CHAPITRE XIII
Examen deVhistoire de Soaveet des réflexions dont il la sème. — Etait-il plus avantageux au pape de laisser discuter les articles en litige que d'empêcher cette discussion ? — Sa conduite en cette circonstance ne prouve-t-elle pas son zèle pour la tranquillité publique ?
dans ses lettres au cardinal Borromée, et dans ses actes que Soave a dû consulter ? Sera-ce Gualtieri , qui ne craignait pas d'écrire au même cardinal, que le concile s'étonnait qu'un ordre du pape forçât les légats à agir contre leur conscience, à s'exposer évidemment à une injustice (1) ? Sera-ce Paleolto , dont nous avons rapporté plus haut la glorieuse, résistance, ou bien Buoncompagno, qui ne se montra ni moins ferme ni moins courageux? Accusera-t-on ces nombreux conseillers dont les légats mandaient au pape que, malgré leur dévouement à la cause du saint-siége, ils ne pouvaient approuver cette conduite ? Non 1 cette assertion est aussi manifestement fausse que si l'on prétendait soutenir, de Soave lui-même , qu'il est sincèrement affligé des progrès de l'hérésie au nord de l'Europe.
3. Il place, après le rétablissement de l'union et de la paix dans le concile , la proposition faite par le cardinal de Lorraine, d'omettre les deux articles en litige. Etrange anachronisme! brouiller ainsi les dates, c'est dénaturer les événements , comme il arrive de ces vers dont on change entièrement le sens en les retournant. Les dissensions ne furent pleinement apaisées qu'au commencement de juillet , et (lès le 3 juin , le courrier de Gualtieri , chargé des offres du cardinal de Lorraine, était parti pour Rome. Soave a bien pu ne rien soupçonner de cette négociation secrète, mais il ne devait pas ignorer un fait de notoriété publique. A l'époque du
30 juin , les légats étaient convenus de cet 1. On pourrait faire un reproche à Soave , expédient , et l'avaient fait adopter par toutes
du silence dont il enveloppe les plus mémorables événements qui précédèrent cette session: on n'entend pas mieux son récit qu'on ne comprendrait la suite d'un tableau d'histoire dont , çà et là , quelques figures voilées resteraient dans l'obscurité; mais il serait peut-être excusable s'il nous vantait moins sa profonde érudition , et si la mauvaise foi
les puissances. Ils en avaient écrit au pontife, dont la confirmation ne se fit pas attendre. Au plus fort même de la querelle de préséance , Musotto avait été dépéché au pape par le cardinal , et devait lui rendre compte de cette proposition.
k. Après avoir dit que les instructions de
l'Empereur à ses ambassadeurs étaient favo ne guidait souvent sa plume , car sa critique râbles à cet arrangement , il apporte une rainon moins que sa relation est mensongère, son dont on n'estimera guère l'exactitude.
. mensonger...
Toutefois on peut lui savoir gré de ce dernier défaut: plus il cherche à en imposer, plus son lecteur se défie de ses jugements.
Je vais noter, en passant, ce qui me paraîtra plus digne de remarque.
2. 11 assure que l'accord conclu entre les ambassadeurs espagnols et français déplut à un grand nombre de prélats, partisans de Vautorité pontificale , qui souhaitaient vivement une occasion d'arrêter le concile. Mais
guèr
Ferdinand, dit-il, voyant les dispositions du plus grand nombre pencher en faveur de l'autorité du pontife , craignait qu'on ne rendît trop difficile un accord avec les protestants.
Est-ce donc que les protestants reconnaissaient quelque autorité au concile ou à ses définitions, pour qu'on crût faciliter la paix avec eux , en se conformant plus ou moins aux intentions du pape? Toutes leurs erreurs n'étaient-elles pas déjà formellement con-
quels étaient donc ces partisans du pontife? damnées? n'avaient-ils pas déjà appelé l'as
Les légats, peut-être? Qui avait travaillé plus efficacement qu'eux à la conciliation? Pouvaient-ils écrire au pape en termes plus pressants et plus forts , pour le décider à révoquer ses ordres? Pouvaient-ils imaginerdes expédients plus heureux, pour en empêcher l'effet , malgré leur précision , malgré l'inclination qu'en qualité de sujets du roi d'Es-
semblée de Trente une synagogue d'enfer Le concile ne reconnaissait-il pas le pontifel romain comme son chef? Les protestants nel partageaient-ils pas la haine profonde del Luther, leur père même, contre le concile de|
(1) Lettre de Gualtieri au cardinal Borromée, derj nier juin I5t»5«
Constance, sur lequel pourtant s'appuyaient en grande partie ceux d'entre les catholiques qui prétendaient mettre l'autorité des conciles au-dessus de celle du pape ? comment donc l'Empereur pouvait-il espérer que les décrets de Trente serviraient à rétablir la concorde et la paix ? Sans doute ce fut une méprise bien involontaire, qui arracha à Soave ces paroles : Le plus grand nombre était favorablement disposé à l'égard de l'autorité du pape. Je le demande, où se trouve la faculté de définir , dans le plus grand ou le plus petit nombre? Sans invoquer l'exemple de tous les conciles, de toutes les assemblées législatives, la raison seule fera la réponse. Il n'y avait donc qu'à lever les suffrages, et la puissance pontificale était désormais sans égale dans l'Eglise ; ce n'était donc pas pour détourner les Pères de leurs projets hostiles contre le pape, mais seulement pour arrêter les matières qu'on devait définir, que les délais se prolongeaient entre chaque session ; donc encore le pape, qui sans doute était informé de ce qui se passait à Trente, n'agissait nullement dans des vues d'intérêt personnel, ne craignait point des décisions peu favorables pour le saint-siége, quand il ordonnait à ses ministres de couper court à toutes les divisions : il ne faisait au contraire que sacrifier au bien de la paix tous les avantages qu'il pouvait espérer des dispositions actuelles des Pères ; donc enfin ce n'était pas lui, mais ses ennemis qui attentaient à la liberté du concile en violentant les consciences par leurs menaces et leurs protestaions, en s'opposant à ce qu'on procédât, suivant les formes canoniques, à la pluralité des voix. Soave me répondrait peut-être lue les prélats ne pensaient pas ainsi inté- 'ieurement, et que la crainte seule du pape eur faisait tenir ce langage. Mais, en bonne oi, quelle puissance que celle du pape qui, •estreint dans de modiques domaines, n'a ontre les envahissements des souverains îtrangers que des armes spirituelles ; quelle •uissance, dis-je, pour imprimer quelque erreur aux évêques , quand ils étaient souenus par les rois de France et d'Espagne, ar l'Empereur, dont les ministres préféaienl soutenir l'autorité de l'épiscopal plu- 51 que celle des papes I D'ailleurs le sénat énitien et les autres principautés d'Italie ussent-ils souffert qu'on fit aucune vio- ?nce à leurs prélats. Si donc le plus grand ombre parlait ainsi, c'est que le plus grand ombre pensait de même. Je prie mes lecîurs de fixer leur attention sur celte inclueion qui pourraitbien être l'Achille victorieux e toutes les calomnies de Soave contre le aint— siège , pendant cette dernière partie du ancile. Continuons toutefois à débrouiller le 1 de ses erreurs.
5. Après avoir parlé de la bienveillance vec laquelle Pie IV priait, dans ses lettres, j cardinal de Lorraine de se rendre à Rome, t de la résolution que ce dernier avait prise e satisfaire le pape au sujet des discussions ui s'agitaient plus violemment à celte époue, il ajoute qu'il réunit les membres les
plus influents du concile et qu'il prépara avec eux les bases de l'accommodement conclu dans la congrégation générale. On aperçoit d'avance le vice de ce tissu de faits mal digérés. Ce conseil particulier se tint le 7 juillet, comme les pièces authentiques sur lesquelles j'ai appuyé mon récit et tout ce que je vais rappeler dans cette réfutation en font foi. Or ce n'est que le 6 juillet, que les dépêches officielles furent expédiées de Rome aux légats pour les instruire des offres faites au pape par Musolto, au nom du cardinal, de la proposition de le mander à Rome, expédient que le pape croyait émané du prélat lui-même, et qu'il avait intention de mettre en pratique. Est-il donc possible que les lettres de Pie IV aient pu influencer les opérations du cardinal, puisqu'elles n'étaient pas arrivées ? Imprudence de notre faible humanité 1 il ne nous arrive que trop souvent d'assigner pour cause d'un fait un autre fait subséquent, dans notre négligence à nous instruire de la vérité.
6. Il déclare formellement que l'archevêque d'Otrante s'opposa de tout son pouvoir à la conciliation, tandis qu'au contraire les légats lui en attribuent toute la gloire, et le cardinal Borromée lui en fait les plus grands éloges, au nom de Sa Sainteté.
7. Il affirme que, pendant la session, la plus grande partie des Espagnols ne s'était prononcée en faveur des décrets dogmatiques que sous la condition expresse, accordée par les légats à l'ambassadeur de leur souverain, de se servir, pour la définition de l'autorité pontificale, des paroles employées par le concile de Florence, et de déclarer en même temps que l'institution des évêques était de droit divin ; cependant les actes sont manifestement contraires à ce récit. Trois prélats espagnols seulement, et non la plus grande partie, accompagnèrent leur suffrage de quelques restrictions. Ce furent Ajala , Casablanca et Avosmediano : ils firent, à la vérité, mention de je ne sais quelle promesse faite par les légats au sujet du sixième et du huitième canon, mais sans déterminer ni la personne avec laquelle on s'était engagé, ni la manière dont on l'avait fait. Les mémoires de Visconti font en effet mention d'une promesse de celte nature, mais avec une clause qui en change entièrement la substance. On s'engageait à anatbénialiser les hérésies qui attaquaient l'institution des évêques ; mais on ne prétendait point résoudre la question soulevée entre les catholiques, savoir, si l'institution des évêques, en tant qu'elle confère la juridiction, vient immédiatement de Dieu.
8. Après l'historique, Soave compose à sa manière une critique qu'il nous donne comme le résultat des jugements les plus droits et les plus éclairés. 11 pose d'abord en fait que nulle opération du concile n'attira plus l'attention publique. Le monde entier, selon lui, avait les yeux fixés sur une discussion qui avait occupé pendant dix mois des prélats si distingués, tenu en haleine toutes les cours de l'Europe. Mais, ajoute-t-il, le proverbe rut raison, la montagne en travail n'avait en
fanté qu'une souris : car on ne vit rien dans tous ces décrets qui pût, je ne dis pas entraîner de si longs délais, mais arrêter seulement les regards de tant de gens habiles. Cet écrivain est d'une impudence si haute, qu'il me donne souvent lieu de détruire entièrement ses assertions, en prouvant simplement que ce qu'il avance est impossible. C'est ce qui arrive en cette occasion : tout le monde savait qu'il ne s'agissait pas dans les discussions des Pères, dans les négociations des ambassadeurs , de résoudre telle ou telle question de doctrine, mais de savoir si l'on abandonnerait (elle ou telle matière. Personne n'ignorait le différend survenu lors de la vingt et unième session, quand on proposa de définir si la résidence était de droit divin; on savait également le désir manifesté par
tre un pouvoir judiciaire dans celui qui accorde, après examen, une faveur dont le prince l'a établi dispensateur, ou qui est en droit de la refuser.
10. Il ajoute qu'un grand nombre étaient surpris qu'on eût déclaré ailleurs que les ordres moindres n'étaient autre chose que des degrés pour s'élever aux majeurs, et tendaient tous au sacerdoce. Ils croyaient remarquer le contraire dans l'histoire ecclésiastique , où l'on trouve des sujets qui demeuraient toute leur vie dans les ordres inférieurs , et d'autres qui étaient ordonnés prêtres sans passer par les degrés moindres. Comme le décret du concile est loin de contenir la doctrine dont on fait le sujet de cette objection , on aura lieu de s'étonner de la surprise de Soave. Le second canon porte, à la vérité, qu'il est
les légats de remettre à une époque plus éloi- dans l'Eglise, outre le sacerdoce, d'autres or
gnée l'examen de cette question, et la pro- dres, appelés majeurs et rnineurs, par lesquels
messe faite aux Espagnols de s'en occuper en on monte au sacerdoce comme par des degrés.
même temps que des canons sur le sacrement de l'ordre; on connaissait toutes les instances de ces ambassadeurs à ce sujet ; on savait Paris du cardinal Seripandi, qui opinait pour l'omission de cet article; le tumulte qu'il avait excité, la nécessité où l'on s'était trouvé de le proposer au concile en môme temps que celui de l'autorité des pontifes et de leur prééminence sur les conciles généraux : terrain brûlant qui menaçait de s'enflammer sous les pieds. Quel est donc l'esprit si grossièrement ignorant qui ne verrait dans cette œuvre péniblement élaborée, pendant dix mois d'un enfantement long et douloureux, que le ridicule résultat des efforts d'une montagne en travail? Le plus beau fruit de l'humaine prudence est peut-être d'éviter un grand malheur. La fortune y a toujours moins de part que dans l'acquisition des plus grands biens Aussi, pour être habile, le médecin doit-,1 prévenir plutôt une maladie que dô-
ire omige de la guérir quand elle est venue, accoutumés, à trouver des contradictions y. soave continue en disant queles personnes dans le chapitre quinzième de la discipline. un peu versées dans la théologie eussent soti- On ne saurait pourtant se méprendre sur haile qu un leur exprimât nettement ce qu'entendait le concile par le pouvoir de retenir les pèches faculté qui faisait partie de l'autorité sacerdotale.
I) paraîtra peut-être singulier que ces théologiens n'exposent leurs difficultés que dans une session où l'on touche ce sujet seulement d une manière incidente, quand, dans la quatorz.eme, sous Jules III, on s'occupa spécialement de ces décrets, et l'on déclara, dans le premier et le troisième chapitre de doctrines
Mais de ce que, dans un Etat, les rangs de la magistrature sont échelonnés de manière que l'inférieur serve de degré à celui qu'il précède , s'ensuit-il que ces degrés soient nécessairement transitoires , et que le plus grand nombre ne puisse monter au premier, sans s'élever au second; et encore, qu'il ne soit loisible, en certaines occasions, de dispenser de passer par le premier celui que l'on place au second ; par exemple : la prélature est un degré au cardinalat , pourtant on peut être créé cardinal sans avoir préalablement passé par celle dignité. De plus, le concile ne déclare nullement que ces ordres divers soient d'institution divine, et par conséquent élevés à la qualité de sacrement imprimant un caractère; ce que Gabriel Vasquez et un grand nombre de théologiens soutiennent formellement des ordres mi— j neurs (1).