‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 106 sur 348 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lettre des ecclésiastiques allemanas au souverain Pontife pour faire replacer le concile à Trente. Madrucci envoyé à Rome par l'empereur. Ses instructions. Le cardinal Cervini appelé de Bologne à la cour.

i. Un des avantages que l'empereur espérait tirer de l'événement de Plaisance, c'était de s'en servir pour décider Paul à renvoyer le concile à Trente. Tout occupé de cette pensée, il avait faiten sorte que les ecclésiastiques de la diète le demandassent (1) au Pape secrètement et à l'insu du légat, qui s'en plaignit ensuite à eux, et par conséquent contrairement à ce qui se pratique dans une vraie assemblée. Dans cette supplique, après une mielleuse prière, où respirait la soumission, on finissait par darder l'aiguillon d'une protestation menaçante. Voici ce qu'elle contenait: que sa Sainteté connaissait bien les calamités que faisaient peser sur l'Allemagne les discordes de religion, discordes qui entraînaient tant d'horreur et de confusion, qu'à défaut de toute autre chose, le cliquetis des armes suffirait pour les faire retentir jusqu'au-delà des Alpes; qu'il était certain qu'on aurait pu obvier à tous ces maux par l'application opportune du remède que réclamaient les circonstances; que l'expérience qu'ils avaient des personnes et des choses, les avait portés à croire tous unanimement, qu'un concile général pouvait seul éteindre cette flamme dévorante; et que dirigés par leur zèle pour rEglise,ils avaient, dans plusieurs diètes, supplié sa majesté impériale d'employer son autorité pour l'obtenir du Siège apostolique; qu'ils avaient aussi toujours demandé que ce concile fût célébré en Allemagne, et cela non pour leur commodité particulière, mais afin que ceux qui avaient le plus d'intérêt à ce concile et dont la présence était la plus importante, pussent s'y trouver : car, chargés en même temps de l'autorilé spirituelle et temporelle, ils ne pouvaient, au milieu de ces tempêtes, abandonner le gouvernail; qu'on avait enfin obtenu qu'après plusieurs convocations du concile, faites inutilement à Mantoue et à Vicence, et à la suite de longs et pernicieux délais, on l'assemblât et on le tînt pendant quelque temps à Trente,

(1) Le 14 sepiemhre 1547.

conséquemment, non sur le territoire de l'Allemagne, commeon l'avait vivementdemandé, mais loin d'elle, dans une contrée dont elle est séparée par les Alpes, et à parler plus vrai, en Italie; que de là il était arrivé que personne ou presque personne parmi les Allemands n'avait pu y assister ni par soimême ni par ses envoyés, vu surtout qu'il y avait dans ces provinces une guerre trèsvive et très-dangereuse, occasionnée parles mêmes controverses de religion; que la terreur de cette guerre et les incursions des troupes armées avaient fermé tout passage pour aller à Trente; qu'enfin l'empereur ayant surmonté les efforts de la témérité ennemie par sa valeur, par sa bonne fortune et par une faveur signalée d'en haut, on avait conçu de meilleures espérances. Mais qu'au moment où on espérait que, l'origine du mal ôtée, tout rentrerait dans le premier calme, on était venu se briser dans le port, ou par la translation, ou, comme disaient d'autres, par la division du concile qui devait, comme une faulx,coupernon seulementl'ivraie présente, mais même les rejetons de l'ivraie avenir. Ici Sarpi,par haine contre le Siège apostolique, falsifie le texte au moyen d'une particule et dit : ou plutôt par la division du concile.

2. Ils poursuivaient en mettant sous les yeux avec de tragiques lamentations, les malheurs que l'Allemagne avait éprouvés pendant 27 ans dans sa religion, dans ses biens, dans son commerce, dans son gouvernement; que si le Siège apostolique n'y apportait remède, il n'y avait plus d'espoir, tout s'en irait en ruine, et il arriverait des maux plus cruels que les précédents; qu'ils suppliaient donc sa Sainteté avec les plus vives instances, de replacer à Trente le concile, parce que sa lumière dissiperait les ténèbres de la religion et les orages de la discorde, et mettrait l'Allemagne en état de produire des fruits dignes d'elle et du ciel ; que si sa Sainteté voulait exaucer une demande et si juste et si nécessaire, elle les trouverait disposés à se prêter à tout ce qu'elle entreprendrait pour la conversion et la pacification non seulement de l'Allemagne, qui étant la plus malade, avait aussi besoin de soins plus grands et plus empressés, mais encore de toute l'Eglise; que si le contraire arrivait, ce qu'ils priaient Dieu de ne pas permettre, que leur restait-il a faire? Où devaient-il se réfugier? De qui devaient ils attendre du secours ? A qui devaient-ils en demander, sinon au Siège apostolique, que le Sauveur avait établi sur la pierre ferme pour résister à tous les assauts de l'enfer? que sa Sainteté considérât donc, si on n'avait pas égard à leurs supplications non plus qu'aux dangers de l'Allemagne qui ne souffraient aucun délai, de quel abîme on était menacé; que c'était à elle d'empêcher que, las de voir le Siège apostolique trop tarder à régler cette affaire, on ne prît, pour en finir, d'autres conseils et d'autres moyens.

3. Le Pape ne répondit pas sitôt à cette lettre : car, l'empereur ayant désigné le car-

dinal de Trente pour le lui envoyer comme un homme agréable à l'un et à l'autre et très versé dans les affaires du concile, le Pontife ne pouvait prendre une détermination certaine, avant d'avoir entendu les propositions d'un envoyé si distingué. Quant à ce retard, il chargea le cardinal Sfondrat de l'excuser simplement auprès de ces ecclésiastiques ; ils se contentèrent de cette démarche sans caractère ofriciel(l) : néanmoins, ils restèrent fermes et inébranlables dans la volonté d'avoir de nouveau le concile à Trente.

4. Voici comme la mission deMadruccieut lieu : l'empereur étaitparvenu dans la diète (2) à décider les premiers hérétiques, et ensuite, mais plus difficilement, les villes libres, à s'en remettre (tels étaient les termes) aux décisions du concile qu'on tiendrait à Trente, lieu peu incommode pour les Allemands, et aussi tel que les autres nations ne pouvaient raisonnablement le refuser, concile dans lequel on detmit procéder selon la doctrine de l'Ecriture et des Pères. Il promettait lui-même, comme protecteur de l'Eglise, de faire jouir d'une pleine liberté de parler, et d'une parfaite sécurité, soit .pour rester, soit pour repartir, même ceux de

la confession d'Augsbourg, et de faire ensorte que les évêques de tous les pays chrétiens, et spécialement tous les prélats de l'Allemagne, pour laquelle en premier lieu on célébrait ce concile, y vinssent, ou, en cas d' empêchement , y envoyassent des procureurs convenables. Cet écrit, soumis d'abord à la diète, fut communiqué ensuite au légat par l'évêque d'Arras (3), il ne le satisfit point : car, il n'y était fait aucunement mention du Siège apostolique et, de plus, on promettait trop expressément, sans avoir obtenu auparavant l'agrément du souverain Pontife, le retour du concile à Trente. Mais par rapport au premier point, on répondit qu'on avait omis cette mention expresse pour ne pas tomber dans des difficultés de mots ; qu'il suffisait d'une mention tacite renfermée dans ces paroles : selon la doctrine des Pères. Quant au second point, on lui répondit (4) que c'était déjà chose décidée.

5. Après cet arrangement, les électeurs non seulement catholiques,mais même hérétiques, vinrent un matin comme à l'improviste, et sans invitation, dîner avec le légat, et lui donnèrent les témoignages les plus éclatants de respect. L'empereur se figura qu'au moyen de cette convention de la diète, il aurait dans ses mains, et la pacification de la religion en Allemagne, et le retour du concile à Trente, ce qui lui ferait le plus grand honneur ; que le Pape ne pouvait lui refuser cette dernière chose, sans se montrer ennemi de la conversion de l'Allemagne. C'est pourquoi les instructions données au cardinal Madrucci por-

(t) LeUres du cnrdinal Sfoiidral à Farnèse, du 23 décembre 15i7 et du 8 janvier 1548-

(■2) LeUre du cardinal Sfondral à Farnèse, du dernier jour d'octobre 1547.

(3) Lettre du cardinal Sfondrat à Farnèse, du 21 octobre 1547.

(4) Lettre du cardinal Sfondrat à Farnèse, du 17 novembre 1347.

talent, (1) que l'empereur l'envoyait au Pontife comme un homme dévoué à sa Sainteté, et qui avait l'expérience des affaires ; qu'il exposerait au Pape au nom de sa majesté, et du roi des Romains, son frère, que Dieu, contre toute espérance humaine avait amené tous les princes et états d'Allemagne à s'en remettre au concile qui se célébrerait à Trente; et que bien que la plus grande difficulté qu'il y eût dans cette affaire roulât sur l'autorité qu'exercerait dans leconcile le Siège apostolique, qui était suspect à la partie adverse, l'empereur néanmoins n'avait point consenti à ce que cette soumission fûtrestreinte en aucune manière et conditionnelle, mais qu'il avait voulu qu'elle fiit libre et absolue ; qu'en conséquence le cardinal supplierait le Pontife, au nom des deux princes et de tous les ordres de l'Allemagne, de remettre et déterminer le concile à Trente ; que sa Sainteté avait promis de le faire aussitôt que l'Allemagne se soumettrait à ce concile, comme il arrivait alors ; que l'empereur n'hésitait pas à croire que sa Sainteté se réjouirait beaucoup des avantages qu'avait obtenus son autorité et celle de l'Eglise, et qu'elle ne perdrait pas une si belle occasion de réunir la chrétienté etde recouvrer ce que le Siège de Pierre avait perdu, occasion qui avait tant coûté à l'empereur en argent, en embarras, en dangers même pour sa vie ; que le Pontife observerait ce qu'il avait toujours promis, etde sa propre bouche, et par la bouche de ses nonces et de ses légats; que s'il agissait ainsi, il pourrait vivre assuré que sa majesté continuerait toujours ses bons offices pour l'exaltation de la sainte foi et du Saint-Siège, comme elle s'y était plusieurs fois engagée. Mais que si sa Sainteté se refusait à cette demande, ce que l'empereur ne voulait pas croire, il serait justifié aux yeux de Dieu, aux yeux du Pape et à ceux du monde, puisqu'il aurait fait tout ce qui était en lui pour détourner de la religion les maux les plus graves que la grande prudence du souverain Pontife n'avait pas manqué de lui faire prévoir par luimême , que les ambassadeurs de l'empereur lui avaient souvent représentés, et que ses propres légats en Allemagne avaient vus de leurs yeux comme tout près d'arriver.

Et considérant que jusqu'à ce que ie concile y eûtpourvu, il fallait, dans ces provinces, mettre quelque ordre dans les choses qui concernaient la foi , et qu'il n'y avait là aucun représentant du Pape revêtu d'un pouvoir suffisant pour cela, il supplierait sa Sainteté d y envoyer des prélats avec pouvoir d'y apporter remède, afin que, pendant ce temps-là, il n'arrivât que le moins de mal possible; que le cardinal ferait aussi connaître au Pontife ce qu'il avait remarqué être nécessaire en fait de réforme pour le salut de l'Allemagne. Et comme plusieurs fois, à la demande

(4) Il partit le 6 novembre , et son insirnclion lui lut envoyée le 12, connue il conste par une lettre du cardinal Sfondrat à Farnèse , du mémo jour • cette instruction est signée du 10. Elle est dans un livre des instructions précitées dans les archives du Vatican,

LIVRK DIXIÈMK.

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de replacer le concile à Trente, les partisans du Pape avaient répondu qu'en cas de vacance du Siège, ce concile s'arrogerait peutêtre la nouv-eile élection, l'empereur déclarait

il y parla avec le duc Octave (1) ; delà arrivé à Rome, vers la fin de novembre, il communiqua au Pape un exemplaire de ses instructions : c'était protester avec calme , avant

que son intention n'avait jamais été qu'elle ne de protester avec bruit. Mais le Pontife, pour

se fît point à Rome et de la manière accou lumée, comme la raison l'exigeait ; que sa majesté s'obligerait à maintenir les choses sur l'ancien pied ; que, quoiqu'on dût espérer que sa Sainteté verrait la fin du concile, et vivrait assez pour en recueillir les fruits , néanmoins à tout événement l'empereur ne chercherait que l'élection d'un homme propre à cette si sainte et si importante fonction ; que pour plus grande sûreté, ces promesses seraient confirmées par le roi des -Romains, qui succéderait à l'empire, dans le cas où l'empereur viendrait à 'perdre la vie.

6. Dans larelation de cette dernière partie, Sarpi commit une erreur signalée de fait , et une autre d'interprétation. Quant au fait , il dit, contre toute vérité, qu'il y avait dans

être plus en mesure de faire une réponse sage, s'était déjà rendu à l'avis du cardinal Cervini, qui conseillait de ne prendre de détermination qu'après avoir entendu un des légats. 11 lui avait donc, dès avant l'arrivée (2) du cardinal Madrucci, ordonné de venir en poste. Ainsi il prit congé des Pères, le 9 de novembre, et promit d'agir à Rome comme il avait toujours fait à Trente et à Rologne ; c'est-à-dire de consacrer tout ce qu'il avait de forces physiques et intellectuelles au succès et à l'honneur du saint concile. Il espérait que son absence serait courte, et il les pria de ne pas se relâcher pendant ce temps-là dans leurs travaux, et de voir l'autorité et l'affection des deux légats, dans la personne du cardinal del Monte, qui restait. Dans cette circonstance, beaucoup rappe-

l'instruction que, dans le cas où le Siège lèrent à leur mémoire les souffrances corpo-

viendrait à vaquer pendant la célébration du concile, il fallait penser à régler qui ferait lélection du nouveau Pape, du concile ou du sacré collège. Ensuite l'induction mystérieuse qu'il en tire, c'est que l'empereur se proposait de rappeler indirectement au Pontife sa décrépitude et la proximité où il était de la mort, et de l'avertir ainsi de ne pas laisser à ses successeurs l'héritage d'une inimitié si formidable. Or cette glose est contraire au texte, car il est dit au commencement de ce chapitre, comme nous l'avons raconté, que cette difficulté, au sujet de l'élection du nouveau Pape , si Paul venait à mourir pendant la tenue du concile, avait été plusieurs fois objectée aux Impériaux par les partisans du

relies qu'il avait endurées sous l'âpre climat de Trente , son assiduité infatigable dans les assemblées générales et particulières , ses veilles où il avait fatigué sa vue à étudier la doctrine , son application à imaginer des expédients pour la réforme, sa dextérité à apaiser les discordes , sa sagesse dans les conseils , son zèle à soutenir le bon droit , le courage avec lequel il avait résisté aux puissances , la magnanimité avec laquelle il avait méprisé les dangers : vertus à l'aide desquelles il avait, second en grade, premier en action, assemblé, maintenu, défendu , ennobli et fécondé ce concile. Ils le considéraient comme l'âme dun tel corps : aussi, comme il arrive précisément dans la séparation de

Pontife (ce qui est très-vrai, comme on peut l'âme d'avec le corps , ils arrosèrent son dé-

le recueillir de différentes parties de notre part de larmes.

histoire), etque pour la résoudre, l'empereur 9. A Rome (3) il ne trouva pas seulement le faisait cette offre, qui avait pour but de ras- Pontife, mais encore le cardinal Farnèse,plus surer : offre qui supposait également que ferme et plus courageux que lui et son col- Charles pouvait mourir le premier, puisque, lègue ne s'étaient imaginé. Le Pape, dès les pour pourvoir à un tel événement, on enga- premiers entretiens, répondit au cardinal

geait aussi la parole de Ferdinand

7. Reprenons le contenu de l'instruction. Elle concluait ainsi: que si le cardinal trouvait le Pontife opposé à une mesure si indispensable au bien de la religion, après avoir, de concert avec l'ambassadeur Mendoza , tenté toutes les voies possibles, ils prendraient acte de ce fait dans la meilleure forme qu'ils pourraient; qu'ensuite, soit en consistoire, soit de toute autre manière qu'ils jugeraient convenable, ils en informeraient

Madrucci avec autant de force d'âme que de corps : la vigueur de celui-ci ajoutait à la vigueur de celle-là , qu'elle relevait encore- Néanmoins il voulait avoir du courage, et non de l'obstination : c'est pourquoi il demanda aussi aux cardinaux Sfondrat et del Monte leurs conseils sur la réponse qu'il devait donner à Madrucci. Il communiqua au cardinal del Monte, qui était près de lui, les instructions impériales dont nous avons rapporté la teneur. Il lui signifia que beaucoup

les cardinaux, les ambassadeurs des princes de Pères de la commission romaine penchaient et les autres principaux personnages publics, afin que le monde n'ignorât pas que sa majesté n'avait rien omis pour l'honneur de Jésus- Christ et pour le salut des chrétiens ; que si le Pontife, ce qui n'était pas croyable, faisait faire au concile de Rologne quelque acte préjudiciable au retour à Trente, l'ambassadeur protesterait dans les termes qu'on lui avait prescrits et sur une feuille à part.

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