XVII
Neuf prélats, auxquels on eut soin de n'adjoindre aucun théologien de profession, furent chargés des
qiiestions dogmatiqués.^Qn ne leur imposa d'autre condition qiie d'aller vite. -En peu de jours, le décret fut prêt à être votéW
Quoique nous ayons, comme eux, hâte de finir, nous ne pouvons nous dispenser d'indiquer au moins la mari?lie à suivre dans la discussion des sujets qu'on allait ti'aiter.
Avant tout, ayons soin de bien distinguer, entre la théorie et la pratique. Ce n'est pas que l'Église, ici, ne nous paraisse tout aussi responsable des abus de la pratique que des erreurs de la théorie; mais il est prudent de fermer, avant d'aller plus loin, l'issue dont nous la voyons user tous les jours dans les questions de ce genre. On tolère, on encourage, on provoque les superstitions les plus grossières ; puis, quand nous avons le malheur d'appuyer sur ces excès, on crie h la déloyauté. « Le concile de Trente, se hâte-t-on de nous répondre, n'a rien: enseigné de pareil. Vous prétendez que le peuple adore les saints, qu'il donne à la Vierge tous les attributs de la Divinité? Montrez-nous un article où cette adoration soit ordonnée. Vous dites que le culte des images et des reliques est, dans beaucoup d'endroits, une véritable idolâtrie ? Mais le concile enseigne expressément de ne les honorer qu'en vue de ceux dont elles rappellent la vie et la personne. » — C'est l'argumentation de Bossuet dans tous ses plaidoyers sur ces matières.
Pour le moment, acceptons cette distinction. Y serions-nous rigoureusement tenus? Non. Pour juger un homme, qui prétendra qu'il faille s'en tenir à ses écrits, à ses théories? Écrits et théories ne sont k citer, sous ce rapport, que si la conduite y est conforme. Dès qu'il II. ; 29
y a opposition^ il est permis de s'attacher aux faits. Là est le dernier mot ; là est le véritable esprit.
Quoi qu'il en soit, tenons-nous-en d'abord aux déclarations du concile. Voyons ce qu'il enseigne; voyons ce que l'Écriture sainte, l'histoire et la raison, nous permettront d'en accepter.
Le purgatoire, en soi, n'a, au premier abord,^ rien de choquant. « Rien de souillé, n'entrera dans le ciel, » dit un apôtre. 11 y a donc pour les âmes souillées, conclut l'Église romaine, un lieu de purification et d'expiation.
Prenez garde. — Pour un passage dont vous pourrez essayer d'inférer que ce lieu existe, vous en trouverez vingt où la purification de l'âme nous est représentée comme un résultat immédiat et direct de la grâce, manifestée en Jésus-Chrfst et acceptée par la foi.
Pour un passage où vous pourrez vous croire autorisé à intercaler ridée du purgatoire, vous en trouverez vingt où la transition de celte vie à l'autre, d^f la terre au ciel ou à l'enfer, est tellement serrée , fêllement étroite et directe, que jamais vous n'arriverez raisonnablement à rien placer entre deux. • ■
La preuve, s'il en fallait une, ce serait aux prédicateurs catholiques que nous irions la demander. N'est-ce pas une chose bien curieuse et bien significative que, lorsqu'ils suivent l'Écriture pour nous parler du jugement dernier, ils soient involontairement conduits à ne pas parler du purgatoire? Qu'en dit Massillon , pal|f^ exemple, dans son sermon sur le petit nombre des élus? Qu'en disent Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, toutes les foisiqu'ils prennent le sujet dans ce sens, et qu'ils s'en tiennent aux promesses, aux menaces, aux figures des
i LIVRE SIXIÈME 339
livres saints?,; Ne sont-ce pas toujours, absolument comme dans les sermons protestants, les bons à droite et les méchants à gauche, le bon grain et l'ivraie, le bon grain et la paille, les brebis et les boucs, les élus et les réprouvés, le bonheur aux uns, le malheur aux autres ? Mais voici qui est plus significatif encore. Le Catéchisme Romain, dans son chapitre sur le jugement dernier, un des plus complets et des plus bibliques de tout l'ouvrage', ne parle pas du purgatoire , ne le nomme seulement pas. Il en parle ailleurs, sans doute,
- et même beaucoup ; mais développer avec tant de soin les principaux textes bibliques où il est question du jugement, et ne pas y trouver un mot qui vous conduise à nommer le purgatoire , — n'est-ce pas avouer d'avance le peu de fondement de tout ce que vous en direz ensuite ?
..Enfin, pour un passage où on pourrait soutenir, à la rigueur, que l'écrivain n'était pas logiquement tenu de
,. faire mention du purgatoire, vous en trouvez une foule
, où il est inadmissible qu'il n'en eût rien dit s'il y avait
ï- cru, s'il en avait eu la moindre idée.
/ Et ceci, ce n'est plus une question de théologie ou d'histoire, mais une simple aiffaire de bon sens et de bonne foi. Voilà un dogme de fait, purement de fait ; une question, s'il en fût, à trancher par oui ou par non. S'il y a un purgatoire, les écrivains sacrés doivent en avoir parlé autant que d'un ciel pour les bons et d'un
^ienfer,;pour les mauvais. Eh bien l ils n'en ont pas dit un mot; pas un mot, du moins, dont le premier sens ne soit autre, et qu'il ne faille pressurer pour en tirer ce sens-là. Serait-ce que peu d'hommes ont intérêt à le connaître;? Au contraire : le purgatoire est l'affaire de
,3ZlO -HI s T q I R E DV CONCILE D É'ÏR E N-Œ^iSï: V >
tout le monde; s'il yen a un', quel est^ Thômme qui puisse se flatter de n'y pas aller? Et cepoint si intéres-' sant, si positif, si indispensable à savoir, — Jésus-Christ et les écrivains sacrés auraient passé. des centaines de fois à droite, à gauche, dessus, dessous, sans y toucher, • sans laisser tomber ce oui ou ce nonfqxiî. devait éclairer toute une portion de l'éternité,! Ah ! sans doute, il y a bien d'autres oui^ bien d'autres non que nous -voudrions savoir, et que Dieu a gardés pour lui ; mais alors ^ de quel droit des hommes nous imposeraient^ils lès leurs? L'Église romaine elle-même né s'est jamais prétendue autorisée à créer des dogmes nouveaux; Son infaillibilité, de son propre aveu, se borne h déterminer infailliblement ce qui a été enseigné. De quelle valeur peut donc être son témoignage en faveur d'un dogme de fait, dès que ce fait n'est pas dans l'Écriture, et que le bon sens crie qu'il y serait à chaque page f J,
Mêmes principes à poser dans la question du culte de la Vierge. Voilà encore une question positive, un^iait qui, s'il entra jamais dans les vues de Dieu, ne pouvait pas ne pas se manifester plus ou moins dès les premier sr jours du Christianisme. Plus l'Église romaine lui donnera d'importance, plus notre argument se renforcera/- Plus la Vierge prendra de place dans la foi, dans le culte, plus nous serons fondés à demander pourquoi elle n'en occupe aucune dans l'Écriture;, aucune dans l'histoire des premiers temps de l'Église. ^ - ^
. V ■ Wïi^VRE SIXIÈME , V- . 3Zil
Aucune dans l'Écriture", disons -nÔtis.'— Dans les quajre Evangiles, d'abord, pas un mot indiquant que Jésus-Christ accordât à sa mère une part quelconque dans son œuvre, ni pendant ni après son ministère terrestre, ni dans cenionde ni dans l'autre, ni pour agir elle-même ni pour intercéder auprès de son fils ou auprès de Dieu.
V( Je te salue, Marie, pleine de grâces, lui dit l'envoyé ç^^e. Le Seigneur est avec toi. Tu es bénie entre toutes les femmes. » — « Je suis la servante du Seigneur, réfjpl^lt Marie; que sa parole s'accomplisse,4,», : — Qiieïques jours après, lorsqu'elle com-. men^P Comprendre la grandeur future de son fils-iÇ> «Tous les siècles, dit-elle, m'appelleront bienheureuse. » 5^^/ , j;-
Bienheureuse, en effet, celle que Dieu avait choisie pour être la mère du Sauveuçj! Les protestants n'ont jamais dit autrement. Mais de là à un culte, à une invocation quelconque, la distance est grande, infinie. Pleine de grâces ne signifie point source de grâces^, car le mot grec est un passif dont le sens est, au contraire, ayant reçu beaucoup de grâces. -^ Bienheureuse ne prouve pas davantag(|^àr on peut le dire de quiconque a reçu de Dieu une faveur. Puis, dans un autre endroit, vous en avez' le commentaire, et cela, dans la bouche "même de Jésus. Un jour quela foule l'admire*; « Heureux, s'éj crie une femme, heureux les flancs qui t'ont porté, les t#inaraelles qui t'ont nourri ! )> Que répond-il ? (( Heureux plutôt ceux qui entendent la Parole de Dieu et la mettent en pratique. » Voilà déjà qi\e la simple grâce d'être fidèle est mise au-dessus de celle d'avoir enfanté
le Christ. -,,
.^ : . II. ■:m-i 29*
3Zl2 HISTOIRE DD CONCrLÊ DEiHTRENTE
Ce privilège iiniqiie,;est-il au moins représenté de manière à nous faire croire que Marie pourra s'en prévaloir pour intercéder en faveur des hommes ? — Uneseule fois, elle adresse une demande -à son fils. Une demande, c'est trop dire;, elle ne va pas même jusque-là. Jésus s'est si complètement séparé d'elle dans tout ce qui tient « aux affaires de son Père % » qu'elle n'a garde de paraître y intervenir. « Ils n'ont point de vin, n diifelle. «Femme, répond Jésus, qu'y a-t^il e^^ ^toi et moi? » Il fait ensuite le miracle; maisila tehil'à montrer que ce n'est point parce qu'elle jjpjîii a demandé. Un autre jour, on viçnt lui dire que sa mèr^^gt ses frères demandent à lui jparler. « Qui est ma mëi^:' ditil ; qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples : ((Voici ma mère et mes frères? aioute-t-il. Celui qui fait la volonté de mon Père céleste, celui-là est mon frère, ma sœur ^ma mère. » Donc, en tant qu'envoyé de Dieu, les liens du sang ne lui;' sont rien. Quand ces paroles ne seraient pas écrit^el qu'on nous permettrait de lui en prêter, nous n'en trouverions.ms, en vérité, qui fussent plus clairement, plus positivement dans notre sens. . . i:
Voilà pour les quatre Evangiles. Dans ÏPlivre^des Actes, rien, absolument rien qui permette de^ supposer qu'on reconnût à Marie aucun pouvoir, qu'on lui rendît aucun liommage.-^Il n'y est pas même fait mention du respect que les disciples ne pouvaient manquer d'avoir pour la mère de leur maître. (( Animés d'un même esprit, ils persévéraient dans la prière, avec slès saintes
1 c. Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas (jue je dois };^'occuper des affaires de mon père? s^f. .-{Luc, w, ftS-iJO.)
'Si
femmes, avec les frères de Jésus et Marie sa mère, n y|iiïà tout.; Depuis là, — - et c'est au premier chapitre, — çe^pm ne reparaît plus^5
■pans les Épîtres%nfin, même dans celles qui doivent avoir éJ^%éçrites plus ou moins longtemps après la mort de Marfev même, notez ceci, dans celles de ce disciple bien-aimé a gui le Sauveur expirant avait dit : « Voilà ta mère | »— il n'est pas question d'elle ;• elle n'est pas même nommée. Les expressions vous manquent pour dire jusq;u'à quel point il serait inconcevable, inouï, que celle dont le culte allait jouer un tel rôle n'eût pas obtenu une page, une phrase, une ligne, un mot, une misérable allusion dans un si grand nombre de lettres adressées à tant d'églises, pleines de tant d'enseignements sur toutes; sortes d^feujets. Dans l'Apocalypse, même omission ; et ce silence, quelque opinion qu'on professe sur l'autorité dogmatique de ce livre, est encore, plus a|nificatif, à certains égards, que celui des Êpîtres.- Postérieure de vingt-cinq ou trente ans à tout le reste du Nouvéaii-Testament, l'Apocalypse a pu subir et a subi, en effet, l'influence de plus d'une idée nouvelle. Si celle-là était alors en faveur, si seulement elle cq^p^nçait à l'être, comment se fait-il que ce livre n'en ait gardé aucune trace? Il n'y avait pourtant aucun dogme, aucun usage, qï4 ^^t mieux de nature à y entrer.^Cette femme dont le mysticisme romain devait faire-plus tard ^a porte du ciel, la reine des anges, l'étoil^Jumàtîn,'étc., etc. % — '^i nous expliquera pourquoi -il n'y .ïl^l eu la plus petite pïaee pour elle dans
* Janua cœli, Regina^ngelorum, Stella matutina, etc. — Voir les litanies. ^^^, "*.;. ^ "*"
3Zl4 -. HISTOIRE D D CONCILE DE TRENTE
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ce poétique tableau des magnificences célestes * ? Car il
est fort douteux que nous devions la reconnaître dans
la femme si obscurément figurée au douzième- chapitre,"
et dont le fils, est-il dit, gouvernera^les nations avec un
sceptre de fer. Nous prouvât-on que c'est gU^ nous
objecterions encore qu'elle n'est pas représènîé^eii cet
endroit, comme recevant aucun hommagjô lii exerçant
aucun pouvoir. "
Cela posé, arrivât-on à prouver que le culte delà Vierge remonte au commencement du second siècle et même à la fin du premier, ^il serait déjà impossible de lui assigner raisonnablement une origine apostolique et divine. :i*|^'- ; ;
; Mais non. Jusqu'aumilieu du cinquièn^^ siècle, au-
1 Veut-on savoir comment un des historiens de la Vierge essaye d'échapper à ce qu'il y a d'accablant dans ce silence? Voici ce qu'on lit dans Le Mois de Marie, ouvrage approuvé et recommandé par plusieurs évéques : « Pour célébrer la plusnobie des créatures, l'Écriture n'a que quelques mots, latraditibnt^^Seii de souvenirs, soit. que les évangélistcs et les docteurs aient voulu respecter le voile épais dont s'était^enveloppéerhiimbIé> Vierge, soit que l'idiome humain 71e Tpuisse'^tteindre à ces liaufèurs.ia» -^ - Ainsi, l'idiome humain a suffi pour parler de Dieu efda Fkïs de Dieu; pour parler de la Vierge, il s'est trouvé impuissant. Soit. Mais alors, pourquoi en parlef^bus tant? Si des écrivains inspirés ont respecté » le voile, épais dont elle s'était ènveloppjéè, «^ioUrquoi l'écarter, ce voile? « Là où l'Écriture n'a^^^B q'îslquès^^mots et la tradition que peu de souvenirs, » pourquoi ces longues "histoires, ces longs romans, que' vous mettez entre les ■mains- du ^ peuple? !#- . ''■-- „,„. c -^i?'
, cune trace encore d'hommages jendus ou à rendre à la noTère du Sauveur. Des témoignages de respect et d'ad- ■•imration, des amplifications plus ou moins fortes sur sâTgloirë et sa sainteté, — ^nous avouons qu'il y en eut de bonne heure ; mais tous ces témoignages, toutes ces amplifications aujourd'hui tant citées, — c'est ce que nous aurions h citer aussi de plus fort contre le culte -qu'on prétend autoriser par là. ,.
En effet, de toutes ces déclarations qu'on va ramasser chez les Pères et qu'on a grand soin d'isoler de ce qui pourrait y faire ombre i, — d'oi^i vient qu'il n'en est point où nous trouvions une conclusion pratique ? A ces bénédictions, à ces éloges, — comment se fait-il donc qu'aucun de ces écrivains n'ait ajouté ni que l'Église rendait un culte k la Vierge, ni qu'elle devait lui en rendre un ? Pourquoi les liturgies, les catéchismes, les his- ^ tbirés, les sermons du temps, ne font-ils encore mention d'aucune cérémonie, d'aucune pratique en son honneur, d'aucun recours à elle en quelque occasion et sous quelque forme que ce soit? Pourquoi Épiphane, versia fin du quatrième siècle, attaquait-il les honneurs rendus à la Vierge par quelques femmes arabes? C'étaient des honneurs idolâtres, a-t-on répondu. Pas plus
tTëftullien (De carne Christi, vu), comparant Marie aux sœurs dé Lazare, la trouve inférieure en dévouement et en foi. Origène (sur saintLuCi Homélie XVII)i' Basile (Épître 317), d'autres encore, affirment qu'elle a été scandalisée, ébranlée, par la mort de son fils. D'autres, enfin, en particulier Chrysostome, ne craignent pas d'interpréter comme une réprimande les mots : n Qu'y a-t-il cntrertpîet moi? » Il y avait eu en elle, disent-ils, un sentiment d'orgyèil, Elle voulait faire parade du pouvoir surnaturel de son filsii—Nôus ne }e pensons pas; mais il est clair que ceux qui l,'6îïifip^^4|^quf l'ont écrit, ne croyaient pas à l'impeccabilité de Màriëi'
idolâtres, comme nous pourrions le montrer, que ceux qu'on ordonne ou qu'on tolère aujourd'hui. Mais il n'est pas même possible, avec ce morceau sous les yeux *, de dire qu'Épiphane ait entendu ne blâmer que l'excès. Le meilleur moyen d'attaquer ce que faisaient ces femmes, c'eût été de mettre en regard ce que faisait, ce qu'autorisait l'Église. Rien de semblable. Il condamne sans restriction ; il ne fait mention d'aucun culte, d'aucun commencement de culte. Avec les termes qu'il emploie et le dédain qu'il affecte, il n'est pas même permis de supposer ni que ces femmes eussent suivi l'impulsion de quelque docteur connu, ni qu'il y eût alors aucun parti prêt à se déclarer pour elle. Trente ans plus tard, au plus fort des querelles qui précèdent et suivent- le: concile d'Éphèse, lorsque Nestorius est déposé pour n'avoir pas voulu accorder â Marie le titre de mère.de Dieu, lorsque Cyrille etProclus, ses antagonistes, usant et abusant de la victoire que leur a donnée le concile," célèbrent à l'envi les mystérieuses grandeurs qui leur paraissent résumées dans ce titre, — eh bien , jusque dans ces sermons où Marie est magnifiée autant et plus peut-être que ne le fut jamais son fils, — rien encore, absolument rien qui indique un culte,.établi, im culte k établir. "' '.^^
Nous n'avons pas besoin d'aller plus loin. L'idée faisait son chemin; le culte allait venir. Ce qui est constant, incontestable, c'est que, à cette époque, il n'était pas encore venu. r ^
1 Hérésies, 79. v , -
Que dirons-nous maintenant du culte des saints en général? Il nous faudrait repasser par la même route, et arriver, k très-peu près, aux mêmes conclusions. -
D'abord, . même silence des écrivains sacrés; même absence defbut indice que des morts, saints ou non, leur pEffussent devoir servir d'intermédiaires, h quelque titre que ce fût, entre les .vivants et Dieu. Ce ne sont pas quelques allusions imperceptibles qui pourraient contrebalancer une si complète absence de tout enseignement, de toute invitation, de tout ordre au sujet de l'invocation des saints.
A-t-on bien songé, de plus, k tout ce que suppose une prière adressée à un mort? — Que les saints aient, dès à présent, accès auprès de Dieu, nous l'admettons volontiers, bien que, dans l'origine, on ait généralement pris à la lettre ce que Jésus-Christ avait dit d'un jugement universel et unique, à la fin du mondée Les saints prient dès à présent, soit ; mais vous qui les priez, vous qui les chargez de prier, vous entendent-ils? Ce que vous leur accordez là, pensez-y, ce n'est rien moins
* Cette opinion, si manifestement contraire à toute idée d'invocation et de culte, est formellement enseignée par plusieurs pères. Voir Irénée, Contre (es hérésies, v, 25. — Jùitin, Dialogue avec Tnjphon. -^rlLa.cta.ncêflnsiilulions, 1. VII. — Notez, de plus, qu'en renvoyantBu jugement dernier l'entrée des saints dans le ciel, ni ces auteurs ni aucun autre ne songent à faire une exception en faveur dè^ià Vierge.
que le plus grand, le plus incouiprëhensiblijtïêlplus essentiellement divin de tous les attributs de DieUj celui d'être partout, de tout voir, de tout entendre. Quoi! un homme qui, hier encore, était semblable à moi, qui ne voyait et n'entendait, coinme moi, que dans un cercle borné, infranchissable, qui ne pouvait, comme inoi^-saisir à la fois qu'un objet, qu'une idée, qu'une parole *, voilà que, comme Dieu, il en saisit des millions, des centaines de millions ! Lui qui, pas plus que moi, ne pouvait lire dans le cœur d'un seul de ses semblables, — voilà qu'il ht dans tous les cœurs à la fois ; voilà que, en Europe, en Amérique, au plus profond des mines comme au plus ) haut des montagnes, le jour, la nuit, partout et à jamais, voilà, dis-je, qu'il recueille instantanément toutes les paroles, tous les soupirs, tous les plus légers élans d'âme où se mêle l'idée de son intercession ! Car èiifin, s'il doit m'entendre quand je m'adresserai à lui, il faut qu'il soit toujours là, toujours avec moi, toujours avec tout le monde; vous ne pouvez supposer qu'il y ait des lieux, des moments, où il ne vous entendrait pas. Ainsi, pas de milieu : ou les saints n'ont pas la faculté de nous entendre, ou ils l'ont au même degré que Dieu. Dieu, sans doute, a pu le vouloir ainsi ; mais plus ce privilège est grand, plus il faudrait qu'on pût nous le montrer établi sur des déclarations authentiquement émanées de Celui qui seul pouvait l'accorder. « Ils voient Celui qui voit
1 II n'y a point de grand homme pour son valet de chamlire, dit-on. Y a-t-il beaucoup de saints que pussent sérieusement invoquer ceux qui auraient vécu familièrement avec eux ?- En apprenant la canonisation de François de Sales : « Ah ! dit un vieil évêque qui l'avait beaucoup connu, voilà qui est beau... Mais il trichait furieusement au piquet, t — Mémoires de Talleimahl,
. liiVRE SIXIÈME 34Ô
tout, disait Grégoire VIIi; que pourraiept-ils doncigno-
■. rer ? » Vaine antithèse, qui reviendrait à dire qu'on ne
"saurait voir Dieu Sc^ns devenir son égal.; «Si j'aperçois
un homme monté tuf un clocher, dit Dumoulin, vôis-ie
pour cela, touf ce qu'il voit?"»
yous'^nous peignez la paix d'une âme ^ui se sent au milieu de tant d'amis, qui ne peut pousser un soupii' sans que des messagers divins se disputent, en quelque sorte, l'honneur de le porter h Dieu. — A peu de chose près, .c'est ce que disaient les païens quand on lètir parlait de renoricer à ces divinités sans nombre,
\, qui, elles aussi, les entouraient du berceau à la tombe, lès assiégeaient de leur incessante protection. Certes, à en jugil'Sur l'extérieur, le christianisme des Apôtres était aussi singulièrement froid et nu en comparaison de ces pomques croyances, consacrées par tant de chefsd'œuvre et de siècles, et grâce auxquelles il n'y avait pas dq ville, pas deyillage, pas de maison, pas d'arbre qui .n'eût sa divinité tutélaire, pas d'homme, enfin, auquel il ne fût permis, dans cha^que circonstance de sa vie, d'in-
flfevoquer un dieu fait exprès pour le servir dans cette occasion même, pour mettre une volonté divine aux ordres :de ses plus légères volontés. Et pourtant, au fond, lequel valait mieux, ou ces petits dieux de tous les instants, supposé qu'ils existassent, — ou un dieu unique et parfait, assez grand, assez bon, pour faire seul autant et plus qu'eux tous? Lequel était plus grand, plus beau, plus réellement poétique aussi, puisqu'on nous force à toucher cette corde, — ou l'invocation de tous ces patrons subalternes, ou une communication directe,
* Quid est quod nesciant qui scientem omuia sciant? II. 30
intime, avec Q^ui gui peut tout èt^i; remplit tout?
Ainsi, ce^qu'bn r^oùdait aux ps^^iibus pouvon&j?.^ le répondre aux partisans de l'inyoç^tioiï des saints. Uii^!-"
des plus grands ennemis de la Réromiè, le duc George de Saxe, assis, en 1537, aif chevet d'un fils à l'agonie, l'exhorte à laisser là les saints et à ne songer qu'au Christ. La femme du mourant, luthérienne au fond du cœur, fait un mouvement de surprise. Le duc s'en aperçoit. « C'est ce qu'il y a de mieux à enseigner aux mourants, » ajoute-t-il. — C'est ce que leur disent en effet, nous aimons à le reconnaître, . tous les prêtres vraiment pieux. Quand le danger est loin, vous vous accommodez des plus insignifiants protecteurs ; quand il est là, présent, inévitable, si vous n'avez p^ oublié celui qui seul peut vous sauver pSr lui-^même, c'^t à lui, à lui seul, que vous vous sentez pres|ë de çrier^Iais si cette doctrine est la meilleure pour lèf mourants, pourquoi ne serait-elle pas aussi la meilleure pour toulvle monde et dans toutes les occasions? «Du temps de la . papauté, dit Luther ', on faisait' des pèlerinages pour visiter les saints ; on allait à Rome, à Jérusalem, pourâ^^ l'expiation de ses péchés. Aujourd'hui, nous faisons encore des pèlerinages, mais dans les régions de la foi. Nous n'allons pas à Jérusalem, mais droit à Dieu. Voilà qui est visiter la véritable terre promise, Que sont les saints en comparaison du Christ ? Rien de plus que les petites gouttes de la rosée des nuits sur la tête de l'époux et sur les boucles de sa chevelure! » Il était poëte, Luther; il les avait assez connus, vos saints, vos saintes; il avait usé ses genoux devant leurs images ;~—-
' Tischreden.
-- ; :;:^v.LJVRÏ SIXIÈME .•;:^/; ..-i^^- '351
et ce n'était ^pôûrtajçû^'én allant, comme il lé disait, « droU âDieuv'j^JlDiu'i^Yait vu s'ouvrir^deYânt ses pas, comme un monde nouyeau et inconnu, les rédons de la véritable paix, les sources de la vie en Christ. Cette histoire, du reste, est celle de plus de gens qu'on ne pense. Il y a des catholiques, et beaucoup, et des plus pieux, qui ne jeroient pas à l'intercession des saints ; beaucoup, du moins, qui n'y croient pas pour eux-mêmes et n'y recourent jamais. Eh bien, quand il veulent aller à Dieu, leur manque-t-il quelque chose? Ont-ils plus de chemin à faire pour, -apercevoir le soleil, que d'autres pour ne regarder qu'aux étoilesii;: Et une fois leurs yeux tournés vers celui que la Bible appelle a le Soleil de justice, » voit-on -qu'il y ait chez eux moins de paix, moins de foi, moins de confiance que -chez les autres ?