‹ Histoire du concile de Trente (volume 2)Chapitre 64 sur 373 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Arrivée du légat Morone et ensuite du comte de Lune à Trente. — Destination du premier à V Empereur. — Son entrelien avec les r/mbassadeurs de différents princes. — Son discours dans la congrégation générale.

1. Tel était l'état des choses quand le légat Morone, choisi pour succéder au cardinal de Manloue dans la charge de premier président, se mit en roule pour le concile. Rien qu'il fût connu par la voix publique (1), qu'avant de s'arrêter à Trente il devait aller jusqu'à Inspruck , néanmoins les légats, n'ayant reçu aucune communication officielle de ce projet, ne pouvaient rien affirmer sans courir le risque de passer pour légers ou pour mal informés. Il leur avait paru moins fâcheux de laisser croire, ou qu'ils n'étaient pas assez goûtés du pape pour qu'on leur donnât toujours communication des affaires, ou qu'ils étaient trop discrets de vouloir paraître les ignorer quand loul le monde les savait. C'est ce qu'ils exposèrent, pour se plaindre tacitement de la réserve dont on avait usé envers eux , dans la réponse qu'ils firent au cardinal Borromée, lorsqu'enlin il leur eut fait part de cetle décision en même temps qu'il les instruisit du départ de leurs collègues. Le cardinal Borromée s'excusa (2) en disant que la nouvelle en avait été portée à Trente , par un courrier envoyé de Rome à l'Empereur , par son ambassadeur, et que ce n'était point la coutume du palais de confier les lettres aux courriers des autres; que c'était pour celle raison que celui-ci n'avait point été chargé de porter aucune notification officielle aux présidents. Que les ministres des princes, apprennent, par cet exemple, à ne point se hâter de croire , pour le moindre accident , que leurs maîtres n'ont pas pour eux l'estime cl les égards qu'ils méritent , puisqu'il y a une foule de circonstances inimaginables qui peuvent rendre nécessaire, ou du moins convenable , ce qui semblait d'abord fait sans raison. Le cardinal Morone, prenant les devants, arriva à Trente avant son collègue, le 10 avril, jour du samedi sainl (3). Il avait quelque dessein d'entrer sans cérémonie; mais les anciens légats furent d'avis que, par convenance et pour la satisfaction commune , il le fît avec pompe et solennité. Ils allèrent donc par honneur audevanl de lui, ainsi que le cardinal Madrucci, qui était revenu tout exprès avec tous les ambassadeurs, excepté celui de Venise, qui

(1) Lettre des légats au cardinal Borromée, 1er avril 1563,

(2) Leltre à Simonelta, 7 avril 1563.

(5) Lettre des Ié;;ats a» cardinal Borromée, 11 avril 1563; ci actes du cliâieau de Saint-Ange, où se trouvent pareillement enregistrés l'entrée solennelle du cardinal Morone, son discours dans la congrégation générale, la prorogation de la session faite le 21 avril, l'entrée du cardinal Navagero , les lettres de 1* reine de Sicile et la réponse du concile.

était malade, et tous les prélats (1). H entra ponlificalement sous le baldaquin ; et les deux légats, qui s'étaient avancés à sa rencontre jusqu'à un mille en roche! et en musette, suivaient par derrière avec le cardinal Madrucci.

2. L'arrivée d'un président si fameux et si distingué combla tous les cœurs d'allégresse et fit concevoir les plus vives espérances pour le bon succès d'une entreprise dont on avait naguère désespéré, à la vue des difficultés qu'elle présentait. La joie et l'espoir reçurent un nouvel accroissement dans les cœurs , à l'apparition du com'e de Lune, qui survint deux jours après (2). 11 s'était fait attendre si longtemps qu'on avait cessé de compter sur lui, et qu'on fut en quelque sorte surpris de le voir paraître. 11 y eut quelque difficulté pour aller à sa rencontre, mais sans qu'il y prît part. Drascowilz (3) voulait y marcher avec les autres, au risque de renouveler la querelle entre lui et le Portugais: c'est pourquoi les légats lesupplièrent instamment de rester. Néanmoins, Sigismond fou, avec qui il n'y avait point de contestaion parce qu'il était l'ambassadeur de l'Em-

lereur, comme empereur, voulut y aller, [iioiqu'il fût encore en convalescence; soit lui! se proposât uniquement de faire honleur au comte qui avait les bonnes grâces de on maître, soit que, comme d'aucuns le oupçonnèrent , il voulût rompre le dessein les Portugais qui s'étaient proposé de con- ■ourir avec le seigneur de Lansac, pour onduire entre eux deux le nouvel ambassaleur: l'homme étant porté naturellement, ans même qu'il s'y mêle aucun sentiment de nalveillance à sevrer d'honneurs, quand il e peut, celui qui met trop d'empressement les rechercher.

3. Le cardinal .Morone fut à peine arrivé, ue les ambassadeurs de tous les princes et ?s évoques de tontes les nations allèrent lo isiter (4). Les Français lui exposèrent la écessité d'une prompte réformalion , et le rièrent instamment de proposer leurs trenteuatre demandes. Au premier de ces deux hefs , en faveur duquel les évêques d'Esagne avaient joint aussi leurs instances , le ardinal. répondit que le pape désirait la réarme plus que personne, et que la sincérité e ses paroles ne larderait pas à être prouvée ar les œuvres. Quelques-uns déclarèrent ,u'ils ajoutaient foi à celle promesse, d'aues qu'ils se réservaient d'y croire quand on immencerait à en voir les effets; mais, en néral, le légat crut remarquer plus de versité que de contrariété dans les esprits, elalivement au second chef, proposé par s Français , il leur répondit qu'avant de en occuper, il avait besoin de connaître la

(1) Outre la lettre ci-dessus de9 légats, une de Visjnli au cardinal Borromée, 13 avril 1563.

(Vk°olre des lésals :,u c'irdinal Borromée, 11 :nl 156j, et actes de Pévêque de Salarpaiiqofi.

(3) Lettre de Visconli au cardinal Borromée, 13

(4) Lettre ci-dessus indiquée des légats au cardi- Jl Borromée.

pensée de l'Empereur, afin de se mettre à même de pourvoir à la satisfaction universelle; qu'il irait au premier jour, et serait de retour le plus tôt qu'il se pourrait. Les Français, approuvant sa réponse, l'engagèrent, de concert avec tous les autres, à faire ce voyage aussitôt que le comte de Lune, qu'on attendait dès le lendemain , et le cardinal de Lorraine , qu'on attendait aussi très-prochainement , seraient arrivés : tous deux l'ayant prié par leurs lettres de vouloir bien les attendre.

k. L'ambassadeur portugais se borna à exprimer son grand zèle accoutumé pour le bon succès du concile (1). Celui de Venise recommanda avec beaucoup de chaleur la prompte expédition des affaires , et il offrit tout le secours possible de sa république. Ceux de l'Empereur, et spécialement Drascowilz , touchèrent la corde d'habitude, sur la concession du calice. Morone leur répondit qu'ils n'ignoraient pas la diversité des sentiments qui avaient été manifestés anciennement dans le concile sur cette question , et que depuis que les Pères en avaient remis la décision à Sa Sainteté, il ne lui élail point venu de nouvelles instances de la pari de l'Empereur ; ce qui était vrai , quoique Drascowilz fût loin de s'en douter, parce que l'Empereur, avant de s'avancer à réitérer celte demande, voulait tenir conseil avec les princes, tant sur la substance que sur la forme , comme nous l'exposerons en son lieu. Mais le duc de Bavière avait envoyé des ambassadeurs au pape pour cet objet (2) , et les Français n'avaient cessé de le prier.

5. Le comte de Lune alla aussi visiter les légats (3) ; il leur présenta une lettre du roi, datée du mois d'octobre dernier. 11 donna pour excuse de son relard les maladies qu'il avait éprouvées et différents empêchements d'affaires publiques. Il leur exposa l'espoir que le roi avait mis dans le concile pour subvenir à tant et de si grandes nécessités du peuple chrétien; les ordres qu'il avait reçus de l'appuyer de toute l'autorité royale, et son zèle pour l'exécution de ces ordres.

Les légats firent une réponse pleine de convenance envers le roi et envers' l'ambassadeur, telle qu'on a coulume de la faire à ces sortes de discours. Puis, après les paroles superflues , mais nécessaires, d'urbanité, ils prièrent le comte, comme étant parfaitement instruit des dispositions de la cour impériale et des mœurs de la Germanie, de vouloir bien leur indiquer quelque moyeu de ramener les dissidents. Il répondit qu'il n'en voyait pas d'autre que d'envoyer de bons prédicateurs et d'étendre le plus qu'on pourrait la compagnie de Jésus; mais il évita à dessein de parler de la concession du calice.

(1) Lettre du cardinal Morone au cardinal Borromée, 17 avril 1565.

(2) Le premier de ces deux faits parait par une lettre du cardinal Borromée aux légats, 10 février 1565; et le second par les écrits déjà allégués.

(5) Lettre des légats au cardinal Borromée, 14 avril 1565.

IIISTOIKE DU CONCILE DE TKKNTE.

G. Le 13 avril , au soir, le nouveau légat fut revu, avec les cérémonies obligées, dans la congrégation générale (1). Après "qu'on ftut entendu la lecture du bref de son élection, il fit un discours très-adroit : il énuméra les misères des pays chrétiens , auxquelles le pape s'était proposé de remédier, en convoquant ce synode pour apaiser la colère de Dieu et unir la chrétienté contre l'ennemi commun, qui n'est autre que l'orgueil. Il montra la dignité de cette assemblée, composée de deux cardinaux qui la présidaient, de tant d'ambassadeurs de rois et de grands seigneurs , de tant de prélats vénérables , de tant de théologiens éminents. Il Gt mention de sa substitution et de celle de Navagero , pour remplacer ceux qu'on avait perdus. Il dit qu'il avait refusé, aussi longtemps qu'il lui avait été permis, un fardeau qui lui semblait trop au-dessus de ses forces ; mais qu'enfin l'obéissance avait dû l'emporter sur la crainte; qu'il devait maintenant aller trouver l'Empereur, mais qu'il reviendrait, aussi promplement qu'il se pourrait, joindre ses efforts à ceux des Pères , pour procurer le bien public; que si toutes les autres qualités lui manquaient , il pouvait dtf^moins assurer les Pères de deux choses qui ne manqueraient pas : la première , d'une volonté excellente de la part du souverain pontife, qui désirait ardemment que la doctrine catholique fût purgée de toutes les altérations , et la chrétienté de tous les abus ; qu'il fût pourvu aux besoins particuliers de toutes les provinces, et que l'on fit, pour rendre la paix à l'Eglise, en rappelant ses ennemis dans son sein, tout ce qui n'était point contraire à la religion et à la dignité du siège apostolique; la seconde, d'une volonté non moins ardente de sa part de s'employer de toutes ses forces, et de travailler avec le zèle le plus actif à acquérir de s*i grands biens; qu'il ne tenait maintenant qu'aux Pères de mettre a profit ces deux choses qu'il mettait à leur disposition; que, par leur prudence, par leur doctrine et par leur autorité, le concile pourrait être conduit à la fin désirée ; qu'il les exhortait donc et qu'il les conjurait de mettre de côté les contestations qui engendraient un grand scandale à la chrétienté, et les questions inutiles qui ne servaient en rien à l'édification des fidèles , mais plutôt à la subversion des auditeurs et à perdre du temps , et de s'appliquer uniquement et totalement à régler et décider le plus nécessaire ; qu'ils prissent bien garde que le vent de la science ne les éloignât du port de l'humilité , et qu'ils se souvinssent que Dieu , de qui l'on doit attendre tout bien, nous a déclaré qu'il résiste aux superbes et qu'il donne sa grâce aux humbles', que, s'ils persévéraient dans l'humilité et la concorde, ils parviendraient, avec le secours de l'Esprit Saint, à recueillir, pour le bien de l'Eglise, le fruit de tant de voyages, de tant de dépenses, de tant d'efforts et de tant

(1) Outre les actes, voir le :ournal du 13 avril

de souffrances; qu'ils élèveraient comme un fanal brillant et inextinguible à la lumière duquel non-seulement le siècle présent, mais encore les siècles à venir, dirigeant le cours de leur vie , parviendraient sans peine air port du salut ; que Dieu serait glorifié souverainement dans leur œuvre , et qu'euxmêmes auraient part à celte gloire en ce monde, et recevraient une récompense plus durable et une gloire éternelle en l'autre. Ce discours fut accueilli avec les plus grands applaudissements , et les assistants se séparèrent, emportant presque tous la joie et l'espérance au fond de leur cœur; car bien que les paroles, toujours faciles à prononcer, soient un faible indice des œuvres qui ne sont pas également faciles à exécuter, néanmoins il en est peu qui ne soient disposés à accepter les discours gracieux et expressifs comme un gage très-rassurant des œuvres qui doivent venir, et il n'y a qu'un cœur d'airain qui résiste aux enchantements de la parole.

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