LIVRE DIX-NEUVIEME
dente, ce qu'ils regardaient comme un grand point , c'est-à-dire que le duc ne s'indignât pas de ce qu'ils avaient consenti au départ de son envoyé. A peine celui-ci fut-il sorti de la ville que le concile reçut les lettres des seigneurs suisses, qui demandaient seulement que chacun des deux plénipotentiaires intervînt, à tour de rôle, dans les procédures publiques.
12. Mais comme le choc des masses les plus imposantes fait naître dans ceux qui les environnent la crainte des plus grands désastres, ainsi un second démêlé qui venait de s'élever entre deux nations redoutables par leur puissance, faisait oublier aux légats les dissensions précédentes, et les plongeait dans de plus vives alarmes. Ces minisires avaient été informés par le souverain pontife (1) de la prochaine arrivée du comte de Lune, qui devait se présenter au concile en qualité d'ambassadeur du seul roi catholique. Il est vrai qu'on avait dit précédemment que le comte aurait la même fonction à remplir au nom del'Empereur; mais celui-ci avait changé dedessein, soit qu'il eût appris les répugnances manifestées à cet égard par les Français, avec lesquels il voulait vivre en bonne intelligence, aûn de procéder, de concert avec eux, dans le concile, l'identité des besoins l'emportant en cela sur celle des familles , soit que, d'un autre côté, l'opposition des besoins entre les Espagnols et les Allemands ne permît pas d'imposer à un même homme le devoir de soutenir les réclamations contraires des deux couronnes. Or le roi Philippe stipulait en revanche un expédient honorable, afin que son ambassadeur pût siéger au concile avec dignité, et tout à la fois avec paix. En conséquence, le comte, avant de faire aucune démarche, cherchait à connaître la manière dont on voulait le recevoir, pour ne pas exposer et lui-même et Sa Majesté catholique au danger d'une rupture avec le roi très-chrétien, avec le souverain pontife et avec le concile. Le pape ordonna donc aux légats, avec plus de chaleur qu'il en eût jamais mis à leur recommander aucune autre affaire, de s'occuper activement de cet accord, n'ignorant pas que le concours des deux princes était nécessaire pour appuyer la marche du concile, comme l'aide de deux pieds est nécesssairc à l'homme pour le soutenir, ou comme le secours de deux roues est indispensable au char pour parcourir sa carrière. De plus, persuadé comme il l'était que le jour de la session était très-proche , il enjoignait prudemment à ses représentants de se tenir dans une grande réserve à l'égard du seigneur de Lansac, de peur qu'en indisposant les esprits, ils ne missent un obstacle au paisible accomplissement des procédures publiques qui se préparaient. Car, quoiqu'il ne consentît jamais à ce qu'on arrêtât rien sans la participation des Français, auxquels il ne
(1) Ces faits sont racontes dans une lettre du cardinal Borromée aux légats, 22 novembre, et flans deux autres du dernier jour du même mois 1562 ; la première est adressée au cardinal Borromée par le» légats, la seconde est du seigneur de Tlsle.
Conc. de Trente. 111.
voulait pas qu'un accommodement, quel qu'il fût, portât aucun préjudice, ni quant à la possession, ni quant au droit, il savait néan-
moinsqu'ils étaient extrêmement susceptibles sur cette matière, au point de prendre les propositions de paix elles-mêmes pourdes injures.
Outre cette instruction communiquée par le souverain pontife aux légats en commun , Pie IV en dressa une seconde en grande confidence au cardinal de Mantoue (1), lui défendant de la faire connaître à d'aulres qu'au légat Simonetta. Voici de quoi il s'agissait : l'ambassadeur Vargas lui avait dit au nom du roi et sous le sceau du plus profond secret, que dans le cas où aucun des arrangements proposés n'obtiendrait son effet, Sa Majesté, plutôt que de jeter le trouble dans l'œuvre sainte , ordonnait à son ambassadeur de céder au dernier du concile; mais Philippe voulait que si son représentant se trouvait réduit à une semblable extrémité, il protestât que cette condescendance ne ferait aucun tort à la couronne d'Espagne, ni quant à la question principale, ni quant à la possession. Or Vargas avait obligé le pape au silence, même envers les légats, de peur qu'une révélation de celle sorte ne les rendît moins ingénieux à trouver un autre accommodement plus honorable pour le roi. Malgré ce puissant motif, le souverain pontife jugea convenable de faire entrer dans la confidence ces deux personnages qui étaient à la tète des négociations : car, d'un côté, ilétait assuré que d'après leur propre inclination pour le roi d'Espagne, et d'après ses pressantes recommandations ils ne négligeraient rien pour amener les' Français à un accord; et d'un autre côté, il ne voulait pas que, dans l'impossibilité de réussir, ils désespérassent de la continuation paisible du concile, et en vinssent au point, ou de laisser là pour les autres choses tous les soins comme inutiles, ou de tenter pour celle affaire les moyens extrêmes comme nécessaires.
13. Quand ces ordres furent arrivés, les légalsvoyantquelejour delà session n'était pas si proche que le pape l'avait cru, regardèrent comme une mesure inutile d'observer le silence qui leur avait élé prescrit à l'égard des ambassadeurs français jusqu'au terme de cette procédure. Les ayant donc fait venir, ils leur montrèrent combien il était de l'intérêt non-seulement de l'Eglise, mais encore de là France en particulier, que le concile, assemblé principalement sur la demande de ce royaume, continuâtheureusement ses opérations, et combien les orateurs des deux couronnes étaient nécessaires pour celle heureuse continuation. Si l'une de ces puissances venait à manquer au concile, celui-ci perdrait une si grande partie de sa force, qu'il ne pourrait même plus prendre des décisions efficaces en faveur de l'autre. Ils devaient donc se conduire, non-seulement comme de fidèles sujets du grand empire de la chré-
(1) Lettre du cardinal Borromée au cardinal da Mantoue, 21 novembre 1562.
{Deux.)
tienté ainsi qu'il leur convenait de s'appeler, Français répondaient a leur tour, que la sa-
S comme de dignes enfants de la France tisfaction d autrui leur serait a cœur toutes
S comme de bons minisires du roi très-chré- les fois qu'elle ne paraîtrait pas prejudicia-
filn c'est-à-dire qu'ils devaient adopter, de bie a la gloire de leur souverain ; que toutes
concert un accommodement par lequel, sans ces trames étaient ourdies par les Espagnols
«nîior atteinte à la dignité de leur maître, dans le but de rendre douteuse une chose
on pourrait satisfaire aux justes exigences que la dignité du roi Ircs-chretien voulait
de P-iutre roi, son beau-frère. Et après ce qu'on regardât comme incontestable, a sapréambulc, ils proposèrent deux expédients dont l'application laissait toujours aux tran-
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aïs la place immédiatement inférieure a celle de l'ambassadeur impérial laïque. Le premier était que le comte de Lune occupât un siège au milieu, en face des légats, selon que cela s'était fait du temps de Jules 111 pour l'ambassadeur portugais, dans son démêle avec l'ambassadeur de Ferdinand, considère comme roi de Hongrie; le second, que le comte fût placé dans le rang des ambassadeurs ecclésiastiques après celui de 1 empereur, comme appartenant lui-même a cet
empereur.
14. Les Français repondirent que, comme les ruptures sont ordinairementoccasionnées par une innovation quelconque, le moyen Je plus juste et le plus facile de maintenir la concorde était aussi de conserver les anciens usages. Le roi très-chrétien leur avait, disaient-ils , communiqué à cet égard des ordres formels, leur enjoignant de quitter sur-le-champ le concile avec tous les évoques de France, dans le cas ou 1 on voudrait introduire quelque nouveauté. Ces tentatives de changements prenaient leur source dans les dispositions inquiètes ou ambitieuses des minières, et elles ne pouvaient être
voir : que le premier rang, après l'empereur, était dû à Sa Majesté; qu'enfui on ne pouvait les accuser d'intentions mauvaises envers le concile, parce qu'ils ne voulaient pas souffrir qu'on leur ravît une antique possession et qu'on dérogeât à l'usage.
16. Alors le cardinal de Muntouc qui était dans le secret et qui désirait amener, en faveur du roi Philippe, un accord moins humiliant que ne l'eût été celui de placer son orateur après et au-dessous de l'orateur français, reprit :Et que diriez-vous, seigneurs, si l'ambassadeur d'Espagne allait lui-même se ranger après tous les autres ambassadeurs? Voudriez-vous le contraindre à accepter une place honorable qu'il refuserait? A cette proposition inattendue, les Français répondirent que, s'il en était ainsi, ils penseraient à ce qu'ils auraient à faire. Les légats , sans s'arrêter à ce dernier parti, mirent fin à l'entretien, en priant les ambassadeurs en général de délibérer avec plus de calme. Ils se servirent ensuite de l'intervention de Gualtieri auprès du cardinal de Lorraine ; celui-ci exerçait une grande influence sur les ministres français, et on le croyait d'ailleurs désireux de s'unir avec le roi d'Espagne , tant pour le succès de la
l'accomplissement des volontés du prince guerre contre les huguenots, que pour la catholique : car les gages nombreux d'amitié tranquillité du concile, sans laquelle il coufraternelle et de sympathie qu'il avait don- rait risque de perdre toute la gloire et tout le nés et donnait encore à son royal parent, fruit de ses négociations. Mais le cardinal se témoignaient assez qu'il avait pour lui des contenta de répondre que les ambassadeurs
sentiments tout à fait opposés, et qu'il n'aurait pas voulu, surtout en considération de son extrême jeunesse, attenter à la moindre de ses antiques prérogatives. Les ambassadeurs étaient bien persuadés qu'au contraire, le roi Philippe emploierait toute sa puissance à soutenir les intérêts de son beau-frère, comme il l'employait en effet à protéger l'autorité du roi Charles contre les rebelles. La couronne de France se croirait toujours chargée d'une dette immense , tant qu'elle n'aurait pas payé à celle d'Espagne le prix de ces inestimables bienfaits. Mais la reconnaissance, qui est elle-même une des vertus les plus honorables, ne demandant pas qu'on lui sacrifie les droits de l'honneur, il n'était pas à propos de l'exercer alors au préjudice de la dignité royale.
15. Le cardinal de Manfoue mit tout en œuvre pour gagner les Français, leur représentant que puisqu'ils conservaient leur place, ils ne devaient point s'opposer à ce qu'on acquiesçât aux désirs d'autrui , et ajoutant que des prétentions contraires de leur part pourraient bien être la preuve qu'ils n'avaient pas, à l'égard de la prospérité future du concile, ces pacifiques desseins dont ils faisaient tant de bruit. Mais les
ne pouvaient pas aller contre les ordres qu'ils avaient reçus de tenir à l'usage, cl que les innovations qu'on demandait , devaient être préalablement proposées au conseil royal de France. Lansac, écrivant à l'ambassadeur français à Rome, lui manifesta une inébranlable fermeté sur ce point , el en même temps une disposition sincère d'honorer en tout le reste et par toute sorte d'égards le comte de Lune, mais de manière cependant à ce que l'honneur qu'il lui rendrait ne diminuât en rien le sien propre. Et comme Louis d'Avila était venu (i) à Rome pour leà intérêts du roi catholique, et que certaines gens s'étaient mis dans l'esprit qu'il allait obtenir pour Philippe, de la part du souverain pontife, la dénomination d'empereur des Indes (titre fastueux el tendant à le faire triompher dans ce démêlé) , Lansac écrivit que la prééminence de son maître n'en recevrait aucune atteinte ; car, disait-il, l'empereur des Gaules, qui ne reconnaissait point de supérieur sur la terre, et dont les prédécesseurs avaient fondé l'empire d'Occident , ne céderait jamais le pas en Europe à son
(t) Lettre du seigneur de Lansac au seigneur d« flslc, 11 novembre 16(W.
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