CHAPITRE VII
Réponse de Rome par laquelle le pape demande qu'on lui envoie Visconti. — Proposition du décret sur la résidence, et sentiment du cardinal de Lorraine à ce sujet. — Nouvelles instructions modérées du roi d'Espagne à ses évêques pour qu'ils ne blessent ni le pape ni Us Français.
1. Ce qu'il y avait déplus pénible pour les légats, c'est qu'ils se voyaient assujettis à tous les autres Pères par le fait même de leur supériorité. On les rendait responsables des imprudences de leurs subordonnés, et on leur en eût presque fait supporter le châtiment. On entendait retentir dans le concile le grand mot de liberté, et au même instant de sourds murmures s'élevaient contre les représentants du saint-siégo, à qui on faisait un crime de toute parole mal sonnante prononcée dans l'assemblée, comme s'ils eussent eu en main le frein de toutes les bouches. C'est ainsi que cinq évêques espagnols, des plus dévoués au souverain pontife et qui n'avaient point pris part à la violente opposition de leurs compatriotes (du nombre des cinq étaient ceux de Salamaoque et de Palli), vinrent ensemble (1) trouver les légats et prolestèrent que, si on ne réprimait, dans la suite, des injures semblables à celles qui
lavaient été proférées contre Melchior Avosimediano, ils se verraient dans la nécessité de • s'unir aux. autres prélats de leur nation pour défendre celle-ci de pareilles insultes. Ils ajoutèrent que, dans le cas où un Espagnol émeltraitun sentiment peu conforme à la doctrine catholique, ils désiraient qu'il fût corrigé de 'celte faule, mais par l'autorilé des supérieurs légitimes, c'est-à-dire des présidents, et non par l'arrogance d'un simple particulier, tel ■que Caselio. Non conlent d'un premier acte d'insolence, cet évoque emporté avait encore .eu l'audace de répondre au cardinal de Man- •toue, lorsqu'il avait été repris par lui, que c'était aux Espagnols de ne pas provoquer îles contradictions en avançant des hérésies. iCette conduite était-elle supportable et pouvait-on tolérer de semblables abus dans un concile? Les légats voyant que la plainte était juste, et comprenant que la défection de ces prélats ne serait pas une perte légère, cherchèrent à les apaiser par de grands témoignages d'amitié et par de nombreuses promesses.
2. D'un autre côté le cardinal de Lorraine jetait les hauts cris parce que quelqu'un d'entre les Italiens avait prononcé cette indéicenle plaisanterie (2) : Nous sommes tombés
de ta gale espagnole dans le mal français. Or les légats avaient à cœur d'entretenir les bonnes intentions dont ce prélat paraissait animé envers le concile, et ils étaient prêts à employer pour cela tous les moyens qui n'é-
(1) Lelire des lésais au cardina' Borromée, 6 dé cembre 1562,
(-2) Lettre de Visconti au cardinal Borroruée, 6 dé- «erabre 1562.
taient pas en opposition avec les devoirs de leur charge. Voulant donc guérir l'amertume du cardinal par ces sortes de douceur* qu'ils savaient être le plus de son goût, il* envoyèrent sur-le-champ à Rome, par un courrier spécial (lj les deux canons proposés par lui. Ils disaient , dans leur lettre . qu'à la vérité celte formule ne plaisait pas aux canonistes, mais qu'elle était agréée par les théologiens, et ils priaient le souverain pontife de leur faire connaître ce qu'il en pensait, quelques jours avant la session.
3. Sur ces entrefaites arriva la réponse aux instruclious communiquées à Pie IV par les présidents relativement au même cardinal (2). Sa Sainteté approuvait et le dessein général qu'avaient conçu les légats de lui envoyer quelqu'un des' Pères, et le choix particulier qu'ils avaient fait de la personne de Visconti. La lettre du cardinal Borromée portait que tous ceux qu'on avait proposés pour le message, étaient reconnus capables de remplir celle charge; qu'à la vérité on comptait davantage sur l'habileté de Marino, mais que Visconti serait plus propre, à cause de sa jeunesse , à supporter les incommodités de ce voyage par les chemins les plus difficiles de l'Italie cl au plus fort de l'hiver. L'evéque de Vinlimilleful donc désigné pour la (3j négociation qui lui était confiée par le souverain pontife , et il devait partir lorsque le cardinal de Lorraine lui aurait communiqué toutes ses demandes par écrit. Le prélat français avait déjà rassemblé lous les siens, afin des'enlendre avec eux sur la rédaction; et, après une longue conférence, il avait chargé quatre évêques de dresser, conjointement avec le président du Ferrier, la note des articles qu'ils jugeraient les plus nécessaires pour le salut de la France. Il avait dit, en outre , à Gualtieri , qu'il se tenait pour satisfait à l'égard des annales, et il lui avait promis de n'en plus dire un mol, à moins qu'il ne reçût a ce sujet de nouveaux ordres de la cour.
k. On examina aussi , à Rome , les deux expédients proposés par le cardinal de (4) Lorraine pour apaiser les différends auxquels le septième canon avait donné naissance. Le premier, qui consistait à choisir deux prélats par chaque nation, ne fut pas approuvé, parce qu'il était voisin d'unécueil que nous avons signalé plus haut. L'autre qui tendait à éteindre ce démêlé dans un sommeil suivi d'une mort paisible et honorable , satisfaisait davantage le souverain pontife : car pour qui se trouve environné de périls et assiégé de craintes sans nombre, aucun refuge n'offre moins de répu-
(t) Lettre des légats au cardinal Borromée, C décembre 1562.
(-2) Lettres du cardinal Borromée aux légats, 2 décembre, et à Visconti, 7 décembre; autres lettres de Visconti au cardinal Borromée, 16 décembre 15t>2.
(3) Lettre des légats au cardinal Borromée, 10 décembre 1562.
(•'») Lettre du cardinal Borromée aux légats, a cembre 1562.
gnance que le néant. Mais le passage subit d'une si violente agitation à une tranquillité parfaite ne parut pas possible aux légats. Aussi ne voulurent-ils s'arrêter à aucun parti avant que le pape leur eût fait connaître son jugement sur les deux canons précités. En attendant , ils commencèrent à recueillir les avis sur le décret de la résidence. Ce décret, proposé le 6 novembre par le cardinal de Manloue, avait été modifié à la suite de quelques observations faites en particulier par le cardinal de Lorraine et par d'autres qui trouvaient trop de sévérité dans les peines que l'on y portait et trop de restriction dans les excuses que 1 on y approuvait (1). Et il se trouva fort heureusement que la nouvelle procédure fut commencée avant qu'Hercule Pagnano eût reçu du comte de Lune (*2) une lettre qui était de nature à détruire, dans l'esprit des évoques espagnols, tout l'effet des instructions précédentes de leur souverain. Philippe avait, par le passé, recommandé avec chaleur à ces prélats de s'opposer à ce qu'on fît un décret sur la résidence. Or le comte , après avoir dit dans sa lettre qu'il était destiné à cette ambassade, ajoutait: Que le roi avait appris par Vargas avec quelles instances les Français demandaient une déclaration formelle sur cet article ; et que , comme ce prince n'avait en vue que le service de Dieu, il nevoulaitpas que ses desseins particuliers fussent un obstacle à l'union de l'Eglise et à la continuation ou du moins à la bonne renommée du concile ; qu'en conséquence , les intentions de Philippe étaient qu'on usât, dans cette affaire, de beaucoup de prudence et de modération à l'égard des évoques que
l'autorité et la prééminence du siège apostolique ne fussent point lésées. Il n'y avait donc nul espoir que le bras de Philippe exerçât désormais dans la lutte une influence coercitive assez puissante pour comprimer l'essor de ces machines lancées avec une si impétueuse rapidité.
5. Ce fut le dixième jour de décembre que l'on commença à entendre les avis (1) sur le décret en question. Le cardinal de Lorraine parla, selon son rang, le premier de tous ; et il le fil avec tant de sagesse , de gravité , d'érudition et d'éloquence, que les légats purent dès lors prévoir qu'il n'aurait pas moins d'autorité dans le concile en raison de ses talents oratoires qu'en raison -de sa haute naissance.
Il entra en matière par les considérations suivantes : On voit, dans la sainte Ecriture , que trois malheurs principaux ont été occasionnés par l'absence de ceux qui reçurent autrefois de Dieu quelque mission publique. Ces malheurs sont, premièrement, la tempête qui survint lorsque Jonas prit la fuite, redoutant de prêcher la pénitence aux nations auxquelles il était envoyé ; secondement, l'idolâtrie, quand les Israélites profitèrent de l'absence de Moïse pour élever le veau d'or; troisièmement la dispersion du troupeau de Jésus-Christ, exprimée par ces paroles du dixième chapitre de saint Jean : Lupus dispergil oves. Or, continua l'orateur, trois malheurs correspondants avaient visiblement été produits dans l'Eglise par l'absence des prélats : la tempête de toutes les calamités, la dépravation de la foi par l'hérésie, et l'égarement du troupeau abandonné aux mœurs les plus dissolues : mainte
et ae mouerauuu a i^aiu uca t,v,MUv,* *,-v, .-- „.„.„ .__ r.__ . r „
l'on savait être les plus dévoués a Sa Majes- nant, les Percs qui allaient procéder a 1 exa
. , . . i '.: «r.«o en i.iiecni- ontp.it— mpn rtp pptlo rnnsp. . sipp-p.nip.n t <l;ms I
té très-chrétienne , sans se laisser entraîner à une opposition ni trop manifeste , ni trop ardente. Les mêmes pensées avaient été exprimées par le roi dans ses instructions à Louis d'Avila (3) , grand commandeur d'Alcanlara, envoyé à Rome en qualité (4) d'ambassadeur depuis que le pape s'était plaint du mauvais état des affaires et avait (5) témoigné le désir d'avoir enfin auprès de lui un orateur du roi catholique qu'il pût rendre participant des secrètes négociations du concile. D'après ces instructions , l'ambassadeur devait exhorter le souverain pontife à ne procéder qu'avec une extrême maturité dans la question de la résidence , et les évêques devaient agir de telle sorte que, d'une part, le concile demeurât en pleine liberté de faire le décret, et que, d'autre part,
(1) Lettres de Visconli et des légats au cardinal lîorromée, 10 décembre. 1562; et noies de Gualtieri au cardinal Borromée, 9 décembre 1562.
(2) 21 décembre, 1562.
(3) En date du 30 novembre 1562.
(i) La destination de Louis d'Avila est clairement exprimée par une lettre du roi au pape, en date du 45 octobre. Cette missive fut communiquée aux légats avec une lettre du cardinal Borromée, le 21 novembre 1562.
(5) On le voit par la réponse du pape , 28 mars
men de celle cause , siégeaient dans le concile comme juges et comme accusés tout à la fois : aussi pouvaient-ils s'attendre qu'on ne manquerait pas de s'en prendre à eux et de les accabler de reproches s'ils n'avaient recours aux remèdes les plus efficaces. Jtsus-Christ lui-même s'est donné le nom de pasteur : les évêques ne doivent donc rougir ni de ce nom , ni de l'emploi qu'il désigne. Dans le dixième chapitre de saint Jean , trois choses sont énumérées comme appartenant à la charge d'un bon pasteur. Ces trois choses sont , dit le cardi nal , que les brebis entendent notre voix que nous donnions notre vie pour elles, et que nous les conduisions dans de bons pâturages. Il était donc assez à propos que le concile s'occupât , avant tout , de définir quelles sont les qualités d'un bon pasteur, afin que les pasteurs des âmes pussent se glorifier de l'accomplissement de leurs devoirs, comme fit le patriarche Jacob lors qu'après être demeuré vingt ans au service de son beau-père, il lui rendit compte de la manière dont il avait gouverné ses troupeaux (2)
(1) Lettres des légats au cardinal Borromée et de
l'archevêque de Zara au cardinal Comaro ; ces tien»
lettres sont daiées du 10 décembre; voir aussi lei
Actes du Château.
2) Genèse, XXXI.
On aurait dû entendre d'abord, sur cet article de la résidence , les avis des théologiens et des canonistes, et il eût été convenable de suivre la même marche pour tous les points les plus importants de la réforme. Quant à lui, il pensait que la résidence est de précepte divin ; et à l'appui de cette opinion, il cita un grand nombre de passages de l'Ecriture , les rattachant à son sujet par d'ingénieux commentaires. Il ajouta néanmoins que ce précepte, étantun précepte afûrmatif, obligeait toujours, mais non dans toutes les circonstances ; en traitant des excuses légitimes, il fit entendre qu'il ne fallait pas se contenter de celles qui étaient exprimées dans le décret, etil en indiqua plusieurs autres, mettant au premierrang de celles-ci les voyages qu'entreprennent les évêques pour être plus à même de servir, ou leurs églises particulières, ou l'Eglise universelle, ou l'Etat. Cette dernière raison était, disaitil, une raison de convenance, et elle était très-admissible on tant que relative à la charité. Autrement les électeurs de l'Empire n'auraient pu assister aux diètes, ni les pairs de France se rendre à la cour pour les affaires du royaume, comme ils y étaient obligés. Autrement encore, les évêques n'auraient pu être appelés au conseil du roi, ce qui eût fait infiniment de tort à l'Eglise. Pour les cas particuliers et imprévus, il fut d'avis qu'on les laissât au jugement du pape, et, dans les pays éloignés, au jugement des archevêques ou del'évêque le plus ancien, selon ce qui avait été établi dans le décret de Paul III. Il dit qu'on pourrait encore enrétéreraux conciles provinciaux, dont il convenait de rétablir l'usage et dans lesquels il serait bon de lire le présent décret, ainsi que dans les syîodes diocésains; mais que tout ce qui avait ïlè dit des raisons légitimes, il fallait l'cnendre d'une absence qui ne serait ni perpétuelle,ni trop longue : car on devait savoir lue le domicile assignée l'évêque n'est autre |ue son église, et que c'est là qu'il réside, )ien qu'il puisse setrouver très-éloigné pour e moment, à cause d'une circonstance pariculière. Revenant à la troisième raison ciessus énoncée, il dit que si l'obligation de i résidence empêchait désormais, en France, îs cardinaux d'approcher du roi, et de faire arlie de son conseil, les affaires ccclésiasliues toucheraient bientôt à leur ruine; qu'il allait effacer ces paroles insérées dans la remière rédaction du décret, à l'endroit où on approuvait, comme cause justificative de absence, l'appel des évêques par le souveîin pontife : Pourvu qu'ils n'eussent pas cherhé à se faire appeler ; que celte restriction v ait quelque chose d'offensant; mais qu'il oyait un moyen plus court de réformer, à i instant même, l'abusqu'on voulait prévenir i our la suite : c'était de chasser de Rome et ;s cours des autres princes, celle foule d'é- : Squesqui n'y séjournaient quedans des vues intérêt personnel.il ajouta qu'il lui semait nécessaire qu'on dressât plusieurs sla- ;ts sur les provisions des bénéfices et sur is qualités, non-seulement des évêques, mais Conc. de Trente. 111.