‹ Histoire du concile de Trente (volume 2)Chapitre 165 sur 373 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

le concile est reçu à Venise. — Soins assidus du souverain pontife pour le faire aussi recevoir en France; obstacles qu'on y apporte.— Meilleure réussite en Espagne. — Le pape donne à l'ambassadeur français la première place dans sa chapelle.

1. Le concile ne fut pas plutôt terminé que pape mit tout en œuvre pour le faire revoir par tous les princes catholiques. Les filiens s'y prêtèrent avec la plus grande lérité. La république vénitienne surtout hâta d'en faire la promulgation (2) pen- ' nt la solennisation de la messe dans la silique ducale de Saint-Marc , et imposa à rus les gouverneurs de ses terres l'ohliga- '•n de l'observer. En conséquence, pour ré- 'mpenser le zèle dont cette république s'é- 't constomment montrée animée pendant 1 cours de celte œuvre sainte, Pie IV assi- Éa, à Rome, aux ambassadeurs vénitiens le 1 gnifique palais bâti pour l'usage des pon- J s eux-mêmes, près de l'église Saint-Marc, 1 r patron , par Paul II, qui élait leur com- I P riote. Il fit cette concession de son propre nuvemcnl, et il en donna connaissance par u bref où il combla d'éloges la piété des

) Dans le premier livre de Gênerait conciliorum \aiorii(iie.

'•) Morusini au livre huitième.

sénateurs et leur admirable conduite à l'égard du siège apostolique.

2. Ensuite il s'appliqua tout entier, comme dans une entreprise du plus haut intérêt, à obtenir la même chose des ullramontains, et surtout des deux principaux royaumes. Prosper Sainte-Croix, qui avait été chargé d'une nonciature, de retour en France, faisait part à la reine de la bonne volonté et de la diligence du pontife pour la réalisation d'un colloque qu'elle avait tant désiré. Profitant donc de cette circonstance favorable, il la pressa vivement d'accepter ce concile (1), convoqué et tenu par le pape, à l'instigation de Sa Majesté, et qui, grâce à ses travaux et à ceux de tout l'univers catholique, avait été mené à bonne fin. Mais la reine commença par demander du temps, disant qu'il était convenable d'en voir les décrets et d'en entendre parler le cardinal de Lorraine. Lorsque cela fut fait, elle prolongea encore les délais, sous prétexte que la confirmation du pape ne paraissait pas; que si le souverain pontife prenait du temps pour délibérer, il devait à plus forte raison en accorder aux autres. Lorsque la confirmation futarivée, elle répondit qu'elle ne savait pas encore ce que ferait le roi d'Espagne; et comme le nonce lui assurait avoir la certitude qu'il l'accepterait, la reine néanmoins, peut-être pour ne pas abandonner son prétexte, disait qu'elle avait avis du contraire. Sainte-Croix avait raison, car aussitôt après la clôture du concile, le pontife, par l'intermédiaire de Visconti, son nonce, en donna connaissance au roi Philippe, lui exposant la nécessité qui avait contraint les Pères de ne pas attendre, pour agir, l'assentiment exprès de Sa Majesté, mais de le présumer, lui assurant que tout s'était passé dans le plus grand accord; qu'il ne manquait à la perfection du concile que la souscription du comte de Lune (2) ; mais qu'il avait l'espoir que ce que refusait un ministre représentant serait largement compensé par l'autorité du prince représenté. Il ne fut point trompé dans son attente : Philippe, ayant examiné l'affaire avec son conseil, fit recevoir les décrets de Trente dans toutes les églises d'Espagne et successivement dans tous les autres pays de son obéissance, comme nous le dirons bientôt.

3. Pressée par cet exemple, la reine de France se défendit en alléguant que l'estomac d'un corps sain et robuste, comme était l'Espagne, pouvait digérer une nourriture plus substantielle que l'estomac d'un corps aussi malade que l'était la France. Le nonce fit réponse que le malade au contraire avait un plus grand besoin de remèdes que celui qui est dans la vigueur de la santé. A la fin tout se réduisit aux deux difficultés suivantes,

(1) On trouve lout cela dans un grand nombre de lelircs de Sainte-Croix au cardinal Borromée, et au secrélaire Gallio, depuis le 7 janvier 1564 jusqu'au 23 juin I5(ii.

(2) Lettre du cardinal Borromée aux deux nonceg d'Espagne, 1 G février 1564.

HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE la reine et le grand chan-

proposées par celier.

4. La première était la défense qu'avait faite le concile de faire passer en commende les bénéfices des réguliers ; car par ce moyen In roi s'attachait les personnages les plus distingués et beaucoup d'hommes dont l'appui lui était nécessaire dans ces temps fâcheux. Le grand chancelier ne put s'empêcher de dire au nonce que le cardinal de Lorraine, après avoir l'estomac bien rempli, voulait prescrire l'abstinence aux. autres.

La seconde était la crainte de provoquer les huguenots, frappés de tant d'anathèmes par le concile. Celle crainte alla même si loin, la reine redoutait tellement le moindre souffle qui eût pu soulever celte mer alors tranquille, qu'elle ne voulait pas permettre au nonce de distribuer aux prélats les copies

ces, qu'il baisait les pieds de Sa Sainteté, mais que la négociation était trop avancée pour reculer, et qu'il s'en référait à la commission qu'il avait donnée à l'ambassadeur (1). Ruigomez, premier ministre du roi, avait expressément refusé la proposition que les nonces lui avaient faite, qu'on enjoignît à l'ambassadeur espagnol de garder sa chambre les jours de fêle solennelle; et il leur déclara que, d'après ce qui était arrivé dans le concile, le roi prétendait avancer, et non pas reculer.

6. Dans cet état de choses, pour faciliter l'accord, le pontife avail résolu (2) de signifier aux ambassadeurs de ne pas assister aux solennités avant d'en avoir reçu une invitation expresse, et, afin que l'ambassadeur français ne fît point de résistance , il

travailla à obtenir de l'Empereur que le sien imprimées du concile, ajoutant qu'ils pour- reçût ordre d'y consentir. En offet, ce prince,

raient toujours s'en procurer des exemplaires, sans qu'on eût besoin de recourir à une si éclatante publicité. Néanmoins le nonce atteignit son but.

5. Au milieu de ces négociations, la reine, ainsi que toute la France, parut mécontente «lu souverain pontife, parce qu'il tenait encore en suspens la contestalion au sujel de la préséance entre les ambassadeurs des deux couronnes : comme ai c'eût été une spoliation, et non pas tout simplement un délai dans la sentence définitive. C'est que le pape s'élait abstenu longtemps (1), pour cause de convalescence, de paraître dans sa chapelle; et le jeudi saint, jour où il est d'usage de donner solennellement, du palais du Vatican, la bénédiction au peuple, il avait fait disposer les apprêts de telle sorte, qu'on ne voyait point de premier degré parmi les ambassadeurs, dans le but qu'à l'avenir la distinction des places ne fût plus en u«age à cette cérémonie. Le seigneur d'Oise!, ambassadeur de France, avait pris de là occasion de demander son rappel; mais il avait été retenu, dans l'espoir d'obtenir satisfaction à la fête de la Pentecôte. Le pape comptait bien qu'il parviendrait à adoucir les Espagnols (2), car, comme nous l'avons rapporté, le roi avait écrit autrefois de sa propre main qu'il ne voulait pas tenir à celte vanité. Quoique depuis ce temps-là il eût changé d'avis, sur les représentations de son conseil, le saint-père espérait cependant le ramener à ses premiers sentiments; il lui représentait que plus les maux de la France, que Sa Majesté lui avait fait connaître, étaient grands, moins il devait en rendre le remède difficile par une dispute si frivole, au péril de toute la chrétienté. Le roi répondit à cette représentation qui lui fut apportée par deux non-

(1) On trouve cela dans une lettre du nonce au cardinal Borromée, et dans une autre écrite de Châlons, par le même au secrétaire Gallio, en date du 24 avril 1564.

(2) Tout cela se voit dans une lettre du nonce de France à Gallio, écrite de Bar-le-Duc, le lRr jour de mai, et plus amplement dans une lettre du pape luimême au nonce d'Lsnagne^ en date du 6 décembre 1503.

étant sans contredit le premier, pouvait donner l'exemple à tous , et comme sa supériorité n'était contestée par personne , il était naturellement moins ardent à en exiger les marques, et plus facile à se prêter à une interruption qui aurait pour effet d'empê-' cher les dissensions des autres ; concession à laquelle le caractère doux et affable de Fer-J dinand paraissait beaucoup enclin. Ains qu'on l'avait prévu, il s'y prêta volontiers e exprima son désir à cet égard à son ambassadeur , lui recommandant toutefois de dissimuler qu'il eût reçu ce commandement de son maître, et de dire qu'il s'abstiendrait d'assister aux solennités par pure déférence à la volonté du pape; afin qu'une telle conduite déterminât plus puissamment l'ambassadeur français à l'imiter.

7. Mais ce fut en vain. La nouvelle de ce qui s'était fait le jeudi saint excita en France beaucoup de rumeurs. La reine rapporta au nonce que le roi, tout enfant qu'il était, avait dit en plein conseil qu'il ne souffrirait pas une pareille injure, que l'ambassadeur avait bien fait de demander son congé, et qu'il n'aurait pas dû suspendre son départ mais que , puisque les choses en étaient là il eût à attendre jusqu'à la Pentecôlc ; et s] alors il ne recevait pas les honneurs dus cl son rang, il eût à partir de suite, ainsi quel le cardinal de la Bordaisière. La reine ajoute! qu'elle voulait parler, non-seulement comm<| mère du roi, mais encore comme fille d< l'Eglise ; que, du moment que le pape avail manqué à ce devoir, elle voyait se préparer un grand incendie , dont les ennemis de l'Ej glise ne manqueraient pas de profiler poul allumer la colère et la haine dans le cœul du jeune roi ; qu'enfin par ce moyen on pail viendrait peut-être à ruiner la religion dan| un royaume où elle semblait se préparer refleurir. Le cardinal de Lorraine parla aus:| dans le même sens, c'est pourquoi le nonuj

(1) Lettre deCrivelli et de Visconli, nonces en pagne, au cardinal Borromée, le 5 et le 4 mars 1501 qui se trouve sommairement parmi les écrits Barberini.

(2) Ce qui se tr.ouve dans une lettre du non| Dellini au cardinal Borromée, du ci avril 15(54.

écrivit à Rome qu il espéra ît que le bon roi Philipp ■• ne voudrait jamais, pour uni! vaine fumée d'honneur, fournir la matière à un embrasement qui causerait la perte de tant d'âmes et qui serait si périlleux pour les pays limitrophes, la Flandre et l'Espagne surtout ; que ce serait une gloire pour lui , s'il donn.iit une preuve publique que son jugement était plus sage que celui de son conseil ; que si le pape en agissait ainsi, il ne ferait en cela que ce qu'il avait déjà l'ail luimême autrefois et ce que faisait alors le sénat vénitien donlle poids et l'autorité seraient un fort bouclier pour favoriser les imitateurs.

La reine ne s'en était pas tenue à l'intcraédiairc de ses ministres ordinaires pour iranifester son sentiment ; comme elle vouait faire voir et communiquer aux autres •n même temps son ardeur, elle avait enoyé à Rome pour celte demande, Villcroy , I qui devint dans la suile par sa longévité 3 Nestor de la Fiance.

8. Le souverain pontife avait proposé de omettre celle cause , au coliége des carjnaiiA , ou au tribunal de la rote (2) ; mais, )hbmc les parties différaient trop longtemps 'accepter la proposition , il ordonna que, ms préjudicier aux raisons ou au droit des 'iiv prétendants , l'ambassadeur français t maintenu dans sa possession et qu'on lui muât la place que les ambassadeurs de 'ance avaient occupée autrefois, quand taries V, père du roi Philippe, n'était pas More empereur, mais seulement roi d'Es- Igne ; place qu'ils avaient ensuite occupée < l'ait, sous son pontifical, tant dans sa cha- ]l'e qu'au concile de Trente; il s'engageait ailleurs, à en remettre la décision délinile à l'un des deux tribunaux dont on vient i parler.

). Lambassadeur du roi d'Espagne à Rome

t il alors Louis Rcquesens. grand comman-

dir de Castille, de l'ordre de Saint-Jacques,

qi fui dans la suile gouverneur de Milan

oqui se rendit célèbre dans l'administration

d la Belgique. A cette détermination du

P>e, cet homme s'emporta en propos très-

iurieux, et on lui attribue, à lui ou à l'au-

$i ministre espagnol, la menace que le roi

|s< «naître en obtiendrait raison avec son

|é|e. Le pape fit rendre compte de tout cela

là i reine de France (3), lui certifiant que

Ija ais il n'en serait venu là pour des intérêts

lP'ement humains ; mais qu'il n'avait eu

|d itre mobile que la justice et son zèle pour

|UeIigion ; il sentait que de semblables des-

Se s de violence étaient bien étrangers à la

jf" • du Roi Catholique.; mais cependant,

}a> tout événement fâcheux, il aurait con-

•a^e dans le secours du Roi Très-Chrétien.

I Dans la vie de Villeroy écriic par Pierre ta i.

' Oft trouve cola dans une lctirc du pape au f'' d'Espagn , du (i mai 1507, ei dans les acies 1 loriaux du H aoûl 1564. j Notice du nonce de France au cardinal Corroie en date Ju 17 juin lo' i.

QUATRIEME. «39i

La reine, dans fa réponse qu'elle fil, se répandit en remercîmenls affectueux à l'oceation de ce qui s'était passé; elle parut même ne pas croire le roi Philippe animé de tels sentiments, et dans le cas contraire, elle promettait le secours du roi, à l'exemple des ancêtres de son fils, qui était présent au discours , mais cette promesse était faite si brièvement et si froidement qu'il était évident qu'on n'avait alors ni la puissance ni la volonté d'accorder du secours, mais plutôt le désir et le besoin d'en recevoir.

10. Celle concession, faite à la France, ne servit qu'à empêcher de nouveaux maux ; pour le reste, on demeura, au sujet du concile dans le plus grand embarras. Le souverain pontife dépêcha (1) ensuite à Paris, pour traiter de celte affaire, Louis Antinori, chargé d'apporter au roi la faculté (2) d'aliéner quelques biens ecclésiastiques de moindre valeur que ceux qu'il avait aliénés effectivement, afin que ces derniers fussent recouvrés au moyen de celle seconde aliénation, la seule canonique, qui annulerait la première comme illégitime. Il lui promit, par le même message, de le satisfaire au sujet de la légation d'Avignon (demande qui, comme il a été dit, fut faite par le roi en faveur du cardinal de Bourbon, frère du feu roi de Navarre); mais ce fut à la condition que le cardinal promeilrait de préserver ce pays de la contagion de l'hérésie. Pie IV prit sur lui de dédommager le cardinal Farnèse qui en était pourvu ; c'est ainsi que tout fut exécuté (3), le mois d'avril suivant. Antinori était chargé, en même temps qu'il distribuerait ces faveurs, de faire de nouvelles instances pour l'acceptation du concile. La circonstance paraissait favorable au pontife, car en demandant ce qui était dû, il accordait d'abord ce qui n'était pas dû. En outre le médiateur, qu'il employait et qui connaissait et l'affaire et la nation, lui paraissait plus propre que tout nuire à cette mission. Mais de toutes ces tentatives il ne relira que quelques paroles où on lui disait d'avoir un peu de palience(i); qu'il fallait auparavant apaiser les soulèvements des huguenots : formule d'usage, Quand on veut, à l'aide d'expressions moins dures, adoucir l'amertume d'un refus et obtenir des délais.

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