CHAPITRE XVIII
On examine les récits et les ré flexions de Sarpi
relativement aux actes du Pape dans cette
affaire.
1. Sarpi raconte de Paul III qu'il prévit bien que la promulgation de V Intérim, désagréable également aux catholiques et aux hérétiques, serait par là même nuisible, non au Siège apostolique, mais à l'empereur. Que ce fut pour cela qu'il s'y opposa faiblement afin de ne pas en détourner le prince ; mais que, pour se maintenir en même temps en possession dempêcher la puissance séculière de publier des lois de religion , il lui fit signifier adroitement par le légat que sa Sainteté supposait que ce n'était qu'une simple Îtermission accordée aux Luthériens, pour es préserver du moins de tomber dans un plus grand précipice , comme tout prince sage pour faire examiner si fréquemment et avec
doit permettre un moindre mal pour en em pêcher un plus grand , sans toutefois autoriser les catholiques à altérer en rien la doctrine ou la discipline. Que cependant il aurait été à propos d'en faire la déclaration expresse. De plus, il raconte que le Pontife avait donné ordre au légat de prendre congé de sa majesté, et de partir avant la promulgation, afin de ne pas autoriser cet acte par sa présence , et que le légat se régla en tout sur ses instructions.
2. Il ne dit rien en cela qui ne paraisse au premier aperçu conforme à la vérité , mais il ne dit rien qui soit vrai. Pour commencer par le dernier article, non seulement le légat ne partit pas avant la publication de Vlntérira, mais le 26 mai, c'est-à-dire onze jours après la publication, il écrivit au cardinal Farnèse une longue lettre d'observations sur le contenu de Vlnlérim, et le cinq de juin,. Farnèse lui rendit compte des plaintes sévères que le Pontife avait adressées à Mendoza à cette occasion. Ces plaintes et d'autres semblables notifiées annonce en Espagne (1), font voir aussi la fausseté du second article, où il est dit que le Pontife, interprétant Vlntérim comme une simple permission ( et elle l'était réellement), avait témoigné à l'empereur, par l'entremise du légat, qu'il ne l'improuvaitpas. Si le légat avait parlé en ce sens à l'empereur au nom du Pape , comment le Pape aurait-il
(1) Le l?i juin, comme il est marqué dans les archives des MM. Barberini.
tant de soin cet écrit , afin de pouvoir proposer à l'empereur, qu'il en voyait si épris , quelques modifications qui le rendissent supportable ? Si le Pontife, pour s'opposer à cet écrit, l'avait pris sur un ton plus impérieux ou plus chaud, pouvait-il en résulter autre chose que la diminution de sa considération et le mépris de son autorité ? N'avait-il pas l'exemple de Clément qui , lors même qu'il envoyait de très-puissants secours à l'empereur, n'avait pu le détourner de cette malheureuse paix de religion dans la diète deRatisbonne? N'avait-il pas son propre exemple? Car, dans un temps où les défiances entre Charles et lui n'étaient pas poussées aussi loin, n'avait-il pas vu malgré lui la malheureuse conclusion de Spire ? Et pour y remédier, ne s'était-il pas cru obligé à lui écrire une lettre publique, mêlée de menaces et de réprimandes paternelles ? Que pouvait-on espérer d'utile dans des circonstances semblables , d'une défense faile par lo Pape à l'empereur, qui, quant au temporel, lui avait enlevé Plaisance , et qui , pour l'ordre spirituel même, venait, dans une protestation si menaçante, den appeler solennellement des fautes du Pontife et de celles de l'assemblée qu'il regardait comme un concile ? Mais en cela la condition des Papes est bien malheureuse, car, dans leur suprématie religieuse, ils sont en butte aux sectes hérétiques qui ont
(1) Le H avril! 54iJ.
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en haine l'autorité ecclésiastique, à la puissance laïque qui s'arme contre eux de la raison d'état, à leurs voisins qui les jalousent, à des courtisans et à des sujets sans nombre, qui, toujours gorgés et jamais rassasiés, sont mécontents de leur maître et manquent de respect pour sa personne. Ils ne trouvent pas même qui les défende après leur mort parmi ceux qui vivent sous leur domination, comme on le voit pour les autres têtes couronnées. Ce qui les prive de cette faveur, c'est la nature même de leur souveraineté, monarchie unique qui ne soit pas successive, et que le droit et la coutume reconnaissent pour telle. Aussi leur nom, plus que tout autre, reste exposé et abandonné aux calomnies des historiens. Cela est si vrai que Prudence deSandoval, évêque de Pampelune, quoiqu'il prenne le titre de chroniqueur royal, ose affirmer que Paul transféra le concile de Trente à Bologne, pour venger, contre Charles-Quint, la mort de Pierre-Louis. Il ignorait que cette
mort eut lieu six mois après la translation. Mais il me semble que cet écrivain fait des choses quil a lues ou entendues , ce que les songes font des images qu'on a vues pendant qu'on était éveillé. Par exemple, il représente Velasco et Vargas comme les deux ambassadeurs de l'empereur, chargés de protester devant Paul III à Bologne , où il imagine que le Pontife et sa cour séjournaient alors. Quelle erreur plus grossière et plus manifeste? C'est donc ainsi que la renommée , cette idole des héros du siècle , est un fantôme formé des fables dont ils sont aussi eux-mêmes l'objet. Mais , à dire la vérité , elle n'est ainsi formée de fables que dans ses parties caduques , qui changent, sans qu'il en résulte de vrai changement pour elle-même et non dans ses parties solides, qui constituent le fond de son être; car le propre du mensonge, c'est de s'évanouir , et celui de la vérité , de subsister toujours.