CHAPITRE XVI
Affaires concernant le jugement de la translation. Négociation d' Ardinghelli auprès de l'empereur. Nonciature de Prosper de Santa-Cruz.
1. Ainsi raisonnaient les députés de Bologne auxquels le Pontife donnaaudience dans une assemblée (2) consistoriale. L'archevêque de Miitéra, comme le plus digne, y parla trèsbien ; le promoteur Severolo avait présenté au Pontife les pièces authentiques de la translation. Les députés à qui on venait de faire une réponse bienveillante, où les espérances se mêlaient aux éloges, furent renvoyés pardevant les cardinaux commissaires. Il fut enjoint (3) aux légats de s'abstenir même des réunions de Pères qui semblaient être des fonctions synodales. Ils furent restreints à écouter en particulier et sans l'assistance ordinaire des évêques, les théologiens de second ordre qui avaient droit, non déjuger, mais de conseiller. Peu de temps après revint d'Allemagne, Julien Ardinghelli (4), qui y avait été envoyé par le Pontife, et pour celte affaire et pour la restitution de Plaisance. Quant au second objet, il rapporta de bonnes nouvelles, c'est-à-dire qu'il fit espérer qu'on entendrait volontiers une personne que le Pape enverrait à l'empereur pour conclure avec sa majesté, ou la restitution, moyennant quelques sûretés cependant , ou la compensation. Pour le premier, il rapporta que l'empereur ne parlerait plus alors '^ du retour à Trente, pourvu que le concile ne procédât pas non plus à Bologne et qu'on arrêtât à Rome la procédure du jugement sur la translation , et pourvu qu'en même temps on envoyât en Allemagne des légats munis des plus larges pouvoirs spécifiés par l'empereur sur treize points différents
(1) Lettre des légats au cardinal Farnèse du 4 avril 1548.
(2) L<' 22 m.irs comme il est marqué dans le Journal (!ii 2G t!i (lu 29.
{7}) Le J(mni;il du 26 mars.
(4) Le Journal du 29 mars et les instructions doiinées à Prosper de Satita-Cruz, le 18 avril.
inSTOlRE DU CONCILE DE TRENTE.
pour réconcilier les hérétiques et se rendre au vœu de la nation ; que si l'on accueillait ces conditions, tout besoin de concile disparaîtrait, et par conséquent tout débat sur le choix du lieu. Sur celte demande , voici ce que pensèrent les légats (1) :
2. Qu'on ne pouvait refuser à l'empereur ce que le Pontite avait solennellement promis dans la réponse à Mendoza ; que cependant il ne convenait pas d'y envoyer plus d'un légat, parce que toute égalité engendre la jalousie, et les contestations dont elle est la source ; qu'on pouvait députer Sfondrat même qui était sur les lieux et qui avait l'expérience des hommes et des affaires ; qu'on pouvait lui adjoindre deux prélats pour conseiller. On proposa d'abord Jérôme Verallo, archevêque de Kossano, qui y avait été nommé plusieurs années ; ensuite Pighini qui avait donné dans le concile beaucoup de preuves de son courage. Quant aux pouvoirs qu'on demandait, les iégats de Bologne et les cardinaux d'une congrégation que le Pontife avait établie à Rome pour ces matières, el à laquelle il avait adjoint une commission des meilleurs théologiens, examinèrent chacun des articles. Leurs considérations formeraient un récit plus ennuyeux que profitable au lecteur : car il est peu utile et encore moins agréable de hre de longs discours sur des choses qui ont eu fort peu de résultat. Seulement je ne passerai pas sous silence le parti sage qu'on prit à l'unanimité de ne pas donner au légat de pouvoirs illimités dont il pût se servir à son gré, afin que toutes les fois qu'il refuserait d'en user, n'importe avec qui, il ne parût point, ou malveillant ou trop sévère : on aime mieux laisser à sa prudence et à sa conscience la liberté de faire usage de ses pouvoirs, toutes les fois qu'il le jugerait à propos.
3. Déjà le Pape se disposait à pourvoir à cette légation (2), quand les ministres français y mirent opposition et entraînèrent dans leur sentiment quelques-uns des cardinaux désignés à Rome pour ces sovtes de délibérations. Us firent entendre au Pape que l'empereur prétendait par ce moyen se rendre entièrement maître de l'Allemagne, pour tourner ensuite ses forces contre le roi de France et les princes d'Italie qu'il voulait opprimer; que l'usurpation récente de Plaisance était un présage non équivoque de ses intentions; que le satisfaire dans une demande de cette nature, c'était forger une chaîne, non pour unir, mais pour asservir îa chrétienté. Le Pontife ne crut cependant pas que ces menées de la politique humaine le déchargeassent de l'obligation de procurer avec zèle le salut des âmes. Il choisit pour nouveau nonce auprès du roi des Romains Prosper Santa-Cruz , évéque de Cliisamo et auditeur de rote. Si nous en croyons un abrég*' de sa vie, écrit de sa main, mdis resté inachevé, que j'ai lu, le pontife lui donna quelt^ues ordres secrets pour traiter en che-
(I ) Le ioiirrial <lu 18 iumts ol du U avril. (2) Le J iiri.al liii 19 ..vnl 154S.
min avec Guillaume, duc de Bavière. Ce prince, pas plus que le Pape ne croyait avei- été dignement récompensé par l'empereur des secours qu'il lui avait fournis dans la gucre. 11 cherchait des alliés puissants et honorables pour abaisser sa grandeur qu'il regardait comme excessive au fond, et immodérée dans les actes. Mais cette semence répandue jar le nonce dans l'ombre du plus profond secret, demeurée sous terre, et où l'empêcha de germer la mort précipitée de Paul, n'a jamais vu le jour. Ce qu'on sut de cette nonciature, c'est qu'on donna différentes instructions à Santa Cruz (1) pour la conversion des anciens hérétiques de Bohême. Il ne lui fut pas moins enjoint de traiter auprès de l'empereur des réponses qu'avait apportées Ardinghelli. 11 eut ordre en même temps de passer par Bologne, et non seulement de communiquer (2) ses instructions aux légats, mais encore de les réformer au besoin, suivant leurs conseils. C'est ce (lui arriva; car, à l'endroit des instructions où il lui était enjoint de signifier à l'empereur qu'il n'était pas nécessaire de surseoir au jugement de la translation pour en différer la décision, comme le désirait sa majesté, puisque malgré la continuation de la procédure, la gravité même de la cause demanderait du délai; les légats firent observer que c'eût été avouer que cet article était difficile et an)bigu; que c'eût été par conséquent fournir une excuse et un prétexte à ceux qui le combattaient. De plus, à l'endroit de l'instruction où il était chargé de dire que, quant à la continuation du concile, le Pape aurait égard au vœu de sa majesté, et irait doucement. Les légats représentèrent que les grands seraient investis du privilège d'interpréter à leur avantage tout ce q ui offre du doute; que par conséquent, quand on a à traiter avec eux, on doit exprimer ce qu'on entend faire avec tant de netteté, qu'en ajoutant même à nos paroles tout ce que l'interprétation la plus large peut y ajouter, ce qu'ils ont dit ne les oblige pas pour cela au-delà de leurs intentions. Ils dirent que le message dont il était porteur serait piis, non pour une assur/ftnce bienveillante qui n'ôterait pas sa liberté au Pontife, mais pour une promesse irrévocable ; pour un délai, non de quelques semaines, mais de plusieurs mois; qu'il fallait plutôt dire que le Pape avait un grand désir de complaire à sa majesté, mais qu'il se sentait pressé de tous côtés, parce que les prélats français surtout pressaient d'eu finir, alléguant le tort que souffraient leurs églises de la longue absence des pasteurs.
4. Enfin, quant à la mission en Alle-magne, le nonce devait répondre que s;i Sainteté, pour satisfaire plus promptemen' l'empereur, y enverrait des prélats; qu'elle l'aurait déjà f;\it, si les nombreux pouvoirs dont sa majesté demandait qu'ils fussent investis, n'avaient pas mis dans la nécessité d'en délibérer en conseil. D'un autre côtéj.
(l)Lc28 avriH548.
(2) Leiire do Sania-Cruz à Maflee, écrite de Bologne le 4 mai 1548.
LlVRi: DlXll-JME.
comme la légation était l'objet des brûlants désirs du cardinal Madrucci, désir qu'il décorait non pas du nom d'ambition, mais de celui de zèle, prétendant qu'en sa qualité de prince allemand, il serait plus agréable à la nation et par conséquent plus puissant auprès d'elle, on avait chargé le nonce de le repaître lentement de cette pâture, en lui insinuant que cela pourrait se faire, quand Sfondrat serait parti , et que les nflaires d'Allemagne donneraient quelques signes d'une prompte et heureuse conclusion. Que présentement le pontife s'abstenait de le déléguer, parce que le bruit public était que l'empereur le destinait pour l'Espagne où il devait aller prendre sa fille, conjointement avec l'archiduc Maximilien, fils aîné du roi son frère, auquel elle avait été promise, pour la conduire en Allemagne. Paul ne voulait pas enlever à Madrucci cette espérance, qui forme le lien le plus puissant qu'il y ait pour attacher à soi le cœur des autres, ni cependant la réaliser, afin de ne pas confier des affaires aussi délicates à un ministre qui était plus l'homme de l'empereur que le sien. Mais sur ce point, si la fin plut aux légats de Bologne, il n'en fut pas de même du moyen : car celle espèce de promesse conditionnelle pouvait bien devenir absolue, quand le retour de Sfondrat s'effectuerait ,et que l'affaire de la réconciliation se renouerait. Ils disaient que l'excuse du futur voyage en Espagne pouvait être levée par un courrier qui démentirait cette nouvelle. Que ce lait d'espérance trompeuse finissait quelquefois par se cailler et s'aigrir dans l'estomac des grands qui étaient trompés. Que c'était peut-être là ce qui était arrivé pour le divorce d'Angleterre. Qu'il leur paraissait plus sage de ne rien répondre au nom du Pape à ce sujet, mais de dire au cardinalMadrucci, de la part deFarnèse, qu'on délibérait encore sur le fond, c'est-à-dire, sur la question de savoir s'il fallait envoyer un légat pour cette affaire ; que par conséquent on ne pouvait pendant ce temps-là s'occuper du choix de celui qu'on enverrait. Qu'il devait seulement être bien persuadé que tant que le cardinal Farnèse serait à Rome, ii aurait qui prendrait ses intérêts avec zèle. Je ne crois pas inutile de faire observer, pour apporter un tel changement à cet article, que le nonce crut avoir besoin d'une nouvelle instruction qu'il demanda au souverain Pontife, afin que si par hasard il était obligé de montrer la première , il ne parût pas , et cela au préjudice de sa personne et de sa mission, avoir offert moins que ne portaient ses instructions : car les hommes haïssent toujours les ministres qui ne leur accordent pas tout ce que les princes leur ont permis d'accorder. Ils les regardent comme ces canaux défectueux qui laissent échapper une partie de l'eau qui leur vient de la source.