CHAPITRE PREMIER
Négociations avec Vamhassadeur Mendoza pour replacer le concile à Trente. Victoires de Vempereur en Allemagne. Troubles de N api es.
1. La sage réserve que le concile mettait à promulguer les décrets parut une faiblesse aux esprits vulgaires , aussi dénués de perspicacité pour prévoir les périls éloignés, que de courage pour résister à ceux qui sont proches (1). On en rejeta le tort sur le cardinal Farnèse, qui, pour s'insinuer ou pour se maintenir dans les bonnes grâces de l'empereur, aurait, par ses soins officieux, fait iléchir la généreuse fermeté de Paul ; car on remarquait de l'intimité entre lui et l'ambassadeur Mendoza, avec qui il avait de secrets entreliens. Cependant l'événement montra que plus de condescendance aurait mieux réussi. Mendoza n'omettait rien pour retarder les maux de la chrétienté , maux dont cette discorde était une source féconde. Il ne laissait pas non plus de proposer des moyens pour arriver à une nouvelle jnion. D'abord
(I) î, (lires d'un aini au cardinal Ccrviiii, éerilc.s de lioinc, le 27 avril et le 15 juin 15^i7.
le Pontife témoigna ne pas s'en soucier (1). Il rappela à l'ambassadeur que c'était à Pierre et non à César que Jésus-Christ avait dit : Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Et en disant cela il lui tourna le dos. A la fin , cependant, il se rendit, et on envoya les instructions suivantes au cardinal Sfondrat, qui pouvait encore être en route (2).
2. L'ambassadeur avait proposé comme de lui-même , mais en se faisant pour ainsi dire fort de l'assentiment de l'empereur, que les évêques qui étaient restés à Trente passassent à Bologne; qu'on suspendît dans cette dernière ville la décision des dogmes que le concile consentît à retourner à Trente aux deux conditions exigées par le Pape et trouvées justes par Mendoza. La première était qu'auparavant l'empereur forcerait les Allemands à accepter les décrets faits antérieurement à Trente, et à se soumettre aux décrets qu'on dresserait par la suite; l'autre, qu'on pourvoirait en même temps aux préjudices que pourrait souffrir de cette mesure le Siège
(1) Dans le Journal du 2 mai 1547.
(2) h la dale du 50 mai. Les mémoires de Sfondrat sont cnlie les Fnainsde l'aulcur
apostolique, et cela, ainsi qu'il fut expliqué dans une lettre au nonce Poggio (1) , en déclarant que si le Pontife venait à manquer, l'élection de son successeur appartiendrait aux cardinaux, quoique le concile fût ouvert. Et parce qu'on avait promis à l'empereur, dans la ligue de l'année précédente, de compenser d'une autre manière ce qu'il réclamait sur la vente des terres serves des monastères d'Espagne, comme nous l'avons dit en son lieu, le Pontife avait voulu lui faire (2), comme équivalent, une concession de 400,000 ducats à prendre sur les fonds des églises d'Espagne. Mais coite concession pendant quelque temps ne fut point acceptée par les Impériaux qui en désiraient une plus forte. Quand ils vinrent à l'accepter dans la suite, le Pontife crut n'y être plus astreint à cause des transgres? sions de l'alliance commises par l'empereur elrapportéesailleurs.Néanmoins.pour adoucir l'amertume de son esprit, on envoya la bulle au légat en Allemagne et au nonce en Espagne , avec ordre à l'un de la présenter, cl a l'autre de la mettre à exécution.
3. Ce qui faisait espérer que Charles pourrait facilement remplir alors la condition qu'on lui imposait de soumettre l'Allemagne au concile de Trente, c'est qu'il avait subjugué les protestants sur lesquels il avait remporté une victoire signalée. Dans cette circonstance il flt prisonnier Jean-Frédéric , électeur de Saxe , et s'empara de son domaine. Philippe, landgrave de Hesse, se rendit aussi à lui , à la condition vague de recouvrer sa liberté quand il plairait à l'empereur. L'erreur de notre historien est vraiment honteuse ici : il attribue la légation du cardinal Téte-de-Fer (3) à la crainte qu'eut le Pape de la puissance de l'empereur, puissance qu'augmentait cette victoire. Il voulut, selon lui, se faire en France une égide contre ses armes formidables. Cela est si vrai que le légat , au contraire , partit de Rome (4) le 6 avril, et qu« la bataille ne se livra que depuis le 24 de ce mois.
h. Dans le même temps, il arriva de grands troubles àNaples à l'occasion de l'inquisition que les rois tentèrent d'y introduire comme en Espagne. Les peuples abhorrant ce tribunal et s'appuyantde leurs privilèges pour ne se pas laisser imposer le joug de nouveaux tribunaux, se soulevèrent, décidés à ne point admettre en cela d'autre forme de jugement que la forme ordinaire et ancienne de l'Eglise. Environ cinquante mille Napolitains coururent aux armes pour s'opposer aux forces du vice-roi , et ils firent les offres les plus magnifiques au Pape pour l'engager à les secourir (5). Cependant le souverain Pontife, aussi pieux que sage, ne voulut pas remuer. Il n'ignorait pas que l'acquisition de ce royaume
(1) Premier juin 1547
(2) Letire au cni'dinal Ccrviiii, écrilc de Rome le 25 mai 1547. — (3) Capodiforro.
(4) La première asserlioii se tire des Journnux et des leures iiienlionnées; la deuxième, des Journaux et de loules les histoires.
(5) Voyez Adi ien , au livre 6.
temporel aurait mis en danger, dans ces circonstances, tout son royaume spirituel dont le temporel n'est qu'un accessoire qui ne pourrait durer sans le soutien de l'autre. C'est ce .qui rend d'autant moins vraisemblable le soupçon qu'ont eu beaucoup d'écrivains, et le princeDorialui-même, sur Paul III, quand ils ont pensé que lui et son fils Pierre- Louis fomentèrent la conjuration de Gènes. Il est prouvé, au contraire, que pendant quinze ans de pontificat, Paul entra dans plusieurs ligues contre les Turcs et les hérétique ; , et y contribua largement en secours d'armes et d'argent; mais qu'il n'a jamais tourné l'épée contre les catholiques. Bien plus, à la mort de Pierre-Louis, on fit prisonnier son secrétaire, Apollonius; on se saisit de quelques-uns de ses papiers, dans l'espérance d'y trouver la preuve de la participation qu'il avait eue à la conjuration de Gènes et des menées qu'il avait entretenues avec le roi de France, pour l'aider à s'emparer de Milan Malgré tout cela, les ministres de l'empereur ne purent rien découvrir, rien produire , cojnme ils l'auraient bien désiré, pour atténuer ainsi tout ce qu'il y avait d'odieux dans ce meurtre et dans la prise de la ville qui l'avait suivi. Mais la mauvaise interprétation des actes d'autrui est une herbe privilégiée qui pousse et entretient ses racines dans les esprits des hommes, sans avoir besoin qu'aucune preuve lui serve d'aliment. Ce privilège est fondé sur la nature corrompue qui porte les hommes à faire le mal, et par suite le rend vraisemblable; à se vouloir du mal, et par suite le rend croyable.