‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 111 sur 348 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Protestation des employés du fisc impérial dans le concile de Bologne , et réponse qu'on leur fit.

1. Ce furent là comme de légères escarmouches, en comparaison des graves débats qui eurent lieu dans la suite et sur lesquels Sarpi est fort mal informé II introduit a Bologne le cardinal Cervini avec son collègue, dans une congrégation générale qui fut tenue le 16 janvier, c'est-à-dire , à une époque où Cervini avait quitté cette ville depuis plus de deux mois. Précisément, la semaine d'auparavant (1), le Pape, dans leconsistoire, avait fait un décret qui déclarait que , nonobstant

(1) Le 9 janvier 1548, comme il est constaté par les Actes coiisisiorlaux.

D|XIÈME. 4^g

son séjour à Rome , il conservait la qualité de légat, et il ne retourna au concile que le 22* jour de janvier, comme on le voit dans le Journal et dans les Actes. L'erreur de Sarpi vient de ce qu'il n'a vu que la protestation dont il va être question, et où il est parlé de légats au nombre pluriel, parce qu'elle fut préparée à la cour de l'empereur et remise aux procureurs longtemps auparavant. Ignorant également cette circonstance, il commet une seconde erreur en racontant que Charles- Quint, après avoir appris la réponse faite à Mendoza , envoya deux intendants du fisc à Bologne pour protester, au lieu qu'ils y étaient venus bien auparavant, comme nous l'a vous raconté ailleurs, c'est-à-dire le 5 novembre(l), et on trouve leur commission signée par l'empereur à Augsbourg dès le 22 août, c'est-àdire , plus de quatre mois avant la réponse que reçut à Rome Mendoza. Il devit iil donc à chaque instant plus rap.nifeste que Sarpi n'a vu ni les Actes du concile, ni les .lournaux, ni les Registres en leur entier; m;;is qu'il a écrit, pour me servir d'une expression latine qui n'est pas moins significative en italien, à la fausse lueur dune lumière f :ible et trompeuse.

2. L'empereur, après ce qui venait d'arriver à Mendoza , donna ordre à ces isilendants du fisc de procéder à la protestation. Car il sentait ben que les conditions que l'on mettait au retour du concile à Trente étaient impossibles. 11 savait en effet que les protestants, attirés par force à cette forme générale de soumission , n'entendaient par ces mots de concile libre , chrétien et légitime, que ce qu'ils avaient toujours entendu et expliqué dans les réponses qu'ils avaient déjà données lorsque la liberté de leurs mains rendait leur langage moins contraint. Il savait surtout qu'ils ne consentaient à rien moins qu'à accepter les décrets déjà publiés sur la matière des Livres saints, du péché originel, de la justification et des sacrements, décrets qui extirpaient jusqu'à la racine leur doctrine; aussi, dans les déclarations que nous avons mentionnées, parlaient-ils expressément d'un concile f/ui devait être célébré à Trente , et non de celui qui y avait été déjà célébré. Quand donc l'empereur apprit la première fois (2) qu'à Rome on avait répondu à Mendoza qu'on soumettrait sa demande au jugement du concile lui-ïuême , il prévit qu'on imposerait une condition dont il connaissait l'impossibilité. Aussi elle lui déplaisait d'autant plus qu'elle paraissait plus raisonnable à qui tenait compte du sentiment des anciens Pères et de l'infaillibilité de l'Eglise, car elle la frustrait tout à la fois de l'objet de sa demande et de l'approbation générale, qui ne devait pas être de son côté dans cette contestation. Bien plus, le Pape, connaissant la

(l)Cela se voit par les .Tournaiix de massarelli, par iiiie leMre dos légats écrite le soir même au carflinal Fanièsc, et par diversr!S antres lettres du cardinal del Monte à Cervini après son départ.

(2) I^etlrc du cardinal Sfondrat à Fariièse, du 31 décembre 1547.

force de ce bouclier, se donna bien de garde de l'affaiblir; car, quoiqu'il n'y ait pas la même immutabilité dans les décrets des conciles qui règlent la discipline que dans ceux où Ton décide de la foi, néanmoins, pour montrer que, de son côté, il acceptait tout ce que le concile avait déjà décrété, même au préjudice de sa cour, il avait déclaré, dans sa dernière signature de grâce (1), qu'il en voulait l'observation; et il avait obligé à s'y conformer le dataire, qui avait déjà procédé à l'exécution. Dun autre côté, comme le concile déclarait à l'empereur que s'il ne recevait une adhésion claire aux cinq articles proposés, sous un délai convenable, il prétendait se mettre à l'œuvre, l'empereur voulait du moins, par la menace et la crainte du schisme, empêcher les Pères d'en venir à cette extrémité, qui aurait été si peu honorable pour lui, et qui aurait renversé tout son ouvrage. 11 se détermina donc à faire usage de son arme la plus menaçante, la protestation , par l'organe des intendants du fisc, dans le concile, et par celui de Mendoza, paur la seconde fois, dans le consistoire.

3. Se trouvaient dans ce but à Bologne, François Vargas, procureur général du fisc dans la Castille, et Martin Soria Velasco. Ils se présentèrent l'un et l'autre pendr.nt qu'on tenait une congrégation générale, le 16 janvier (2), et sollicitèrent une audience. On mit leur demande en délibération : beaucoup s'en rapportèrent au jugement du président. Celui-ci ne voulut pas prendre sur lui et sur le Pontife, dont il était censé suivre les intentions, l'odieux d'un refus outrageant. Il fut donc d'avis de les adiuettre. Ils présentèrent d'abord leur mandat (3) par les mains du notaire du concile, qui le leur remit ensuite : il portait que l'empereur, étant contraint, pour le bien de la religion et de l'Eglise, de protester contre certains hommes qui se disaient légats apostoliques , et contre une assemblée de prélats réunis à Bologne, qui prenait le titre de concile, et no pouvant le faire en personne, à cause de la distance des lieux, il établissait les deux persoimages nonmiés ci-dessus pour ses procureurs à cette fin. Ensuite, ils demandèrent qu'on introduisît des notaires et des témoins spéciaux qu'ils avaient amenés avec eux. On les fit sortir, et on soumit encore cet article à la délibération des Pères. Il y eut parmi eux un grand débat. Beaucoup pensaient qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accorder cette permission ; beaucoup d'autres s'y opposaient, alléguant l'exemple du consistoire, où l'on n'admet jamais de notaires et de témoins étrangers, dans la crainte de laisser accroire qu'on suspecte la bonne foi de cette auguste assemblée; qu'on devait faire la même chose dans le con-

(1) Lellrc (lu cardinal Cerviiii .à del Monic, du 21 (lcccinl)ro 1547.

(2) Les Acies et une lettre du cardinal delMonle à Farnèse , du M janvier 154.8. L'ordre d(! fcnipeiciir aux procureurs et leurs proieslations sont dans uti volume des instructions , dans les arciiives du \alican.

(3) Signé du 22 août 1547.

cile, et qu'il en fallait d'autant plus maintenir l'autorité, qu'on la voyait plus contestée par cet acte qui lui disputait la dignité de vrai concile. Il fut résolu qu'on prorogerait la délibération à deux jours, afin d'appeler et d'entendre les Pères absents; car cette affaire étant imprévue, la réunion était peu nombreuse. Mais cette réponse, faite aux intendants du fisc par les archevêques de Matera et de Nassia, fut rejetée par eux. Ils insistèrent pour être entendus ce jour-là. Il fut question d'autres résolutions; mais enfin, comme là-dessus un grand nombre s'en rapportait encore au légat, et comme il avait pour règle de ne pas déplaire aux grands dans la forme, quand il fallait leur déplaire pour le fond, il consentit à introduire leurs témoins et leurs notaires , à la condition que ceux-ci ne pourraient consigner les faits séparément, sous peine de nullité; mais qu'ils les consigneraient seulement avec les notaires du concile : ainsi il entra deux notaires et cinq témoins de part et d'autre.

k. D'abord, le notaire du concile lut au nom du concile même, une protestation où il était déclaré qu'on n'était pas tenu d'entendre les procureurs de l'empereur, parce que leur mandat s'adressait à une assemblée illégitime d'évêques, et non à ce concile véritable et universel légitimement assemblé à Bologne; que néanmoins, afin qu'on ne pût jamais objecter qu'il n'avait pas été libre à tous de s'y présenter et d'y parler, il voulait bien les admettre; qu'il n'entendait pas pour cela approuver et leurs personnes et leurs paroles ou leurs actes, ni porter au concile un préjudice qui l'empêchât de poursuivre son œuvre, ni conférer à l'empereur aucun droit. Vargas voulut avant tout qu'il fût authentiquement constaté qu'on l'avait empêché d'amener les témoins et les notaires sans les précautions susdites : ensuite il exhorta ce qu'il appelait Vassemblée à bien penser à ce qu'elle allait dire, et à satisfiiire l'empereur; autrement , il dépeignait les maux dont on était menacé, et il déclarait qu'il n'ajoutait rien de lui aux instructions de son maître. Et comme il commença son discours par ces paroles : Nous sommes ici, nous, procureurs légitimes de Vempereur, le cardinal del Monte reprit de même : Et moi aussi, je suis ici vrai légat d'un vrai et indubitable Pontife, et sont ici ces très-saints Pères d'un concile légitime œcuménique, assemblé et ti'ansféré légitimement , pour la gloire de Dieu et pour le bien de l'Eglise. Les protestations furent renouvelées par le promoteur du concile et par le cardinal. Ensuite Vargas donna de nouveau ses instructions au secrétaire Massarelli, qui les lut à haute voix. Après cela, l'autre intendant du fisc, Martin Velasco, débita une protestation écrite et fort longue. On y redisait les peines que s'était données l'empereur auprès des Pontifes précédents et du Pontife actuel, afin de remédier aux maux publics par la convocation du saint concile; le choix fait do Trente comme d'un lieu approuvé par les diètes et par les princes, libre et commode p^our toutes les nations. On racontait ensuite

la translation qui était survenue, la blâmant "omme déraisonnable, précipitée et nulle : on relatait les nouvelles instances faites par sa majesté auprès du Pontife ; le parti que ce dernier voulut prendre, en s'autorisani de l'avis de cette assemblée, qui était appelé trompeur, vain, captieux ai diqne d'être rejeté parle Pape, parti qu'il avait néanmoins agréé. Bien plus, disait encore cette pièce, dans les lettres écrites à cette assemblée, et dans la réponse faite à l'empereur, il appelait translation cette séparation si pernideuse à la chrétienté, et concile général cette assemblée illégitime, lui attribuant autant d'autorité que les évêques eux-mêmes et ceux qui se donnaient le titre et l'autorité de légats apostoliques, lui en avaient attribué. Après celai, on exposait diffusément les raisons que nous avons déjà rapportées contre la validité de la translation : on objectait surtout qu'elle s'était faite dans un lieu situé au milieu de 11talie. et sous la domination pontificale, lieu que tout le monde pouvait justement refuser, lieu qui paraissait choisi, non afin de continuer, mais afin de dissoudre le concile, ou de le diriger à son gré. Or, comme la prérogative propre et ancienne des empereurs était de protéger l'Eglise, et que Charles V, dans le but de la réformer dans ses états, et de convertir l'Allemagne, avait procuré un concile à Trente , il s'offrait à lui obéir comiue un bon fils de l'Eglise, et invitait en conséquence les évéques qui étaient là présents à y retourner, ce qu'ils ne pouvaient refuser, puisqu'eux-mèmes et le Pontife, après la cessation du mal qu'on avait prétexté, avaient plusieurs fois promis le retour, aussitôt que les protestants se soumettraient à ce concile; que c'était ce qui avait lieu présentement; que si les Pères n'y consentaient pas, les procureurs protesteraient au nom de l'empereur; que le départ de Trente et tous les actes qui l'avaient suivi étaient nuls; que ces évêques, étant sous la dépendance de la volonté du Pape et peu instruits de l'état de l'Allemagne, ne pouvaient faire de lois propres à cette nation ; que la réponse donnée par eux au Pontife était dérisoire, pleine d'erreurs, et destituée de raison ; qu'en tous cas l'empereur avait résolu d'obvier aux calamités qui menaçaient l'Eglise par la faute et la négligence du Pape et de cette assemblée illégitime.

5. Le légat répondit que ce que venaient d'alléguer les procureurs contre son honneur et celui de son collègue, contre la validité de la translation, et touchant la sûreté et la liberté de Trente, était faux; qu'il en prenait Dieu à témoin, et qu'il en donnerait, en temps opportun, de bonnes preuves ; que son collègue et lui étaient vrais légats du Siège apostolique; que l'empereur, n'en déplût à sa majesté, était fils, et non seigneur ou maître de l'Eglise; qu'ils priaient pourtant sa majesté de changer de procédés et de se montrer favorable à ce concile, en réprimant ceux qui le troublaient, et en se rappelant que ces hommes, quelle que soit leur dignité, sont passibles des plus graves peines. Mais (jue,

quoi qu'il arrivât et quoi qu'on fît pour les eiTrayer, ils ne contreviendraient m à la lih(>rté ni à l'honneur du concile et de l'Eglise. Que, bien plus, eux et les Pères étaient prêts à soufirir le marlyrc plutôt que de consentir à laisser établir un précédent qui autoriserait la puissance séculier*' à faire violence au concile et à l'asservir. Mais que, comité l'écrit des procureurs était long, iis eussent à venir dans quatre jours, dans le même lieu et à la niêîvie heure, pour recevoir la réponse; que, quand même ils ne se présenteraient pas, on publierait néanmoins cette réponse, pour qu'elle fût connue de ton*, le monde. Toutefois, le cardinal voulut, de l'avis également des plus sages, faire alors la réponse que nous avons rapportée (1) ; car on prévit que les procureurs ne reviendraient pas, et qu'ils se contenteraient d'avoir obéi aux instructions de l'empereur ; et, en effet, ils partirent le matin du jour suivant. Et le légat, n'ignorant pas que l'oreille pardonne beaucoup plus à la langue que l'oeil à la plume, quand il lui fallut dicter aux notaires ce qu'il avait dit pour qu'il fût consigné par eux, il retrancha beaucoup de choses qui lui étaient échappées dans la chaleur de la discussion, surtout ce qui aurait pu paraître outrager ou piquer l'empereur ; car, dans ces sortes de contestations , ce qui est offensant pour celui qui attaque, affaiblit, loin de fortifier la défense de celui qui est attaqué.

6. Mais comme les Pères s'étaient réservé de donner une réponse plus réfléchie et plus complète le vingtième jour du mois, le légat en prépara le canevas. On le discuta longuement le malin du 19 : et, comme il est ordinaire à une si nombreuse réunion d'hommes d'esprit et de cœur différents qui discutent une matière aussi délic.ite, chaque syllabe devint l'objet de mille difficultés. C'est pourquoi on se décida à choisir quelques évêques de diverses nations, qu'on chargea de rédiger la réponse conformément à ce qu'ils avaient entendu, et de la rapporter ensuite pour être de nouveau examinée. Mais dans la suite, ceux-ci pensèrent que, quand on traite avec plus puissant que soi, chaque mot peut nuire au lieu de servir, en fournissant à lui-même un motif ou un prétexte nouveau de courroux, et à la multitude, toujours avide de critique, une raison de censurer ou la retenue ou la prudence des Pères ; qu'on ne manquait pas d'autres moyens non moins efficaces et moins dangereux, parce qu'ils étaient moins solennels, de justifier leur conduite aux yeux du monde. Après donc quatre heures d'un soigneux examen, on se borna, d'une voix unanime, à ces très-courtes paroles : Le saint concile, dont l'autorité et la légitimité ne peuvent être révoquées en doute, vous répond gue toutes les choses alléguées par vous étant contraires à toute raisun, et paraissant répugner à V intention pieuse et catholique du très-in" vincible empereur, le saint concile est bien

(1) Leiire du ciudinal dclMoiUe à Farnèso, du 17 janvier loiS,

convaincu qu'elles ont été dites ou sans mandat de sa part, ou sur un faux exposé fait à sa majesté : tel est ce qu'il vous signifie, sans prétendre rien rétracter des protestations faites dans la congrégation du 16 de ce mois.

champ, et en replaçant le concile à Bologne ou en l'ouvrant à Rome. Et comme Mendoza avait reçu ordre de quitter Sienne une seconde fois pour faire, en consistoire , une autre protestation plus énergique, le Pontife

Celte même réj)onse fut approuvée, après un demanda aussi aux légats leur avis sur la

long examen, dans l'assemblée générale qui réponse qu'il aurait à faire, et il le reçut tel

se tint le matin du 20. Et après le dîner, les que nous dirons. L'acte de Mendoza ne tarda

Pères s'étant réunis de nouveau en assem- pas plus d'une semaine après l'admission des

bl'ée générale pour transmettre la l'éponse, intendants du fisc dans le concile, c'est-à-dire

ils attendirent jusqu'à la nuit les procureurs qu'il eut lieu aussitôt qu'il sut tout ce qui

de l'empereur ; mais en vain. On pria donc les s'était passé.

notaires de consigner tout cela et de constater 2. L'ambassadeur se présenta dans le con-

qu'il ne tenait pas au concile de faire la ré- sistoire (1), et après avoir exhibé son mandat,

ponse qu'il avait promise. Tant les souve- il lut un long écrit qui poitait que la répu-

rains eux-mêmes attachent de prix à mettre blique chrétienne étant malheureusement

de leur côté les apparences qui doivent faire ébranlée, la religion souillée, les mœurs cor-

passer leur cause pour juste aux yeux de la rompues, presque toute l'Allemagne soulevée

multitude : car ils savent bien que si lamul- contre l'Eglise, l'empereur Charles-Quint, pour

tilude constitue en réalité la puissance de satisfaire en même temps à son devoir et aux

tous les souverains, elle est aussi le juge de tout souverain.

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