CHAPITRE PREMIER
Le comte de Lune demande qu'on invile de nouveau les protestants au concile. — Refus du cardinal Morone. — Le comte s'oppose à la manière expéditive dont on veut terminer le concile. — Diligences faites pour ce sujet par les légats auprès de l'Empereur et de Philippe II. — Déclarations du pape en consistoire. — Ses efforts, de concert avec les ambassadeurs espagnols, pour rendre inutiles les desseins que l'on soupçonne dans le comte. — L'ambassadeur de Florence remplacé à Trente. — Plaintes, en partie simulées, en partie fondées, des Français, sur la manière dont s'était passée la session, en ce qui touchait au cérémonial ; comment on leur fait satisfaction. — Articles de réformation touchant le mariage et la collation des bénéfices à charge d'âmes
1. A la joie que les légats ressentaient de voir la session terminée se joignit la ferme espérance de voir conclure le concile dans un court délai et d'un mutuel accord; mais tout fut troublé par une demande du comte de Lune, à laquelle on ne s'attendait guère, et qui accrut les soupçons que l'on avait conçus de lui. C'était qu'on invitât de nouveau les protestants au concile; ce qu'il tâcha aussi de persuader au pape, par l'entremise de Gualtieri (1), lorsque celui-ci alla prendre congé de lui, à son départ pour Rome, où l'envoyait le cardinal de Lorraine, comme on le dira plus tard. Soave a bien lt que le comte fit, à ce sujet, des démarche.' auprès des légats; mais ne trouvant point 1; réponse qu'ils lui rendirent, il leur en prélune telle qu'on peut la supposer dans un ca semblable, mais non telle qu'elle fut faite eij effet : c'est-à-dire qu'ils aviseraient. En effet| le cardinal Morone répondit que ce soin étai inutile, qu'il attirerait de nouveaux méprij de la part de ceux qui en seraient l'objet, t qu'il entraînerait dans des longueurs qui ceux-là seuls pouvaient désirer, qui préffl raient leur bien particulier à l'intérêt génc| rai, et qui espéraient, dans l'intervalle, ofci tenir de nouvelles faveurs du pape. Il ajou qu'il s'étonnait d'autant plus de ses insta ces, que, peu auparavant, Avila avait K| usage de ses instructions pour dissuader souverain pontife de faire celte invilalio et que de plus on savait bien que le con
(1) Leiire de GuaUinri au cardie») Borromée, i 17 juillet 1563, et des légats au même, du VJ juil'
lui-même était chargé de la même mission. Celui-ci répliqua qu'il ne demandait pas que la chose se fît au nom du pape , mais qu'on usât pour cela de l'entremise de l'Empereur. A quoi le légat répondit que non-seulement il ne voulait point y donner sa coopération, mais qu'il ferait tous ses efforts pour empêcher ce nouveau retard , persuadé que dans de pareilles conjonctures on ne pouvait servir plus utilement l'Eglise qu'en hâtant la conclusion du concile^
2. Les menées du comte, dirigées constamment vers le même but, confirmèrent les légats dans le soupçon (1) où ils étaient que tout cela venait du roi. ils avaient résolu de terminer promptemenl les matières séparées des sacrements, comme les indulgences et les vœux monastiques , sans y consacrer de temps précis, qu'ils prévoyaient devoir être de plusieurs mois. C'est pourquoi ils se proposaient de convenir, avec le cardinal de Lorraine, que les articles seraient soumis aux discussions de différents théologiens, dont deux seraient pris parmi les envoyés de chaque nation, deux autres seraient choisis parmi les théologiens du pape (on désignait Laincz et Salmeron). On leur adjoindrait deux généraux d'ordres religieux. Ils auraient tous mission de recueillir ce qi 'ils jugeraient convenable, tant par rapport aux dogmes que par rapport aux abus , et , d'après leurs observations, des prélats seraient chargés de formuler des canons qui seraient sortes à l'assemblée générale. Mais le comte déclara qu'il ne pouvait consentir à ce qu'on s'écartât de la manière accoutumée de procéder. Pour couper court, les légats décidé— 'entque le cardinal Morone en écrirait àl'Emoereur, dont il avait eu lieu de connaître les dispositions favorables à la conclusion du oncile, et que tous ensemble feraient valoir es plus fortes raisons et emploieraient même ,es prières auprès du Roi Catholique. Ils idressèrent la lettre au nonce Crivclli, lui rcommandant d'en assurer l'effet par ses propres paroles. Ils n'en excitèrent pas moins e pape à seconder leurs efforts par son auorilé auprès des deux cours, i 3. Le cardinal Morone, dans sa lettre à empereur Ferdinand (2), mandait que, conjrmémenl au désir de Sa Majesté, on avait ait beauceup de réformations, en parlicuer , touchant le devoir de la résidence lême pour les cardinaux ; que le reste se irait avec toute la diligence possible , et u'après avoir pourvu aux besoins généraux c l'Eglise , on pourvoirait aux besoins parculiers de chaque province, ainsi qu'il avait té dit à l'évêque de Chonad, celui-là même ni était chargé de porter la lettre à Sa Ma- ;sté. Mais en même temps le cardinal priait Empereur de s'opposer à quiconque , dans )n intérêt privé, cherchait à retarder de si tiles entreprises, et, surtout, d'engager le oi Catholique, son neveu, à faire cesser les
(1) Lettre des légats au cardinal Borromée, du 12 illet 1563, et de Visconli, du 19 juillet. 2) La da:e est du 10 juillet 1563.
Conc. de Trente. III.
funestes lenteurs où l'ambassadeur et les prélats espagnols voulaient s'engager.
k. Cette lettre (1) fut recommandée aux ambassadeurs de Ferdinand, aGn qu'ils prissent soin de la faire remettre entre les mains de Sa Majesté par l'évêque nommé plus haut; et ils l'accompagnèrent eux-mêmes d'une autre lettre écrite en commun, dans laquelle ils marquaient l'heureuse conclusion de la dernière session, et les bons résultats que l'on se promettait de celle qui se préparait. En outre, le cardinal Morone fit, de vive voix, au même évoque, pour l'Empereur, plusieurs recommandations , comme il sera dit plus tard.
5. Le souverain pontife (2) avait ressenti une extrême joie de voir la session terminée, et en avait loué hautement les légats, et aussi le cardinal de Lorraine, à qui il fit adresser des remercîments par le cardinal Borromée. Il releva lui-même ses services par les louanges les plus magnifiques dans le consistoire (3), où, après avoir exposé cet heureux événement, dont il faisait honneur à la prudence et au zèle des légats, il ajouta que le bon accord établi était un bien dont on était surtout redevable à ce ordinal, qu'il lui avait écrit les lettres les plus bienveillantes, et que ce prélat devait se trouver à Rome, ayant la prochaine session, pour traiter ensemble d'affaires qui intéressaient au plus haut degré le bien publie. Il témoigna l'espoir de voir le concile marcher heureusement vers son terme, et il manifesta la ferme volonté où il était que, par une sainte et sévère reforme, on sali>lït au besoin et au désir universel des peuples et des princes. De là il prit occasion de s'excuser en termes couverts auprès du sacré collège, d'avoir remis au concile l'affaire de la réformation des cardinaux, après qu'elle avait été longuement discutée, à Rome, par ceux d'entre eux choisis à cet effet. Mais la véritable raison [k] qui l'avait porté à prendre cette résolution , c'est que les cardinaux qui avaient conçu ce dessein semblaient songer moins à réformer les abus qu'à augmenter les privilèges de leur ordre. C'est ce qu'il fit connaître ensuite au cardinal Morone, quand celuici demanda qu'on lui envoyât de Rome le premier projet de réforme , l'avertissant de le tenir pour non avenu, et lui faisant écrire par le cardinal Borromée les recommandations suivantes : Le légat devra s'appliquer à faire en celle réforme tout ce que lui et ses collègues jugeront convenable , capable de remplir les vœux du concile et avantageux à loule la chrétienté , sans s arrêter à aucune vue mondaine ; en cela on fera la chose la plus agréable à Sa Sainteté.
0. Mais parce que toutes ces explications, si elles avaient été données dans le consis-
(I) On le voit par une autre lettre , également du 10, écrite par les ambassadeurs à l'Empereur,
(*2) Lettres du cardinal Rorromée aux légats, en date du 31 et du 24 juillet 1563.
(3) Actes consislomux, a la date du 30 juillet 15C3.
(4) Tout cela se trouve dans un l>illel du cardinal Borromée au cardinal Morone, 2'j août 1563.
(Treize.)
toire, auraient plutôt exaspéra que satisfait les esprits , le souverain pontife ajouta qu'il voulait le premier se soumettre à la réformation qu ordonnerait le concile ; qu'un tel exemple devait contribuer à ne la faire paraître difficile ni aux cardinaux, ni aux autres grands dignitaires; qu'il avait entièrement abandonné cette affaire aux présidents du concile; que si cette réforme paraissait pénible à quelqu'un, il fallait supporter de bon gré quelque dommage particulier dans la vue de l'intérêt général ; qu'il avait conçu autrefois le projet de régler par lui-même les questions qui concernaient les cardinaux ; mais que, sur la demande des princes et d'après le conseil des légats , il avait consenti à confier celle matière, comme toutes les autres au concile : peut être les cardinaux gagneraient-ils à ce qu'elle lût réglée plutôt à Trente qu'à Rome. Le décret qui les obligeait à la résidence était tout en leur faveur, puisqu'il les déclarait dignes de l'épiscopal : du resle, il était tout naturel que celui qui possède les droits et la puissance épiscopale s'astreigne aux obligations de l'épiscopat.
Voilà ce que le pape pensait et déclarait lorsqu'il eut reçu la nouvelle de la session. 11 avait chargé 'ses légats (1) d*en adresser des remercîme.its aux prélats français ; et le cardinal Borromée avait répondu, par les éloges les plus flatteurs, au témoignage avantageux que ces mêmes légats lui avaient rendu de l'archevêque d'Otrante.
Mais le pape fut on ne peut plus surpris en apprenant la conduite du comte de Lune. L'étonnement que lui montrèrent les deux ambassadeurs espagnols, à qui il s'en plaignit , ne fut pas moins grand. Loin d'excuser le comte, comme le dit Soave, ils affirmèrent que cela ne pouvait venir de la volonté du roi; et ils adressèrent, à ce sujet, des notes très- vives au comte. Ils communiquèrent la lettre au pape qui, à son tour, en fit part aux légats, en leur déclarant que, quel que dût èlrc le rapport du nonce Criveili, il avait, par Odescalco, son nonce particulier, des renseignements plus certains sur les dispositions du Roi Catholique; et que, sans aucun doute, ce prince ne s'opposerait pas à la continuation du concile, en voyant combien la prompte conclusion en était désirée par l'Empereur et le roi de France; car c'était sans doute pour complaire à ces princes et non pour des motifs personnels qu'il avait peut-être donné des ordres si funestes. H ajoutait qu'il en ferait néanmoins des plaintes à Sa Majesté, non point en montrant des doutes sur ses dispositions actuelles, mais en rejetant tout sur son ministre. Car il en es! des actions répréhensibles comme des livres dédaignés du" public: celui qui en est le véritable auteur les laisse volontiers attribuer à un autre.
7. Cependant les soupçons des légats sur les inlenlions du roi allaient toujours croissant : ils savaient que le comte était allé, le
(1) Lellres du cardinal Monomée aux légats el à Moicne, des 17, 28 el 5i juillet 1565.
soir du 26 juillet, chez le cardinal Morone (1) pour se plaindre que dans la dernière ses-
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sion , on se fût écarté de la coutume où l'on était et devait être, d'examiner d'abord les matières avec les théologiens du second ordre. 11 ne fallait plus, ajoutait-il, songer à faire de même dorénavant, en effleurant ainsi à peine ce qui était à discuter, car c'était contraire à la liberté du concile, et il ne pourrait s'empêcher de s'y opposer ni d'exi- (jer que le moindre atome fût pesé au trébuchet avec une extrême attention. Alléguant l'exemple du cardinal de Lorraine, qui rassemblait dans sa maison des congrégations particulières de prélats français, il prétendait aussi en réunir chez lui des prélats de sa nation. Le cardinal Morone lui répondit franchement qu'il ne s'attendait à rien moins qu'au reproche que le comte faisait, au sujet de la dernière session , d'avoir manqué de maturité et même de liberté, puisque, après de longues discussions, on avait tout décidé avec une grande uniformité de sentiments; que la manière dont celle session s'était tenue était légitime et canonique , qu'on ne s'en écarterait pas dans celles qui suivraient; qu'il s'étonnait que tout catholique, dans de telles conjonctures, ne fût pas désireux de la prompte conclusion du concile.
8. Peu satisfait de celle réponse, le comte faisait tous ses efforts auprès des ambassadeurs des princes d'au delà des monts (2), pour les porter à demander que les articles de discipline fussent réglés par un nombre déterminé de théologiens pris dans ch '.que nation, parce que autrement les italiens, qui étaient les plus nombreux, auraient tout l'a vanlage sur les autres, el que tout se décid irait à leur gré , au détriment de la liberlc, et du bien public. Les légats mirent tous leur;' soins à rompre la ligue qui se formait, e tout d'abord ils gagnèrent l'ambassadeur di Portugal, homme d'un grand mérite, qu tournait tout son zèle à établir la concorde Eu outre, ils décidèrent que dans le cas oi les députés des princes s'accorderaient faire une telle demande, il faudrait leurré sister fortement à cause des graves motif qu'on avait de compter les suffrages pa têtes el non par nations, d'autanl plu que le témoignage de leur consi ience et l'e vidence des faits montraient également qu tout s'était passé, dans les réformes déjà faite, sans aucune partialité pour l'Italie; et el effet, les prélats étrangers ne se plaignaiet de rien de semblable.
9. Informé de tout cela, le pape signifia i nonce d'Espagne (3) de mêler adroiteme les prières aux plaintes qu'il devait porU au roi, afin de lui faire agréer la promp conclusion du concile ; ayant soin toutefoj
(1) Lettre des légats au cardinal Borromée, du juillet 4563.
(2) Lettre des légats au cardinal Borromée, du l juillet 1565.
(5) Voir les lellres du cardinal Borromée aux gais el à Morone, à la date des 4 et 7 aoûi, et les très lettres déjà citées. Mémoires, en date d<s 2>l 24 juillet 1563. '