L'inclination de l'Empereur pourl'achè
surtout , où il fallait la concerter. Or, la chose dévoilée, ne serait-ce pas à eux un prétexte réel d'opposition? ne se croiraient-ils pas outragés? et, qui le sait? ils auraient peut-être assez de force pour en ruiner les effets. La seconde manière consistait à les en instruire préalablement; mais on devait s'attendre à un rude combat rempli d'incertitudes, car il savait de bonne part que le comte penchait pour la suspension plutôt que pour l'achèvement; qu'il y pousserait son maître tant que plusieurs dogmes n'auraient pas été définis, et tant que le concile n'aurait point réprimé plusieurs coutumes pernicieuses. La lutte avec l'orateur serait donc opiniâtre et terrible; et s'il arrivait que les Espagnols fussent vainqueurs dans l'une et l'autre hypothèse , qu'en reviendrait-il au saint-père? Une grande honte , pour avoir témérairement engagé la bataille, et pour l'avoir malheureusement perdue. Mais, en supposant que les Espagnols, surpris à l'improvisle , ou intimidés par le nombre , demeurassent vaincus , à quoi servirait la victoire? N'élaient-ils pas maîtres d'une grande partie du monde chrétien , et le roi d'Espagne n'aurait-il pas de fortes raisons en apparence pour ne point recevoir dans ses états les décrets d'un concile terminé contre son agrément? Ainsi, le travail de tant d'années deviendrait donc! inutile ; il serait donc nuisible même , puisqu'on n'en retirerait que le refus de l'œuvre, j la désunion et le scandale pour l'Eglise. Morone, en finissant, recommandait au papej
vement du concile plut donc fort aux légats, de peser ces raisons, de signifier ses ordres ,
qui le désiraient aussi depuis longtemps , parce qu'ils espéraient que la session prochaine serait anticipée plus facilement ; que la dernière session, qui devait suivre celle-ci, serait si promplement célébrée, qu'ils ne laisseraient à personne le temps de changer de résolution. Une chose aiguillonnait encore cette volonté des légats , c'était de voir
de donner à ses légats plein pouvoir de con-J dure ou de suspendre, de leur notifier le résultat de ses conférences avec le cardinal! de Lorraine , et enfin de leur renvoyerf ce prélat satisfait autant qu'édifié.
10. Or les dispositions présentes n'étaient! pas encore connues du pape, que de son côté! il écrivait aux présidents (1), pour les pres-l
l'Empereur , avec une santé frêle (1) , tra- scr de terminer le concile; il ne voulait point vaille par la fièvre et consumé lentement par qu'on lui parlât de le suspendre ; averlissai
elle, ainsi que le rocher est à la fin creusé par la faible goutte d'eau qui se succède et ronge en tombant ; c'était de voir que ce prince, une fois mort, la protection qu'il avait accordée au concile expirerait avec lui dans le pays de Trente : cl ces pensées accablaient les légats et les plongeaient dans une perplexité profonde. Le cardinal Morone, toutefois, ne laissa pas de prévenir le pape (2) que peut-être il n'était pas sûr de suivre le conseil du nonce , de procéder à un achèvement sans le concours des Espagnols. On pouvait de deux manières , lui disait-il, hasarder cette entreprise : en taisant la chose aux Espagnols; mais il était à peine croyable qu'un léger bruit ne parvînt à leurs oreilles , soit dans la cour de l'Empereur, soit à Trente ; à Trente
(1) Lettre des légats au cardinal Borromée. du 27 septembre 15C3.
(2) Lettre du cardinal Morone au cardinal Borromée, du H octobre 1565.
Morone de traiter avec bonté l'orateur français, malgré sa conduite indigne, et de sel souvenir que toutes leurs actions, toutes! leurs démarches ne devaient tendre qu'à ui| seul but, l'acbèvemenl demandé. Avant 1( retentissement de la protestation , il avail entendu un léger murmure : c'est que IcîJ Français allaient sortir de Trente sur uil ordre de la cour et se retirer à Venise, el qu'ils y seraient déjà sans la prorogation] survenue. Il n'en savait pas la véritabl" cause; il présumait que c'était pour qu'il n'approuvassent point les décrets du concilcj pour que le roi de France ne fût pas obligé! en les approuvant, de les défendre, les armcl à la main, contre les hérétiques. Il croyar aussi que du Fcrrier voulait mettre à coul vert, dans ce départ, l'honneur de son maîl tre, et, en homme habile, en rejeter la faull sur le concile même : c'est pourquoi il r<|
(1) Lettre des légats au cardinal Borromée, du | octobre 1503.
commandait secrèlemenlàMoronede se lenir sur ses gardes, et, plus il verrait daFerrier chercher un motif de départ, d'éviter de lui en fournir même l'apparence. Mais celte lettre était écrite le joui que du Ferrier, par sa protestation, occasionnait le refroidissement entre les légats et lui (1) ; et cependant le pape, instruit plus tard de cette protestation , qu'il qualifiait du nom d'insensée, depuis surtout que le cardinal de Lorraine lui avait assuré que le roi n'avait point ordonné démettre tant de chair au feu (ce sont ses expressions), le pape, dis-je , malgré tout cela, ne laissa pas de recommander la réserve. Si les Français voulaient partir, il voulait de son côté Vie pas en faciliter l'exécution par quoi que ce soit; et même, successivement informé de la manière dont le premier légat répondit énergiquement à l'orateur, et de la belle réponse de Grassi, il n'en témoigna aucun plaisir; seulement il fit remercier Grassi pour la bonne volonté qu'il avait montrée; fit savoir aux présidents que, puisqu'on s'était avancé si loin , on prît garde de passer ouire ; que du Ferrier avait encore entre les mains le pouvoir du bien et le pouvoir du mal, soit au concile, soit en France ; et que peut-être devait-on en attendre des services quelque Jour. On voit ici la douceur et la grande modération du pape. Si les légats l'avaient toujours pris pour modèle, la France, à n'en pas douter, aurait retiré du concile un tout autre avantage, tandis que l'écho d'un faux bruit y suscita de nouvelles offenses, et réveilla les offenses passées. Mais les ministres les plus sages craignent quelquefois de paraître timides, ou que leur prudence ne soit pas bien jugée ; qu'elle ne soit dénigrée, appelée par les uns faiblesse d'esprit, et par d'autres cupidité. Or ces sages avertissements du pape arrivèrent aux légats lorsque du Ferrier, suivant les traces de son collègue, parlait pour Venise, le cœur bouillonnant de mauvaises pensées. Cet homme voyait toutes ses espérances particulières étouffées; il se voyait en butte à l'horreur générale du concile; son nom n'y paraissait plus que revêtu d'ignominie et d'irréligion. Les légats augurèrent aussitôt que du Ferfier ne reviendrait pas.
11. Quoi qu'il en soit , pour ne point manquer un grand bien encore possible, en s'obstinant à courir après un autre bien qui l'était plus, ils résolurent de formuler le lécrel sur les rois, de façon à ne point enraver le concile ; et ils espérèrent que les %es consentiraient, en faveur de l'achèvenent, à remettre ce complément de la perection chrétienne à des temps que Dieu, ans sa miséricorde et sa providence à jamais adorable , réservait sans doute à son -glise.
12. Mandant au pape ce dessein (2), ils ne ji cachèrent pas en même temps qu'il s'était
élevé au concile un murmure de blâme touchant certains arrangements dans lesquels, à Rome, on avait contredit une disposition des décrets. Les Pères en étaient d'autant plus contristés (1), que le cardinal de Lorraine y avait donné les mains, lui auparavant si plein de zèle : c'était en effet sur sa motion, au consistoire, qu'on avait promu (2) à l'évêché de Ferrare , Alphonse Rosselti , évêque de Commacchio, réservant au cardinal Louis d'Est , qui s'en démettait, tous les revenus, moins 1.000 ducats, ainsi que la disposition des bénéfices. Le cardinal d'Esté avait vingt-cinq ans, et il recevait en échange de son évêché de Ferrare l'église d'Auch , à laquelle renonçait le cardinal Hippolyte, son oncle; et celui-ci, tout en passant au siège de Narbonne, se réservait sur l'égiise d'Auch les mêmes droits que le cardinal son neveu conservait sur Feprare. A la vérité, Hippolyte de Ferrare devait quitter, ou l'archevêché de Narbonne, ou celui de Lyon, qu'il administrait aussi; et cela dans l'espace de quatre mois; mais il ne l'avait pas encore fait. Tel était le rapport des plaintes qui s'élevaient au concile. Ensuite, ajoutaient les légats, déposer le fardeau d'un bercail et continuer d'en percevoir les fruits; bien plus, n'être chargé que d'un seul et recueillir les fruits de deux, est une chose qui répugne à l'esprit équitable des Pères. Celle collation d'évêché à un jeune homme à peine en âge d'être prêtre ne leur déplaisait pas moins. Si ces innovations, disaient-ils , se font sous les yeux d'un concile vivant, au nom de celui qui l'a rassemblé et par l'entremise de son principal personnage, que ne devait-on pas craindre pour l'avenir, quand il n'y aurait plus ni concile ni personne qui ait pour ce concile des affections aussi naturelles ? Le pape, à toutes ces plaintes, qui attaquaient sa propre conduite, ne manqua pas de se justifier aussitôt (3) : Le cardinal d'Est , répondit-il, touchait l'âge requis; en oulre il possédait l'église, de Ferrare depuis deux ans ; il se trouvait donc être habile : et c'est pour cette raison qu'on ne lui avait point accordé de dispense. Quant à la réserve des revenus, malgré sa renonciation, le concile jusqu'à ce moment n'avait rien arrêté : on s'en était remis aux décisions du saint-siége sur la proposition du cardinal de Lorraine. Une dispense eût été de même déraisonnable avec le cardinal de Ferrare : il avait permuté seulement son église d'Auch pour celle de Narbonne, en s'obligeant à quitter l'une ou l'autre dans un espace déterminé par le concile : le concile accordait six mois depuis la prise de possession, sv le cardinal n'avait point rempli son obligation , et Dieu sait quand il la remplirait, ce n'était point sa faute, mais celle des huguenots, dont les armes faisaient trembler la France. Qu'avaiton à se plaindre? le pape n'avait pas encore
(1) Letlre des légats; noies du cardinal Morone, i 2 octobre 1503, et des jour-; suivants.
(2) Lettre des légats au cardinal Borroniée, du 16 Jlobrc lou'i.
Conc de Trente. III.
(1) Actes de Paleoito.
(2) Actes consistoriaux du 8 cl du 10 octobre 15GÔ>. (5) Lettre du cardinal Borromée aux Icgnis, dit
25 octobre 1503.
(Dix-sept.}
confirmé le concile : on pouvait donc déroger à ses lois. Mais non : loin d'y déroger dans ! les arrangements en question, on a-vait au contraire établi cette clause : Sauf les règlements du concile. Au reste, le cardinal de Lorraine prenait sur lui de démontrer, en quelque endroit que ce soit, la justice de ces arrangements. Telle fut la réponse du pape. Les très-religieux Pères ne faisaient plus attention, outre ces raisons, que le pouvoir ecclésiastique, armé seulement de la piété des fidèles, doit procéder fort inégalement, en fait de rigueur, lorsqu'il y a inégalité, je ne dis pas de mérite, mais de puissance ; par exemple, lorsque ce sont des rois de France, des ducs de Ferrare qui sollicitent une faveur pour quelque église de leur pays : ils ne considéraient plus que la main pastorale de l'évêque, soutenue par le secours du prince, a plus de vigueur, et que la discipline a moins de rebelles. Et en effet, dans les lois qui régissent la nature, l'esprit n'est-il pas plus docile à suivre ses lois, quand le corps se montre soumis? A plus forte raison donc, si le pouvoir qui maîtrise les corps ne résiste pas, ce pouvoir qui a l'empire des esprits est plus puissant, et ses lois sont plus parfaitement observées.