'îwiajfinaftbn va jusque-là, elle est bien près démériter un autre nom.
xm
Et puisque la question du nombre s'est trouvée sous notre plume, nous sera-t-il permis d'en dire un mot?
Nous n'irons pas jusqu'à prétendre qu'un concile ne puisse être appelé général s'il n'est composé, à la lettre^l de tous les évêques de l'Église ; mais, de cette généralitélà à celle du concile de Trente, la distance allait être telle qu'ouipourrait bien, sans chicane, se demander s'il n'y a donc rien à en conclure. Nous ne pensons pas, il est vrai, qu'une assemblée plus nombreuse eût voté bien difiFéremment ; les décisions dogmatiques, en particulier, auraient probabléinent été les mêmes. Mais enfin, eus- /^ons-nous pour les résultats autant dç sympathie que ' ïfous en avons peu, il y aurait toujours à voir si ce«*é-
* Le P. Biaer, jésuite.
suïtats peuvent être considéi:^s comme ilégaiëmenî. et loyalement obtenus. -^- *;:
Dans toutes les assemblées délibérantes, la loi ou Tuti;=sage afixéun minimum d'assistants. C'est la moitié, le "tiers, tout au moins le quart du total dës:.m|mbres,; a^^^ dessous, on ne peut TOter. Dans les concile^, quoiqu'il n'existe sur ce point aucune loi formelle, le bon sén^s di| assez qu'il ne saurait n'en exister aucune. Si vnus convoquez cent personnes et .qu'il en vienne dix, vous .•g|:pouvez bien encore, à la rigueur, laisser à, l'assemblée-W nom quelle aurait pris si elle eût été au complet;-pais il est clair que c'est une fiction. Or, à Trente, voici ce ■■'. qui s'est passé.
Trois cou^ocations ont eu lieu : la première (1 5/i5) sous Paul Ifff la seconde (1551) sous Jules III, la troisième (1562) sous Pie IV.
Dans celle-ci, le nombre des votants s'éleva, vers la fin, à deux cent cinquante. C'était beaucoup; mais ce n'était encore qu'une faible minorité. L'Italie seule comptait plus de deux cent cinquante évêqiies. :0^, Ce nombre, relativement si petit, était pourtant à peu -près le quadruple de ce qu'il en était venu aux deux autres convocations. Le jour de l'ouverture, il n'y en avait que vingt-cinq. Plus tard, nous en trouvons soixante, soixante-dix au plus, mais rarement réunis; dans plu- . sieurs sessions même, ils sont au-dessous de cinquante. Ce fut pourtant dans cette période que se réglèrent les points fondamentaux. Écriture, Tradition, Péché originel, Grâce, Sacrements, etc. « Qjielle folie, disait un jour PatîilV, dans un accès de mauvaise humeur et de fran^ chise, que d'avoir envoyé une soixantaine d'évêques, dés moins habiles, dans une petite ville de montagne, pour
y décider de tant de choses ! » Il est vrai^ue cette foiie^ selon lui, coii|istait àn'afoir pas simplement laissé l'affaire auxmaiiîs des habiles^ens dont, ajoutait-il, ((Rome est pleine; » mais si sa conclusion n'est pas la nôtre, son lëxçlamaûôn sur les soixante n'en est pas moins bonne JÎ eni^li^tr er .
Rien de mbiris clair, du reste, que les distinctions par lesquelles Rome arrive h doter ou à dépouiller les conciles du. titre fastueux d'œcuméniques % selon qu'il lui convient ou non d'en accepter les décrets. Quelle dilTé-! rénçe légale nous montrera-t-on entre le concile de' Nicéé, condamnant l'ariànisme, et le concile de Tyr, dix ans après, condamnant la foi de Nicée? Celui de Tyr, dites-vous, ne fut composé que des ennemis d'Athâ'nase. Un arien vous répondra qu'il n'y sî^ait non plus dans l'autre que des ennemis d'Arius ^. — Mais, k Nicée, il y avait des délégués du pape ; à Tyr, il n'y en avait point. — Il n'y en avait point non plus h Constantinople, en 381. Ce concile est pourtant admis comme œcuménique, bien qu'il n'y eût qu'un évêque latin contre cent quarante-neuf grecs. A Nicée, il y en avait eu trois contre trois cent quinze ; h Chalcédoine, il y en eut en-^' core trois contre trois cent cinquante. La plupart des conciles œcuméniques l'ont été, numériquement et géographiquement, beaucoup moins cpie plusieurs de ceux auxquels on dénie ce titre 3, (( Ils le sont devenus, dit-
* Universels, assemblés de toute la terre habitée^ ce qui, dans le système romain, emporte l'infaillibilité.
;.; ^ On voudra bien se rappeler que nous sommes ici dans' une question de droit, de formes, et que nous n'avons à nons-ptononcer, pour le moment, ni pour ni contre aucun dogme.
* Voir Juïieu, Réflexions sur les conciles. .
on, par le seul fait d'avoir Jité universellement approuvés. » C'est déjà un jeu de mots : une ^pmblée^.particulière ne devient pas une assemblé^^génërale par cela seul qu'on en a généralement reçu les décisions; tout au plus dira-t-on qu'elle y équivaut. Pui^daos éêtte théorie, a-t-on bien pensé où l'on va? SiWnonibrê'et la nationalité des assistants ne prouvent rien-, si quatre cents évêques , venus de toutes lés parties de l'Église, peuvent ne former qu'un concile particulier et faillible, tandis qu'un autre, avec quarante, peut devenir œcu-i ménique, infaillible,— que sont-ils donc, l'un et l'autre, au moment où ils prennent leurs décisions? Rien. Leur autorité dépend du jugement postérieur de l'Église. Jusqu'à ce que l'Église ait prononcé, au moins par son silence, sur tous les points réglés dans l'assemblée;, ni les fidèles, ni l'assemblée elle-même, ne savent s'ils peuvent, en conscience, admettre ce qui vient d'être décidé. De cette manière donc, vous échappez à l'objection tirée du petit nombre des évêques, et, ne fussentils que dix , le concile peut être œcuménique ; mais ce n'est qu'en nous accordant que toute assemblée de ce genre, se composât-elle de mille évêques, n'a, en soi, nulle autorité. Ce n'est qu'une commission consultative. Ses jugements sont réformables. L'infaillibilité lui vient d'ailleurs.
« Le concile de Trente, dit un auteur*, est-il infaillible par lui-même, ou par l'acceptation subséquente de l'Église? Nous pouvons regarder cette question comme inutile. » Oui, en fait, au bout de trois siècles. Mais nous sommes ici en 1545. Nous assistons aux dé-
* L'abbé Boyer, directeur du séminaire Salnt-Sulpice.
but^u cpnciïe : il y a donc une question de droit que nous ne EpuSons laisser (omettre. Or, pas de milieu : ou un concifëi œcuménique est infaillible par lui-même, mais il ne l'est alors que , sj.il est véritablement œcuménique,;,univêrsel ; ou il le devient par l'assentiment de l'Église, :«f alors, jusqu'à cet assentiment constaté, ses décrets ne sont que des préavis.
Cette dernière concession, devant laquelle tant de catholiqujes i'eculent, les ultramontains, au contraijre, la font avjc empressement. Ils la regardent,, avec assez de raison, comme conduisant droit à, la supériorité du pape sur les conciles, et, par suite, à son infaillibilité. Mais comme cette partie de la question a été débattue à Trente même, nous y reviendrons en temps et lieu.
A la question du nombre des évoques se joindrait, s'il fallait tout dire, celle de leur prétendu droit à siéger seuls dans les conciles.
Une société quelconque ne peut logiquement avoir pour ses représentants que des hommes élus par elle. . Les évêques sont-ils élus par l'Église ? Voilà au moins douze cents ans que les peuples n'ont rien à voir dans l'élection de leurs premiers pasteurs. En fût-il autrement , ce ne serait encore qu'une affaire ecclésiastique et humaine. Prouvez l'infaillibilité de l'Église : vous n'aurez pas prouvé que les évêques en soient seuls les organes. Prouvez l'infaillibilité des conciles généraux : restera toujours à montrer si, comme on le prétend à
Rome, « il est de droit divin que les concires'soiëii|flomposés d'évêques ^ » '^ ^'^^'l w
; Il y a de quoi être confondu, à ce sujet, de*voir avec quelle assurance on a quelquefois tiré d'une phrase, d'un mot, les dogmes les plus importants et les théories les plus formelles, tandis qu'on s'obstine àiié rien conclure des faits les plus clairs, des détails les plus circonstanciés. L'humble assemblée tenue à Jérusalem par les apôtres , vous voulez l'appeler concile et l^assimiler aux conciles postérieurs^? Soit. Cette assemblée, ayant dit : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous, » — voUà, selon vous, l'intervention du Saint-Esprit dans les décrets de tous les conciles légitimes. La parité n'est pas très-rigoureuse, puisque les Apôtres étaient individuellement inspirés, et que les évêques, de votre aveu, ne le sont pas. Mais enfin, soit encore. Prenez les mots, si vous voulez; mais alors, au moins, prenez-les tous. « Les Apôtres, les anciens et toute l'Eglise , est-il dit, trouvèreîit bon de choisir... etc. » D'où résulte assez nettement, ce semble, l'intervention des ministres inférieurs, des laïques même. Pallavicini se moque beaucoup de ceux, qui prétendraient que l'Église, toute l'Église, c'est-k-dire plusieurs milliers de personnes, aient pris part à la délibération ; il demande où donc on aurait trouvé, à Jérusalem, un local qui pût contenir tout cela. « Il n'y avait évidemment, conclut-il, qu'un certain nombre, un petit nombre de laïques. » Qu'importe ? Un petit nombre, ici, est-il moins embarrassant qu'un grand? L'auteur est forcé d'ajouter, pour s'en
* Le P. Biner.
2 Livre des Actes, xv.
défàifiBv qu'ils n'intervinrent pas dans la décision.- Pure invèiationj positivement contredite et par l'ensemble et parles détails du récit. Plus vous aurez cherché à représenter les Apôtres, nôncomme les fondateurs purement spirituels, mais comme les législateurs et les organisateurs de l'Église, — mieux vous nous donnerez le droit de ne regarder comme éman^^d'eux que ce qu'ils ont paru tenir k enseigner nettement. Si l'auteur -mi livre des Actes a eu le moins du monde la pensée que les laïques dussent être exclus des conciles, qui croira qu'il, ait pu écrire, comme conclusion du récit, «les Apôtres, Les anciens ^ toute L'Eglise trouvèrent bon... ?» Que, en thèse générale, les laïques fassent mieux de laisser le dogme à, la décisioii des pasteurs, c'est incontestable; que l'Église, en convoquant des conciles, ait bien fait de n'y appeler que les évêques, c'est soutenable ; mais s'il y a eu un seul concile que l'intervention des laïques n'ait pas empêché d'être légitime, ^ ce concile est précîsémé^ celui dont l'histoire nous est transmise par un auteur inspiré, — ce n'est donc pas de droit divin que les évêques entrent seuls dans ces assemblées, et ont par l-i saisi le monopole de l'infaillibilité.
«L'Écriture, dit le Catéchisme Romain, se sert assez souvent du mot d^Église pour marquer ceux qui en sont les pasteurs et qùfcy^ président. C'est en ce sens que Jésus-Christ a dit : Si ^^Jui que vous reprenez ne vous écoute pas, dites-le à l'Eglise, — car il est clair que par V Église il entend là, les pasteurs de l'Église. » Ce qui est clair, c'est précisément le contraire. « Si ton frère t'a offensé (Matth. xviii) , va le trouver, et reprends-le sans témoins; s'il ne t' écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes ; s'il ne les écoute pas non plus , dis-le
ZlO HISTOIRE DU CONCILE DE ÏREJN'TE ,
à l'Église. » Donc, avant tout, toi tout seul ; puis, une pu d'eux personnes ; puis,- la communauté entière. La citation est donc doublement fausse, nous pourrions même dire triplement. Fausse, parce qu'il s'agit de tout le troupeau, avec ou sans les pasteurs , comme on voudra ; fausse, parce que le mot Église ne signifie point Ih, l'Église en général, mais la congrégation , la paroisse dont chacun est membre ; fausse , enfin , lorsqu'on prétend y trouver mi argument en faveur de l'autorité de l'Église en matière de dogme, puisqu'il s'agit d'une querelle entre deux individus, et nullement d'une question dogmatique à vider.
Maintenant, revenons.
A la fin de mars, il n'y avait encore que quatre évêques, et deux parlaient de s'en aller. Pour les occuper et les retenir, on institua une espèce de comité provisoire que les légats consultaient, pour la forme, sur un certain iiombre d'affaires. Mendoza y était admis. Bientôt, ce comité ayant l'air de prendre sa tâche au sérieux et de se croire un commencement des'^èpifcile, il fallut trouver un moyen de contenir, sans choquer personnef des allures qui ne laissaient pas que d'être inquiétantes pour quand l'assemblée serait en nombre. Il fut donc entendu entre les légats et le pape qu'il y aurait toujoui's deux dépêches, l'une confidentielle et secrète, l'autre ne contenant que ce qu'on voudrait bien communiquer aux évêques. (( Et voilà comment on se préparait à recevoir
les inspirations du Saint-Esprit i. » Il ne s'agissait encore, il est vrai, que d'affaires humaines ; un souverain a bien le droit d'envoyer des notes confidentielles k ses ministres.. Mais, dans les cours, c'est chose reçue et tout le monde le sait ; ici, les évêques n'en savaient rien. Il y avait donc tromperie à leur laisser croire que tout était Hiis sous leurs yeux. Nous verrons bientôt si les affaires politiques eurent seules le triste honneur des dépêches doubles, des notes secrètes ou en chiffres.
Nous ne nous arrêterons pas aux contestations qui surgirent, dans le courant d'avril, au sujet des rangs et des préséances. Nous n'en ferons pas un crime au concile ; ce n'était pas la faute des évêques, ni du pape , si l'ambassadeur de Gharles-Quint les forçait de réglementer sur ces matières. Pourtant , prenons-en note. Plus l'histoire du concile ressemblera k celle d'une assemblée tout humaine , mieux nous oserons demander en quoi c'était l'œuvre de Dieu.
Cependant la diète venait de s'assembler à Worms. L'einpereur ne savait encore s'il marcherait contre les Turcs ou contre les protestants.
On commença par faire signifier à ces derniers la convocation du concile. C'était pour lem* rappeler deux choses : l'une, qu'ils avaient les premiers parlé d'un concile; l'autre, que la trêve allait finir, puisque c'était,
^ Jurieu.
^2 HISTOIRE DU CONCILE fiE TRENTE
aux termes du décret, jusqu'au prochain concile^, qu'on leur avait accordé tolérance et paix. Sur ce dernier point, l'avertissement était de trop. Ils ne pouvaient douter que l'emperem*, à qui le pape écrivait lettres sur lettres, ne fût en effet prêt à les attaquer dès qu'il cesserait d'être inquiet du côté des Turcs.
Sur l'autre point, il y avait longtemps que leur pensée était connue. C'était se jouer d'eux que de leur dire : « Vous avez voulu un concile; le voilà. Vous avez promis de vous soumettre ; soumettez-vous. » Il était évident qu'en demandant un concile, en promettant de lui obéir, Luther n'avait jamais entendu ni pu entendre un concile tenu par le pape, composé d'évêques soumis au pape, manifestement assemblé, enfin, non pour examiner, mais pour condamner. Pourtant, ^^ — qui le croirait? — ce reproche d'inconséquence et de mauvaise foi qu'on adressait alors aux protestants , lorsqu'ils déclaraient récuser d'avance les décisions de Trente, nous l'avons entendu renouveler, de nos jours. On a prétendu que, puisqu'ils avaient sollicité ce concile, c'est un manque de foi que de persister k le repousser.
Ils pourraient répondre, d'abord, que ce ne sont pas des choses où les engagements des pères puissent lier les enfants. Puis, leurs pères eux-mêmes, est-il bien vrai de dire qu'ils eussent promis d'obéir? Pouvaientils sérieusement le promettre ? On peut s'engager h fah^e, non à croire. Est-il loyal de supposer que des hommes profondément ennemis de telle ou telle doctrine se soient engagés à l'admettre, dès qu'un concile l'aurait de nouveau décrétée ?
De nouveau, disons-nous; car une des meilleures preuves qu'on ne pouvait avoir promis d'obéir à un con-
cile de ce geûre, c'est que la plupart des dogmes qu'on niait avaient été solennellement admis par des conciles tout semblables. La Transsubstantiation, avec tout ce qui s'y rattache , avait été définitivement votée , sous Innocent III, au quatrième concile de Latran. Le retranchement de la coupe avait été confirmé ci Constance, en 1414, et le nombre des sacrements fixé h, sept, à Florence, en 1438. 'Toutes ces décisions, corroborées par le temps , pouvait-on avoir espéré de les faii;e casser par un tribunal qui s'assemblerait dans les mêmes vues et sous les mêmes influences ?
Que voulaient donc les protestants, ou plutôt qu'avaient-ils voulu lorsqu'ils avaient demandé un concile?
Ils ne s'étaient évidemment pas fait une idée nette ni de la chose ni des iïnoyens d'exécution. Toute époque a son idée fixe ; toute minorité est conduite à s'en emparer. Luther avait trouvé le mot de concile dans toutes les bouches , le désir d'un concile dans tous les esprits et dans tous les cœurs ; il s'en était saisi. Partageait-il réellement les illusions qu'on s'était faites sur ce prétendu remède h tous les maux de l'Église ? Peut-être ; mais c'était plutôt le besoin de se rassurer lui-même sur son audace, en se donnant la vague perspective d'une autorité qui prononcerait. Il avait tremblé, Luther, et longtemps, avant de lever l'étendart. o Personne ne peut savoir, écrivait-il longtemps après, ce que mon cœur a souffert dans ces deux premières années, et dari^ quel abattement, dans quel désespoir, pourraisje dire, j'ai été souvent plongé. Aujourd'hui même, la splendeur et la majesté du pape m' éblouissent quelquefois, et c'est avec tremblement que je l'attaque.» — «Oh ! qu'il m'en a coûté de peine, écrivait-il, dès 1521, aux
liU HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
Augustins de Wittenberg, pour me justifier devant iidoimême de ce que seul j'osais m' élever contre le papei Que de fois ne me suis-je pas opposé avec amertume cej argument des papistes : Es-tu seul sage ? Tous les autres se tromperaient-ils, se seraient-ils trompés depuis si longtemps ?» — Cette responsabilité l'épouvantait. Il lui fallait, h tout prix, se mettre à couvert. '-,-,
Mais ce concile au sein duquel il alla,it cacher son audace, il en traçait lui-même l'idéal; il le voulait,, disaitil, « libre et chrétien; » il voulait, avant tout, qu'on s'engageât k ne juger que d'après l'Écriture. Là était l'illusion; \k commençait l'impossible. Vouloir fermer à Rome l'arsenal de la tradition, c'était demander qu'elle déposât toute prétention h la primauté, qu'elle cessât d'être l'Eglise pour n'être plus qu'une Eglise, la sœur, l'égale de ces nouvelles Églises, nées d'hier, selon elle, et dont l'existence même, à ses yeux, n'était qu'un crime permanent. Bref, c'était demander que Rome commençât par embrasser, sinon la Réformation, du moins le principe fondamental de la Réformation.
Mais si les uns avaient tort de mal poser la question, ou, pour mieux dire, de ne pas s'apercevoir qu'elle était insoluble, les autres avaient encore moins raison dé se croire appelés à la trancher seuls. Faire assembler le concile par le pape et sous la direction Sdu pape, c'était supposer admis et incontestable le plus contesté de tous les points en question, la suprématie de Rome. Immense cercle vicieux où l'Europe allait tournoyer vingt ans. ;
De tout cela ressort pourtant une conclusion importante et trop oubliée : c'est que le dogme dé l'infaillibilité de l'Église, si hardiment mis aujourd'hui par les docteurs de Rome k la base de tout l'édifice de la foi,
était alors, nous ne dirons pas inconnu, mais certainement très-loin de, la rigueur'qu'on lui a donnée depuis. S'il eût été positivement reçu' que Rome ne pouvait rien changer, absolument rien, à ce qu'elle a une fois décidé en fait de doctrines, il est évident que l'idée d'en appeler, pour des dogmes, à un concile futur, n'aurait pu venir à personne, pas plus à' Luther qu'à qui que ce fût. A qui viendrait-elle aujourd'hui? Quel protestant demanderait à Rome de changer, de modifier sa foiisur un seul point? Si donc il y a eu au seizième siècle des demandés de ce genre, si on a pu les faire sans avoir le sentiment 'qû?ori demandait l'impossible, — que conclure de là, nous le répétons, sinon que l'infaillibilité de l'Église n'était pas encore un dogme établi, et celle du pape encore moins? — ■ Nous en aurons plus, tard bien d'autres*^ preuves.
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Quand les luthériens^ en protestant contre tout ce qui allaiîse faire à Trente, demandèrent que l'on prolongeât indéfmimentla trêve accordée jusqu'à l'ouverture du concile, î'émpjereur répondit qu'il ne lui appartenait pas de les soustraire au jugement de ce tribunal suprême. Il lui convenait d'avoir à les attaquer comme hérétiques solennellement condamnés, plutôt que comme ses propres ennemis ; il désirait seulement quG*la condamnation se fît attendre jusqu'à ce que l'état de ses affaires lui permît de l'exécuter.
De ce côté donc, il était bien aise qu'on tardât à se
mettre h l'œuvre ; mais, d'un autre côté, bien des embarras s'entassaient. S'il n'était pas pressé, pour le moment, de voir prononcer la sentence des réformés en général, il y avait un homme qui l'inquiétait beaucoup et avec qui il brûlait d'en finir. C'était Hermann de Meurs, l'archevêque de Cologne. Partisan secret de Luther, il avait introduit dans son diocèse tin certain nombre de réformes, disciplinaires d'abord, puis, peu à peu, plus ou moins doctrinales. La défection de Cologne eût été un coup terrible; à tout prix, il fallait arrêter l'ébranlehient. Dans son ardeur, Charles-Quint oublie qu'on va avoir un concile; il paraît même oublier qu'on a un pape. C'est devant lui, l'empereur, qu'il fait citer l'archevêque, et il ne parle pas même de le livrer ensuite au jugement de l'Église. De ce que le concile n'a encore rien fait, il semble conclure que toutes les qùes^ lions sont intactes, que c'est à lui de fixer sur quoi on condamnera Hermann. Il ordonne donc encore une fois une conférence publique entre quelques doctem's des deux partis, et il va jusqu'à, prescrire que le résumé des débats soit mis, l'année suivante, sous les yeux de la diète. C'était dire assez clairemâit que, le cas échéant, la diète lui tiendrait lieu de concile. Quant.au papefon le laissait en dehors.
Paul dévora l'affront, se contentant de citer aussi l'archevêque; mais le concile faillit en être dissolus. Les quinze ou vingt évêques qui s'y trouvaient alors se demandaient ce qu'on venait donc y faire si l'empereur se mêlaflt de citer des prélats, de rédiger, des articles de foi, d^agir en concile et en pape. A Rome, où ces plaintes étaient portées, on ne savait trop s'il fallait les encourager ou les faire taire. La dissolution ne pouvait,
en soi, que plaire au pape; mais cette autorité suprême, dont il s'était partiellement dessaisi par la convocation d'un, concile général, la lui rendrait-on intacte? La diète future pouvait, h. la voix de l'empereur, agir en héritière des droits du concile mort-né. L'affaire d'Hermann pouvait aussi appeler une explication sur les limites respectives des deux pouvoirs, et l'empereur paraissait peu disposé à n'avoii' pour tout droit que celui d'envoyer l'archevêque au pape. Il valait donc mieux pour le pape que l'explication n'eût pas lieu, et, pour cela, il fallait laisser subsister la perspective du concile, dût-il rester indéfiniment en perspective.
Au fond, qui avait tort ? — Nous ne pouvons nier que ce ne fût l'empereur. Quelle que fût son opinion dans l'éternelle querelle de la supériorité des conciles sur les papes ou des papes sur les conciles, il ne pouvait sérieusement se croire en droit de prononcer sur l'orthodoxie d'un archevêque. Le pape, en protestant, n'aurait fait que son devoir. Ses conseillers l'y poussaient ; son silence était appelé trahison. Ce n'est pas à nous de le blâmer pour y avoir persisté ; mais comme nous tenons à recueillir en passant tout ce qui peut jeter du jour sur ce qu'on a eu intérêt h, laisser dans l'ombre, nous ferons observer encore ici combien l'autorité de l'Église et de son chef était peu définie, peu claire, peu comprise. C'était plutôt un fait qu'un droit. Comme fait, les forts s'en jouaient; comme droit, depuis que ce n'était plus un droit absolu sur tout et sur tous, personne ne savait au juste où on en était. Au lieu de principes,» des hommes. Un pape fort empiétait sur le temporel ; un prince fort, sur le spirituel. A Rome, un pape ôtait les royaumes ; à Cologne, un prince parlait d'ôter un archevêché. Et au
milieu de tout cela, ce concile que Rome nous représente aujourd'hui comme une citadelle bâlie sur le roc, — toutes les histoires du temps, même les plus caitftbliques, nous le montrent cent fois tenant à un fil, à un cheveu, à un rien, aux plus incroyables misères de la politique et des passions. Si ce n'est là, pour quelquesuns qu'une preuve de plus de l'intervention divine, seule capable, disent-ils, d'avoir levé tant d'obstacles, — ne sommes-nous pas plus respectueux envers Dieu quand nous disons, cette histoire à la main, qu'il serait indigne de lui d'avoir caché sous un pareil tissu l'auguste action du Saint-Esprit ?
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Bientôt surgit une difficulté nouvelle.
Le royaume de Naples comptait environ cent évéques, la plupart dévoués au pape et prêts h se rendre au concile dès qu'il leur témoignerait le désir de les y voir. Le vice-roi < leur ayant proposé de n'en envoyer que quatre, chargés des procurations de tous, ils refusèrent. On en référa au pape, et il leur donna raison.
Au point de vue romain et en regard d'un concile, l'idée du vice-roi était absurde. Voter par procureur là où il s'agit de soi, de ses intérêts, de ses droits, rien de plus légitime et de plus simple ; mais concourir de la même manière à des décisions dogmatiques, à des décrets réputés d'avance infaillibles, qui pouvait raisonna-
* Pierre de Tolède.-
LIVnE PREMIER Û9
blement y songer? C'est dans le corps des évêques, en effet, que l'infaillibilité est censée résider, Rien ne garantissait que chaque fondé de pouvoirs votât, sur. tous les points, comme auraient voté ses constituants. — Le vice-roi n'y avait pas songé. Nouvelle preuve de l'obscurité où nageaient encore , au seizième siècle , ces grandes théories qu'on nous expose aujourd'hui comme datant des premiers jours de l'Église.
Obscure pour un homme d'État, celle-ci était-elle au moins bien claire pour le pape? Sa bulle n'en fait pas mention. Pourtant, c'eût été le meilleur moyen de n'indisposer personne. «Le corps des évêques, aurait-il dit, ne peut errer ; mais chaque évêque est faillible. Il ne peut donc représenter que lui-même. Le laisser voter pour plusieurs, ce serait entamer l'infaillibilité du corps. » Quant à. la représentation par procureurs non évêques, car la question avait aussi été soulevée, le pape aurait eu encore moins de peine à en montrer l'impossibilité. « // est de droit divin , aurait-il dit , qu'un concile soit composé d' évêques. C'est par eux que le Saint-Esprit y arrive. Nous ne pouvons donc le faire passer par des canaux où rien ne nous garantit qu'il ne s'altérera pas. n — Voilà comment on raisonnerait aujourd'hui.
Au lieu de raisonner, il s'était borné à défendre ; il avait condamné l'idée, non comme absurde, mais simplement comme mauvaise. On resta généralement convaincu qu'il avait craint surtout que les évêques étrangers n'en profitassent pour se donner la majorité dans le concile. Telle était même sa frayeur, qu'il déclarait suspendu et interdit, ipso facto, tout évêque qui prétendrait se faire représenter. Les légats trouvèrent la bulle
si absolue et si dure, qu'ils n'osèrent pas en donner le texte. Ils demandèrent au pape la peimission de n'ejn publier que le sens, et même en l'adoucissant beaucoup.
Bien leur en prit, car il devait en être de celle-là comme de tant d'autres, qui, malgré la sévérité des termes et la prétention de parler au nom de Dieu, se pliaient admirablement k toutes les exigences que Rome n'osait ou ne pouvait affronter. A peine V avait-on reçue k Trente, qu'on vit arriver les procureurs de l'archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg ; et quoi qu'il n'eût pas mis d'intention à violer l'ordre du pape, puisqu'il ne le connaissait pas, on n'osa le lui appliquer. On s'empressa de dire que la défense ne pouvait eoncerner un homme aussi éminent, un cardinal-prince,' DistincT^ tion injuste en tout cas , mais tout particulièrement étrange au point de vue de la mission divine du concile. Les membres sont égaux : tous ont leur part d'infaillibirr lité; mais, simple évêque, elle se perd, si vous pe l'exercez vous-même ; prince-évêque, vous pouvez latrausniettre et la déléguer.
De dispense en dispense, les procureurs admis finirent par être assez nombreux^ A la clôture du concile, laous en trouvons trente-neuf.
Au commencement de mai , le comité préparatoire étant un peu plus nombreux, on régla diverses questions de fonne, costumes, cérémonies, etc. Puis, on parla d'ouvrir le concile. C'était l'avis de la ma}orité. On
disait qtië c'était lé meilleur moyen de faire venir les évêques qui en avaient l'intention, mais ne voulaient pas s'exposer à faire inutilement le voyage ; on ajoutait que c'était aussi le meilleur pour mettre un terme aux libertés que se donnait Charles-Quint. Les légats décidèrent qu'on attendrait lé cardinal Farnèse, nonce du pape auprès dé l'empereur. Mais ils ne disaient pas leur dernier mot.
C'est qu'aux difficultés patentes s'ajoutait chaque jour quelqu'une de celles qu'on n'osait avouer, et qui n'en étaient que plus pénibles. Le pape ne pouvait rien sans l'empereur; l'empereur ne demandait pas mieux que de se passer du pape, et ce qu'il avait fait donnait assez la mesure de ce qu'il serait capable de faire, si l'occasion s'en présentait. Son amour pour l'Église, dont il ne cessait de faire parade, ne l'empêchait pas de rentïer pei*^ pétuellemènt en pourparlers avec ces hérétiques tant maudits. Selon que les Turcs s'éloignaient ou se rapprochaient de ses frontières d'Autriche, il était plus ou moins sévère, plus ou moins insinuant. Tantôt il se remettait à presser pour qu'on agréât le concile, promettant, du îêste, qu'il se passerait en douceur ; tantôt, re*^ nonçant h, l'unité religieuse, il allait jusqu'à, leur offrir de le faire dissoudre, pourvu qu'ils rentrassent sincère^ ment dans l'unité politique dont il tenait, avant tout, à être le chef. Avait-il, comme le pensaient généralement lès protestants, Pintention de lés écraser plus tard? C'est possible, et même probable ; mais le pape sentait que cet accord, dût-il ne durer qu'un mois, fie se ferait jamais qu'ai ses dépens. Il fallait donc, h tout prix, non pas seulement le reculer, mais le rendre impossible ; et le seul môyéii, c'était que la guerre éclatât sans plus attendre.
52 UlSÏOlllE DU CONCILE DE TRENTE
Aussi le cardinal Farnèse avait-il ordre d'y travailler de son mieux. Il offrait, de la part du pape, douze mille hommes et cinq cents chevaux.
Répétei'ons-nous, à ce sujet, ce qui a été tant dit ou écrit sur cette étrange et fatale transformation d'un évêque en roi, d'un prêtre en guerrier, d'un père des chrétiens en homme qui a des soldats par douze mille et qui les offre... on a vu dans quel but ! — Il est fâcheux que tant de déclamateurs s'en soient mêlés, que tant de plumes incrédules aient exploité la question. A force de déblatérer contre le pape et le clergé, on a presque condamné les gens sérieux h se taire sur un certain nombre de griefs, très-fondés, sans doute, mais trop souvent et trop ambitieusement répétés. Heureusement qu'une vérité rebattue n'en est pas moins une vérité. Si nous profitions de l'occasion pour redire que le pouvoir temporel des papes a souvent été aussi odieux en pratique qu'illégitime et anti-chrétien en théorie, — serait-ce donc moins vrai parce que Raynal et Diderot l'ont démontré avant nous ?
Même observation sur les mœurs des papes, car nous aurions encore ici une excellente occasion d'en parler. Au milieu de tant de préoccupations et d'inquiétudes, Paul n'oubliait pas sa famille. Nous l'avons vu élever ses deux petits-fils au cardinalat ; mais son fils n'était encore rien, rien que chargé d'or. Il ne voulait pas mourir sans lui ayoir assuré une des premières places, et, si possible,
la première, parmi les princes de l'Italie. Déjà en 1 538, il avait demandé pour lui le duché de Milan *. Désespérant de l'obtenir, il avait songé à celui de Parme et Plaisance. Ce dernier dépendait du domaine de l'Église ; mais il fallait aussi le consentement du suzerain, l'empereur. C'était déjà, d'ailleurs, une question assez grave que de savoir si un pape, usufruitier de ce qu'on appelait le patrimoine de saint Pierre, avait le droit d'en ériger une portion quelconque en souveraineté indépendante. S'il pouvait donner Parme k son fils, il aurait donc aussi pu lui donner Rome? C'est ce qu'objectait l'empereur. En droit, il n'y avait rien à répondre ; mais le cardinal Farnèse n'était pas homme à laisser la question sur ce terrain. Le fils du pape était son père, h lui. Il espérait qu'une fois fils de duc, on songerait moins à lui reprocher d'être le fils d'un bâtard et le petit-fils d'un pape. <( Si vous nous donnez^ Parme, disait-il donc k l'empereur, voilà le duché dans! une famille qui vous devra son élévation et vous sera à jamais dévouée ; si vous le laissez aux mains du pape, qui vous répond que le successeur de Paul III ne sera pas votre ennemi? » Enfin, l'héritier de Louis Farnèse, Octave, avait épousé Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint. En consentant à l'élévation des Farnèse, l'empereur assurait le sort et le rang de sa fille. Il ne céda pourtant qu'à contre-cœur. Le pape, au commencement d'août, donna solennellement à Louis l'investiture du duché.
Cette fois, les protestants ne furent pas seuls à crier contre la honteuse impudence de Paul III. Dans toute
* Nié par Pallavicini, attesté par Sarpi et confirmé par Ranke, sur des documents inattaquables.
l'Italie, h Trente, à Roïnej et jusîiue parmi les cardinaux, il y eut des plaintes ànières; Ceux mêmes qui étaient trop habitués aux désordres pontificaux pour les blâmer au nom de la religion j de la morale^ li'en régardaient pas moins comme imprudent et comme fatal le succès quô Paul venait d'obtenir. En d'autres temps, ce n'eût été qu'un scandale ajouté k bien d'autres ; mais en ce mO" ment où tous les yeux étaient fixés sur la cour de Rome, où un concile allait s'ouvrir, où les peuples les plus op-^ posés à toute réforme dans la foi demandaient à grands cris celle des moeurs j-^ c'était de la démence et dudélire^ Pour les protestants, c'était un triomphe. Uriesèmbla=ble affaire en disait plus contre le pape et sa puissance que tous les in-folio de leurs docteur^; ils se demandaient si, à force de le voir scandaleusement faillible en tant de choses, on ne finirait pas par avouer qu'il pouvait l'être en toutes.
Et nous aussi, nous nous le demandons^ « Lorsque, dit M. de Maistre, des courtisanes toutes . puissantes, des monstres de licence et de scélératesse» profitant des désordres publics, disposaient de tout à Rome et portaient sur le siège de saint Pierre ou leurs fils ou leurs amants, je nie très-expressément que ces hommes aient été papes. »
C'est fort commode; mais si chacun a le droit de décider qui a été ou n'a pas été pape^ où allons-nous? S'il
n'y a eu de papes légitimes que ceux qui n'ont rien dû à la corruption et à l'intrigue, l'Église est certainement restée des siècles entiers sans chef; et comme toute élection, même bonne, peut avoir tenu en secret à des motifs honteux, il s'ensuivrait qu'on ne peut jamais être sûr de la légitimité d'un pape.
L'objection reste donc entière»
Elle n'a plus, il est vrai, à s'appuyer sur dés scandales comparables à ceux du seizième siècle. Qu'importe ? La théorie de l'infaillibilité papale n'a pas changé depuis les fautes d'un Paul III Du les orgies d'un Alexandre VI ; au contraire, elle s'enseigne aujourd'hui plus nettement et plus généralement que jamais. Si le pape actuel est un homme respectable, tant mieux ; mais il pourrait ne pas l'être, et il n'en serait pas moins le pape. Rien de plus illogique, par conséquent, que l'ignorante charité des gens qui ne comprennent pas pourquoi nous reprocherions à la papauté d'aujourd'hui les fautes et les vices de la papauté d'il y a trois siècles. Quelques bons changements que la cour de Rome ait pu opérer dans son sein, la question" resté et restera éternellement la mêïne. Quand nous ne trouverions, dans toute la série des papes, qu'un seul homme décidément trop mauvais pour que la raison et la coniscience ne se révoltent pas à l'idée qu'il ait pu être infaillible en fait de doctrines, — nous sommes autorisés à refuser, même aux meilleurs, un privilège qui a nécessairement appartenu ou h tous, ou à aucun.
Quoi déplus curieux, à ce sujet, que l'embarras qu'ils éprouvent eux-mêmes lorsqu'ils ont à parler de tel ou tel de leurs prédécesseurs? — Il est d'usage, dans les actes officiels, que tout nom d'ancien pape^oit suivi des
56 HISTOIRE DU CONCILE Dï TRENTE
mots « d'heureuse mémoire^; » mais comme il y en a plus d'un h qui ce titre n'irait guère, force est de prendre un biais. Ainsi, dans sa lettre encyclique de 1832, ayant h parler des mauvais livres, Grégoire XVI nommait d'abord Léon X, puis Clément XIII, auteurs de divers décrets sur la matière, et « d'heureuse mémoire » ne manquait pas d'accompagner ces noms ; mais Alexan-. dre VI, dont une bulle dite Inter midtiplices aurait dû figurer en première ligne, n'était nommé que dans un petit renvoi. Là, la formule n'étant pas de rigueur, il n'y avait plus d'inconvénient à l'omettre.
Et ce même homme à qui l'héritier de sa puissance est obligé de refuser, non-seulement son estime, mais jusqu'à l'hommage banal d'une vaine formule, — il faut, ôpape! sous peine de n'être vous-même plus rien, il faut que vous nous disiez en face : (( Le Saint-Esprit était en lui. Cette intelligence où germaient tant d'idées infâmes, — il n'avait qu'à vouloir pour qu'elle fût immédiatement en état de sonder, sans chance d'erreur, les plus insondables mystères. Cette main si habile au maniement des poisons, — il ne tenait qu'à lui de s'eiî servir pour tracer des lignes aussi saintes, aussi respectables, aussi infaillibles que celles d'un saint Paul ou d'un saint Jean. Ce corps souillé de tous les vices... » Mais non; vous n'oseriez. L'odieux le disputerait à l'absurde. Et pourtant, si vous reculez, tout est perdu. La cause des Borgia est la vôtre. Sur le trône pontifical, toute tache est ineffaçable.
Les catholiques qui rejettent l'infaillibilité du pape sont-ils mieux placés que les autres pour décliner nos
* Felicis recordationis prîsdecessor noster,
conclusions ? — Nous examinerons ailleurs s'il est vrai qu'on puisse être catholique sans y croire, et s'il suffit de la nier pour échapper aux difficultés qui en résultent. Ce qui est incontestable, c'est qu'elle est article de foi pour une grande portion de leur Église, pour les pays réputés les plus catholiques, pour l'Italie, pour Rome, pour les cardinaux, pour le pape, car nous ne sachions pas que les papes de notre siècle aient jamais retiré les décrets où tant d'a.utres papes se sont formellement arrogé ce privilège. Ceux donc qui nous diraient : (( NorfS n'y croyons. pas ; vos objections ne nous regardent pas, » — nous pourrions toujours leur montrer qu'en refusant d'y répondre, ils ne font que les renvoyer plus fortes. . . à qui? au pape et à ceux q^ie le pape regarde comme ses meilleurs amis, ses seuls véritables amis. On sait que Rome n'a même jamais voulu entendre parler des moyens-termes imaginés pom- décliner l'infaillibilité papale sans avoir l'air de la nier. Les jansénistes ayant cru pouvoir dire que « le saint-siége condamne quelquefois une doctrine, dans l'intérêt de la paix, sans vouloir pour cela la déclarer fausse, » cette assertion fut formellement condamnée par Urbain VIII.
Ceux mêmes qui, admettant l'infaillibilité dogmatic^ue, croient rendre la position plus tenable en abandonnant l'infaillibilité disciplinaire, — nous leur prouverions aussi que cet abandon n'a jamais été consenti à Rome. « L'Église ne peut errer, dit le Catéchisme Romain *, ni dans la foi, ni dans la règle des mœurs. » Dans cette même encyclique de 1832 : a Ce serait, écrivait le pape, une chose criminelle 2 et tout à fait contraire au respect
1 Chap. IX.
2 Nefas esset.
avec lequel on doit recevoir les lois de l'Église, que d'improuver la discipline établie par elle, a ou de la présenter comme défectueuse... » Dira-t-on que le pape, dans ce passage, semble ordonner plutôt de respecter la discipline établie que de la croire infaillible en général? Écoutons. « Gomme il est constantj poursuit41, pour nous servir des paroles des Pères de Trente, dans leur treizième session j que l'Église a été instruite par Jésus- Christ et ses apôtres j qu'elle est incessamment enseignée^ar l'Esprit saint, il est tout à fait absurde de mettre en avant l'idée d'une restauration, d'un^ régénération. . . comme si elle pouvait être censée capable de défaillir. » Voilà, la discipline positivement placée sous la sauvegarde de l'infaillibilité générale admise par le concile de Trente ; et comme le pape, dans ce morceau, iie met aucune différence entre les lois de l'Église et les lois des papes, comme, d'ailleurs^ la discipline est l'ouvrage dés papes bien plus que celui de l'Église, '^ tout ce qu'il a dit de l'Église,' il l'a dit des papes : à eux, Gonimè à l'Église, l'infaillibilité disciplinaire, tout aussi bien que l'infaillibilité dans la foi. Niez-le ; diteS qu'il se trompe, que vous n'avez que faire de nos objections sur ce point... è.la bonne heure! Mais souvenez-vous, dii'oiis-nous encore une fois, que vous les renvoyez alors plus fortes j plus directes, plus accablantes... à qui? au pape, au chef de votre Église^ à ceux qui, selon luij sont seuls dans la vérité.
xxn
A ces derniers donc, — et nous avons déjà dit qiie le
nombre en va croissant dans l'Église romaine, —= nous leur demaniierons ce qu'ils font du pape Libère, arien pendant cpiatre ans ; de Libère excommuniant Athanase, l'auteur du symbole romain ; de Libère h qui un évêque, Hilaire de Poitiers, champion de la foi de Nicée, écri^ vait àcette occasion : o Je t'anathématise, Libérius, loi et les tiens. Je t'anathématise une seconde et une troi^sième fois, Libérius le prévaricateur !»
Nous leur demanderons ce qu'ils font d'Innocent X, qui, peu avant de condamner Janséniws, disait : « Qu'on me laisse ^ranquille. Qe n'est pas mon affaire. Je suis vieux; je n'ai pas étudié la théologie... » Ce qui ne l'empêcha pas de prononcer, et de laiss.er enseigner comme infaillible ce qu'il n'avait lui-même enseigné qu'en tâtonnant,
NoBS leur demanderons ce qu'ils font d'innocent XII approuvant, louant, admirant un livre', puis, sur les sollicitations d'un roi et après deux ans de résistance, le condamnant.
Nous leur demanderons où résidait l'infaillibilité lors^qu'il s'est tronvé h. la fois deux, trois, quatre papes, ce qui est arrivé, non une ou deux fois, comme on le croit généralepient, mais vingt-quatre 2 ; lorsque ces papes se condamnaient, s'anathématisaient mutuellement; lorsque leurs droits — ou leurs crimes -rrr étaient telle^ment égaux, qu'il n'y avait aucun moyen de distinguer le vi'ai pape de l'antipape, le chcdnon direct du chaînon intrus et forcé.
* Les Maximes des saints, de Féoelon.
2 En 25.0, 336, 418, 498, &30, 686, 687, 767, 824, 855, 963, 984, 996, 10J2, 1033, 1058, 10.61, 1073, 1118, 1130, 1159, 1316, 1378, 1431. Du troisième siècle au quinzième, un seul n'a point vu de schisme, et le onzième en a vu cinq.
Nous leur demanderons... — Mais à quoi bon multiplier ces questions? Une seule ou cent, qu'importe? L'objection est la même. Et qui pourrait le mieux les multiplier, ces questions, si ce n'est ceux qui sôftt. appelés à voir de près et Rome, et les papes,- et les alentours des papes ? C'est en Italie, en effet, c'est à Rome et dans le palais des papes, que l'idée de leur infaillibilité aurait dû rencontrer, ce semble, le plus d'opposition. De loin, c'est le chef de l'Église, le vicaire de Jésus-Christ. Sa parole n'arrive qu'avec des formes augustes ; il n'a nulle peine à grandir et à rester grand dans l'imagination des peuples. De près, fût-il toujours aussi respectable qu'un homme peut l'être, c'est un homme; c'est souvent un vieillard usé, un pauvre corps qui se traîne, une intelligence appesantie, une mémoire qui s'en va, un maître, enfin, qui ne voit plus, n'entend plus, ne pense plus, ne vit plus que par ses serviteurs. Quoi ! ce vieillard, vous l'aurez vu la veille, vous aurez conversé familièrement avec lui, vous l'aurez même redressé, contredit, comme il arrive dans toutes les conversations du monde ; lui-même, il vous aura quelquefois donné raison, il vous aura dit poliment : « tl'est vrai... Je me trompais... » — Et voici, au sortir de cet entretien, il aura dicté quelques lignes sur des questions que le plus grand génie n'étudierait qu'en tremblant... Et ces quelques lignes, c'est ce que vous m'apportez comme infaillible et sacré; c'est la décision que je ne puis attaquer sans me révolter contre Dieu même ! Qui sait encore, qui sait si au moins elle est bien de lui? Qui sait si ce n'est pas vous, son conseiller, qui la lui avez inspirée, dictée? Ailleurs, les ministres sont responsables et le prince seul ne l'est pas; à Rome, dans
tout ce qui sort de la politique, c'est le pape seul qui l'est. Un prince faillible et irresponsable peut, sans se compromettre, signer ce qu'on fait en son nom ; un docteuipinfaillMe ne peut pas ne ■ pa s assumer la responsabiiitéiie tôiît ce qu'il signe. Mais ceux qui le dirigent, ceux qui préparent ses décrets, ceux qui lui mettent la plume h la main pour signer, ceux qui peuvent se dire : (c Tel ou tel article de foi, c'est moi qui l'ai fait; » — comment peuvent-ils, ceux-là, à moins de se éroire infaillibles eux-mêmes, comment peuvent-ils enseigner sérieusement l'infaillibilité du pape? Pallavicini, notre historien, fut précisément un de ceux qui poussèrent Innocent X, vieux, tremblant, à condamner Jansénius. Il nous a conservé lui-même le détail des hésitations de ce pape. « Quand il se plaça, dit-il, sur le bord du fossé, et qu'il mesura des yeux l'espace k franchii', il s'arrêta, et on ne pouvait le faire avancer, n Quel langage! Quel commentaire h. nos raisonnements contre l'autorité papale ! Ah ! quelque fâcheux qu'il puisse être de mêler h des arguments sérieux et calmes une accusation de mauvaise foi, comment ne serions-nous pas convaincus que les gens de Rome, ceux cpii font sonner le plus haut l'infaillibilité du pape , sont certainement, I de tous les catholiques , ceux qui y croient le moins et peuvent le moins y croire?
Et que parlons-nous des gens de Rome ! — En dehors du cercle des hommes intéressés à laisser vivre et à raviver de leur mieux le principe fondamental de l'ultramontanisme, il n'y â pas d'endroit au monde où le commun des fidèles soit plus loin d'accorder au pape une autorité surnaturelle et divine. En arrivant de France, d'Allemagne, de Suisse , où tant de gens s'inclinent au
seul nom de noti-e saint père le pape, où ceux mêmes, qui y croient peu n'en parlent généralement qu'avec respect, — on est stupéfait de la hardiesse avec laquelle les derniers boutiquiers de Rome, dès qu'on leui^ délie la langue, s'expriment sur son caractère, sa personne, son entourage , ses actes. La police même, si active et si susceptible h. l'endroit du souverain temporel, l'est beaucoup moins à l'endroit du chef de l'Église, du représentant de Dieu. Ils ne vous feront pas de longs discours contre son infaillibilité ; ils ne se sont jamais demandé théoriquement ce que c'est et s'ils y croient; mais , moins ils y ont réfléchi, — moins ils cherchent, comme font ailleurs tant de catholiques, à vous cacher et h se cacher à eux-mêmes qu'ils ne peuvent y croire. Et comment le pourraient-ils ? De quelle force d'abstraction ne faudrait-il pas qu'ils fussent doués pour accepter sérieusement comme infaillible, sacré, au-dessus de toute attaque, ce qu'ils voient sortir de la même source que des décrets politiques ou autres qu'ils auront attaqués, critiqués, maudits peut-être? En les forçant h raisonner, à conclure, croyez-vous qu'on eût beaucoup de peine à leur arracher l'aveu de ce qui est, à leur insu, au fond de leur pensée i ? Croyez-vous, pour en revenir à notre histoire, que ces gens si scandalisés du décret par lequel Paul III donnait un duché h son fds, pussent
* « Bome le sait : l'autorité pontificale n'a depuis longtemps >. nulle part moins de racines qu'en Italie. Ce n'est pas que le peuple ne la respecte, par habitude, en tout ce qui ne contrarie pas trop ni SOS idijes, ni ses penchants, ni ses intérêts; mais, audessus du peuple, elle ne trouve guère que des censeurs et des ennemis. Non-seulement on ne croit pas en elle, mais on la repousse, on la hait. » Lamennais, Affaires de nome.
r^ LIVRE PREMIER - 63
êti'è réelléinent et intimement convaincus de son infaillibilité dans tel ou tel autre décret, publié peut-être le inêmj§;;jourj signé peut-être avec la même plume et sur uii nlême^jarchemin ? Non, osons le dire,* ils n'y croyaient paSi Ils n'y croient pas davantage^ aujourd'hui, ceux qiiiéûtourent le pape; ouj s'ils y croient j — car il serait trop pénible de supposer une hypocrisie aussi prolongée, -^ c'est qu'ils s'étourdissent eux-mêmes 5 c'est qu'à force de sentir le besoin d'un pape pour régn'^r en son nom sur les coiisciences^ ils ont machinalement fini par lui abandonner aussi la leur.
Pouvaient-ils croire davantage à l'infaillibilité des concile^, ceux qui assistaient aux débuts de celui de Trente? ^^ Racontons maintenant; ce sera assez répondre.
La fin de l'année approchait. Les évoques s'impatientaient; lesiégats ne savaient plus h quoi les amusen II avait même fallu accorder h quelques-uns dés secours d'argent j gratifications , non pensions j disaient les légats, car il était essentiel qu'on ne pût accuser le pape de soudoyer des membres du concile. Plus tard, on fut moins scrupuleux.
Le cardinal Farnèse était revenu d'Allemagne, mais sans avoir obtenu autre ehose que le consentement de l'empereur à l'élévation de son père. Chàrles-Quint avait refusé les douze mille hommes ; on pouvait, au premier momeût> recevoir la nouvelle d'un accord entre les lu-^
6Zl HISTOIRE DU CONCILE DE T-RÉ^NÏE
thériens et lui. En ce cas, plus de concile ; mais le pape aimait encore mieux en affronter les chances j que de le voir se rompre d'une manière si humiliante pour lui. Prenant donc les devants, il demanda qu'on choisît entre ces trois choses, la suspension, la translation, ou l'ouverture immédiate du concile. Ory la suspensipn ne pouvait convenir à l'empereur , tarit qiie l'accord -avec les protestants n'était pas fait et conclu, et il lui importait cle pouvoir continuer è, les menacer, sinon du concile, car ils s'en effrayaient peu , du moins de la croisade que le concile ne manquerait pas d'ordonner contre les rebelles. La translation ne lui convenait pas davantage ; il savait que le pape ne consentirait jamais- à tenir l'assemblée dans une ville plus éloignée que Trente, et Trente n'était déjii que trop près de Rome. Restait l'ouverture , et l'empereur était toujours moins- pressé d'y consentii'. Il offrit enfin de ne pas s'y opposer, mais à une condition : c'était quei^'assemblée, dans les pr|j miers temps, du moins, s'occupât d'affaires de discipline, omît toute décision dogmatique, s'abstînt^-; en . un mot, de tout ce qui pourrait offenser les protel|r tants. • > V
La patience du pape était à bout. En demandant qu'on évitât d'irriter les luthériens, Charles-Quint laissait assez voir que , s'il parvenait à s'accommoder avec eux, il ne permettrait plus de les anathématiser ; et quel étrange rôle, alors, que celui d'un concile forcé de rester inuet en présence d'un pareil schisme ! — Sans refuser ni promettre , Paul se Mtâ d'envoyer aux légats, le 31 octobre, l'ordre de commencer le second dimanche de décembre. Il se bornait , dans la bulle , h. dire que l'on procédât « en pleine liberté. » %- Nous^i^ons
ce qu'elle allait être, cette « pleine liberté » promise et mêine ordonnée à l'assemblée.
Le 13 décembre donc , vêtus de leurs habits pontificaux , vingt-cinq évêques se rendent processionnellement dans la cathédrale, et le cardinal del Monte, premier légat, y célèbre la messe. Puis, après un sermon de l'évêque de Bitonte, Cornelio Musso, et une allocution ^rédigée par les légats, le concile fut déclaré ouvert « à la gloire ;de la sainte et indivisible Trinité. . . pour l'extirpation des hérésies, la paix et l'union de l'Église, la réformation du clergé et du peuple, l'abais-
' sèment et la ruine des ennemis du nom chrétien ^. » On décida, enfin, que la seconde session n'aurait lieu 'qiièle 7 janvier (15/| 6). C'était, dirent les légats, à
l^iaùsié, des fêtes. Au fond , c'est qu'il n'y avait rien de prêt, et qu'on ne savait par où commencer.
Elle était effrayante, il faut l'avouer, la tâche que ces quelques docteurs allaient entreprendre , et cela , sous le poids d'une responsabilité immense, en face d'embarras et d'obstacles de tout genre, d'incertitudes aussi et d'obscurités sans nombre ; car ils avaient beau se donner pour organes du Saint-Esprit, ils n'en sentaient pas moins , dès qu'ils touchaient à certaines questions,
1 « Ad laudem et gloriam sanctae et individnse Trinitatis... ad cxstirpationem hffirosum, ad paccra et unionem Ecclesiœ, ad dcpreissionem et exstinctionem hostium christianî nominis. »
.-tiK}/,
66 HISTOIRE DU (iDNCILB DE TRENTE
et leui' insuffisaïicé et leur mteère. Au milieu des tra-, vaux que nous a coûtés cette histoire-, plus d'une foiis'il nous est arrivé d'oublier tout à coup toute notre ariti- • pathie contre leur orgueil et leurs erreurs. La plume nous tombait des mains ; nous ne nous sentions plus de ■ force que pour les plaindre ; ils nous semblaient assez punis par l'épouvantable labeur de ces'liix-huit années sans fin. Jusque-là , en effet , le catholicisme ne s'était jamàis sérieusement occUjpé de coordôhhér sfes doctrihes et ses lois. Depuis plus de mille ans, les décisions ii'iàvaient guère porté, h. chaque fois, que sur ù^toiiit OU un petit nombre de points ; conciles et papes n'àVàiént songé qu'aux intérêts, aux périls, aux vœux dix moment. Quoi qu'en disent les historiens càihôli'què^^^, il est faux que ..la dogmatique de Trei#, l'unité de.;; Trente, soit celle dont les protestants s'étaient séjpâ-fV rés. Cela est vrai, sans douté, en ce sens que icé tpii allait être m-rêté k Trente était déjà bien, eà grio's, îal^foi romaine ; mais que Luther ait eu à rompf#âvèic iïn corps d'enseignements tel que celui qui a existé dépùiSjl^ c'est un anachronisme. L'unité romaine actuelle est pô'^ térieure h là Réforme ; c'est dans la réaction contre là Réf orine qu'il faut en chercher la première causé, comine ' aussi le plus fort lien.
Jusqu'à ce moment donc, chacun n'ayant fait qu'apporter sa pierre, ce n'était pas devant un édifiée à réparer, à compléter, mais devant un tas de matériaux qu'on avait à se mettre à l'œuvre. Or, ces matériaux, — il n'était pas même permis de les trier. Rejetèt une seule pierre, c'eût été mettre en question le droit de
1 Voir, en particulier, la Symbolique de Moëhler.
toutes les autres à être employées dans l'édifice; bon gré-, mal gré, il fallait que tout y entrât. Si du moins le plan eût été nettement tracé, les fondations positivement établies! Mais non. Le plan n'existait qu'en fragments» et en fragments de proportions diverses , suivant les siècles. Le seul plan qu'on eût en entier, celui de la Bible •, ôii ne le voulait pas ; il était par trop évident qu'xin n'y pourrait jamais tout mettre. On allait déclarer maudits ceûx^ qui avaient osé le reprendre et s'y tenir. Quel dédale f bon Dieu! Et ceux qui avaient à. le débrouillery ceux surtout qui devaient diriger l'ouvrage , -^ coinmé nous leur pardonnons d'avoir tremblé !
(c L'hérésie, faible production de l'esprit humain, dit BoBsuèt *, né se peut faire que par pièces mal assorties; lavérité Gatholiqué, venue dé Dieu, a d'abord sa per- ^tibn. M —^l^iie'âe choses il a fallu oublier pour oser éGriré ces lignes! Quel défi h l'histoire, à celle des quin2:e lifemiers siècles de l'Église, à celle du concile dont- les; tltonnements nous arrêteront h chaque pas ! Quoi (ils ont eu « d'abord leur perfection, » ees dogmes qtiérûoùs voyons successivement poindre, grandir, lut^ ter, entrer enfin, mais au bout de six, de dix siècles, daiïs le domaine de la foi ! Ils avaient eu <( d'abord leur perfection , » ceux que nous verrons n'être admis à Trente qu'après des débats sans fin , des modifications nombreuses, des votations à la simple majorité! Et pour ne citer qu'uii exemple , mais un exemple qui les renferme touSj — il avait eu « d'abord sa perfection, » ce grand dogme fondamental , cette infaillibilité que le concile lui-même allait éviter d'aborder en face, bien
* Préface dès Variations,
qu'il en eût à chaque pas l'occasion, et dans laquellé^il a laissé le point capital indécis ! Quand il l'aurait tranché, ce point, nous aurions encore à mettre en regard de l'allégation de Bossuet les paroles d'un homme qu'on cite beaucoup, mais qu'on devrait, selon nous, citer encore plus, car il est quelquefois le moins catholique des Pères. « Quant à, l'Écriture, dit-il , il ne saurait y avoir ni discussion ni doute sur ce qu'elle enseigne évidemment ; mais les lettres des évoques peuvent être redressées, soit par l'opinion d'un plus habile, soit par l'autorité et la science d'autres évoques, soit par les conciles C» Voilà qui ressemble déjà fort peu à l'infaillibilité des Pères. Ils peuvent être redressés , non-seulement « par d'autres évêqùes, » mais « par l'opinion d'un plus^abile, » évêque ou non. Ils peuvent l'être surtout ((par, les conciles, n Augustin eût donc été bien surpris^^p les voir si souvent cités, et lui avec eux, dans le^pécrets de maint concile, sur le même pied que l'Écriture. (( Les conciles nationaux ou provinciaux , poursuit-il , doivent céder sans contredit aux conciles généraux .; mais il n'est pas rare que les conciles généraux soient eux-mêmes redressés par des conciles postérieurs, lorsqu'une plus grande expérience a ouvert ce qui était fermé, et mis en lumière ce qui était inconnu 2. » Chan-
1 « Quîs autem nesciat Sanctam Scripturam canonicam omnibus posterioribus episcoporum litteris ita prseponi ut...; episcoporiim autem litteras... et per sèrmonem forte sapientiorem' cujuslibcl ia ea re peritioris, et per aliorum episcoporum graviorem
auctoritatem, et per concilia licere reprehendi... ? » Aug. De Bapt. Contra Donat. 1. II, 1.
2 « ...Et ipsa concilia quaî par singulas regiones vel provinciàs sunt, plenariorum conciliorum auctoritate quae fiunt ex universô orbe sine ullis ambagibus cedere ipsaque plenaria scepe priera
gëz ùh OU deux mot§,, et vous avez là une des idées cpïitre lesquelles le cal^licisme actuel s'indigne le plus*, celle de la perfectiMlité^||ns les croyances. Venue de Dieu, la révélation, en soi, est parfaite ; livr^|à l'homme, elle est nécessairement perfectible, en ce sens que des études et des méditations postérieures pê]ù.yent toujours modifier la manière dont elle ssera entendue, soit dans ses détails, soit dans son enseniille. Cette mobilité tant reprjochée au protestantisme, — • Augustin l'accepte comme une des nécessités de l'esprit: hàtoain ; et tandis que nous voyons quelquefois des protestants même s'en plaindre, se jeter, de dépit, ou dans l'incrédulité, ou dans le catholicisme , — l'évêque du cinquième siècle en parle sans un mot,^de regret. En vain chercherez-vous, par d'autres passages du même Père, à limiter l'inquiétante largeur de celui-là. Jamais vous.ne le rétrécirez assez pour qu'Augustin ait pu être catholique en l'écrivant. Il paraît admettre , il est vrai, qu'en traversant cette série d'épreuves 2, la vérité sera de plus en plus complète et pure, tandis que, selon nous, elle l'a souvent été de moins en moins ; mais peu mtporte : si c'est ainsi qù^l croyait à l'infaillibilité de l'Ëglise , il n'y croyait pas , et il était tout aussi loin que nous d'admettre, comme Bossuet, que le dogme romain ait eu d'abord sa perfection. ^ u
posjerîoribitsl emendari, ciim aliquo experimenlo rerum aperitttr qtiàd cïàusumerat, et cognoscilur quod latebal?» Ibid. ^ Soir Lamenstas, préface du deuxième volume de VEssai sur l'indifférence. ^
V 2 Remarquez, soit dit en passant, l'absence du pape. Si Augustin lui avait accordé, nous ne dirons pas l'infaillibilité, mais'^même une simple suprématie doctrinale, comment comprendre qu'il n'en eût rien dit là?
à70 histoire DU: concile de trente