XXIV
Nous n'avon&iparlé jusqu'ici que de la Vierge et des principaux saints. Juvénal se raillait de la populace des dieux ; la populace des saints est-elle beaucoup plus respectable aux yeux d'une religion , nous ne dirons pas éclairée- mais unpeumpins qu'aveugle? Vous vous moquez dés empereurs jromains; devenant dieux par un •#décret du sénat ; Romepieut-èliè vous garantir lasain- S tefé d'un seul des personnages dont elle a peuplé^j^iel? Le pape, de r avis même de ceux qui le croient'jnfaillible, neTésit^as sur les faits. Il peut être trompé,- comme tout le monde; parig^es dehors de sainteté. Quant aux
miracles dont il exige la preuve avant de procéder à la #" canonisation , nous savons bien que le procès est toujours très-long et surtout très-cher ; mais comme nous ne connaissons aucun cas dans lequelf avec de lapa-' tience et de l'argent, les demandeurs ne soient arrivés h leurs fins, nous ne croyons guère plus, nous l'avouons, à l'impartialité du tribunal qu'à son infaillibilité. Il y a d'ailleurs beaucoup de saints, et des plus h'ànorés, dont la béatification n'a été entourée d'aucune garantie, et qui se sont trouvés sur les autels on ne sait comment. Ainsi, ce personnage qu'on vous oiFre comme un intercesseur auprès de Dieu, hélas! il est peut-être au plus profond de l'enfer. L'Église a fait jadis plus d'un saint dont elle ne se vante pas, et qu'elle voudrait bien pouvoir effacer de son catalogue. Si elle s'est Éoïnpéepotir ceux-là, qui vous garantira qu'elle ne se soit pas trompée aussi pour d'autres? Le martyre même n'est pas une preuve de sainteté. « Quand je livrerais mon corps pour être brûlé, dit saint Paul, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien^î»- On peut donc se faire brûler pour la gloire de Dieu, et n'être pas véritablement un sainti
C'est pourtant sur la seule foi de leur martyre qu'une foule de saints sont désignés, dans l'Église romaine, à la vénération des peuples. Sur ce nombre, iL en est. beaucoup dont on ne sait absolument que cette circonstance, ce qui n'empêche pas de leur fabriquer ou ;de ' permettre qu'on leur fabrique les plus admirables histoires ; il en est dont le martyre même est aussi ; peu ï^ avéré; que tout le reste. Les bras vous tombent dé sm'- i prise et d'indignation quand on apprend commeïit, se -créent, à Rome, bon nombre de ces demi-dieux dont les restes vont s'étaler sur les autels de la chrétienté
calholique. C'est dans les catacombes, dans les ancléiis cimetières chrétien^, partout, enfin, où on peut espérer de retrouver quelques ossements des premiers siècles, qu'on va de temps en temps faire provision de nouveaux saints. Jadis, ^0n ne fouillait que dans les tombeaux qui portaient un nom et certains emblèmes, attestant le martyre et la sainteté du mort ; mais il y a loiigtemps qu'on n'y regarde plus de si près *. On prend donc les ossements, et on les donne à nettoyei; k certains hommes chargés de cet office ; puis, le cardinalvi^ire^ou l'évêque-sacristain de la chapelle pontificale lés mettent dans une caisse, qu'ils scellent. On dresse alors les lettres dites testimoniales, portant que ces os sont bien des reliques, et qu'ils peuvent être exposés, dans quelque église que ce soit, à. la vénération des fidèles. Si le corps est entier, elles portent la signature du cardinal; s'il n'y en a que des fragments, celle de l'évêque. Si le nom du mort est inconnu, ce qui arrive souvent, ori'iui en donne un. Ainsi ont récemment surgi, sur le vieil horizon de Rome, saint Prudentissimus, %amt FeU'cùsimzis, et beaucoup à' antres. #
Qu'ajouter k ces détails ? Rendre un culte k des saints connus,..c'est une fâcheuse erreur sans doute, mais au moins elle se comprend ; rendre un culte k des saints dont on rie sait ni la vie, ni la mort, ni seulement le nom, à des êtres dont on ne possède que les os, les-
* Voir une dissertation curieuse du P. Mà^billon, intitulée : Lettre [d'Eitsèbe Romaiti à Théophile F^Jànçais, sur le culte des sâhils inçomius. 1697.
-lié càrdihal-vicàire est le vicaire du pape, eu tant qu'éyôque de Rome. C'est lui qui remplit dans la ville les fonctions épisco-j^.-.
372 HISTOIRE DU CO.NCILiSàDETR^NTE
quels os n'ont peut-être appaÉ|pnu hi^à des saints, ni à des martyrs, ni même à des chrétiens, c'est bien certainement le dernier degré^de l'impudence chez ceux qui les mettent sur l'autel, et de l'imbécillité chez ceux qui les invoquent.
Au resté; il y a bien peu d'anciennes reliques qui ne soient plus ou moinsjans ce cas, et dont l'authenticité soit assez claire pQiar:qu'il n'y ait pas au moins imprudence h en faire l'objet d'un culte. Aux incertitudes, joignez les invraisemblances*; aux invraisemblances, les impossibilités 2 ; aux impossibilités, les fraudas, innombrables encore, h en juger par le nombre le celles qui ont été découvertes s ; et voyez si le culte des reliques, même à le supposer restant dans les limites tracées par le concile, c'est-à-dirè sans nul mélange de superstition ni d'adoration, n'est pas une des choses qui ont le plus contribué à défigurer le christianisme.
Encore un mot sur ce culte et: sur celui des images. Observons d'abord : ;
1 Quelle apparence y a-t-il que tant d'objets, primitivement sans valeur, aient été pourtant conservés?
2 Saints à plusieurs têtes, à plusieurs corps ; morceaux de la vraie croix, « dont on chargerait un grand bateau^ » dit Calvin; etc., etc. * . -
3 A Genève, par exemple, la fameuse cervelle de saint Pierre se trouva être un fragment de pierre ponce. Et le sang,.^. saint Janvier? Ou dit que le clergé de Nàples commence à en être assez
^^finbarrassé, n'osant ni avouer que c'est une comédie, ni conti- ?^nTierà la jouer. ~ . ^
LfVRE SIXIÈME. 373
1° Qu'ils rfen: est -rien dit dans l'Écriture ni dans ' l'histoire des preiniér^temps de l'Église, bien qu'il eût été très facile' aux fidèles de Judée d'avoir des images et, surtout des reliques de Jésus-Christ ;
2° Que si l'ancienne loi , toute raatiérielle à tant d'égards, bannissait ce culte absolument , — à plus forte raison doit-il paraître incompatible avec la haute spiritualité de la nouvelle *.
Aussi l'Eglise a-t-elle été obligée de recourir ici à
une fraude qui serait à peine croyable, si elle était
moins facile à vérifier. Des dix commandements de
Dieu, aucun n'est plus positif , plus clair, plus détaillé
que le second, a Tu ne te feras point d'idole ni d'image
des choses qui sont en; haut dans le ciel, ou en, bas sur
la terre, ou plus bas encore dans les eaux; tu ne te
prosterneras point devant elles; tu ne leur rendras
point de culte. » Certes, c'était embarrassant. Devant
une pareille loi , aucun moyen de dire, comme pour le
cu^ des saints : « Nous ne les adorons pas ; nous leur
reridons seulement certains hommages. » Non; le com-
, mandement a tout prévu. « Tu ne te prosterneras point
" devant des images, )> n'importe dans quel sentiment.
^ « Tune leur reudras point de culte, » pas plus de véné-
1 On est confondu de voir combien certains hommes s'inquiè- . tent peu de se mettre en opposition, non-seulement avec l'esprit, mais avec les mots mêmes des déclarations scripturaires les plus formelles. « Le temps vient et il est déjà venu, disait Jésus- Christ (Jean IV), oii les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que le Père demande-./» — « Aujourd'hui, dit Audin {Vie de Calvin)^ on comprend que la prière a besoin d'excitations extérieures, que l'àme ignorante, pour voler jusqu'à Dieu, demande des signes matériels,;,et que l'adoration en vérité n'est qu'une abstraction. »
ration, par conséquent, que d'adoration. Remarquez, en effet, qu'il ne saurait être question, dans cette dé-; fense, d'empêcher seulement qu'on ne s'approche des images avec les sentiments qu'il faut garder poiif Dieu seul. (( Tu n'auras point d'autre Dieu devant ma face, » est-il dit dans le précédent commandement. Voilà, l'interdiction formelle de toute adoration qui n'aurait pas Dieu pour objet. Il est donc clair que la suite se rapporte, non'àu sentiment, mais à l'acte même. Quelle que soit votre opinion sur l'image, quelques efforts que vous fassiez pour ne pas l'adorer, — dès que vous vous prosternez devant elle, dès que vous lui rendez un culte quelconque, le commandement est violé. Jamais les Juifs ne l'ont entendu autrement.
Ce commandement donc,, savez^vous ce que l'Église en a fait? — Elle l'a effacé. Un autre, le dixième, a été coupé en deux * ; et voilà ce qu'on vous donne, dans tous les catéchismes catholiques, pour îês dix commandements de Dieu. J-
Dans la Vulgate, pourtant, et lorsquon a aies citer tout au long, on ne va pas jusqu'à en supprimer un ; on se contente d'unir le deuxième au premier, arrangement que les Juifs n'ont jamais admis, et qui ne l'a été plus tard que sur la foi d'Augustin, sans même être^ jamais positivement décrété. En analysant le Déca-
1 Non-seulement coupé, mais bouleversé. Remarquez, en effet, que la portion dont l'Église a fait le neuvième n'est pas au commencement, a Tu ne convoiteras point ta femme de ton prochain, » ne vient qu'après « tu ne convoiteras point la maison de ton prochain.» Le Catéchisme Romain, après avoir consacré un cjiapitre à chacun des premiers commandements, a la curieuse bonne foi de réunir ces deux derniers dans le même; tant il est impossible . qu'ils soient logiquement séparés ! ~
logue*, CKâteâubnànd suit le texte hébreu. Bossuet, vivement pressé^par iiù dès controversistes du temps 2, répond qu'il est^prêt « à s'accommoder, si l'on veut, à la division suivie par ses adversaires ; » mais il continue à soutenir l'opinion dont nous avons montré l'invraisemblance, savoir que ce commandement, simple complément du premier, défend , non d'honorer, mais seulement d'adorer les images.
Quand la défense, ce que nous nions formellement, pourrait s'interpréter ainsi , — il y aurait encore à voir si cette distinction est observée, si elle peut l'être. Tous lies dangers que nous avons signalés dans le culte des saints, vous les retrouvez ici, « Nous adorons Dieu devant l'ipaage, disait Innocent III, et non l'image devant Dieu. » Nous ! C'est sans doute encore ici ce que nous avons vu nommer ailleurs L'intention de L'Église^ ce redressement invisible de toutes les erreurs pratiques, de toutes les idolâtries individuelles. Comme s'il y avait devant Dieu autre chose que des individus ! Comme si, avec des pensées et des sentiments idolâtres, on pouvait n'être pas un idolâtre, parce que l'Église n'a pas catégoriquement prescrit de l'être ! En vain le concile enseigne que, si l'Église honore les images, « ce n'est pas qu'elle leur croie quelque divinité, quelque vertus, » mais parce que l'honneur en revient à ceux qu'elles' représentent ; quand ce ne serait pas déjà infiniment trop que d'aller, dans les temples mêmes d^ Dieu, devant sa face, comme dit le commandement , se
^ Génie dît christianisme.
^ Non quùdcredatur inesse aliqua in iis divinitas, vel virtus.
376 HISTOIRE DU GONCtLE -DE TRENTE
prosterner devant des créatures, — ést-il beaucoup de gens qui sachent au moins s'en tenir là, et adresser ' réellement aux saints tous les honneurs rendus à leui"s images? Est-il en Italie, en Espagne, partout oùlecùfte des saints a reçu tout son développement et où J'on ne s'inquiète pas des objections protestantes j^iest-il, disonsnous , beaucoup de gens à qui il soit indifférent de s'adresser à telle ou h telle madone, à telle ou à telle image du même saint ? -Trouveriez-vous, à Marseille, beaucoup de mariniers qui s'embarquassent après avoir prié, au lieu de Noli^e Dame de laGàrdejleux antique patronne, la. Noire-Dame de tel ou tel autre endroit? Ils savent cependant bien qu'il n'y a pas plusieurs "vierges Marie. Si leurs hommages ne s'adressent qu'à^ elle, pourquoi cette préférence hautement donnée à une de ses statues ? Gomment se fait-il que tant d'images aient leur spécialité, et qu'il soit si commun de demander à un saint, dans un endroit, des choses qu'on ne lui demanderait pas dans un autre, pu qu'on ne lui demanderait qu'avec beaucoup moins de ^cônfiaiice? Sur ce point, nul moyen de mettre l'Église hors de càùsè. Si elle ira jamais dit officiellement que certaines images eussent plus de vertu que d'autres, jamais non plus elle n'a eu que des encouragements pour les dévotions spéciales qui enracinaient cette idée au cœur des peuples. Une madone que vous traitez en reine, que vous laissez considérer comme le palladium, d'une ville ou* d'un pays, — comment ne serait-elle pas, aux yeux du peuple, j. tout autre chose que celle qui se morfond au^carrëfoiir voisin? Une statue à laquelle vous attribuez des mi-^^ racles, comment ne serait-elle rien de,,;plus qu'une statue qui ne passe pas pour en avoir fait ? Xlé n'est pas
-'^iiJ|? RE SIXIÈME 377
àja statue, dites-vous, que vous les. attribuez ; ce n'est paj même au saint qu'elle représenté; c'est à Dieu, agissant à la prière du saint. Oui, voilà, bien la théorie, là théorie, du moins, arrangée, et modernisée, car les Romains pur sang n'en sont pas là, bien s'en faut*; mais la pratique, encore une fois, y est-elle souvent confonne? Ce long circuit h faire sans lequel vous convenez qu^l y aurait idolâtrie, — beaucoup de gens le font-ils ? TouV le t feraient, que l'objection subsisterait 'encore. Dès qu'utie|iiD(iage passera pour être plus habituellement qu'une autre, npis/ ne dirons plus la cause, puisqu'on prétend ne pas-lèfcrpire, mais simplement l'occasion de ceipfàipes faveurs^ — n'est-il pas clair qu'une partie au mOiîQBide.la confiance qu'on a en l'original reposera sur l'image ?(( Ce serait être aveugle, répondait Bossuet2, que df^érpas apercevoir la différence qu'il y a entre ceux qui se confiaient aux idoles, et ceux qui déclarent, comme nous, qu'ils*ne se veulent servir des images que poiir élever leur esprit au ciel, » Mais les païens rie;;soritj|t^àis convenus non plus qu'ils adorassent^ës'statiies. En Grèce, à. Rome, vous n'en auriez pas trouvé un qui, appelé à vous exposer théoriquement son culte," ne renvoyât aux dieux les honneurs rendus à leurs images; Tout ce que les docteurs catholiques nous disent dans ce sens, — c'est mot k mot ce que disaient, au troisième et au quatrième siècle, les apologistes du paganisme expirant. Le premier auteùf des lignes que , nous venons de citer, ce n'est pas Bossuet, — c'est Julien l'Apostat.
* Bellarmin, entre autres, sans dire que l'honneur doive s'arrêter à l'image, est très-loin d'enseigner qu'elle n'y ait aucune part. ^Exposition, V.
:•:...:."• le' -.32*,
378 HISTOIRE DU CONCILE d1; TRENTE
Parlerons-nous maintenant de ce que sont d'ordinaire les images, et des nouveaux dangers dont l'art en a entouré le culte ? Celles de la Vierge, en particulier, que n'aurait-on pas h en dire ! Le concile n'a certes pas décidé que le culte de Marie dût être celui de la beauté*; mais Chateaubriand l'a dit 2, et, là comme ailleurs, il n'a dit que ce qui est. Permis aux peintres, , dans les musées, de la faire comme ils l'entendent; mais,. sur les autels , puisqu'on veut absolument qu'elle y soit , elle devrait au moins rester ce quelle fut;îéi|bas. Au lieu du simple type hébreu, pourquoi, ce type grec et ces traits renouvelés de Vénus? Pojirquoi ce teint de rose, au lieu de la pâleur cuivrée des femmes d^ Nazareth? Pourquoi cette Vierge éternellement^ jeune.; et belle, quand elle a vu son fils arriver à trente-trois ans, et lui a survécu de bien des années peut-être? Quand on élève une statue à un grand homme, personne n'a l'idée, s'il est mort âgé, de le représenter jeune ; ce ne serait, du moins, que dans le cas où on voudrait spécialement rappeler un trait de sa jeunesse. Dirâ-t-ôh qu'en donnant vingt ans à Marie, on la prend h l'époque où elle fut mère du Christ ? S'il ne s'agissait que de rappeler ce^grand événement, à la bonne heure ; mais dès qu'il s'agit de la prier, n'y a-t-ilpas anachronisme h nous la donner telle qu'elle était lorsque personne au monde ne songeait encore à la prier, " lorsqu'elle se doutait moins que personne du rôle qu'on lui a plus tard assigné ? Si jamais elle l'a rempli, ce rôle,
' Au contraire. Procaci venustate imagines non pinganlur nec ornentw, dit le décret.
1 « ...Dogme enchanté qui adoucit la terreur d'un Dieu, en interposant la beauté entre notre néant et la niajesté divine. »
|f LIVRE SIXIÈME 379
— ce«que nous persistons à nier formellement,: — il est clair que ce n'a été que plus tard, beaucoup plus
; tard, après la mort (Ji son fils, après la sienne. Pouiqùôi donc, 'nous:,le répétons, pourquoi la prier jeune
tèt belle, si ce' n'^t que dans sa vieillesse ou après sa mort qu'elle a commencé à pouvoir être priée M)ans le ciel, ii estV vrai , les aines ne sont plus ni jeunes ni vieiires ; mais si c'est pour cela que votre Vierge est toujours jeune, n'oubliez donc pas que ce privilège lui est commun avec toutes les âmes libres des misères du corps. Les saints, vous les représentez généralement très-vieux * ; les saintes, rien n'est trop frais, rien n'est trcp enclianteur pour elles. Pourvu que vous captiviez vos fidèles, peu vous importe que ce soit par le cœur où par les yeux, par le pjir ou l'impur 2. Voyons, de bonne foi : seriez-vous aussi dévots à la Vierge si vous ne l'aviez jamais vue que sous les traits d'une femme de soixàntéjans, vêtue comme devait l'être, dans un bourg de jùdée, la femme ou la veuve d'un charpentier? Tous ces poétiques surnoms que vous entassez dans ses litanies, les lui auriez vous donnés? Tous ces poètes qui la chantent, et dont beaucoup, à cela près, ne sont pas plus ca,tholiques que nous, heureux encore s'ils né sont pas , au fond , de parfaits incrédules, — songeraient-ils à la chanter ? Ah! Rome, Rome, te voilà bien tùute à tous!... Reste à savoir si c'est à la façon
* Sauf saint Jgan. Bien qu'il ait survécu à tous les autres apôtres, un usage bizarre l'a condamné à rester sous la figure d'un jeune homm£i^J^|^ , ;.-
2 Liguori, Sanchez, le Compendium et bien d'autres livres, nous fourniraient de quoi révéler, au besoin, ce que peut cacher le culte des saintes.
de saint Paul, ou comme a La grande prôstï^uée.n des prophètes. ^
XXVI "'-"^•- ■\.:;iiu-. "-"
Quant aux indulgences, enfin, il nous est impossible de suivre la même marche, attaquant d'abord le fond, puis la forme et l'abus. Ici, l'abus est inhérent au fond. Point d'indulgence qui ne soit nécessairement en ellemême un abus.
Dire quïl n'en est pas question dans l'Écriture, ce serait vouloir démontrer le jour k midi, la nuit k minuit. L'Église romaine le sait aussi bien que nous ^
Ou plutôt oui, il en est question dans l'Écriture, et grandement question. Du commen cernent, ^àvla fin, le Nouveau-Testament n\est qu'une \Qn^;Qëft^lgence , scellée à toutes ses pages du sang de Jésus-Christ.; mais, celle-lti, elle est unique et parfaite, elle appartient par la foi à quiconque la désire et la demande , et, pour le chrétien évangélique, c'est une étrange énigme qu^ne indulgence de deux jours, de trois jours, dKcentjiMr^^, comme dit l'Église romaine.
Les indulgences ne furent, dans l'origine, qu'une accommodation de l'ancienne discipline aux mœurs moins
1 Veul-on savoir ce que le.^?iBinei' a osé dire? '«Les dogmes, salutaires des indulgences, du purgatoire, du, culte\et de l'iinyocatiort des saints, desJ^iinages et des reliques, :fuîr|'Ôl"~(ïiscutési'^ à Trente, en suivant àïd lettre la parole de Dieu. » —Il s'est certainement écrit, depuis que le monde existe, peu dé lignes plus impudentes,^• .: -'■ v
sévères des temps suivants. Les pénitences^ infligées par l'Église se mesuraient primitivement par jours, par moisf: quelqiiefois par^années. De là l'usage d'accorder atïx fidèles, en certaines occasions, un moyen d'en
.v^abréger la duréie.; Une indulgence de trois jours, par exemple , signifiait que tous les fidèles actuellement soumis à des pénitences pouvaient, en remplissant certaines conditions déterminées, prières, aumônes , etc. , les abréger de trois jours.
. Cet arrangement était trop d'accord, d'un côté avec le relâchement public, de l'autre avec les vues envahissantes de l'Église, pour qu'on en restât à ce premier pas. De l'idée d'un simple adoucissement aux peines
"'■ temporaires infligées par l'Église , on passa peu à peu à celle d'un abrègement .des peines de l'autre vie. Cette doctrine et celle du purgatoire, après s'être mu-
.tuellemènt accréditées, ne formèrent enfin qu'un seul
I etmême système : trois jours d'indulgence signifièrent alors et ont continué à signifier, dans le langage de l'Église, trois jours à. retrancher de ceux qu'on aurait à- passer dans le purgatoire. — Quant aux scandaleux excès qui signalèrent plus tard la vente des indulgences, il serait superflu d'en parler ici en détail. C'esJ;: un des points sur lesquels les historiens catholiques- se résignent le mieux à être d'accord avec ^ nous.^ ^ " V^
^ 'Le concile a ôté ce qu'il y avait de plus criant dans l'abus humain, commercial, si l'on veut, des indulgences ; elles se payent bien encore, mais au moins on ne lès yèhd plus au marché. La forme est donc un peu meilleure.;11e;fond n'a pas changé et ne pouvait pas chahgéi^fetèçu, au contraire, une éclatante sanction :
382 HISTOIRE DO CONCILE DE TRE^flE
c'est à Trente que la doctrine des indulgences a pris définitivement place parmi les dogmes romains.
Le concile ne s'est cependant pas expliqué sur la nature et l'objet des indulgences. Nous avons vu, au commencement de cette histoire, à l'occasion' des. efforts;? d'Adrien VI pour en donner une théorie satisfaisante, q,tt!dl est tout aussi difficile d'expliquer la chose aux catholiques que de la prouver aux protestants. D'un côté, disions-nous, si les dispositions du cœur ne sont pour rien dans l'effet que produira l'inctùlgence, le paradis est à l'enchère; si elles y sont pour quelque chose, elles y sont nécessairement pour beaucoup, et il est dès lors impossible de dire au juste ce qu'on vous donne en vous donnant une indulgence. Le décret nous renvoie aux enseignements de l'Église. Où les prendre? C'était au concile, ce semble, à nous les exposer. L'usage a prévalu, quoique le décret n'en parle pas, de considérer les indulgences comme applicables aux morts ; chacun peut en gagner pour des morts comîne pour lui-même. Toujours cette partialité scandaleuse, dont nous avons parlé h l'occasion de la Messe. Si vous avez laissé des parents et des amis qui s'occupent de vous tirer du purgatoire, vous en sortirez ; si vous n'en avez pas, fussiez-vous déjà presque un saint, vous finirez votre temps i. ^
Puis, voyons. Ou le pape a le pouvoir de tirer les âmes du purgatoire, ou il ne l'a pas. S'il ne l'a pas, la question est décidée ; s'il l'a 2, quelle n'est donc pas
1 Voir comme tout cela est habilement arrangé et atténué par Bossuet. {Exposition, VIII.) — « Telle est, dit-il en concluant, la sainte et innoce7ite doctrine de l'Église. »
2 N'oublions pas que c'est Alexandre VI qui, le premier, se l'est officiellement attribué." r '
OLIVRE SIXIÈ3IE '*^^ 383
sa cruauté d'y laisser des millions d'âmes qu'il pourrait, d'un mot, en faire sortir ! Sans aller jusque-là, pourquoi cette étrange inégalité dans la distribution d'un trésor dont on ne craint pourtant pas de voir la fin? Pourquoi un Pâter et un Ave ne. vaudront-ils, dans l'église de ma paroisse , que cinq ou six jours d'indulgence, quand ils en valent quarantf'dans une autre église, devant une autre madone ou une autre croix ? Pourquoi l'accomplissement des mêmes œuvres est-il payé, dans telle ou telle cilËgrégation, d'une indulgence plénière, et, dans telle ou telle autre, d'une simple indulgence à temps? Pourquoi... Mais nous^'en finirions pas avec lès contradictions dont cette matière est hérissée. Encore une, pourtant, une seule. Si l'indulgence plénière n'estpas un leurre, d'où vient qu'on dit encore des messes pour l'âme de gens qui l'ont reçue en mourant? Pourquoi ce De profundis solennel qui se répète à Rome, pendant tout le règne d'un pape, à chaque anniversaire de la mort du pape défunt? C'est ce que Luther disait dans ses thèses, et l'objection, pour être vieille j n'en est pas moins embarrassante. Le seul imôyen de s'en tirer, ce serait d'accepter les conséquences; du système. Il n'y aurait qu'à regarder comme bi'èn^et dûment entrés au ciel tous ceux qui ont quitté ce mond# aiYec cet infaillible passeport, et à refuser, partaiit, toute messe à dire pour eux. Pourquoi ne le fait-on pas? Nous n'avons pas besoin de l'expliquer. * Entre une simple inconséquence à ajoiiter k. tant d'autres^ et sa meilleure source de revenus à tarir, — Rome he pouvait hésiter.
Mais s'il y a lieu de se demander, d'un côté, pourquoi le pape et les éveques n'ont pas au moins la charité d'accor-
38À HISTOjK^^ DU CONCILE DE TRENTE
der partout et à toiïs autant d'indulgéncés|q;ù'ils disent avoir le droit d'en accorder, — il n'y apas inoins lieu d'être étonné du bas prix qu'ils y mettent, et des incroyables facilités offertes aux acquéreurs,- Voyezy par -exemple , les statuts de la confrérie bien connue dite du. très-, saint et immaculé cœur de Marie. Par un bref de 1838, indulgence plénière est aroprdée à ceux "qui se confesseront dignement le jour de leur réception dans la confrérie ; ce qui équivaut à dire aux gens : « Entrez chez nous, et tous vos péchés précédents s^nt effacés. «Indulgence plénière encore à ceux qui se confesseront et communieront à certaines époques dé l'année, et ces époques sont au nomBre de' dix. De plus, indulgence de cijiq cents jours à qui assistera déypteinènt à la messe du samedi, et y priera pour la convèrsiondies pécheurs *. Quand nous croirions aux indujg(eriçesJ'il?noùs semble que nous ne pourrions nous empêcher de concevoir quelques scrupules en les voyant prodiguer de la sorte. Pour une messe qui vous aura pris une demi-heure , être exempté du purgatoire pour près d'un an et demi! Pour une confession, en être exempté tout à fait, Teuton mérité pour mille ans! Si la pudeur ne les .arrête pas, ces hardis marchands de salut, ils devraient craindre au moins, ce semble, de déprécier leur marchandise en la donnant à sfebas prix. f^ ^ ■
Il est vrai qu'elle ne leur coûte rien, et qu'il n'y a pas de limite aux achats. Personne ne pouvant savoir à
1 L'intention est louable; mais quelle est la prière que les associés auront, en outre, à répéter chaque jour pour la conversion des pécheurs? L'Ave Maria. N'est-ce pas fausser à la fois la lettre et l'esprit que d'inviter les gens à répéter certains mots en vue d'un but dont ces mots ne font pas mention?
^ LIVREE* SiXlÈ,MEi 385
combien;?d^fôéçs -jàG purgatdi^i^^ra condamné, personne neipéuilpaisonnablément s'arrêter dans la somiûe d'indulgencfes^fâvèc laquelle il se présentera au jugement.. Eh se plaçant dans les conditions les plus favorables et en ayant soin dejie perdre aucune occasion, . un homme âgée de soixante ans pourrait sans peine en "avoir amassé^pour plus d'im -"million d'années, outre les plénières, dont une seule suffirait, et avec lesquelles on ne voit pas trop ce que signifient les autres. Du temps de saint Dominique, une indulgence de cent ans coûtait quinze mille coups de fouet, et Dominique lui-même s'en donna une fois cent çinquantç mille dans un carênie*. Le chemin du ciel, comme on voit, s'est merveilleiisementélâr^ depuis cette épcffue. Lainez l'a dit : le;:but de -la^scipliiie ecclésiastique, c'est Ae faciliter aux hommfeli'àccpinplissement de la loi de Dieu.
On enseigné communément, enfin, que l'indulgence a pour base les mérites de Jésus-Christ et des saints, appliqués par Tl^lise aux gens que leurs propres mérites ne suffiraient. P9.S pour sauver. .
Or, ceux de Jésus-Christ, — nouSi^yivons déjà fait ob- ' slisyer que l'Église n'a que faire de les administrera doses fixes, puisque chacun peut, par la foi, y trouver pleinement sa justification et son salut.
Ceux des saints, — l'usage de les appliquer à d'autres n'est pas seulement un abus, mais le renversement de l'économie chrétienne.
Il n'y a pas, en effet, dans toute la Bible, de vérité plus clairement et plus fréquemment enseignée que celle de notre insuffisance h gagner le ciel. Le bon sens,
'■ ^; 1 Hurter, Instit, de l'ÉgJîse, VH.