‹ Histoire du concile de Trente (volume 2)Chapitre 38 sur 373 · LIVRE DIX-NEUVIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-NEUVIEME

puisqu'on le jugeait autrement, il ne pou- qu'il était constamment dévoué aux intérêts

vait plus désormais assister à cette congre- du souverain pontife. On ne pouvait douter

galion. L'archevêque de Grenade, repre- que ces hommes ne fussent disposés à mettre

nant la parole, dit: qu'on pouvait bien tom- tout en œuvre pour empêcher l'acceptation

ber dans une hérésie sans être pour cela hé- du décret; mais il voulait en envoyer une

rétique, ce qui serait arrivé, par exemple, à copie à tous les princes chrétiens , afin que

celui qui, avant la décision de l'Eglise, au- l'on sût avec quelle sincérité il avait lui-

rait nié que le Saint-Esprit procède du Fils comme du Père. Cette raison excusait, il est vrai, l'archevêque d'Otrante du reproche d'impiété, mais elle ne le sauvait pas du reproche d'ignorance. Néanmoins le cardinal

même agi, et combien au contraire les autres craignaient peu de troubler l'Eglise et le monde. Enfin , inspiré tout à la fois par la colère et le dépit, il assura qu'il avait résolu de ne point paraître à la session, et même

oe Lorraine parut satisfait de la réponse de de sortir de Trente pour ce temps-là. Le car- Guerrero, et on s'en tint là de part et d'au- dinal de Mantoue ne le détourna qu'avec

beaucoup de peine de ce dessein, et il y réus-

tre quant aux paroles. Mais l'archevêque d'Otrante cessa d'assister à ces assemblées. L'archevêque de Tortose en fit autant, à cause d'une querelle à peu près semblable qui s'était élevée entre lui et le prélat espagnol

sit plus par l'ascendant qu'il avait sur lui , que par toutes les raisons qu'il lui exposa. 3. Les légats prirent un jour (1) pour examiner le décret. D'abord ils crurent qu'il

Toutefois les légats obtinrent dans la suite, ne leur offrirait que des difficultés très-faciles

par leurs instances, qu'ils relournassent l'un à surmonter ; mais ensuite, plus on revenait

et l'autre aux congrégations (1). sur celte question , plus les subtilités se

2. Les prélats les plus opposés au décret compliquaient, et plus aussi on voyait se

étaient l'archevêque d'Otrante, comme on le multiplier les doutes et les incertitudes

sait déjà, puis Castagna et Buoncompagno. Marino resta dans le doute. Mais le plus plus grand nombre se montrant favorable à la formule proposée , le cardinal de Lorraine et le cardinal Madrucci la remirent aux légats, en leur expliquant la raison de chacune des expressions qu'elle contenait, et s'attachant surtout à leur prouver que la présidence est de précepte divin. Puis le cardinal de Lorraine, encore tout plein de l'indignation qu'avaient excitée en lui les obstacles et les contradictions dont nous avons parlé , s'échappa en plaintes amères contre quelques-uns des prélats opposants qu'il ne nommait pas. Ces évêques , disait-il, mus par des considérations tout humaines , semblaient prendre à lâche d'entraîner dans une ruine commune la religion , l'Eglise et le pontificat. A quoi tendaient leurs susceptibilités misérables? N'était -il pas évident qu'ils travaillaient à faire perdre au souverain pontife la France d'abord, et avec elle peut-être tous les autres pays catholiques ?

Pouvait-il donc ne pas éprouver une extrême dégoût

L'amour-propre faisait croire à chacun qu'il voyait plus loin que tous les autres. La dispute n'était pas entre les théologiens , ni entre ceux-ci et les canonistes , elle était entre les canonistes seuls , que différentes opinions divisaient en plusieurs partis. Quant aux présidents, je lis (2) qu'ils étaient convenus d'accepter le décret , et qu'ils avaient chargé le secrétaire d'en\oyer à Rome la formule du cardinal ; mais Simonetta refusa de signer la lettre. Ainsi, quand ils avaient mis tout en œuvre pour terminer cette affaire, au moment même où ils se flattaient d'être arrivés à une conciliation , tout à coup cette espérance s'évanouissait comme un songe, et les replongeait dans un plus cruel abattement. Enfin découragés de ces incertitudes sans cesse renaissantes sur le succès d'une œuvre qu'ils avaient extrêmement à cœur, parce qu'elle importait tout à la fois et à la religion et à leur gloire personnelle , ils écrivirent qu'ils en étaient presque venus à prendre parfois la vie en

douleur en voyant qu'il ne servirait de rien que ses frères et lui-même se fussent sacrifiés pour maintenir leur patrie dans l'obéissance due au siège apostolique ? Certains prélats tramaient, avec une infatigable constance , pour faire dissoudre le concile. 11 était bien assuré, quant à lui, que ces intrigues n'étaient ni autorisées , ni même connues de Sa Sainteté ; car le chef de l'Eglise n'avait que des intentions droites , et il aurait eu horreur de ces indignes bassesses ; mais il était du devoir des légats de ne pas les lui laisser ignorer plus longtemps. D'ailleurs, il allait commencer lui-même par faire son rapport , et il prouverait par là

(1) L'évoque des cinq églises fui d'avis que la résidence esi de précepte divin. Il lii néanmoins quelnues réserves qu'on peut voir dans Kainaldi, ad nmtum Cliriui t5ti5, n" 13. Cet auteur rapporte en abrégé le discours de i'c\èque. (Sote d'Antoine Zaccharia.)

». Les légats n'étaient pas consolés de ces revers par de plus heureux résultats dans les autres négociations. Selon que nous l'avons dit, ils avaient communiqué aux orateurs des princes les objections faites par les prélats français contre la formule du cardinal de Lorraine sur l'autorité du pape et l'institution des évêques , et ils les avaient priés de leur prêter leur appui et de les éclairer de leurs conseils. Or, dans la soirée du 2» janvier (3), les légats reçurent la visite des ambassadeurs français. Lansac, entamant la conversation sur les matières

(1) Deux lettres des légats au cardinal Borromée, du 25, et deux autres du 28 janvier 1563.

(2) On trouve d'amples renseignements sur celle matière, dans plusieurs lettres de l'évêque de Modène au cardinal Morone, et dans une Irtlre des légals au cardinal Borromée, 25 janvier 1563.

(3) taure des légals au cardinal Borromée, 24 janvier 1563.

controversées , dit que les obstacles qui parce que les légats étaient intimement con-

s'opposaient à'i'union des évêques ne leur vaincus delà justice de leur cause, et qu'ils

causaient pas moins de peine à eux-mêmes étaient prêts à perdre la vie plutôt que de

qu'aux légats ; que , pour favoriser l'accord, souffrir qu'on élevât des doutes sur cet ar-

ils n'avaient pas négligé par le passé , et ne ticle. Alors le cardinal Seripandi prenant la

négligeraient pas davantage dans la suite, parole à son tour et s'adressant au président

les" soins et les procédés généraux; mais du Ferrier, dit que le fondement sur lequel,

qu'ils ne pourraient agir de même dans au témoignage de cet ambassadeur, l'Eglise

leurs relations particulières; qu'ils n'use- de France s'appuyait, n'était pas très-solide;

raient pas de leur crédit pour faire accepter qu'à l'époque du concile de Constance, il

ce décret et ces canons, puisque le Roi n'y avait pas de pape certain; qu'il était des

Très-Chrétien, loin de leur recommander de lors nécessaire, pour arrêter les progrès du

chercher à influencer les prélats dans les choses qui regardaient la conscience, voulait qu'ils les laissassent à cet égard dans la plus entière liberté; que, quant aux conseils que les légats leur demandaient , ils ne pouvaient leur en donner de plus salutaire que d'exclure , aussi bien des chapitres de la doctrine que des canons, toute expression propre à fomenter des troubles. Il ajouta qu'il laissait à ses collègues le soin de s'expliquer plus au long sur cet article. Alors du Ferrier prit la parole : il supposa comme une chose très-certaine que le concile est audessus du pape ; c'était , disait-il , une doctrine admise par tout ce qu'il y avait d'hommes religieux daus son pays. Et cette doctrine , l'Eglise de France ne se bornait pas à y adhérer, mais elle la professait publiquement ; elle l'affirmait comme un article fon-

schisme, que l'autorité résidâtdansle concile, et qu'ainsi il était supérieur à tous ces pontifes dont on pouvait contester la légitimité, puisqu'ils niaient eux-mêmes réciproquement celle de leurs adversaires ; mais que la question n'était plus la même à Trente qu'elle avait été à Constance, toute l'Eglisecalholique obéissant actuellement à un pape certain, légitime et indubitable ; Seripandi parla longuement sur celle importante matière avec sa science et son éloquence ordinaires, et il termina en disant que les légats ne négligeraient rien pour qu'on se servît dans la doctrine et dans les canons, des expressions les plus propres à confirmer et à mettre en évidence la vérité qu'il venait de défendre (1).

6. De là on en vint àexaminer quels étaient ceux qui avaient donné naissance à ce funeste différend. Les légats soutinrent et s'ef-

damental , et cela avec beaucoup de raison, forcèrent de prouver, ce soir-la même, aux puisqu'elle pouvait s'appuyer de l'autorité du ambassadeurs, par des documents authenticoncile de Constance. 11 leur était à la vérité ques, que c'étaient les Français qui avaient prescrit, dans les instructions royales, de les premiers soulevé la querelle. En effet ils ne point s'opposer à ce qu'on traitât cette s'étaient tout d'abord opposes a la formule

dont on était convenu avec le cardinal de

. point s opposer a ce q question ; mais on leur enjoignait en même temps de rejeter toute expression contraire à la croyance du royaume sur ce point. Jusqu'alors ils avaient gardé le silence ; mais puisque l'instant était venu et que la marche des événements les mettait dans la nécessité de se déclarer, ils n'hésitaient pas à faire cette déclaration et à se prononcer formellement. Le président rappela ensuite aux légats que l'affaire des réclamations n'était point terminée, et il ajouta que le pape s'élant absolument déchargé de ces matières sur le concile, les ambassadeurs ne consentiraient pas à ce que le concile se déchargeât à son tour sur le pape. Du Ferrier était très-animé en disant tout cela, et il montra qu'il voulait fermement que ses paroles fussent entendues.

Lorraine, et ils avaient blâmé les exprès sions qui accordaient au pape, d'après le concile de Florence, l'autorité suprême pour gouverner l'Eglise universelle, parce que ces expressions étaient contraires à l'opinion qu'ils avaient de la supériorité du concile sur le pape. Enfin les légats en étant venus à cette conclusion, que, pour tout ce qui avait été dit précédemment de part et d'autre, ils s'entendraient avecle card'inal de Lorraine, les ambassadeurs répondirent que leurs négociations n'avaient aucun rapport avec celle du cardinal ; qu'ils n'étaient point tenus delui obéir, et qu'ils avaient seulement à se conformer aux instructions qu'ils avaient reçues de leur souverain. Le premier

5. Le premier légat, dans la réponse qu'il effet de cette réponse dut être de surprendre fit aux ambassadeurs, commença par les

remercier de leurs intentions bienveillantes; puis revenant au conseilqu'ils avaient donné aux représentants du souverain pontife, il dit que ceux-ci ne pouvaient ni le suivre, ni même le louer ; qu'au contraire, ils feraient en sorte d'introduire, dans la doctrine et les canons, les opinions les plus favorables à la suprême autorité du chef de l'Eglise; que si les orateurs étaient attentifs à défendre leur sentiment, les légats ne le seraient pas inoins à maintenir la vérité, qui est que le pape est supérieur au concile ; qu'on ne réussirait pas à obscurcir cette question et à obtenir des Pères une définition contraire,

(1) Ces Français qui avaient des principes si défavorables à l'autorité du pape, les avaient puisés dans les doctrines des schismatiqnes de Bàle. Ils se trompaient en cequ'ds ne savaient pas distinguer nu pontife douteux et dont la légitimité est contestée, d'avec un pape certain et indubitable. Il s'en trouva parmi eux qui, au rapport de Paleolto, poussèrent l'audace cl la témérité, jusqu'à mal parler du concile général de Florence, qu'ils voyaient leur êire contraire. Mais il faut, dire aus^i, pour rendre justice à la vérité, que d'amres Français et en particulier le cardinal de Lorraine, lurent d'avis qu'il fallait défendre l'autorité pontificale, et ces derniers allaient encore plus l^in sur ce point, que ne le firent les Pères, et que ne l'avait fait antérieurement le concile de Florence, [Vole (T Antoine Zaccliaria,

ks légats ; mais quand ensuite ils se rap • I pelèrent les événements antérieurs, ils com- I nicncèrenl à s'apercevoir que le cardinal ne possédait pas tout le crédit qu'ils lui avaient supposé jusque-là et qu'il s'était lui-même attribué. Et précisément vers le même temps |(1) le seigneur de l'Isle écrivit à la reine une f lettre dans laquelle il montrait beaucoup ùedéfianccdu cardinal. Celui-ci avait, disaitil, ebargé Guallèri de certaines communications secrètes pour le souverain pontife, à qui il avait fait pareillement, par l'entremise du même prélat , de nombreuses promesses. Aussi levéque de Vilerbe ne trouvait-il plus maintenant d'éloges assez flatteurs pour le cardinal, tandis qu'il parlait fort mal de lui I avant d'arriver à Trente. Tel est le malheureux sort des ministres d'un prince qui traitent avec un autre prince : s'ils se mettent jn opposition avec celui-ci, ils manquent eur but et on les accuse d'avoir agi imprulemment ;si au contraire, par leurs minières nsinuantes et leur caractère accommodant, Is réussissent à établir la concorde, bientôt )n les taxe ou de faiblesse ou d'infidélité, Et ;ependanl les hommes aspirent à ces rôles lifûcilcs et dangereux comme à une position leureuse, soit que chacun par amour-propre e flatte d'une prudence et d'un sucés peu ommuns , soit qu'il y ait dans l'humaine ierlé quelque chose delà nature de l'aigle, ui préfère les cimes orageuses auxlranquilds, mais obscurs abris des vallées.

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