‹ Histoire du Concile de Trente [microform]Chapitre 20 sur 38 · LIVRE ■^CIlSfjQ THÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ■^CIlSfjQ THÈME

consentait à mettrg que les évêques 07it été établis par Jésus-Christ, pour être chargés par Le pape d'une portion de sa sollicitude ; mais ce milieu plaisait peu. Et comme la question de la résidence -reparaissait h. tout propos, les deux partis passant perpétuellement de l'une à l'autre 'selon qu'ils voyaient jour à y gagner quelque peu de terrain, — la fin de janvier arriva sans qu'on se fût entendu sur un seul point.

La première nouvelle de la bataille de Dreux (17 décembre) avait été reçue et célébrée , dans le concile , comme celle d'un grand triomphe ; mais des rapports^ plus détaillés avaient modifié cette première impression, et, tout en continuant à entretenir, par de pompeuses actions de grâces , l'enthousiasme des populations catholiques, on faisait d'amères réflexions. L'armée protestante eût-elle été complètement battue, ce n'était déjà pas peu de chose que de voir la Réforme avec une armée, et une armée capable de lutter contre les forces réunies du roi de France et de Philippe II ; mais, quoi- , que battue, on savait qu'elle avait perdu moins de inonde que l'armée catholique, qu'elle n'était ni découragée ni en déroute , et , quand une armée ne se considère pas comme vaincue , elle ne l'est réellement pas. Le seul résultat positif de la bataille de Dreux avait donc été d'élever, politiquement et militairement, le parti de la Réforme au niveau du parti royal ; après avoir combattu d'armée à armée, on traitera de puissance à puissance.

Le pape en avait jugé mieux que personne. L'ambassadeur De risle, dans ses lettres à la reine, se plaint de n'avoir pas réussi à lui faire considérer comme une vraie victoire ce triomphe si hautement célébré. « Sa Sainteté, dit-il % persévérant avec contenance et paroles pleines de dédain et malcontentement, ne peut souffrir que je nomme votre victoire, et dit qu'il n'en a été aucune. » — Patience ! neuf ans plus tard, Rome retentira de cris de joie pour une autre victoire, plus complète et plus belle, apparemment, à ses yeux.... celle de la Saint-Barthélémy.

Dans les premiers jours de janvier, les ambassadeurs de France avaient présenté au concile un projet de réformation dont le cardinal de Lorraine avait affecté de ne pas se mêler, et qui, émané du gouvernement, n'avait pas en elîet l'approbation de tous les évêques français. C'était un mélange de dispositions assez diverses. Les droits du pape, sans y être théoriquement attaqués, y recevaient plus d'une atteinte, surtout pécuniairement. Le dix-septième et le dix-huitième article établissaient la faculté de communier sous les deux espèces, et de célébrer le culte en langue vulgaire. Le culte des images, la collation des bénéfices, les dispenses de toute espèce, étaient aussi l'objet de dispositions plus ou moins contraires aux idées et aux intérêts de la cour de Rome. La victoire de Dreux commençait à porter des fruits qui n'étaient pas tous également doux. Plus on l'avait célébrée, plus on avait mis le gouvernement français en position de demander des concessions au concile, et d'en faire lui-même aux protestants.

1 Lettre du 8 mars 1563.

Les légats craignaient tellement l'effet de ce mémoire sur la santé du vieux pontife, malade et mourant depuis plusieurs mois, qu'ils lui envoyèrent en toute hâte l'évêque àeVilerbe, un de ses confidents et de ses amis, pour adoucir la rudesse du coup. Malgré cela, l'impression fut terrible. Le pape cria k la révolte ; l'évêque le calma; mais non sans peine, en lui remontrant qu'il y avait trente-quatre articles, que les Français n'avaient sûrement jamais eu l'idée de les obtenir tous, qu'on pourrait aisément en accorder quelques-uns , en modifier d'autres, en rejeter beaucoup. Enfin, ce qu'il y avait de plus rassurant, c'était que le cardinal de Lorraine avait secrètement chargé l'évêque d'offrir ses services au pape, sinon pour conjurer l'orage, du moins pour le détourner et l'amoindrir. Le cardinal n'était, au fond, ni ullrâmontain, ni gallican ; il était simplement de la religion des ambitieux, c'est-à-dire prêt à en changer tous les jours.

Le pape commença donc par s'emparer de cette affaire, qu'il était pourtant censé ignorer, puisqu'elle avait été transmise , non pas h lui par l'ambassadeur résidant h Rome, mais au concile par les ambassadeurs résidant k Trente. Le cardinal de Ferrare , légat en France , eut ordre de répondre au roi : (( Qu'il y avait en effet de bonnes choses dans ces articles, et que le pape ne demandait pas mieux que de les voir examiner ; qu'il ne pouvait supposer à personne, et au roi trèschrétien moins qu'à, tout autre, l'intention d'ôter au Saint-Siège une portion quelconque des pouvoirs qu'il tient de Jésus-Christ ; que si telles ou telles redevances étaient onéreuses au royaume, on verrait à les alléger à l'amiable; que c'étaient là, d'ailleurs, des choses peu

propres à être traitées dans un concile. » Une des raisons, ajoutait le pape, iDOur lesquelles ces articles ne lui plaisaient pas tous également, c'était qu'il y en avait de non moins contraires à l'autorité du roi qu'à celle du pape. Peu dépendants du Saint-Siège, les évêques auraient la facilité de l'être encore moins du roi. Toutes ces remarques, enfin, le cardinal de Ferrare devait, les appuyer d'une nouvelle avance de quarante mille écus, sur les cent mille précédemment offerts en don.

C'est un des traits curieux de l'histoire politique de ce siècle que ces dons d'argent faits publiquement de prince à prince, offerts et reçus sans la moindre honte, quelque faible que fût la somme eu égard à la grandeur et k l'opulence des deux parties. Il semblait généralement admis qu'une bourse pleine est un argument comme un autre, et qu'il n'y a pas plus èi rougir d'Une bonne somme acceptée que d'une bonne raison accueillie. Mais si ce n'était que curieux dans les affaires politiques, c'était certainement, dans les affaires religieuses, autre chose que curieux.

Rien n'étant prêt pour la session, il fallut encore la proroger. Quoiqu'on ne fût qu'au commencement de février, les légats proposaient de la différer jusqu'à Pâques. Cet avis fut fortement combattu, d'autant plus que les légats parlaient d'entamer l'article du Mariage, et qu'on trouvait étrange d'aller chercher de nouvelles matières lorsqu'on ne pouvait venir à bout des an-

ciennés. Beaucoup voulaient qu'on allât immédiatement aux voix, sur tous les points suffisamment examinés; mais les Italiens, quoique sûrs de vaincre, redoutaient ce genre de victoire. Lé cardinal de Lorraine , en consentant au délai, eut l'air de ne s'y?pfêter que par complaisance; mais il avait ses raisons pour ne pas en être fâché. Il projetait un voyage auprès de l'empereur, et les alfaires de France étaient encore trop brouillées pour qu'il vît bien ce qu'il y avait de mieux h faire dans l'intérêt, de son parti. ^

-:<jè voyage, depuis longtemps annoncé, était l'objet de bien des. inquiétudes. On ne doutait pas qu'il n'eût pour but , outre les affaires politiques concernant la France et l'Allemagne, de resserrer l'union des Français et des. Allemands dans les;affaires du concile; l'empereur, et surtout son fils, étaient trop mal disposés pour que le cardinal ne revînt pas d'auprès d'eux avec des projets plus ou moins hostiles. On avait eu vent de quelqtiès-'(iues lions que l'empereur faisait examiner par ses théologiens, et qui n'étaient pas des plus rassurantes; entre autres :

Si le pape était fondé à vouloir que ses légats eussent seuls le droit de proposer, et si la clause proponentiôzw ïegatis né devait pas être ôtée, comme contraire à l'autorité elS la liberté^ du concile ;

; Si le pape pourrait le transférer ou le dissoudre sans la participation des princes ;

- S'il n'y aurait aucun moyen de faire que les évêques y fussent indépendants, tant du côté du pape que du côté de leurs princes respectifs ;

S'il ne serait pas possible de protéger la minorité contrera violence ou les intrigues de la majorité ; i II. ' '■' 19*

Si, le pape venant à mourir, l'élection appartiendrait au concile;

^Et autres points, auxquels le bruit public en ajouUit de plus menaçants encore.

Le cardinal partit vers le milieu de février, après avoir fait promettre aux légats que la question du mariage des prêtres ne serait pas agitée en son absence. Nouveau sujet d'inquiétudes. Il avait donc aussi, sur ce point, des vues qui pourraient ne pas être celles de la majorité? Il resta cinq jours à Inspruck. Tout fut mis en œuvre pour pénétrer le secret de ses conférences avec l'empereur; mais tout ce qu'on put savoir, ce fut qu'il était resté chaque jour au moins deux heures avec lui et son fils.

A son retour, on n'en sut pas davantage. Il se borna à. rapporter aux légats : « Que l'empereur s'était répandu devant lui en plaintes aiaères sur ce qu'aucune de ses demandes n'avait seulement été mise en délibération ; qu'il s'était beaucoup échauffé, disant que l'assemblée n'avait encore rien fait d'important , que le pape était trompé, ou par le concile siégeant à Trente, ou par son concile siégeant à Rome, etc., etc. > » Le cardinal ajoutait qu'il avait fait de son mieux pour adoucir l'empereur; mais, dit l'historien : « Il disait tout cela du ton d'un homme qui ne raconte pas seulement les sentiments d'autrui , mais veut faire valoir les siens en leur donnant l'appui d'une autorité supérieure. » Les jours suivants, il parlait presque ouvertement de l'empereur comme d'un allié, d'un ami; il allait jusqu'à dire que, si les choses continuaient sur ce pied, il en

1 Pallav. 1. XX, ch. v.

résulterait quelque grand scandale. Ce scandale, c'était évidemment que les princes décréteraient, de leur chef, ce qu'ils ne pourraient obtenir de l'assemblée ou du pape. L'agitation et la méfiance allaient croissant. -

Enfin, tandis que le cardinal de Ferrare communiquait èri France la réponse ambiguë du pape aux trente-quatre articles qui avaient mis Rome en émoi, les ambassadeurs français comniuniquaient au concile, par une lettre du roi, la nouvelle officielle de la bataille de Dreux, et en prenaient occasion de demander ce qu'on avait fait de ces articles, ce que l'on comptait en faire. Puis, avec une malicieuse bonhomie :« Si quelqu'un s'étonnait, dit Du Ferrier, que nous nous soyons attachés à ces points plutôt qu'à d'autres, que nous ayons omis tant de choses importantes, nous répondrions que nous avons voulu commencer par les plus légères, afin de déblayer la route et d'arriver plus facilement aux plus graves. Ne croyez pas, ajoutait-il, que les chrétiens soient ce qu'ils étaient il y a cinquante ou cent ans. S'il y a encore beaucoup de gens qui ne demandent pas mieux que de rester catholiques, ces mêmes gens ne le sont déjà plus assez pour s'abstenir de juger, d'après l'Ecriture, ce ^ que vous leur aurez présenté à croire ou à faire. » Qu'attendaient- ils donc, ces gens, et lui tout le premier, pour se déclarer protestants? Le concile n'avait-il pas décrété assez de choses contraires à l'Ecriture, pour qu'on se dispensât d'attendre ce qu' décréterait encore?

Retardées de quelques jours par une querelle de pré-

séance entre les théologiens, les délibérations sur le mariage s'ouvrirent dans le courant de fémer. Huit articles, qu'il n'est pas nécessaire d'énumérer, avaient été présentés par les légats. Bornons-nous aux trois points sur lesquels la discussion allait principalement rouler : le mariage en lui-même ; le mariage envisagé comme lien ; le célibat.

Le mariage est-il un sacrement ? — C'était facile à dire, mais moins facile à prouver. Les théologiens en firent assez l'aveu, sinon en propres termes, du moins par la longueur et l'embarras de leurs discours.

Rappelons d'abord, pour mémoire, ce que nous avons déjà dit ou indiqué ailleurs: — Qu'il paraît peu conforme à. la notion même de sacrement, notion essentiellement chrétienne, d'appeler de ce nom; une chose existant dans toutes les religions ; que, pour trouver d'anciens auteurs chrétiens qui fassent" du mariage un sacrement, il faut remonter au temps où sacrement se disait de tous les actes religieux *| que l'Écriture, enfin, ne nous en parle nulle part' comme il -serait naturel qu'elle parlât d'un acte appartenant à la loi nouvelle, et frère, si l'on peut ainsi dire, de la Cène et du Baptême. Si ce dernier, quoique usité avant le christianisme', , est devenu un sacrement, c'est que Jésus^Christ s'en est ' positivement emparé, et en a fait comme le sceau dont"

* « Le mariage est, selon C expression de saint Paul, un grand sacrement en Christ et en l'Eglise, » dit l'Encyclique de 1832 ; rnair, le texte grec dit « un grand mystère. » Nous avons déjà eu un exemple de ce même jeu de mots, et le cardinal Cajetan avoue ici la falsification. « Nonhabes ex hocloco, prudens lector, a Paulo,'' conjugium esse sacramentum ; non enim dixit sacramentum^sQd mystei-ium. » ^- ' -j i'

ses disciples devaient être marqués. « Allez, instruisez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Quant au mariage, rien de semblable. Le Nouveau-Testament n'en parle qu'au point de vue moral, Il le prend comme un fait ; il l'épure et le relève; mais nous ne voyons là ni institution du fait, ni modification dans son essence. Ainsi, la religion le sanctifie, mais ne le crée pas; l'Église le proclame et le bénit, mais il existerait sans elle, et il a réellement existé chez des païens, à quelques époques *, aussi respecté, aussi sacré qu'il le fût jamais chez les chrétiens. Or, quelque définition qu'on donne du sacrement en général, jamais elle ne s'appliquera logiquement à un acte où le rôle du christianisme est une simple intervention, utile, précieuse, mais nullement nécessaire. Tout acte, toute affaire sur laquelle vous appelleriez la bénédiction de Dieu et les prières de l'Église, serait, à ce titre, un sacrement.

Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un sacrement dont le but réel et direct n'a rien de religieux, ne touche même en rien àja religion ?— Si l'état du mariage, fécondé parla piété, est une source abondante de sanctification et de salut, ce n'est pourtant là, au fond, qu'un résultat occasionnel. Quand l'union conjugale ne serait pas de nature à avoir ces heureux effets, elle n'en subsisterait pas moins. Le mariage, n'est donc pas, en soi, un acte religieux , puisqu'il existe indépendamment de toute religion ; il est donc essentiellement différent de la Cène et du Baptême, et de tous les autres sacrements, si on

* A.Rome, par exemple, dans les premiers siècles de la république.

veut qu'il y euvait d'autres, puisque ceux-là, en dehors du sens religieux, ne signifient rien, ne sont absolument rien.

Entrons, pour un moment, dans une des idées lavorites de l'Église romaine, celle de la supériorité du célibat sur le mariage, et voilà, aussitôt une nouvelle objection. Tous les autres sacrements ont ou sont réputés avoir pour but de modifier en bien et de spirilualiser l'âme du fidèle; ici, ce sera tout autre chose. Si le célibat est plus saint que le mariage, et que ce dernier, pourtant, soit un sacrement, — voilà un sacrement dont le résultat immédiat est de faire passer l'âme dans un état inférieur, de lui ôler une portion de sa spiritualité, de lui fermer, enfin, certaines sources de salut. L'Église romaine n'accepte le mariage que comme un mal nécessaire ; est-il logique de considérer comme un sacrement l'acte qui crée un mal ? Et si on répond qu'il est naturel que la religion s'empare de ce mal pour l'amoindrir, pour en tirer le bien qui peut y être, — nous voilà ramenés à notre objection ci - dessus : «Qu'il ne saurait y avoir sacrement là oii la religion ne fait que bénir ce qui existerait en dehors d'elle et sans elle. »

Au reste, il serait fort à désirer que l'Église romaine n'eût jamais rien enseigné de plus dangereux. En mettant le mariage au nombre des sacrements , on peut avoir eu un bon but, celui de le rendre plus inviolable

et plus î acre. Nous pourrions donc deinander seulement si on y est arrivé, si le lien conjugal est réellement plus sacré en Italie qu'en Angleterre, en France qu'aux États-Unis, à Rome qu'à Genève, et nous serions peu inquiets sur la réponse de tout voyageur éclairé, de tout catholique de bonne foi.

Mais si les bons résultats sont>4outeux, les mauvais ne le sont pas. En devenant un sacrement, le mariage passait dans le domaine de l'Église* ; ellei seule avait désormais le droit d'en déterminer les conditions. Ce droit était une inépuisable source d'influence sur les individus , les familles , les rois , les peuples. La société civile était liée à. l'Église par ses fibres les plus intimes, les plus profondément enracinées dans tous les intérêts et dans toutes les affections. Et comme on les tendait, ces fibres ! Comme on se plaisait à multiplier les embarras, les empêchements de tout genre! Au commencement du treizième siècle, l'empêchement de parenté s'étendait jusqu'au septième degré ; il n'était pas jusqu'aux relations adultères qui ne constituassent une sorte de parenté , dans laquelle l'interdiction du mariage allait jusqu'au quatrième degré. Au milieu de cet enchevêtrement d'obstacles, il ne se faisait presque point de mariages que l'Église n'eût la possibilité d'empêcher, pour peu qu'elle voulut appliquer rigoureusement ses règles ; il n'y avait, en ce cas, d'autre ressource que de solliciter et de payer. Souvent aussi, des empêchements venant à se découvrir après le mariage, nouvelles sollicitations, nouveaux débours, si on vou-

* « Le Mariage, faisant partie des choses saintes, est par conséquent soMWî'i à l'Eglise. » (Encyclique de 1852.)

lait être en règle. Dés époux unis depuis vingt ans pouvaient n'être pas encore sûrs que leur mariage fût valide, que leurs enfants fussent légitimes ; ceux-ci, même après la mort de leurs parents, pouvaient, un beau jour, s'entendre déclarer bâtards.

Du temps du concile de Trente, il n'en était plus tout à fait ainsi. Des plaintes universelles avaient contraint Innocent III d'abaisser à quatre le chiffre normal des degrés; l'usage avait en outre donné force de loi à divers adoucissements de détail, et les dispenses achevaient d'adoucir ce qu'il restait de trop gênant dans la loi.

Malgré cela, il régnait encore un grand malaise. La société civile tendant fortement à s'émanciper, son attention était sans cesse appelée sur le plus délicat des points de contact entre le spirituel et le temporel. La Réforme avait demandé à l'Église de quel droit elle se disait seule apte k poser les lois du;jpiariage, et l'Église, à côté de l'argument d'autorité, dont personne ne voulait plus, n'avait pas grandchose a répondre. Beaucoup de jurisconsultes catholiques étaient arrivés, sur ce point, h des idées très voisines de celles des protestants. On commençait, surtout en France, à voir dans le mariage un acte essentiellement civil, que la religion consacrait, mais ne créait pas. Cette consécration, on entendait bien que l'Église restât maîtresse de déterminer dans quels cas le prêtre devait l'accorder ou la refuser ; mais on commençait généralement à comprendre que, en regard de la société, ce n'est là qu'un accessoire. Enfin, le pouvoir civil commençait aussi à se croire en droit de fixer, dans sa sphère, les conditions hors desquelles l'Église ne pourrait procéder à la celé-

bralion du mariage. Ainsi se. préparait, mais pour dprmir encore longtemps, le système qui est aujourd'hui celui de laFrance et de beaucoup d'autres états.

Ces discussions sur l'essence du mariage conduisaient nécessairement à la seconde des questions indiquées ci-dessus, savoir le mariage envisagé comme lien.

L'Église l'avait déclaré indissoluble. Au point de vue social et moral , il y a de graves raisons en faveur de ce système ; mais il s'agissait de savoir si l'Église avait eu le droit de l'établir. Or, l'Écriture à la main, ce n'était pas soutenable, surtout dans l'opinion que le mariage est un sacrement. Un sacrement, en effet,— l'Église l'a toujours reconnu, — est en dehors de son pouvoir. Elle en règle l'emploi, en modifie les accessoires, mais ne saurait en modifier l'essence. Si le mariage est un sacrement, et que Jésus-Christ ne l'ait pourtant pas regardé comme indissoluble, sa qualité même de sacrement ôte à qui que ce soit la faculté d'y rien changer. Cela posé, qu'en a dit Jésus-Christ? <( 11 a été dit aux anciens : Que celui qui répudie sa femme lui donne un acte de divorce. Mais moi je vous dis que celui qui répudie sa femme, sï ce n'est pour cause d'adiUiére, l'expose à devenir adultère, et que celui qui épouse cette femme répudiée se rend coupable d'adultère *. » Celui

? E7. selon saint Matth. v.

qui épouse cette femme. ïl était permis, en effet, d'épouser une femme répudiée. Jésus-Christ le défend-il ? Nullement. Il se borne à dire que^ si la répudiation n'a pas eu lieu pour la cause qu'il indique, le nouveau mariage ne sera pas légitime. Peut-on admettre que, s'il eût voulu enseigner l'indissolubilité, il ne l'eût pas enseignée en cet endroit? Prétendra-t-on que c'était par condescendance aux idées et aux usages des Juifs? Nous ne concevons pas le Fils de Dieu usant de condescendance au point d'accorder, même provisoirement, ce qui eût été contraire à l'essence d'un des sacrements de la loi nouvelle.

Quant cl la question de savoir si certains États ont bien ou mal fait d'autoriser le divorce dans d'autres cas que l'adultère, nous n'avons pas Ji nous en occuper ici. Il nous suffit d'avoir montré qu'on ne saurait raisonnablement ériger en loi divine la prohibition absolue du divorce.

Nous arrêterons-nous h réfuter les accusations dirigées h ce sujet contre la Réforme? Il semblerait, au dire de certains auteurs, qu'elle n'ait pu ôter cette irapossibilité sans ouvrir la porte aux plus scandaleux désordres. Heureusement que nous n'avons ici, comme dans la question sacramentelle, qu'à en appeler aux faits. Où sont-ils, ces désordres? Nous citera-t-on beaucoup de cas où la perspective du divorce ait relâché des liens qui ne se seraient pas relâchés sans cela ? Il va sans dire que nous ne parlons pas de ce divorce brutal , que l'histoire nous montre en usage chez quelques peuples, mais du divorce légal, solennel, tel, en un mot, qu'il existe dans tous les pays protestants où il est admis. Là, entouré de toutes les restrictions civiles

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qu'exigeaiept la morale et l'ordre, il n'a lieu q\^0ec des formalités et des délais qui équivalent à le déclarer d'avance impossible, pour peu que les motifs en soient insuffisants ou passagers. A peine trouve-t-on à citer, de loin eh loin, un cas où il n'ait pas fait, en somme, plus de bien que de mal ; et que de cas, au contraire, où l'indissolubilité du mariage produit plus de mal que de bien ! Puis, nous le répétons, ce n'est pas là la question. Quand le divorce n'aurait que d^s résullats fâcheux, l'Église, dès qu'il n'est pas interdit dans l'Écriture, n'a pas le droit de l'interdire. Le déconseiller, à la bonne heure ; faire tout ce qui est humainement possible pour empêcher, dans chaque cas particulier, que les époux n'en viennent à celte extrémité déplorable, c'est un devoir; demander à la loi civile encore plus de sévérité, d'enquêles, de lenteurs, rien de mieux; mais, quand la loi divine ne dit pas formellement non, l'Eglise n'a pas le droit de dire non. . Nous reirouvons ces idées dans les avis de presque tous les théologiens qui élaborèrent, à Trente, la question du mariage. L'argument que l'on aurait pu tirer et que l'on lire ençOre quelquefois avec tant d'assurance de ces paroles dé Jésus-Christ : a Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a joint ^, » se trouvait détruit d'avancé par ces autres paroles où il admet le divorce pour adultère; on ne pouvait donner comme absolue une règle à laquelle il a fait lui-même une exception. D'autre part, on sentait qu'une loi de cette importance ne pouvait solidement reposer sur la seule autorité de l'Église. On se donnait donc beaucoup de peine pour

' * Ev. selon saint Marc, x.

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trouver des bases scripturaires; onen était réduit, comme sur tant d'autres points, à travestir en déclarations dogmatiques des paroles qui n'en sont évidemment pas. C'est ainsi que, dans le décret même, l'indissolubilité est établie d'abord sur ces paroles d'Adam : (( Celle-ci est os de mes os et chair de ma chair ; » puis sur ces paroles de saint Paul : « L'homme quittera donc son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ; » puis enfin sur : « Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a joint. » Mais quant k l'exception indiquée en cas d'adultère, le concile n'en dit rien ; bien plus, dans le septième canon, il y a anathème contre qui prétendra que l'Église se trompe en enseignant l'indissolubilité, même eh cas d'adultère.

Répétons-le : ce point est un de ceux où nous pardonnons le plus volontiers au catholicisme d'être en désaccord avec la Bible; mais la. contradiction n'en est pas moins là, patente, flagrante. Faire de^ l'indissolubilité une loi, c'est soutenable; l'enseigner comme un dogme, c'est un mensonge.

A cette première difficulté s'en joignaient d'autres, plus légères en soi, mais qui, compliquées par la notion de sacrement, devenaient insolubles. Parmi les conditions du mariage, il en est de purement humaines : consentement des parents ou tuteurs, minimum de l'âge des époux, etc. Si une de ces conditions a été omise, qu'est le mariage ?

Le déclarerez-vous nul? Mais il est contraire à l'essence d'un sacrement que l'omission d'une formalité civile puisse l'annihiler. En vain, comme plusieurs des théologiens de Trente, appellerez-vous la scolastique à votre secours. « Tout sacrement , disaient-ils, veut une matière à sacrement. De même qu'il n'y a point de baptême là, où il n'y a personne à. baptiser, il n'y a point de mariage non plus là, où il n'y a personne k marier. Si les époux, par conséquent, ne sont pas dans les conditions requises, ils ne sont pas matière à mariage. L'acte -est donc nul, comme le serait le baptême d'un enfant mort ou d'une pierre. » Pauvres subtilités, auxquelles il n'y aurait eu, d'ailleurs, qu'un mot à. répondre: C'est que les conditions civiles du mariage ne sont pas partout les mêmes, et qu'il est contradictoire, absurde, que les mêmes paroles sacramentelles puissent créer un lien indissoluble, ou ne rien signifier du tout, selon que le même prêtre les aura prononcées sur les mêmes personnes en-deçà, ou au-delà de la borne qui marque les confins de deux États.

Pour échapper h cette absurdité, il n'y a qu'un moyen : c'est que l'autorité c'mle n'ait absolument rien à voir dans le mariage. Tant que l'Église ne sera pas arrivée à en régler souverainement toutes les conditions, aussi bien dans l'ordre civil que dans l'ordre ecclésiastique, la sacramenlalité de cet acte ne peut être pour elle qu'une source d'embarras et d'échecs. Aussi le concile jde FJprence avait-il enseigné que le consentement des contractants est la seule condition indispensable. C'était logique. Quand vous baptisez un enfant, son père a beau n'y avoir pas consenti : l'enfant est baptisé. De même, si le mariage est un sacrement, les parents ont n. 20*

beau avoir dit non : dès que la formule est.prononcée, il y a mariage. On pourrait même, toujours logiquement, aller encore plus loin. L'enfant que vous baptisez n'a ni demandé ni accepté le baptême. Si le mariage est un sacrement, si la formule du mariage a la vertu d'opérer, comme celle du baptême, un certain effet infaillible, — on ne voit pas pourquoi le prêtre ne pourrait pas marier de son chef, sans demander le consentement des parties, sans même les informer du fait, autant de gens que bon lui semblerait.

Ici donc, comme en tant d'autres choses, ce qui contribuait le plus à la force de l'Église, lorsqu'elle était toule-puissante, ne contribue plus qu'à son humiliation. Qu'est-ce que le mariage dit civil, reconnu aujourd'hui par tant d'États, sinon la négation permanente de l'idée,, si chère à son ambition, qu'elle seule peut faire des mariages légitimes ? Cette idée, pourtant ,., elle ne l'a pas abandonnée ; elle ne peut pas l'abandonner, puis-, qu'elle en a fait un point de foi. Le mariage civil, 5, ses yeux, n'existe pas ; si elle en parlait , ce ne pourrait être que comme d'une impie usurpation. Ainsi, excellente en vue d'une époque d'omnipotence, sa théorie du mariage était , au fond, plus téméraire qu'habile ; on aurait dû prévoir le cas oii on ne serait plus les maîtres, et se ménager au moins une issue pour, reculer. Mais non. Celte omnipotence tant rêvée et vers . laquelle on faisait chaque jour de nouveaux pas, qui aurait osé en prévoir ou en annoncer la fin ? La transformation même du mariage en sacrement n'était-elle pas une des choses qui semblaient le mieux y conduire et en assurer la durée ?

A la vue de cet envahissement continu du catholi-

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cisme pepdant mille ans, on dirait une armée qui, sur les bords de l'Océan, avance, avance toujours, à mesure que la marée se retire, sans songer que ces mêmes vagues qui fuient pourraient bien revenir plus vite qu'elles n'o'nf fui. Partout où l'Église pouvait poser un pied, elle le. posait... Et voilà la marée qui revient; voilà ce pied qui ne peut pas s'arracher, parce qu'un seul pas en arrière serait une déroute ; voilà l'Église entourée des vagues du siècle. Elle saura bien les chasser, dit-elle. Vain espoir ! La marée des idées n'est pas une marée qui va et vient. Lorsqu'une fois elle a commencé à monter, elle monte, monte toujours. Dieu seul pourrait l'arrêter ; encore ne le pourrait-il qu'en arrêtant, qu'en brisant l'intelligence humaine. Lamentable miracle, que-Rome a souvent essayé de faire, qu'elle a fait quelquefois, mais que Dieu ne fera jamais.

A côté de ces rigueurs tyranniques étaient des relâchements inouïs. De tous les empêchements du mariage, il n'en était presque aucun dont on ne pût acheter la levée ; l'indissolubilité même, admise en dogme, n'était souvent qu'un mot, vu le nombre infini des causes de nullité, dont les grands et les princes trouvaient toujours facilement quelqu'une. Le divorce, en fait, existait, mais sous sa pire forme, celle d'un jugement avec effet rétroactif, anéantissant l'union antérieure, niant que le mariage eût existé. Moyennant finance et soumission, il n'était rien qu'on n'obtînt ; la cour de ^ome, pourvu que son droit fût reconnu, ne s'offensait nullement d'être, en pratique, l'humble servante des rois *.

* Nous avons dit ailleurs à quelles causes avait tenu, dans l'affairc^de Henri VIII, la résistance du pape.

La Réforme a produit , dans ces matières, infiniment moins de désordres que Rome n'en avait légitimé;

Aussi l'affaire des dispenses matrimoniales était-elle, à Trente, un perpétuel thème è. doléances pour lés évêques espagnols, allemands et français. Il était seulement fâcheux que l'intérêt perçât trop souvent dans leurs reproches ; plusieurs étaient manifestement moins peines de la multiplication des dispenses, que de la loi d'après laquelle le pape seul les accordait et en recevait le prix. Quoi qu'il en soit , il y eut des congrégations où on se serait cru dans un synode de réformés, tant les théologiens et les prélats se gênaient peu pour flétrir ces abus. Tout ce qu'on a pu avancer de plus calomnieux contre la Réforme, comme ayant relâché le nœud conjugal , — c'étaient des évêques qui le disaient, et sans calomnie aucune, contre le chef de leur Église. Quelques-uns proposaient que l'on réduisît autant queppssible le nombre des empêchements, mais en les déclarant absolus, de sorte que le pape même ne pût les lever.

C'eût été décréter la suprématie du concile ; les ultramontains, comme on devait s'y attendre, n'en voulurent pas entendre parler. Plusieurs même, dans le cours de la discussion, s'enhardirent à soutenir nettement l'omnipotence et l'irresponsabilité absolue du pape, ce qui n'avait pas encore eu lieu k Trente. Le portugais Cornelio, un des plus écoutés de tous les docteurs du camp romain, s'évertua h prouver que la seule chose au monde dont le pape ne puisse dispenser, c'est la croyance aux points de foi : tout le reste, les commandements de ■ Dieu aussi bien que ceux de l'Église, les canons des conciles comme les décrets du Saint-Siège, il en .est

l'arbitre suprême. Et l'on ne craignait pas de ressus-citer, h ce propos, jusqu'à ces tristes arguments de mots et de syllabes qu'on aurait pu croire enterrés depuis deux cents ans. « Abolir les dispenses ! Saint Paul n'a-t-il pas dit que les ministres de l'Église sont les dispensateurs des mystères de Dieu? » Ce fut un nommé Valentino, dominicain, qui eut l'honneur de ce grave argument. Heureusement qu'il y avait aussi là un certain français, Jean de Verdun, dont la langue acérée lui fit payer cet honneur un peu cher. En général , quand on s'avisait d'être ridicule devant les docteurs français, on ne l'était pas impunément. Mais, hélas ! à quoi leur servait tout leur esprit? Tout en se moquant des ultramontains, n'étaient-ils pas liés des mêmes chaînes ? Et s'ils riaient des arguments romains , s'ils tinrent bon jusqu'au bout contre certaines prétentions exclusivement romaines, — que d'arguments qui ne valaient pas mieux et dont ils n'osaient pas rire ! Que de points tout aussi mal établis, mais dont ils n'auraient pu relever la fragilité sans renoncer à être catholiques ! De toutes ces discussions ne résultaient que des décrets obscurs, grossièrement mélangés de discipline et . de dogme, où chaque parti restait libre de retrouver plus ou moins l'opinion qu'il avait essayé d'y faire introduire. — Nous en donnerons plus loin quelques exemples.

On avait tenu parole au cardinal de Lorraine. Ce ne

fut qu'après son retour, dans la congrégation du'À mars, qu'on aborda la grande question du célibat.

• On commença par poser en principe que le célibat, en soi, est plus saint que le mariage. Sur ce premier point, unanimité.

Est-ce une question, nous sommes-nous demandé, qui puisse être posée sous la forme d'une comparaison entre le mérite relatif des deux états? — Nous ne le pensons pas. Le mariage est l'état normal de l'homme sur la terre ; le célibat ne l'est pas, puisqu'il aboutirait à la destruction du genre humain. De là une première objection. Peut-on admettre qu'il y ait dans la création, avec un créateur souverainement puissant et sage, une chose quelconque où l'anormal soit essentiellement "plus pur que le normal? « Le figuier stérile, dit un ancien controversiste, était donc plus pur que s'il eût été couvert de fruits ?»

En second lieu, les apologistes du célibat n'ont jamais dit ni pu dire qu'il sauvât infailliblement et par luimême ; il n'ont jamais dit non plus, que nous sachions, qu'on ne puisse être sauvé dans le mariage. Vous ne pouvez donc établir une comparaison directe entre leur mérite intrinsèque : ni l'un ni l'autre ne sauve ; ni l'un ni l'autre ne perd. « Lequel des deux contribue le plus à sauver ? » Voilà la seule question qu'on puisse raison- . nablement poser. Il ne s'agit pas de savoir lequel de ces deux états est le plus saint, mais lequel est le plus propre à rendre saint.

Or, dans ces termes, une réponse générale et systématique est impossible. Tel fera avec bonheur son salut dans le célibat; tel autre n'y trouvera qu'ennui, dégoût, tentations, mauvaises pensées de tout genre. «Quand

j'eus prononcé mes vœux, dit Luther*, mon père, qui s'y était fortement opposé, s'écria : Plaise au ciel que ce ne soit pas un tour de Satan ! » — Dans le mariage, même diversilé d'effets. L'un s'y améliorera, grâce à la salutaire gêne de ses nouveaux devoirs ; l'autre n'y verra qu'un joug, et ces mêmes nouveaux devoirs n'auront été que des occasions de nouvelles fautes. Donc, nous le répétons, c'est une question de faits, non de principes. Tel s'est perdu dans le célibat, qui se serait sauvé dans le mariage. Il est aussi impossible de dire, à priori, lequel des deux vaut mieux quan taux effets, que de prouver par des raisons sérieuses la supériorité intrinsèque de l'un sur l'autre.

Le célibat, dans l'Église romaine, est imposé à deux catégories de chrétiens, les religieux et les prêtres. : Quant aux premiers, leur existence admise, il est clair que le célibat en est l'élément nécessaire, indispensable. Nous ne pouvons donc attaquer le célibat des moines ; ce sont les moines, c'est le monachisme lui-même que nous pouvons battre en brèche au nom du christianisme et de la raison.

Au nom du christianisme, disons-nous; et si nous avions à le faire ici en détail, nous ne nous arrêterions pas à l'idée, bien grave, cependant, que le monachisme n'est pas dans l'Écriture, et que l'on comprend peu comment une chose qui allait jouer un tel rôle dans l'Église n'eût pas obtenu une seule ligne dans le Nouveau-Testament ; nous irions droit au fond, et nous dirions : Est-ce en fuyant les tentations, ou en les combattant, que l'homme se développera le mieux, répondra

1 Lettre à Link. 1521.

2/l0 HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

le mieux aux vues de sou créateur? Quand vous avez à flétrir le suicide, l'idée qui vous vient le plus ùalurellement h l'esprit, c'est que l'honime n'a pas le droit de quitter le poste où Dieu l'a placé. Que fait-il donc, celui qui s'enterre dans un couvent? Et si ce genre de suicide est moins coupable, puisqu'il peut procéder d'intentions chrétiennes et avoir certains résultats heureux, n'est-ce pas, au fond, le même acte?

Suicide, en effet, et de la plus triste espèce, puisqu'il n'a pas seulement pour résultat la mort au monde et aux épreuves du monde, mais bien souvent aussi la mort de l'intelligence, la mort du cœur, la mort de la piété même. Qu'a-t-elle, en effet, de commun avec la vraie piété, cette religiosité grossière où le christianisme est un métier, le culte un devoir, l'être sensible et immortel une machine à prières ? Les ordres religieux, même les plus sages, n'ont-ils pas poussé ce dernier abus aux plus incroyables excès ? A Cluny, outre des offices communs d'une longueur effrayante et des prières individuelles sans fin, cent trente-huit psaumes étaient à réciter par jour. Qu'aîirait-il fallu être pour qu'un semblable culte ne devînt pas promptement machinal ? Aussi, quand les réformateurs se mirent à attaquer les moines, ils ne trouvaient rien à dire qui n'eût été mille fois dit. Leur ignorance, leur paresse, leur gourmandise, étaient depuis des siècles la risée des gens d'esprit et le désespoir des gens pieux i. En est-il aujourd'hui bien autrement? Les révolutions ont passé

* Voici ce que disait d'eux le fameux mémoire à Paul III, De (mendandâ ecclesiâ-, que nous avons déjà cité : « S'ils périssaient seuls, ce serait un mal; cependant on pourrait le supporter. Mais

par là, et leur sanglant râteau a balayé bien des ordures ; mais allez en Espagne, en Italie, et vous n'aurez pas à chercher beaucoup pour y trouver, dans toute sa turpitude, le vieux type des moines de Rabelais et d'Érasme.

Ne nous fions doncfpas aux poétiques rêveries de tant de genS; il qui les couvents n'apparaissent qu'à travers les nuages de l'imagination ou les brouillards de l'esprit de parti. Hurter aussi est éloquent dans ses tableaux de la vie monastique ^ Redescend-il à son rôle d'historien? Il est forcé d'entrer dans des détails équivalant à l'aveu qu'il n'a jusque-là parlé qu'en poëte. Les écrivains, même ennemis de l'église romaine, se sont généralement trop laissés aller à croire que les couvents ont dégénéré peu à peu, qu'il a fallu des siècles pour les amener au point où la Réforme les trouva. A la vue de ce qu'ils étaient déjà au treizième siècle, presque sous l'œil des fondateurs, et dans la main d'un pape aussi sévère, aussi puissant qu'Innocent III, — on se demande où donc il faut placer ces jours tant rappelés, tant chantés, et l'âge d'or dès couvents n'est guère moins insaisissable que celui de Saturne.

Les couvents donc, selon beaucoup de gens, ce sont des lieux où l'homme est tout à Dieu ; ce sont des hôpitaux célestes, ouverts à toutes les misères de l'esprit et du cœur. Qu'il y ait eu maintes fois de l'utilité à pouvoir offrir ce refuge aux âmes travaillées et chargées, comme dit l'Écriture, — c'est incontestable ; et cepen-

comme ils, circulent dans toute la chrétienté, de la même manière que les veines dans le corps, leur dépravation entraîne la ruine du monde. »

' Institutions de l'Église, ch. yii,

lU'l HIS.TOIRE bu CONCILE DE TRENTE

daiit, même sur ce terrain où l'église romaine paraît si forte, nous pourrions demander encore si une âme assez régénérée pour soupirer sincèrement, par piété, non par paresse, après le repos du cloître, ne le serait pas assez pour établir d'elle-même, sans murs, avec plus de peine, peut-être, mais aussi avec plus de vrais progrès, une barrière entre elle et les séductions du monde. Nous pourrions demander, d'un autre côté, si cette possibilité de finir sa vie dans une maison réputée sainte, regardée comme la porte du ciel, n'était pas, pour beaucoup de gens, un encouragement à mal vivre, à. oublier Dieu pendant des années, sauf à revenir à lui pendant quelques jours, et à mourir dans la cellule, ou seulement, comme ce fut longtemps la mode, dans la robe d'un moine.

Mais, ne l'oublions pas : ceux qui se faisaient moines après avoir connu le monde, ceux pour qui le cloître était un besoin sérieusement senti, — ce ne fut jamais, parmi les moines, qu'une très-petite minorité. C'était dans la jeunesse, souvent même dans l'enfance, qu'on se jetait et qu'on se jette encore dans les couvents. L'état monastique était un état comme un autre, à. cela près qu'il n'y avait rien à faire ; car les quelques couvents auxquels on a dû des travaux utiles ne sauraient entrer en balance avec ces milliers d'autres maisons, dont la seule tâche en ce monde était de consommer leurs revenus <. Que n'a-t-on pas dit du service qu'avaient rendu les moines en conservant les écrits de l'an-

1 En un siècle et demi (1066-1216) il se fonda en Angleterre cinq cent cinquante cQuvents. L'année 1200 vit s'élever en Europe vingt-trois abbayes d'un môme ordre [Cileaux). A la fin du treizième siècle, Florence avait au delà de cent couvents. — Voir,

tiquité! On oublie que ce qu'ils ont conservé'de manuscrits,— et dans quel état encore! — n'est pas le centième de ce qu'ils ont laissé perdre.

Et les hommes, au moins, c'était" généralement de plein gré qu'ils entraient au cloître,; les femmes, — combien y en avait-il dont la vocation ne fût pas le résultat ou de la contrainte, ou d'influences morales équivalant à la contrainte ? Le cœur se serre en voyant avec quel impie sang-froid un père, une mère, condamnaient leur fille, dès sa naissance, à, l'éternelle et glacée viduité du cloître. Toute fille à laquelle on ne croyait pas pouvoir donner une dot proportionnée au rang de la famille, c'était chose reçue qu'elle n'eût d'autre vocation que le couvent. « Au lieu d'une fille à cloîtrer, voilà que j'en aurai deux ! » disait jiin jour, sous Louis XIII, un grand seigneur qui venait de perdre au jeu. Les Chinois tuent, dit-on, ceux de leurs enfants qu'ils pensent ne pas pouvoir nourrir. Sont-ils beaucoup plus cruels que ne l'étaient ces pères-lci? Quoique les auteurs du siècle passé aient un peu gâté la cause des religieuses par l'enflure dé leurs plaidoyers incrédules, comment ne pas gémir a la pensée de ces millions d'existences qui se sont écoulées, chétives, incomplètes, souffrantes, sous les lourdes voûtes du cloître ! Et nous ne les plaindrions pas tant, ces pauvres femmes, si elles y avaient au moins trouvé un Dieu esprit et vérité ; nous n'aurions pas l'idée de regretter pour elles la douceur des liens d'épouses, de mères, si c'eût été au moins par des liens véritablement célestes qu'on leur donnait de remplacer ceux-là.

à ce sujet, une curieuse bulle d'Innocent X (octobre 1652). Les protestants n'ont janiais dit plus ni mieux contre la multiplica-, tion des couvents et dès moines.

Ihh HISTOIRE I)it?CONCÏLïr? DE TRE^NTE"f 'v

Mais, nous l'avons déjà' dit, la piété' n'est/nullç part plus grossière, plus puérile, plus misérabrement charnelle que dans les couvents ; nulle part le culte de Dieu n'est plus scandaleusement effacé par celai de lâ^^^iefge, des saints, des images; nulle part vous ne trouverez plus enracinée, plus tristement poussée à ses dernières conséquences, l'idée que le salut s'acquiert, s'achète, se paye à force de pratiques et de redites. Et l'historien catholique n'a pas même, en parlant des couvents de femmes, la ressource d'en indiquer quelques-uns qui aient rendu des services. On s'imagine avoir tout dit en nous citant les Sœurs de Charité; on oublie qu'il n'y a guère que deux cents ans qu'elles existent, et que le catholicisme en est resté mille, tout-puissant, chargé de richesses, sans faire ce qu'il est si fier d'avoir fait. Où étaient, au commencement du seizième siècle, la plupart des réponses que le catholicisme actuel croit pouvoir faire à ceux qui le critiquent?

Et ce n'était pas seulement sur le principe ou sur les réalités du monachisme qu'avaient alors porté les coups.

Il y avait encore des questions de droit religieux et de droit commun sur lesquelles l'Église avait trouvé de rudes adversaires, soit dans les princes, soit dans de simples fidèles. On se demandait si elle avait eu le droit , d'exiger que les vœux fussent perpétuels, irrévôciables ; si, dans le cas où le moine voudrait les rompre, elle avait celui de le contraindre à y demeurer fidèle, celui, du moins, de l'y contraindre autrement que par des censures. . -;

C'était là, en effet, une singulière anomalie; les controversistes, ce nous semble, n'y insistent généralement

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pas assëz; L'Église se glorifiait d'avoir aboli l'esclavage ' ancien, et elle en avait institué un nouveau, encore plus àîîsoiù, Ipliisque le rachat était iinpossible. Le moine était moine à jamais ; il ne pouvait pas plus -quitter la vie monastique qu'un prisonnier sa prison, qu'un forçat le bagne. Il s'y était engagé, il est ^yrai ; mais tout vœu "est, de sa nature, une affaire entre l'homme et Dieu. C'est Dieu qui reçoit ..celui du moine ; l'Église ne fait, en réalité, qu'en régler la forme. Or, le plus ou le moins de solennit4;.n'augmentant ni ne diminuant, devant Dieu, la valeur de la; promesse, on ne voit pas 'comment l'Église serait mieux en droit d'exiger de force l'accomplissement d'un vœu public, que celui d'un engagement pris dans le secret du cœur.

rPartant donc de cette idée, plus d'un jurisconsulte, même avant la Réfonne, s'était demandé comment un engagement de conscience peut se trouver compris dans lé domaine dû droit public ; plus habitués que les théologiens ^aux raisons positives, ils cherchaient une transitioii "logique, et ils n'en trouvaient aucune. Puis, comnie c'étaient généralement eux qui connaissaient le mieux là Bible ,. au moins comme recueil de lois, et qu'ils'n'y trouvaient absolument rien à l'appui des prétendus droite de l'Église dans une affaire si grave, — mantes fois ils se prenaient à douter qu'elle eût légiti- ^ moment pu établir, de son chef, des lois qui pesaient sur les libertés les plus intimes et les plus inaliénables v'dé l'homme.

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