CHAPITRE PREMIER
Différents avis sur ce que devait faire le Pape après la publication de l'intérim. Projets de ligue avec les Français. Nonciature de Dandini en France et de Bertano en Allemagne. (1548.)
1. On ne pput dire quelle rumeur excita la publication de V Intérim. Car, dès le premier abord, le public pensa que l'empereur s'était arrogé l'autorité dans les matières de la foi, et qu'il l'avait employée à approuver une doctrine erronée et opposée à la croyance de l'Eglise, ainsi qu'aux décrets du nouveau concile. C'est pourquoi le cardinal Farnèse s'en plaignit en ce sens auprès du nonce en Espagne (1), afin qu'il en parlâtdans les mêmes termes au prince Philippe d'Autriche et aux principaux seigneurs de cette religieuse nation. Bien plus l'évêque d'Avranches avaitdit en homme désespéré au cardinal delMonteque c'en étiiit fait du christianisme (2). Le Pape plus attentif à se munir de remèdes convenables, qu'à se soulager par d'inutiles lamentations, roulait ces affaires dans son esprit, et il voulait avoir à ce sujet le sentiment des hommes les plus habiles.
2. D'abord, an sujet du concile, les ambassadeurs du roi de France, experts dans les affaires publiques (3) , et pour cela même nullement amateurs d'une spécieuse témérité, frappèrent plus que tous les autres au but, comme l'événement le fit connaître. Ils dirent au légat que c'était en vain qu'on espérait avoir un concile nombreux et utile , si celui qui était le maître de la plus grande
(t) Le 13 juin 1548.
(2) Lellre du cardinal del Monle à Cervinî, le 7 juin
(3) L€ilre du cardinal del Monle à Cervini, le 21 mai 1548.
partie de la chrétienté s'y opposait ; que par conséquent il était à propos que le Pape déclarât la translation bien faite, afin qu'il ne pût plus rester à l'empereur aucun motif de continuer le concile à Trente, sous le prétexte plausible qu'il n'en était pas paiti légitimement, et qu'il le suspendit ensuite jusqu'à un temps meilleur.
3. Le cardinal del Monte, à ce moment où l'esprit de nouveauté fermentait le plus en Allemagne, avait conçu un plan plus hardi (1). Car, revenant à son ancien sentiment, il voulait qu'on tînt une session à Bologne et qu'on y publiât une réponse (elle avait déjà été préparée très -secrètement par Catharin) (2) à la protestation des intendants du fisc espagnol, et qu'on fit ensuite un décret où l'on s'exprimerait ainsi : Que, vu la contumace et la résistance d'un grand nombre , il fallait que le concile reçût son autorité et sa direction de la présence du Pape ; mais que sa Sainteté ne pouvant quitter Rome, à cause du poids des ans, et d'autres obstacles insur montables, le concile se déterminait à passer lui-même à Rome. Car, disait le légat, avec ce petit nombre d'évêques, et au milieu de contradictions si puissantes , il n'était pas possible soit à Bologne, soit dans une autre ville particulière, de conserver au concile de splendeur dans ses cérémonies, et d'indépendance dans ses délibérations, encore moins de faire disparaître cette assemblée ennemie de Trente. L'unique lieu propre dans ces circonstances à former une place d'armes spirituelle, c'était la ville de Rome, où La Majesté du Pontife, l'éclat des cardinaux, la présence des ambassadeurs publics, l'admission
(1) Lellre du cardinal del Monte à Cervini, le 21 mai 1548.
(2) Lettre du cardinal del Monte à Cervini, te 51 Mai, 1« 26 juin 1148.
rilSTOIKE DU CONCILE Dli TKENTE.
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de beaucoyp d'évéques occupés dans cette coor à diftéronts emplois, compenseraient pins que suffiisamment l'absence des Impériaux. Le reflet de cette assemblée éclatante, en même temps qu'il éblouissait les yeux de celle de Trente, rendrait respectables et formidables à toute puissance les décrets et les censures qu'on y promulguerait ou qu'on y préparerait. La suspension lui paraissait un parti faible et qui exposait, comme nous l'avons plusieurs fois remarqué, à cette calomnie populaire : le Peotife ne veut pas de concile , parce qu'il ne veut pas de réforme. Voyant cependant que cet avis qu'il avait émis ne trouvait pas d'appui, même dans les ambassadeurs français, il commença à le rétracter (l),et il approuva celui qu'ils avaient donné et dont nous avons parlé. Il ajouta que le Pape pourrait appeler quelques-uns des Pères à Rome pour traiter de la réforme, et eh attendant conflrmer expressément tous les décrets du concile de Trente en matière de foi, et condamner sous peine d'anathème ceux qui y contreviendraient. Mais cegénie bouillant avait plus de pénétration que de stabilité : aussi changeait-il souvent de sentiment et retournait-il à celui qui était le sien (2) de préférence , parce qu'il était le plus ardent.
k. Le cardinal Cervini pensait qu'il valait mieux lever la défense (3) et remettre le concile de Bologne en possession de tenir les congrégations et de reprendre ses autres solennités , afin que le séjour des prélats y fût moins ennuyeux et plus honorable , sans en venir pourtant à une session, jusqu'à ce qu'on eût épuisé toutes les voies de conciliation avec l'empereur. Il représentait surtout (4) qu'on ne pouvait faire fond sur les Français, car, après une ligue défensive qu'on venait de former avec le roi Henri , ce prince , arrêté par la décrépitude du Pape , refusait de s'embarquer sur un vaisseau si usé : aussi exigeait-il comme caution une grosse somme d'argent.
5. Telles furent les pensées qui germèrent dans les principales têtes relativement au concile. Ensuite, qfiant à l'écrit dit Vlnterim, beaucoup conseillaient d'envoyer en Allemagne les prélats qu'avait demandés l'empereur , et de leur donner en même temps les pouvoirs nécessaires pour modifier cette œuvre et la rendre plus supportable ; mais le cardinal del Monte et quelques évêques sages de Bologne (5), en ayant considéré attentivement la teneur ainsi que le préambule qui la précédait, pensèrent que cette pièce étant une pure condescendance ou plutôt un frein des-
(1) Lettre du cardinal (iel Monte à Cervini, le 24 mai 1548.
(2) Leiire du cardinal Cervini du 31 mai 1548, el Autres lettres.
(3) Voyez une lettre du carainal del Monte à Cervini, du 7 juin 4K'i8.
(4) Ceci se trouve en ililîérents endroits des lettres et des Journaux, spécialement du 5 juin 1548, et dans les lii'>loires de cette époque.
(5) Lettre du cardinal del Monip n Cervini, le 14 kin t5/i8.
tiné à arrêter les Luthériens, il ne convenait pas au Pape de se montrer trop susceptible; et de voir dans cet acte plus d'outrage pour son autorité qu'il n'y en avait réeiiement, et cela sans espoir d'avoir satisfaction. Ils pensèrent aussi qu'on ne devait pas charger les nonces de modifier cet écrit, parce que, composé qu'il avait été pour être agréé des protestants, il ne pouvait jamais être purgé au point de ne pas exhaler encore quelque odeur d'hérésie ; que par conséquent les ministres du Pape ne pourraient y mettre la main sans donner à entendre qu'on pouvait luthériser au nom du Pontife.
6. Après la publication de Vlnterim, Paul (1) avait permis à Sfondrat de revenir de sa légation (2). Il avait considéré qu'après qu'un ministre a géré longtemps une ambassade sans succès, quoique avec prudence, il se forme à la fin entre lui, le prince et les officiers de la cour étrangère un sang épais qui n'est pas propre à nourrir la confiance, la bienveillance et l'espérance, principaux éléments de réussite dans les négociations ; qu'alors il est utile de lui en substituer un autre à qui on puisse supposer qu'au moins la rivalité inspirera des sentiments différents de ceux de son prédécesseur, et avec lequel les ministres qui avaient déclaré être mécontents du premier, feront tous leurs efforts pour se bien accorder , afin de ne pas paraître intraitables. Sfondrat ne se remua cependant pas jusqu'à la moitié de juillet ; il attendait l'arrivée du nonce qui devait le remplacer. Ce nonce était Pierre Bertano, évêque de Fano, personnage qui avait la confiance non seulement duPape, mais aussi de Charles, et grand ami, comme nous l'avons dit, du cardinal Madrucci. Dans sa route, il prit tant de soin de ne pas inspirer d'ombrage, que passant par Bologne (3), il ne visita pas même le cardinal del Monte donnant pour excuse qu'il était pressé : car, il connaissait la mésintelligence qui existait entre les impériaux et lui. Mais le cardisal s'en plaignit amèrement à Farnèse; il crut que cette conduite le déconsidérait aux yeux du concile, dans le temps où il était le plus nécessaire de lui conserver l'estime de cette assemblée, afin que, par soa autorité, il fût à même d'en empêcher la dispersion imminente.
7. Jérôtiie Dandini, évêque d'Imola, fut aussi envoyé en France (4), sous prétexte simplement de réaliser le mariage d'Horace Farnèse avec la fille du roi, mais au fond sa mission avait beaucoup plus pour objet les affaires du concile el celles de la ligue. Celui-ci qui avait les mêmes raisons que l'antre nonce, tint aussi à peu près la même conduite; car à peine alla-t-il saluer le légat un instant seulement et les éperons aux pieds.
(1) Lettre du cardinal Farnèse à Sfondrat, du 5, et au nonce Poggio, du 15 juin 1548.
(2) 11 arriva à Boloiînele 26 juillet 1548.
(5) Le Journal du i9de juin 1548, et lettre du cardinal del Monte à Cervini du même jour.
(4) Lettre du cardinal Farnèse à Poggio, du 15 de yvn 1548, et à Sfondrat, du 5 juin 1548
Le légat s'en plaignit également à lui et à Rome. Il le fit avec beaucoup plus d'amertume, parce que Dandini en arrivant à la cour, y était ehtré sous ses auspices (1), et que c'était par sa protection autant que par s-on propre mérite qu'il s'était élevé; car rien ne nous fait plus de peine que de nous voir
pour avoir négligé ces mesures auxquelles chacun l'exhortait , et qui lui auraient en cq moment ou rendu P^isance ou au. moins assuré Parme avec son territoire.
9. Après cet entretien, le Pontife envoya Bertano. Et Sarpi qui veut unir, selon sa £yataisie, ce qu'il ne trouve point uni dans les
mépriser par celui dont la condition était in- mémoires des autres, dit que Bertano fut en
férieureàla nôtre, et que nous avons comblé voyé à propos d'une réforme du clergé que
de bienfaits : cette ingratitude nous repré- l'empereur proposa dans la diète le li
proposa aans la aieie le i* juin. Il est certain, au contraire, que Berl.ma avait quitté Rome pour se rendre à sa nonciature dès le 9(1). Le nonce fut chargé de tous les points signifiés à Men(\oz;i , et spécialemenl de celui de savoir s'il y av.nt lieu à envoyer avec dignité et avec fruil les députés qu'avait demandés l'empereur. Car le ministère des ambassadeurs ne consiste pas moins à voir qu'à parler, ni moins à rapporter à leurs princes les choses qu'iis ont vues, qu'à transmettre aux autres ce qui leur a été enjoint par ces mêmes princes.