CHAPITRE V
Sentiments du cardinal de Lorraine. — Médiation du sénateur Molinès auprès des Espagnols. — Troubles survenus dans l'assemblée à l'occasion des évêques de (juadix et d'Aliffe. — Le roi de Bohème élu roi des Romains. — Mort du roi de Navarre.
1. Les démêlés dont nous venons de faire le récit n'empêchaient pas les Pères de s'occuper avec ardeur des questions qui se rap- Eortaient directement au but de leurs assemlées. Le cardinal de Lorraine (2), avant de parler sur le septième canon, objet des plus vives discussions, exprima le désir d'entendre tous les évêques, excepté ceux de son pays, afin de recueillir avec soin les sentiments de chacun. Cette demande donna lieu de penser qu'il aspirait à devenir l'arbitre du concile, et qu'en conséquence il ne voulait pas se hasarder avant d'être sûr que son opinion aurait, pour ainsi dire, force de loi. Quelques Pères furent confirmés dans celle pensée en voyant l'extrême joie que le cardinal fit paraître quand il apprit que trois nouveaux évêques français de son parti ve-
(l) Letlre du cardinal Borromée aux lésais en commun, et au cardinal do Mantoue en particulier. 5 décembre 1562.
\ï) Voir en particulier une lettre de Visconli an ArdiaaJ Borromée, du dernier jour de novem. 1
naient d'arriver à Brescia (1) ; c'était, disaiton, un renfort qui allait accroître l'autorité du prélat et le rendre tout-puissant dans le concile. Dans une autre circonstance, Musotto ayant été trouver le cardinal pour s'acquitter auprès de lui d'un message de Seripaudi, trouva rassemblés dans sa maison tous les prélats et tous les théologiens de sa suite (2) ; et il ne manqua pas de se prévaloir de ce fait , ainsi que de quelques paroles de jactance, prononcées (3) par les serviteurs du cardinal, pour concevoir lui-même et pour faire naître dans l'esprit des autres de graves soupçons. Ce même homme, après la mort de Seripandi. entra au service du cardinal de Lorraine, où il écrivit la relation plusieurs fois reproduite par nous dans le cours de notre histoire. L'œuvre de Musolto décèle un esprit disposé à croire le mal sur les plus légers indices : défaut commun à presque tous les courtisans d'une intelligence peu développée, qui s'imaginent par là faire, preuve d'une rare sagacité et qui veulent paraître fort au-dessus de la simplicité du
vulgaire.
2. A la même époque, le cardinal de Lorraine ayant envoyé au souverain pontife son secrétaire Berton , les esprits inquiets trouvèrent un aliment à leurs soupçons dans (i) cette action qui devait cependant être regardée comme un témoignage d'affection et de respect. La renommée publia bientôt que le cardinal, en agissant de la sorte, avait pour but de connaître par une voie sûre tout ce qui se passait à Rome, et que les personnes affidées qu'il avait dans cette ville pourraient ainsi communiquer sans danger à Berton, dans l'intimité des entretiens, ces renseignements secrets qu'elles n'auraient pas osé confier à des lettres incertaines et souvent infidèles.
Telle était l'idée que l'on avait du cardinal de Lorraine. Or l'opinion générale s'attaquait avec encore plus de sévérité aux desseins du Seigneur du Lansac (5) ; et les bruits qui couraient à Trente sur son compte s'étaient déjà répandus au sein de Rome. En conséquence, Lansac prit û<"s informations auprès du seigneur de l'isle ; et ayant même obtenu, par son moyen, la copie "d'une lettre écrite en sa défaveur par Simone! fa au cardinal Borromé?, il se plaignit amèrement de es intrigues àGuallieri, lorsque celui-ci lui présenta la lettre du souverain pontife. Il lui dit néanmoins qu'il prenait en grande considération, et l'honneur qu'on lui faisait, et celui qui en était l'intermédiaire. L'expérience prouva, dans la suite, qu'il n'était pas aussi mal intentionné qu'on s'était plu à le représenter.
(1) Letlre de Visconli au cardinal Borromée. du même jour.
(2) Lettre de Visconli.
(5) Diverses lettres de Visconli et de Guallicri écrites à la même époque.
(4) Lettre susdite de Visconli au cardinal Borromée, datée du dernier jour de novembre 15G2.
(5) Lettre de Gualiieri au cardinal Borromée , 26 novembre 1562. *
3. Les Français so vengeaient des imputations précédentes par de semblables injustices. Le Seigneur de l'Isle dont nous venons
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de l'évêque de Viterbe comme d un ennemi qui avait pris à tâche de le faire passer pour un hérétique aux yeux du souverain pontife ; niais le cardinal fut bientôt vaincu, dans les entretiens qu'il eut avec Guallieri , par ces caractères particuliers de loyauté qui persuadent presque toujours et ne trompent presque jamais. Et non content de mépriser les insinuations contenues dans la lettre du seigneur français , il alla jusqu'à communiquer la lettre elle-même à Guallieri (danger auquel se trouvent très-fréquemment exposés les rapports malveillants); puis, dans sa réponse, il fit entendre qu'il avait conçu de l'évêque de Viterbe une opinion tout* à (ait contraire à celle qu'on voulait lui en inspirer. Au reste, le courage avec lequel
crut bientôt en avoir trouvé la cause dans le peu d'influence qu'exerçait son secrétaire Pagnano. En conséquence de cette remarque, et vivement stimulé d'ailleurs par les dernières lettres du pape, il voulut, selon qu'il l'avait donné à entendre à Pie IV dans sa réponse, fortifier l'autorité de son délégué en lui associant le sénateur Molinès ; mais quand la diversité de sentiments dégénère en frivoles prétentions, et que l'intelligence est asservie au joug impérieux de la volonté, tout médiateur est impuissant, parce que la cause que l'on a une fois embrassée s'appelle la cause de Dieu et qu'elle est regardée comme telle. En outre, les Espagnols se persuadaient que l'opinion prétendue de leurs chefs n'était qu'une intrigue de courtisans, décorée, à la superficie , des caractères du nom royal, ou que du moins, si celte opinion leur avait réellement été suggérée par le roi, Sa Majesté ne voulait, sans doule, influencer ses évoques qu'autant qu'elle pou-
c vwu.»s^ i».v.~ .v.n^. vait le faire par des exhortations modérées.
il embrassa publiquement la cause du saint- Or cette dernière pensée n'était pas très-pro-
siége prouva la sincérité de ces démonslra- pre à faire impression sur les Espagnols;
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tions privées dont il honorait la personne de l'évêque médiateur; car dès qu'il eut élé témoin, dans les premières congrégations, de la longueur excessive avec laquelle on traitait les difficultés qui s'étaient élevées sur le septième canon, il se plaignit hautement (2) de cette superfluité de paroles, disant, en présence de tous les Pères, que le service de Dieu ne demandait pas qu'on s'occupât alors de questions aussi dangereuses qu'elles étaient inutiles ; qu'on avait parlé de ces disputes à la table de l'empereur de manière à laisser apercevoir qu'on les blâmait et même qu'on en était scandalisé. Combien le scandale ne serait-il pas plus grand encore, si la fin de celte controverse donnait lieu de croire que les Pères avaient açi avec passion et par intérêt. Il ajouta, sur le ton de la plaisanterie, qu'il ne pouvait consentir à ce qu'on mît sur son compte la prorogation précédente, en voyant à quels retards on s'élait laissé entraîner dans le carrière des procédures, et combien on cou rait risque désormais de manquer le but.
h. Cependant les ministres espagnols faisaient tous leurs efforts (3) pour arracher leurs prélats à ces orageuses querelles si peu en rapport avec les besoins des temps, et qui n'étaient propres qu'à occasionner ou peutêtre à mettre en évidence une sorte de désunion entre le chef et les membres de l'Eglise catholique. Le marquis de Pescara voyant que les faits particuliers ne confirmaient point les réponses vagues cl générales qu'il recevait et qui étaient toujours satisfaisantes, se lassa enfin de tant de déceptions et résolut d'y apporter remède. Il rechercha donc d'où pouvait venir le mal, et
(1) On le voit par une lettre de Guallieri au cardinal Borromée, du dernier jour de novem. 15U2.
(2) Lettres de Guallieri ei des légats au cardinal Borromée, 26 novembre 1562.
(3) Lettres de YWcpnii au cardinal Borromée , 27 et dernier novembre 15G2.
car des exhortations , quelque pressantes qu'on les suppose, n'onl jamais l'intensité de la crainte, et si elles se réduisent à de simples conseils, elles deviennent par là même un aiguillon sans force et sans vertu. Mais il advint, sur ces entrefaites, un incident qui mit à son comble l'irritation de ces prélats, et qui n'indisposa pas moins le cardinal de Lorraine. La faute en doit être rejotée, comme l'écrivit Guallieri (1) au cardinal Borromée, sur ceux qui, lout en se proclamant les seuls défenseurs de l'autorité pontificale, excitaient les autres à prendre envers elle le rôle de l'offense et de l'agression.
5. On était arrivé au premier décembre (2), et Melchior Avosmediano, évêque de Guadix, devait, ce jour-là, exposer son sentiment sur le dernier canon qui portait que les évêques sont appelés par le pape in parlent sollicitudinis, et que ceux qui sont promis mus par lui doivent être regardés comme de "a véritables évêques. Or le prélat espagnol u- prétendit qu'il fallait s'exprimer en termes plus larges et aveemoins derestriction, puis* que si quelqu'un est élu selon les canons des apôtres et du concile de Nicée, il devient évêque véritable, bien qu'il n'ait pas été appelé par le pape. Ces canons établissent que l'évêque sera ordonné el consacré par le métropolitain , sans faire mention du pape. D'ailleurs on ne voyait pas que ce droit d'élection, exclusivement réservé au souverain pontife, eût été sanctionné parla coutume universelle de l'Eglise. Les Chrysoslome, les Nicolas, les Ambroise, les Augustin el beaucoups d'autres évêques légitimes n'avaient
(1) Le 3 décembre 1562.
(2) Outre les Actes du Château, voir une lettre de l'ambassadeur de Florence au duc, 3 décembre ; une autre des légats; une autre de Visconti nu cardinal Borromée, 3 décembre 1562; une autre de l'archevêque de Zara, au cardinal Cornaro, et enfin une autre de Foscarari à Moronc, pareillement datée du 5 décembre.
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pas été élus par le pape ; et mieux que tout cela, n'avait-on pas sous les yeux l'exemple de l'archevêque de Sallzbourg qui élevait lui-même à la dignité d'évêques ses quatre sufTragants, sans que le pape intervînt dans cette promotion. Le cardinal Simonetta , ayant entendu ces dernières paroles, et craignant que l'opinion qu'elles favorisaient ne vînt à se propager, interrompit doucement l'orateur, pour lui faire remarquer que l'archevêque de Salzbourg agissait ainsi d'après un privilège particulier et en vertu de l'autorité papale qui lui était conférée à cet effet. Or, tandis qu'Avosmediano priait le légat de vouloir bien le laisser continuer jusqu'à la fin, quelques prélats, par un zèle imprudent ou affecté, crièrent : Qu'on le mette dehors! D'aulres s'emportèrent jusqu'à dire : Anathème ! De tous côlés retentissaient des injures semblables; d'autres enfin cherchaient à lui couper la parole par des battements de pieds ou par des sifflements. Parmi les noms des plus acharnés, je trouve ceux de Thomas Caselio, évêque de Gava, de Gilles Falcetta, qui ne s'était pas encore démis de l'évêché de Caurli , et, chose plus étonnante à cause de la dignité du personnage, de Jean ïrivigiani, patriarche de Venise. Maisce qui passa toutes les bornes de l'inconvenance et de la légèreté, ce fut d'étendre la faute d'un individu à une nation entière, tandis qu'on pouvait ne blesser qu'un seulhomme. lise trouva quelqu'un, dans l'assemblée, qui osa dire : Nous éprouvons plus de tourment de la part de ces Espagnols qui veulent faire les catholiques, que de la part des hérétiques eux-mêmes; a quoi les Espagnols répondirent avec mépris, en s'adressant à leurs adversaires : Il n'y a ici d'autres hérétiques que vous. Au milieu d'un si grand tumulte, les légats n'obtinrent qu'avec peine que l'on permît à l'orateur de continuer. Avosmediano reprit donc la suite de son discours, et il interpréta dans un sens légitime tout ce qu'il avait précédemment avancé. Il dit que bien qu'il ne soit pas nécessaire qu'un évêque ait élé nommément élu par le chef de l'Eglise, tous les évêques sont néanmoins obligés à reconnaître le pape comme pontife suprême ; que c'est en lui que réside la plénitude de la juridiction, mais que l'usage et la matière qu'il assigne aux évêques ne peuvent leur être enlevés sans une cause juste et raisonnable ; enfin, qu'il faut reconnaître et déclarer ouvertement que les évêques sont, de droit divin, supérieurs aux simples prêtres. Il se montra ensuite très-élonné des scènes bruyantes auxquelles son discours avait donné lieu : on aurait dû s'abstenir de juger ce qu'on n'avait pas eu le temps de comprendre. Celui qui entendrait ces paroles : Il n'y a point de Dieu, sans remarquer les suivantes : A dit l'impie, celui-là accuserait sans doute le Psalmiste d'avoir proféré un blasphème: la même chose était arrivée aux Pères, en le condamnant lui-même, et assurément ils n'auraient pas agi avec tant de légèreté, s'ils avaient continué à prêter une oreille.attenlive au développement de sa pensée. Devait-il s'attendre
à une pareille conduite de leur part, après qu'il était intervenu dans le concile , sous Paul 111, sous Jules III et sousPie IV, et qu'il y avait donné ses preuves, tantôt comme docteur, tantôt comme membre de l'épiscopat? Ainsi finit le prélat, mettant à se justifier toute la franchise d'un innocent, mais aussi toute la soumission d'un sujet, et, quand il eut cessé de parler, il avait gagné, dans une n»ême conquête, les esprits et les cœurs de presque tous les assistants.
6. Le cardinal de Lorraine, au moment où le désordre était à son comble, dit (1), à voix basse (ce qui fit que peu de prélats l'entendirent), mais avec un visage troublé (ce qui fut cause que tous le remarquèrent) : Ces manières sont de la dernière inconvenance ; je ne me serais jamais attendu à quelque chose de semblable. Un instant après, Visconli et l'évéque de Verceil, s'étant approchés de lui, tandis qu'il parlait encore sur cet incident, eurent soin de retenir ces mots : Si la victime d'un tel affront eût été un Français, j'en aurais sur-le-champ appelé de cette assemblée à un concile plus libre, et si on ne réprime ces abus, nous retournerons tous en France : c'a élé une grande insolence. Apercevant alors, ou peut-être feignant de n'apercevoir qu'alors les deux évêques que nous avons nommés, il s'interrompit brusquement etchangea de conversation. Dans d'autres entretiens , il laissa encore entrevoir que si un pareil scandale venait à se renouveler, on pourrait bien avoir recours à un synode national. Il lui semblait étrange que les Pères d'un concile se laissassent dominer par la passion, au point d'infliger la note d'hérésie à une doctrine qui n'était rien moins qu'hérétique. S'ils eussent considéré avec quelle maturité procédaient les anciens Pères, avant de flétrir le nom d'un blasphémateur par cette terrible parole, Anathème, ils ne l'auraient pas proférée, avec tant d'imprudence, contre un évêque honorable. Mais ce qui lui paraissait plus étrange encore, c'était qu'à propos d'un seul homme on voulût calomnier toute une grande et illustre nation, conduite qui n'eût pas été explicable, quand même 1 évêque de Guadix eût élé véritablement convaincu d'hérésie. C'est pourquoi le cardinal se proposait de donner aux prélats, dans la prochaine assemblée, une solennelle et sévère admonition, afin de les mettre en garde, pour la suite, contre un si dangereux excès. De leur côté, les légats, ayant deviné ses intentions, etcroyantquc leurpropre autorité, dontilsétaientjaloux, revendiquait exclusivement cet office, cherchèrent à le détourner de son dessein. Pour cela, ils eurent recoursà l'intervenlionde Gualtieri,et l'évéque de Viterbe employa encore, auprès du cardinal, dans celte circonstance particulière, toutes les ressources de sa prudence, de sa douceur et de son affabilité ordinaires.