CHAPITRE VII
Dernières congrégations tenues sur les décrets qui devaient être établis dans la session du 11 novembre. — Quelques différences d'opinions particulièrement sur les premières instances et sur l'exemption des chapitres. — Pour quelle raison on passe légèrement sur la ré formation des cardinaux. — Ombrage entre le cardinal Farnèse et Moronc au sujet de cette réformation. — Discours venu de Rome et approuvé par le cardinal de Lorraine pour faire sentir le besoin dune prompte conclusion.
1. Telles étaicntles dispositions des princes par rapport au concile. Les Vénitiens surtout se distinguèrent entre toutes les puissances par les marques qu'ils donnèrent au pape à Rome, et aux légats à Trente, de leur zèle pour en accélérer la marche et de
leur empressement pour lui venir en aidc(l). L'approche du jour de la session auquel on touchait déjà rendait les légats de plus en plus vigilants et de plus en plus actifs. Les congrégations se tenaient sans relâche, et s'occupaient de l'examen des décrets qu'on avait corrigés en dernier lieu de la manière que nous avons dite. Conformément à ce qui avait été décidé dans la dernière congrégation générale, on s'était réglé sur les avis consignés par écrit par chacun des Pères, et non plus sur des notes incomplètes et inexactes des secrétaires. Cela avait donné lieu d'abord à une grave accusation, quelques-uns ayant prétendu que les nouvaux décrets n'étaient pas conformes aux décisions portées par la majorité, mais la chose était facile à justifier (2) ; ensuite à des soupçons injurieux (et ceux-ci n'étaient pas également faciles à éclaircir), d'autres s'élant plaints que plusieurs, pour attirer les autres à leur opinion , s'étaient plus occupés de remuer les passions que de faire valoir des raisons; enfin à une dispute, certains Pères s'élant montrés d'avis que ceux qui avaient d'abord émis de vive voix dans l'assemblée leur sentiment, n'étaient plus en droit de le changer dans leur bulletin écrit; mais cette assertion ne pouvait pas se soutenir, attendu qu'il est toujours permis de changer d'avis jusqu'à la session.
2. Or, comme il se trouvait sur plusieurs points que la pluralité des voix était d'un côté, mais que néanmoins un nombre assez considérable penchait de l'autre, les députés, afin de meltre à même chacun des Pères de juger parfaitement de l'état de la question, dans le nouveau plan de rédaclion qu'ils présentèrent et sur lequel les Pères devaient porter leur jugement définitif dans la congrégation, avaient indiqué à la marge de chaque article le nombre des dissidents, et lepoint précis dont ils ne tombaient pas d'accord (3).
Par exemple sur le premier article, plusieurs auraient désiré que l'on remît au pape le soin de régler la forme de l'élection des évêques.
Sur le second , que l'on déchargeât les évêques de l'obligation d'aller rendre leurs devoirs aux archevêques.
Sur le quatrième, qui forme actuellement le cinquième, que les causes mineures des évêques , accusés de fautes qui ne méritent d'être punies ni par la déposition ni par la suspense, fussent connues par le synode provincial.
Sur le neuvième (je continue de les compter d'après l'ordre scion lequel ils étaient alors rangés, et non d'après celui qui leur fut donné en dernier lieu lorsqu'on eut ajouté un chapitre qui avait été primitivement relranché) , sur le neuvième article, quelques-uns , dis-je , auraient voulu que la
(1) Lettre des. légats au cardinal Borromée, 4 novembre 1563.
(2) Actes de foleoltu
(5) Acu;;s de P.deoiio cl du clialeau Saint-Ange, tome dernier, page 271.
faculté donnée aux évêques de visiler les églises ne s'étendît pas à celles qui étaient sujettes à des chapitres généraux.
Sur le dix-septième , que les examinateurs fussent élus , non point par le concile provincial, mais par l'ordinaire même à qui il appartenait de donner les bénéfices.
Sur le dix-neuvième, que l'usage des mandats de pouvoir fût maintenu pour les personnes pauvres et doctes.
"Mais c'est principalement sur le cinquième devenu maintenant le sixième, qu'il s'éleva une grande contestation. Plusieurs , et l'on remarqua que c'étaient ceux qui voulaient favoriser l'université d'Alcala, demandaient que l'on maintînt les exemptions des églises collégiales soumises aux universités. Le principal champion de ce parti était André de Cuesta, évêque de Léon, à qui s'étaientjoints Mendoza et beaucoup d'autres. Mais ils furent combattus par les partisans de l'univcr-
or, bien que le pape eût, non-seulement donné son consentement à ce projet , mais qu'il en eût même recommandé l'exécution, néanmoins les légats jugèrent que ce serait se jeter dans une mer nouvelle et immense, inconnue à la presque totalité des Pères, et que tant pour cette raison que à cause de la jalousie des évêques d'au delà des monts envers les prérogatives du sacré collège , il se ferait des propositions étranges et inadmissibles qui ne manqueraient pas de donner lieu à bien de contestations et de faire perdre bien du temps. Ils s'appliquèrent donc et ils parvinrent à détourner adroitement la majorité de ce dessein, et à leur persuader de faire marcher de compagnie la réformation des cardinaux avec la réformation universelle, afin que la première prît moins de temps et donnât moins de préoccupations. Le légat Morone fut encore déterminé à agir de la sorte par deux lettres qu'il reçut alors
site rivale, je veux dire celle de Salamanque, des deux Farnèse (1), dans lesquelles ces carà la tête desquels se trouvait l'évêque de dinaux lui exprimaient leur mécontentement Grenade. Il croyait , disait-il, devoir élever, et celui de toute la cour de ce qu'il laissait la voix pour empêcher qu'on ne portât pré- établir la réformation sur Rome et sur le judice aux droits des archevêques de Tolède sacré collège, tandis que par une condescenet de Séville, qui avaient des établissements dance excessive au bon plaisir des princes, universitaires dans leurs diocèses ; et il se mit àénumérer les nombreux inconvénients de ces sortes d'exemptions dont on voulait les gratifier. Un grand nombre se rendirent à ses raisons ; et un bien plus grand nombre encore se serait laissé persuader, si ces dispositions beu bienveillantes de la plupart des Italiens à l'égard des Guerrero , n'avaient pas ôté beaucoup de poids à ses paroles; car ce n'est pas seulement quand il s'agit de remuer les cœurs, mais encore quand il s'agit des uns et des autres marchât d'un pas égal
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il s'abstenait de traiter de la leur. La connaissance qu'eurent de ces dispositions de deux des plus puissants cardinaux plusieurs évêques italiens, leurs confidents, fut cause aussi en grande partie qu'un si grand nombre conspirèrent à ne point vouloir s'occuper des autres chefs, si l'on ne mettait en même temps sur le tapis le chapitre des princes. C'avait été d'ailleurs l'intention bien arrêtée de Paul III (2) que la réformation
de convaincre les esprits, qu'il faut appliquer cette maxime des rhéteurs: que l'orateur doit chercher à se concilier la bienveillance de ceux qui l'écoutent.
3. La nouvelle rédaction ayant été mise en délibération, l'archevêque d'Otrante (1) émit le vœu que les évêques des îles, assujettis aux empêchements de la mer, eussent le privilège de pouvoir assister par procureur au concile provincial.
Le cardinal Madrucci désapprouva les exceptions qui avaient été posées par rapport à l'exercice du droit réservé à l'évêque de juger les causes en première instance. 11 ne niait pas sans doute que le pape n'eût tout pouvoir de les appeler à lui ; mais il était dans l'ordre qu'il ne le fît que bien rarement et pour de grandes raisons. Si en Allemagne, ajouta-t-il, l'Empereur, qui a la souveraine
car ce pape avait pensé que ce serait le meilleur moyen de rendre les princes moins exigeants dans la cause d'autrui et plus accommodants dans la leur propre. Mais ensuite J le pape Jules, pour repousser l'allégation calomnieuse que Rome mettait en avant celte j excuse pour éluder sa propre réformation, j écrivit à son légat qu'il consentait à ce que la principale réformatrice fût elle-même la première réformée : et Pie IV avait été du| même avis.
5. Or, pour revenir à notre objet, le cardinal Morone, qui avait beaucoup d'égardsl pour les Farnèse dont il était la créature,! exposa, dans sa réponse au cardinal Alexandre , avec beaucoup de liberté, l'état où sel trouvait le concile, et la nécessité où il était| lui-même de suivre cette marche. La connaissance et, qui plus est, la copie même de.'l
autorité dans l'ordre temporel comme le pape lettres que ces cardinaux s'étaient adressées
dans l'ordre spirituel, s'avisait de vouloir ôter à un autre pour l'attirer à lui la connaissance d'une cause quelconque en première instance , il n'était pas bien sûr qu'on le laisserait faire.
k. La majorité des Pères avait été d'avis, comme nous avons dit, que l'on traitât séparément de la réformation des cardinaux (2) :
(i) Acles de Paleotto.
(2) Voyez la relation faite par le cardinal Morone, de sa légation au concile.
réciproquement , étant venues à se répandnl en fort peu de temps, il en résulta entre euîl de grandes défiances et de très-graves soupf çons ; de sorte que Morone, considérant alorl les imputations sans nombre dont on ne ces!
(1) C'est ce qui résulte d'une lettre de Pliilip|| Geri, évêque d'ischia à Charles Gualfreducci, secrél taire de Farnèse, en date du 8 novembre 1565. I
(2) Voyez livre VII, la fin du 2e chapitre; cela r\ suite encore d'une lettre de Jules HF au légal, date du tb janvier 1552.
L1VIŒ VINGT-TROISIEME
sait de le charger et auprès des princes, et auprès des ambassadeurs, et auprès des prélats, et auprès du pape, et auprès des cardinaux, alla jusqu'à dire qu'il sortait de la ville de Trente plus de calomnies contre lui qu'on ne voyait jaillir de gouttes d'eau du creux de ses montagnes ; mais que la digue de sa conscience irréprochable le rassurait pleinement contre un pareil débordement.
Néanmoins, il n'est pas invraisemblable que ce cardinal ayant connu le mécontentement du sacré collège , pour le moins exaspérer contre lui, n*ait fait tous ses efforts pour que la réformation de cet ordre fût faite avec beaucoup de réserve et de modération. Mais tous ses soins ne furent pas capables de lui rendre les bonnes grâces de Farnèse. Ce prélat répondit au cardinal (1) et fit répondre par son secrétaire à Philippe Geri, évoque d'Ischia , confident de Morone, qu'il voulait bien croire que les choses étaient telles que le légat assurait; mais qu'il se trouvait telle personne qui affirmait avoir vu entre les mains du pape une copie de la lettre que lui, Farnèse, avait écrite au légat. Je ne saurais dire si celte plainte était fondée, letrouveseulementdansles lettres en chiffre s iu cardinal Borromée (2) , en réponse à une le Morone, en date du 1" septembre, que ce premier applaudit à la résolution exprimée )ar le légat de ne tenir compte des lettres de (ui que ce fût, et de n'avoir égard à aucune tersonne dans l'œuvre de la réformation. *uis il ajoute ces paroles : Cette réforme fait ien du mal au cœur à ces gens là. Ce n'est pas ssez de dire que si Von voulait prendre garde eux elle ne se ferait pas, mais il faut s'atlenre qu'ils chercheront à V empêcher par toutes ;s «oies qui seront en leur pouvoir. Cepenant nous qui devons rendre compte à Dieu, on-seulement de ce qu'aura fait le concile, mis encore de ce qu'il n'aura pas fait ; nous (devons pas faire attention à ce qu'ils disent i à ce qu'ils font , mais il est de notre devoir 2 faire en toute circonstance , sans acception ? personne , ce qui est convenable. Quelques ♦urs après , le cardinal Borromée écrivit icore au légat (3) que le pape était grandeent affligé de ce que l'effet de ses bonnes tentions était arrêté par ceux de qui on ^vait le moins attendre une semblable oposition ; mais qu'il devait dans peu faire irt de son mécontentement à quelques carnaux, pour leur apprendre au moins à abstenir à l'avenir de ces sortes de menées, à laisser marcher en liberté la réforma- 3n, selon le mode que l'esprit de Dieu rail connaître pour le meilleur. Quoi qu'il » soit , il n'est pas douteux que le cardinai îrnèse répondit a tout ce que le légat put léguer pour sa justification , dans des teres qui sont plutôt ceux d'une respectueuse
(lj Les lettres autographes <;n cardinal Karnèse a >rone, et de Gualfreducci à Geri, en «laie du 20 nombre 1563, sont entre mes mains.
('-) Chiffres du cardinal Bor ruinée à Morone, 11 »t«mbre.
(3) Le %j septembre.
politesse que ceux de la persuasion. Entre autres preuves de ce que j'avance , je citerai celle-ci : Morone lui avait écrit qu'il espérait bien que Farnèse serait trompé dans ses sinistres prévisions par rapport au concile, comme il le serait toujours dans ses soupçons, toutes les fois qu'il lui supposerait à lui-même la volonté de le desservir. Le secrétaire de Farnèse avait mis dans sa réponse qu'il l'espérait ainsi lui-même, et que son espoir se trouvait déjà réalisé en partie, puisque les décrets de la dernière session, qui venait d'avoir lieu , s'étaient trouvés en effet tout différents de ce qu'il craignait : de quoi il félicitait le légat qu'il regardait comme le principal auteur de ces décrets. Mais le patron, avant de signer celte lettre, fit ajouter au bas celte note un peu forte : Je ne puis pourtant pas m' empêcher de dire à Votre Seigneurie illustrissime , comme disent les praticiens, que, dans cette session, il y a des choses qui portent un très-grand préjudice à cette pauvre cour. Je ne sais, mais peutêtre que ces soupçons du cardinal Farnèse, que Morone, sans y être indispensablement obligé par le devoir de sa charge, aurait pu lui nuire dans l'esprit du pape, ne fuient pas la moindre des causes qui le déterminèrent à ne plus trop se soucier, dans la suite, de faire monter plus haut celui qui avait été jusquelà sa créature.
6. Mais revenons à notre sujet (1). L'archevêque de Grenade trouva mauvais que, contrairement à ce qui avait été projeté, on ne voulût plus s'occuper de la réfurmalion des cardinaux que par incident et non d'office, et dans un chapitre spécial. Car s'ils n'étaient, dit-il, que les simples conseillers du pape, on pourrait en abandonner le choix à son jugement; mais comme ils sont en même temps chargés de faire l'élection des souverains pontifes, et qu'en cette qualité l'autorité qu'ils exercent appartient à toute l'Eglise, ne conviendrait-il pas dès lors que toute l'Eglise réglât par elle-même, ex professo, et non en courant, 1 âge, le mérite, les qualités qu'ils doivent avoir et les pays d'où ils doivent être tires.
7. Barthélémy des Martyrs , archevêque de Braga , récemment arrivé de Rome , raconta des merveilles à la louange du pape, dont il avait eu lieu d'admirer le zèle ardent pour la réformation et spécialement pour celle des cardinaux, lien pouvait parler avec une pleine conviction, non point sur de simples apparences, mais d'après les communications les plus intimes, dont l'avait honoré le souverain pontife, qui l'avait laissé lire à nu dans le fond de son cœur. II fit ensuite un magnifique éloge de la piété el de la droiture de cœur du cardinal Charles-Borromée , son neveu, éloge qu'il termine par ces paroles : Les obstacles à une bonne et parfaite réformation ne viennent ni de l'oncle, ni du neveu,
(I) Tout ce qui suit dans ce chapitre se Iran dans les actes de PahiMln, cm ckuil ceux de Sal uiamiue ou daus ceux du Cliàie.iu.
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faculté donnée aux évêques de visiter les églises ne s'étendît pas à celles qui étaient sujettes à des chapitres généraux.
Sur le dix-septième , que les examinateurs fassent élus , non point par le concile provincial, mais par l'ordinaire même à qui il appartenait de donner les bénéfices.
Sur le dix-neuvième, que l'usage des mandats de pouvoir fût maintenu pour les personnes pauvres et doctes.
"Mais c'est principalement sur le cinquième devenu maintenant le sixième, qu'il s'éleva une grande contestation. Plusieurs , et l'on remarqua que c'étaient ceux qui voulaient favoriser l'université d'Alcala, demandaient que l'on maintînt les exemptions des églises collégiales soumises aux universités. Le principal champion de ce parti «Haït André de Cuesta, évêque de Léon, à qui s'étaient joints
or, bien que le pape eût, non-seulement donné son consentement à ce projet , mais qu'il en eût même recommandé l'exécution, néanmoins les légats jugèrent que ce serait se jeter dans une mer nouvelle et immense, inconnue à la presque totalité des Pères, et que tant pour cette raison que à cause de la jalousie des évêques d'au delà des monts envers les prérogatives du sacré collège , il se ferait des propositions étranges et inadmissibles qui ne manqueraient pas de donner lieu à bien de contestations et de faire perdre bien du temps. Ils s'appliquèrent donc et ils parvinrent à détourner adroitement la majorité de ce dessein, et à leur persuader de faire marcher de compagnie la réformation des cardinaux avec la réformation universelle, afin que la première prît moins de temps et donnât moins de préoccupations.
Mendoza et beaucoup d'autres. Mais ils fu- Le légat Morone fut encore déterminé à agir rent combattus par les partisans de l'univer- de la sorte par deux lettres qu'il reçut alors site rivale, je veux dire celle de Salamanque, des deux Farnèse (1), dans lesquelles'ces carà la tête desquels se trouvait l'évêque de dinaux lui exprimaient leur mécontentement Grenade. Il croyait , disait-il, devoir élever, et celui de toute la cour de ce qu'il laissait la voix pour empêcher qu'on ne portât pré- établir la réformation sur Rome et sur le judice aux droits des archevêques de Tolède sacré collège, tandis que par une eondescenet de Séville, qui avaient des établissements dance excessive au bon plaisir des princes, universitaires dans leurs diocèses ; et il se mitàénumérer les nombreux inconvénients de ces sortes d'exemptions dont on voulait les gratifier. Un grand nombre se rendirent à ses raisons ; et un bien plus grand nombre encore se serait laissé persuader, si ces dispositions beu bienveillantes de la plupart des Italiens à l'égard des Guerrero , n'avaient pas ôté beaucoup de poids à ses paroles; car ce n'est pas seulement quand il s'agit de remuer les cœurs, mais encore quand il s'agit des uns et des autres marchât d'un pas égal
il s'abstenait de traiter de la leur. La connaissance qu'eurent de ces dispositions de deux des plus puissants cardinaux plusieurs évêques italiens, leurs confidents, fut cause aussi en grande partie qu'un si grand nombre conspirèrent à ne point vouloir s'occuper des autres chefs, si l'on ne mettait en même temps sur le tapis le chapitre des princes. C'avait été d'ailleurs l'intention bien arrêtée de Paul III (2) que la réformalion
de convaincre les esprits, qu'il faut appliquer cette maxime des rhéteurs: que l'orateur doit chercher à se concilier la bienveillance de ceux qui l'écoutent.
3. La nouvelle rédaction ayant été mise en délibération, l'archevêque d'Otrante (1) émit le vœu que les évêques des îles, assujettis aux empêchements de la mer, eussent le privilège de pouvoir assister par procureur au concile provincial.
Le cardinal Madrucci désapprouva les exceptions qui avaient été posées par rapport à l'exercice du droit réservé à l'évêque de juger les causes en première instance. 11 ne niait pas sans doute que le pape n'eût tout pouvoir de les appeler à lui ; mais il était dans l'ordre qu'il ne le fît que bien rarement et pour de grandes raisons. Si en Allemagne, ajouta-t-il, l'Empereur, qui a In souveraine autorité dans l'ordre temporel comme le pape dans l'ordre spirituel, s'avisait de vouloir ôter à un autre pour l'attirer à lui la connaissance d'une cause quelconque en première instance , il n'était pas bien sûr qu'on le laisserait faire.
h. La majorité des Pères avait été d'avis, comme nous avons dit, que l'on traitât séparément de la réformalion des cardinaux (2) :
(i) Actes de Paleotlo.
(2) Voyez la relation faite par le cardinal Morone, de sa légation au concile.
car ce pape avait pensé que ce serait le meilleur moyen de rendre les princes moins exigeants dans la cause d'autrui et plus accommodants dans la leur propre. Mais ensuite le pape Jules, pour repousser l'allégation calomnieuse que Rome mettait en avant celte excuse pour éluder sa propre réformation, écrivit à son légat qu'il consentait à ce que la principale réformatrice fût elle-même la première réformée : et Pie IV avait été du même avis.
5. Or, pour revenir à notre objet, le cardinal Morone, qui avait beaucoup d'égards pour les Farnèse dont il était la créature, exposa, dans sa réponse au cardinal Alexandre , avec beaucoup de liberté, l'état où se trouvait le concile, et la nécessité où il était lui-même de suivre cette marche. La connaissance et, qui plus est, la copie même desl lettres que ces cardinaux s'étaient adresséesl réciproquement , étant venues à se répandre! en fort peu de temps, il en résulta entre eux| de grandes défiances et de très-graves soupçons ; de sorte que Morone, considérant alonl les imputations sans nombre dont on ne ces!
(1) C'est ce qui résulte d'une lettre de Pliilipp Geri, évêque d'Ischia à Charles Gualfreducci, secrél taire de Farnèse, en date du 8 novembre 1565. I
(2) Voyez livre VU, la fin du 2e chapitre; cela rel suite encore d'une lettre de Jules ill au légal, e| date du 16 janvier 1552.
LIVIŒ VINGT-TKOISIEME
sait de le charger et auprès des princes, et auprès des ambassadeurs, et auprès des prélats, et auprès du pape, et auprès des cardinaux, alla jusqu'à dire qu'il sortait de la ville de Trente plus de calomnies contre lui qu'on ne voyait jaillir de gouttes d'eau du creux de ses montagnes ; mais que la digue de sa conscience irréprochable le rassurait pleinement contre un pareil débordement.
Néanmoins, il n'est pas invraisemblable que ce cardinal ayant connu le mécontentement du sacré collège , pour le moins exaspérer contre lui, n'ait fait tous ses efforts pour que la réformalion de cet ordre fût faite avec beaucoup de réserve et de modération. Mais tous ses soins ne furent pas capables de lui rendre les bonnes grâces de Farnèse. Ce prélat répondit au cardinal (i) et fit répondre par son secrétaire à Philippe Geri, évoque d'Ischia , confident de Morone , qu'il voulait bien croire que les choses étaient lellesque le légat assurait; maisqu'il se trouvait telle personne qui affirmait avoir \u entre les mains du pape une copie de la lettre que lui, Farnèse, avait écrite au légat. Je le saurais dire si cette plainte était fondée, le trouve seulementdans les lettres en chiffres lu cardinal Borromée (2) , en réponse à une le Morone, en date du i" septembre, que ce iremier applaudit à la résolution exprimée »ar le légat de ne tenir compte des lettres de ui que ce fût, et de n'avoir égard à aucune ersonne dans l'œuvre de la réformation, 'uis il ajoute ces paroles : Cette réforme fait ien du mal au cœur à ces gens là. Ce n'est pas ssez de dire que si Von voulait prendre garde eux elle ne se ferait pas, mais il faut s'altenre qu'ils chercheront à l'empêcher par toutes s voies qui seront en leur pouvoir. Cepenint nous qui devons rendre compte à Lieu, on-seulement de ce qu'aura fait le concile, ais encore de ce qu'il n'aura pas fait ; nous '.devons pas faire attention à ce qu'ils disent I à ce qu'ils font , mais il est de notre devoir : faire en toute circonstance , sans acception '■ personne , ce qui est convenable. Quelques urs après, le cardinal Borromée écrivit «core au légat (3) que le pape était grande- :ent affligé de ce que l'effet de ses bonnes tentions était arrêté par ceux de qui on -vait le moins attendre une semblable op- «sition ; mais qu'il devait dans peu faire irt de son mécontentement à quelques carnaux, pour leur apprendre au moins à ibstenir à l'avenir de ces sortes» de menées, à laisser marcher en liberté la réforma- >n, selon le mode que l'esprit de Dieu rail connaître pour le meilleur. Quoi qu'il soit , il n'esc pas douteux que le cardinai irnèse répondit a tout ce que le légal put •léguer pour sa justification , dans des ter- 2s qui sont plutôt ceux d'une respectueuse
[i] Les lettres autographes iîu cardinal Karnèse a »»rone, et de Gualfreducci à Geri, en date dn ÎO nonbre 1563, «oct antre mes mains.
P) Chiffres du cardinal Borr.jiuée à Morone, 11 • ttemhre.
„3) Lc2o»eyienibr*.
politesse que ceux de la persuasion. Entre autres preuves de ce que j'avance , je citerai celle-ci : Morone lui avait écrit qu'il espérait bien que Farnèse serait trompé dans ses sinistres prévisions par rapport au concile, comme il le serait toujours dans ses soupçons, toutes les fois qu'il lui supposerait à lui-même la volonté de le desservir. Le secrétaire de Farnèse avait mis dans sa réponse qu'il l'espérait ainsi lui-même, et que son espoir se trouvait déjà réalisé en partie, puisque les décrets de la dernière session, qui venait d'avoir lieu , s'étaient trouvés en effet tout différents de ce qu'il craignait : de quoi il félicitait le légat qu'il regardait comme le principal auteur de ces décrets. Mais le patron, avant de signer celte lettre, Gt ajouter au bas celle note un peu forle : Jt ne puis pourtant pas m' empêcher de dire à Votre Seigneurie illustrissime , comme disent les praticiens, que, dans cette session, il y a des choses qui portent un très-grand préjudice à cette pauvre cour. Je ne sais, mais peutêtre que ces soupçons du cardinal Farnèse, que Morone, sans y être indispensablement obligé par le devoir de sa charge, aurait pu lui nuire dans l'esprit du pape, ne furent pas la moindre des causes qui le déterminèrent à ne plus trop se soucier, dans la suite, de faire monter plus haut celui qui avait élé jusquelà sa créature.
6. Mais revenons à notre sujet (1). L'archevêque de Grenade trouva mauvais que, contrairement à ce qui avait élé projeté, on ne voulût plus s'occuper de la réformalion des cardinaux que par incident et non d'office, et dans un chapitre spécial. Car s'ils n'étaient, dil-il, que les simples conseillers du pape, on pourrait en abandonner le choix à son jugement; mais comme ils sont en même temps chargés de faire l'élection des souverains pontifes, et qu'en cette qualité l'autorité qu'ils exercent appartient à toute 1 Eglise, ne conviendrait-il pas dès lorsque toute l'Eglise réglât par elle-même, ex professo, et non en courant, l'âge, le mérile, les qualités qu'ils doivent avoir et les pays d'où ils doivent être tires.
7. Barthélémy des Martyrs , archevêque de Braga , récemment arrivé de Rome , raconta des merveilles à la louange du pape, dont il avait eu lieu d'admirer le zèle ardent pour la réformation et spécialement pour celle des cardinaux, lien pouvait parler avec une pleine conviction, non point sur de simples apparences, mais d'après les communications les plus intimes, dont l'avait honoré le souverain pontife, qui l'avait laissé lire à nu dans le fond de son cœur. I! fit ensuite un magnifique éloge de la piété el de la droiture de cœur du cardinal Charles-Borromée , son neveu, ék)ge qu'il termine par ces paroles : Les obstacles à une bonne et parfaite réformation ne viennent ni de l'oncle, ni du neveu,
(1) Tout ce qui suit dans ce chapitre se liouw .>« dans les actes de Paleollu, on daiu ceux de Sal manque ou dans ceux du Château.
mats de nous. C'était là , ajouta-t-il , ce qui l'encourageait à s'appliquer avec encore plus de zèle et avec une ardeur toujours nouvelle à réfléchir et à parler dans le concile sur cette grande et belle œuvre. Ce qu'il y eut ensuite de plus remarquable dans les opinions qu'il émit, furent les paroles un peu âpres, par lesquelles il comballit les mandats de pourvoir, in forma pauperis, comme on les appelait. Dans la distribution des prébendes , il fallait , disait-il , avoir égard à la
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que ne ferait pas droit a cette observation serait chassé de l'assemblée.
9. Le cardinal de Lorraine, qui n'était pas encore de retour lorsque l'on avait commencé à ouvrir ce nouveau scrutin, parla un des derniers. Il mit d'abord en avant qu'il avait désiré de tout temps trois choses : une pleine liberté et autorité dans le concile de la part du pape , une grande fidélité dans les légats, et une parfaite charité, piété et connaissance des affaires dans les Pères. De ces trois choses on avait déjà les deux premières; il ne restait donc plus rien autre chose à demander, sinon que les Pères concourussent de tout leur pouvoir à la troisième. Après, il fit un pompeux éloge de Pie IV, de son zèle pour la religion, pour la discipline et pour le bien public, et de la disposition où il était
science et à la vertu, et non à la pauvreté il' s'agissait de pourvoir aux charges et aux offices pour qu'ils fussent remplis , et non aux personnes pour qu'elles fussent enrichies ; et enfin c'était par des aumônes et non par des bénéfices que l'on devait soulager les pauvres.
8. Avala, évêque de Ségovie, parut venir, d'aller, s'il le fallait, en France, en Espagne
selon sa coutume, la bouche tellement gâtée f^P^A01!1 01V],COnVô?Iîdr!,t P°U5Jn fa}U}Ê que rien ne pouvait être de son goût. Il exposa ses sentiments dans les termes les plus outrageux. Il réprouva tous les articles de réformation projetés comme défectueux prèsqir'en tous points. Il en avait déjà donné, dit-il, les raisons dans son discours précé-
dent ; mais dans cette assemblée on comptait les témoignages et on ne les pesait pas. Ensuite, après avoir fait différentes remarques aigres et mordantes sur la plupart des chapitres proposés, il conclut qu'il ne pouvait donner son assentiment à ces décrets , parce que les députés n'avaient point été choisis en nombre égal d'entre toutes les nations, parce qu'on y avait ajouté et retranché beaucoup de choses contre le sentiment des Pères , et parce que les jugements n'avaient pas été recueillis en forme synodale, mais donnés par chacun en particulier. On ne devait donc en tenir aucun compte, car ils différaient en bien des points des notes dressées par les secrétaires. C'est pourquoi, en cas qu'il se trouvât empêché par la maladie d'assister à la session, il protestait dès ce moment de leur nullité, et il sommait les notaires du concile d'enregistrer dans les actes (1) sa protestation qu'il donnait par écrit. Un pareil discours parut généralement inspiré, non point par la conviction, mais par la passion : d'autant plus que quand bien même les choses par lui objectées auraient été vraies dans le fait, on n'en pouvait rien conclure; attendu que le concile avait sans contredit la libre faculté de députer qui bon lui semblait, et de rejeter, toutes les fois qu'il lui plairait, les projets de rédaction les plus légitimement dressés par les députés, comme aussi d'adopter au contraire ceux qui, dans le principe, n'auraient pas été proposés d'une manière fort régulière. Le ton d'aigreur d'Ayala donna occasion au premier légat d'avertir les Pères, dans la réunion suivante, de s'abstenir de toute invective (2), et que quicon-
(i) Voyez le dernier tome des actes du Château, à la page 180 et suiv.
(2) Voyez les actes du Château , du 5 novembre
l'utilité de l'Eglise. Si le pape par l'éclat de ses vertus avait excité l'admiration de l'archevêque de Braga , homme tout brûlant de zèle, que l'on juge par là de l'impression qu'elles avaient dû faire sur sa tiédeur. Jamais aucun de ses voyages ne lui avait réussi avec autant de bonheur que celui-ci. Bien ne pouvait plus excuser les Pères de ne pas consommer l'œuvre d'une parfaite réformation, puisque le pape avait protesté en plein consistoire qu'il la voulait telle, et qu'il avait parlé fortement contre certains courtisans qui, dans des vues d'intérêt propre, paraissaient vouloir s'y opposer. Il fallait donc prier Dieu pour qu'il accordât une longue vie à un pasteur si excellent, et s'occuper unanimement de mettre la dernière main aux travaux du concile, sans se laisser aller davantage aux disputes et aux contestations Pour lui, il portait un grand amour à l'Italie tant par son respectueux attachement et sî révérence filiale pour le siège apostolique que parce que sa famille était originaire d< Sicile ; un grand amour à l'Espagne, laquell* était en ce temps le boulevart de la foi ; ui grand amour à la France, sa patrie. Il le exhortait donc tous par ce même amour rejeter loin d'eux tout esprit de discorde < de partialité, à terminer leurs travaux et se séparer dans une parfaite union d'espr et de cœur. Il dit aussi beaucoup de choses la louange des légats. On voyait l'effet < leurs excellentes dispositions pour ui sainte réformation dans les chapitres qu avaient proposés; que si l'on y avait f< plusieurs changements, c'était l'œuvre d autres, et non le leur, et ce n'était peut-étj pas pour les rendre plus parfaits. Les no veaux décrets, mis aux voix en ce momeij avaient plutôt en vue de donner plus de la tude que d'ajouter de nouvelles restriclicj aux anciens. Néanmoins il fallait les adopl eu égard à l'imparfaite condition des tem afin qu'ils servissent d'échelle pour remon à la discipline primitive et pour remettre jour en pleine vigueur les statuts des pj anciens eonciles.
10. Venant ensuite au détail, il assura q désirait que l'autorité apostolique fût n
seulement maintenue, mais porlée au plus haut point ; néanmoins il ne croyait pas qu'il y eût lieu d'opposer à ces nouveaux décrets la clause : Sauf V autorité du siège apostolique, parce que l'usage fréqueut des dispenses est opposé à la réformation, et que ce serait fournir aux princes un prétexte pour assiéger journellement le souverain pontife par ces sortes de demandes. Il fut encore d'avis que l'on fît un chapitre spécial sur les cardinaux; c'était l'intention du pape, et Sa Saiiklelé avait chargé sa conscience de l'obli-
tents (1) de ce que le décret d'abolition des exemptions des chapitres, et celui qui rendait aux évêques la connaissance des causes en première instance , se trouvaient, à leur avis, tellement tronqués et atténués par un grand nombre d'exceptions, que le premier pourrait bien n'être qu'une semence de procès et de discorde, et que le second ne produirait qu'un avantage bien inférieur à ce qu'on avait espéré. S'étant donc réunis pour délibérer entre eux à ce sujet, ils se partagèrent en trois camps. Les plus impétueux
galion de faire tous ses efforts pour que l'on voulaient qu'on prolestât, d'autres, plus ani-
décrélât dans le concile, sur ce sujet, quelque chose d'important, et que l'on ne se conlentât pas d'effleurer la matière.
11. Sur les vingt et un chapitres qui avaient été d'abord rédigés, on avait retranché celui qui traitait de l'obligation où sont les pasteurs d'annoncer la parole de Dieu, et qui interdisait à quiconque, même aux réguliers, de prêcher dans un diocèse sans la permission de l'évêque. La raison de ce retranchement avait été que les mesures décrétées sous Paul III sur le même objet pou- Taient suffire ; mais le cardinal demanda que ce chapitre fût rétabli. Le plus grand nombre s'étant rangé à son avis, il fut suivi.
Sur le cinquième chapitre, où l'on statue sur le mode de procéder dans les causes des évêques, il émit le vœu, ou que le chapilre fût entièrement retranché, ou qu'on y mît la clause : Sauf les privilèges des provinces , parce que autrement les Français se trouveraient dans la nécessité de s'y opposer, ce décret étant contraire aux privilèges de l'Eglise gallicane. 11 blâma encore les mandats de pourvoir, et assura que l'intention du pape était qu'ils fussent abolis.
12. Diego Covarruvia, évèque de Ciudad- Rodrigo, appuya ce même avis , et fit observer que l'usage de ces mandats s'était inlroluit dans le temps où les évêques distribuaient tous les bénéfices, et où il n'y avait pas m si grand nombre de réserves, au moyen desquelles le pape peut toujours très-faeilenenl pourvoir par lui-même ceux qu'il lui riait.
13. L'archevêque de Salamanque, discutant a proposition de mettre ou de ne pas mettre , la fin de ces décrets la clause : Sauf touours l'autorité du siège apostolique, remaraa que, bien que le pape en sa qualité de hef et de prince de l'Eglise universelle , e fût soumis à l'autorité ni au jugement de ersonne, et qu'en conséquence on dût loueurs entendre que son pouvoir était par luiîème réservé dans tous les décrets du conile, néanmoins, la malice des temps était si randc, qu'il pouvait être à propos d'expriier formellement celte réserve, et de le dire l de le redire fréquemment, pour l'édification -s catholiques et la confusion des héréques.
H. Quand chacun eut donné son avis, le avail fut remis au tour encore une fois, les députés furent chargés de l'arranger 'tant que possible, de manière à contenter ut le monde. Les Espagnols étaient mécon-
GONC. Dt TïlRNTE. 111.
mes par l'esprit de contrariété que par Tim pulsion d'une conviction ardente , étaient d'avis que l'on refusât les deux décrets dans la forme qu'ils avaient présentement, et qu'on en remît la détermination à la future session, dans l'espoir que les temps deviendraient plus favorables. Mais les autres, plus tempérés que les premiers et plus prudents que les seconds, objectaient à ces derniers qu'il valait mieux se contenter du moins qu'on leur offrait présentement avec certitude, que d'attendre, en le refusant, le plus d'un avenir incertain ; que, sans doute, le temps, s'il tournait à bien, pourrait amener quelque bon résultat, maisqu'aussi, s'il venait à mal tourner , il pourrait également tout perdre. Aux premiers ils répondaient qu'une protestation ferait sans profit du scandale, et qu'elle nuirait à la réputation de tout le concile, sans produire aucun avantage pour ses auteurs. L'évêque de Salamanque, le principal moleur de celte troisième opinion, dans la chaleur de son zèle à flétrir ces conseils de témérité, alla jusqu'à dire qu'il commencerait lui-r même par protester contre quiconque parlerait de faire une protestation. Jacques Giberli de Noguera, évèque d'Aliffe , trouvant qu'il avait parlé sur un ton un peu trop élevé , le reprit en des termes peu respectueux. Mais Mendoza se senlant fort , et de la ^>onté de sa cause, et de la noblesse de sa naissance , le relança durement. Cependant , comme il était pieux et bon , s'étant repenti un instant après de sa vivacité, il convia Noguera à sa table, dans l'espoir que la liqueur abondante et exquise qu'il y ferait servir pourrait avoir son effet ordinaire, d'éteindre entièrement le feu de la discorde; et il se hâla de faire sa paix avec lui, persuadé qu'il était que l'honneur d'un homme discret, et à plus forte raison d'un ecclésiastique, consiste, non point à conserver l'avantage qu'il a remporté dans une dispute, mais plutôt à en effacer l'impression en se remettant de soi-même au niveau de chacun.
15. La conclusion fut qu'on accepterait le décret des premières instances tel qu'il se comportait. C'est qu'en effet, comme la chose qui était en question dans ce décret ne portait préjudice qu'à la cour romaine, le pape et les légats y avaient usé d'une si grande condescendance, que jamais en aucun cas l'autorité épiscopale ne remporta un si grand avantage ; tandis qu'au contraire, par rap-
(1) Acies de l'évêque de Salamanque.
[Dix-huit.)
HISTOIRE DU COlNCILE DE TRENTE.
port à l'exemption des chapitres, comme les bouche sur cette affaire le lendemain , qui intérêts d'un tiers se trouvaient compromis était le jour destiné à la dernière congrégadans la question, les Espagnols n'en avaient tion préparatoire de la session , de peur qu'en
pu obtenir la révocation qu'avec beaucoup de réserves et de restrictions : d'autant plus que l'odieux dont ils s étaient chargés par l'exclusion du procureur des chapitres avait plaidé, en leur faveur, beaucoup plus é!oquemment que celui-ci ne l'aurait pu faire. Ils jugèrent donc préférable de remettre la décision de cette dernière question à une autre session.
16. Les choses en étant à ce point, il arriva à Trente, le 9 novembre (1), un courrier de Rome, apportant aux légils un écrit qui traitait d'abréger le cOncile, et indiquait en outre la manière d'inculquer aux Pères ce dessein. Cet écrit, qui dans le fait était l'œuvre du cardinal Morone (2) , contenait en substance : que comme d'un côté il était urgent de finir promptement . et que de l'autre un grand nombre des matières qu'on s'était proposé de régler ne pouvaient ni être digérées avec célérité ni être abandonnées avec bienséance, le seul moyen de s'en tirer était de les renvoyer au pape; mais qu'une pro-
joignant les difficultés d'une opération avec celles de l'autre, on ne les rendît moins faciles à surmonter ; car il en est de celles-ci comme des ennemis que l'on a à combattre : pour les vaincre tous plus sûrement, c'est une sage lactique de les attaquer les uns après les autres. Les légats entrèrent pleinemeut dans sa pensée. Cependant Hosius, l'un d'eux, se vit dans J'impossibilité d'assister à ccltcdernière congrégation et ensuite de paraître à la session , retenu qu'il était par une forte fièvre, dont il craignit même de demeurer atteint pendant tout l'hiver, ainsi qu'il l'écrivit au cardinal Borromée. Soave a donc puisé dans les rêves de quelque impudent nouvelliste, à qui il aura jugé à propos de donner une pleine créance, ce qu'il rapporte : qu'Hosius imagina ce prétexte, parce qu'il se faisait conscience de consentir au décret du mariage clandestin, et qu'il fit même entendre à plusieurs que tel était le vrai motif de son absence. Je ne veux rien conclure du silence que garde Mendoza sur celte anec-
posiîiondece genre ne pouvant être faite, ni dote, et du récit tout à fait opposé de Paleotlo, honorablement, ni utilement, par les légats, dont les actes sont écrits de part et d'autre la voie la plus honorable et la plus facile serait que le cardinal de Lorraine s'en fît auteur. On pensait que s'il donnait son approbation à ce projet, il serait naturellement disposé à en prendre la conduite. Les Impériaux ne manqueraient pas de s'unir à lui : l'un ferait sentir le besoin qu'avait la France,
les autres le besoin qu'avait l'Allemagne d'une prompte conclusion. Alors il était probable que les Italiens accéderaient à celle propo-
avec beaucoup de liberté; mais pourquoi ce légat qui , dans la session vingt-lroisième ne craignit pas de refuser son assentimen à quelques articles des décrets sur le sacrifice, et qui dans cette vingt-quatrième session même n'hésita point à envoyer par écrit son opinion contraire à celle de la majorité; pourquoi , dis-je , aurait-il cru ne pouvoii assister convenablement et ne pouvoir combattre de vive voix le sentiment du plus
sition,etque les Espagnols s'y opposeraient; grand nombre, avec beaucoup d'autres e
mais on pouvait généreusement ne point tenir compte de la résistance d'une seule nation, pour satisfaire à la requête et au désir de plusieurs autres nations très-considérables , dont les besoins étaient plus urgents. En proposant cet expédient , le pape ne laissait pas de marquer aux légats (3) que, soit pour la totalité des matières qui restaient à décider, soit par rapport à tel ou tel décret en particulier , ils fissent en sorte que tout fût soumis aux délibérations du concile et réglé par la voie ordinaire, et qu'on ne prît le parti de lui renvoyer la décision de quoi que ce soit, que lorsqu'il serait impossible de faire autrement.
17. Aussitôt que les légats eurent reçu ces lettres , ils s'empressèrent d'en communiquer le contenu au cardinal de Lorraine , qui se montra fort satisfait d'y trouver l'exacte reproduction des projets que luimême avait suggérés au pape de vive voix. Néanmoins il conseilla de ne point ouvrir la
(1) Lettres du cardinal Borromée aux légats, du 6 novembre; et des légats au cardinal, du 10 novembre 15G3.
(2) On en trouve la preuve dan» les mémoires de Morone.
(3) On en voit la preuve dans les lettres précédentes et dans celles qui suivent, spécialement dans celle du 18 novembre 1563.
avec son collègue même, le légat Simonetla? Il l'eût fait avec d'autant moins d'inconvé nient, que dans l'écrit qu'il envoya, il ne fai pas difficulté de s'en remettre sur cette affaire au jugement du pape. Mais pourquoi s'arré ter plus longtemps à discuter de simple; conjectures , quand cette maladie du léga Hosius fut alors si manifeste et si prolongée que non-seulement elle l'empêcha d'assister ces jours-là, à la congrégation et à la session mais qu'elle l'affaiblit pour tout le reste d temps et le mil, à son grand regret, horj d'état de partager les fatigues continuelles d ses collègues (1) , lui permettant seulemerj de paraître dans les circonstances les plu| solennelles, comme on le voit par la letlr qu'il écrivit au* pape pour s'excuser. Ma c'est le propre de certains esprits de traveij de ne rien accepter droilement et de s'ima giner qu'il y a de la feinte dans tout ce q se fait et se dit; et par contre-coup il leif arrive, comme à ces vues basses de la grot platonique , que leur œil borné prend feinte pour la vérité.
(1) Lettre des légats au cardinal Borromée, novel bre 1563.