‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 124 sur 348 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nouvelles négociations relativement à Plaisance , mais négociations infructueuses.

1. Ainsi le différend touchant le concile ne finissait pas, et il n'aboutissait pas à une rupture manifeste. L'empereur comme nous l'avons dit, espérait par l'appât de Plaisance faire faire au Pape tout ce qu'il voudrait ; mais au contraire la spoliation de Plaisance rendit le Pontife plus soupçonneux sur les projets, et par conséquent plus sourd aux prières de l'empereur. Néanmoins, les partisans eux-mêmes du Pape pensaient que sa réserve venait, du désir de recouvrer la ville et de l'amour de sa famille qui arrêtaient le cours de sa juste indignation : ainsi le croyait le cardinal del Monte (1) avec quelques Pères zélés du concile. Mais ceux qui étaient près du Pape, et qui étaient admis à l'intimité de ses conseils, voyaient bien que les princes, pour être réellement prudents dans les contestations, doivent se résigner à passer pour pusillanimes : ce qu'ils seraient véritablement, si, agissant comme ils font, leur puissance était dans la réalité aussi grande qu'on la suppose. Pour entretenir ce préjugé qui est la base des gouvernements, il faut qu'ils évitent d'en venir à la preuve, et qu'ils laissent croire faussement qu'ils ont de grandes forces et peu de cœur. Le Pape s'en tenant donc à la voie des négociations, comme plus ecclésiastique et moins dangereuse, envoya vers l'empereur Jules Orsini qui était chargé spécialement de ce qui regardait Plaisance, comme le Pontife se reposait de ce qui concernait le concile sur les prélats dont nous avons parlé. Orsini fut enchanté comme les autres : c'est qu'il crut les choses telles qu'il les désirait, et telles quelles se peignaient dans les expressions vagues et flatteuses dont se sert, dans une première entrevue, la politique des ministres des princes. Il revint donc (2) et présenta l'affaire comme ai'rangée. Mais ces espérances n'étaient pas d'accord avec ce qui se passait en Italie : car (3) peu après le

(1) Lettre du Ciirdinal del xMonie à Cervini, du 21 juin 1548, et autres, notamment celles du 11 et du 17 août 1549.

(2) Diverses lettres du cardinal del Monleei le Journal au 24 mars 1549.

(5) Lettre du cardinal FarnweàdelMonle, comme

départ du cardinal Moron, un certain Catalan de ses parents fut emprisonné par le Pape dans le château S.-Ange : on l'accusait d'avoir voulu trahir et livrer Bologne. Et le cardinal del Monte prit et envoya à Rome, pour le même sujet, quelques personnes accusées d'être ses complices. D'un autre côté Gonzague, comme on l'apprit, s'était, dans l'abandon de la conversation, avancéjusqu'à traiter de rêverie le bruit qui courait de la restitution (1) de Plaisance, et d'illusion, le retour d'Orsini en Allemagne pour cette affaire. Il disait que l'empereur ne lui en avait rien dit et que cependant il était sûr que sa majesté ne disposerait pas du plus vieux créneau de cette ville sans l'en avoir prévenu.

2. Les actes du prince étaient en harmonie avec ce langage du ministre : l'empereur avait déjà commencé à revenir sur ses promesses, en disant aux. envoyés du Pape (2), que pour apaiser sa conscience et pour se justifier aux yeux du public du reproche de porter atteinte aux intérêts de l'empire, il désirait qu'on lui fît voir brièvement quels droit avait l'Eglise sur cette ville. Ces paroles assaisonnées ensuite d'autres témoignages les plus expressifs de bonne volonté, et d'affection avaient persuadé à Orsinique l'empereur désirait réellement f iire plaisir au Pape et à son gendre, et que par conséquent il se contenterait aisément d'un titre coloré, sans exiger un titre bien en forme. Mais le Pontife, qui voyait beaucoup plus loin avait cherché à repousser une telle demande ; il savait bien que les contestations qui s'élèvent sur la propriété des domaines, sont toujours accompagnées de troubles et de lenteurs, et par suite défavorables à celui qui ne possède pas, surtout lorsque le possesseur exerce de fait la puissance de juge : il ne voulait donc pas se priver de l'avantage que lui donnaient les lois en vertu du possessoire. Ainsi il prétendait que sa possession paisible et ancienne lui suffisait pour être, avant tout autre examen, rétabli à bon droit dans le bien dont il avait souffert la spoliation. Néanmoins, comme l'empereur persistait dans sa demande, qu'il déclarait ne vouloir pour cela ni recourir aux formalités judiciaires ni préjudicier aux parties, le Pape, considérant qu'il plaiderait contre un adversaire qui ne pouvait être contraint par l'intervention du barreau , se laissa entraîner plutôt que persuader. Mais il protesta que cette exhibition de ses titres ne devrait servir qu'à éclairer l'esprit de l'empereur, sans pouvoir devenir pour ses ministres une source de chicanes de mauvaise foi. Il lui fit donc voir un article de la ligue faite avec Jules II en 1511, par lequel il était stipulé que chacun

il est marqué dans le Journal du 20 septembre 1548, Cl dans le même Journal du 18 , du 27 cl du 30 octobre.

(1) LeUre du cardinal del Moule à Cervini, du 8 juin 1549.

(2) Tout cela est marqué dans la réponse du Pape à Manin Alfonse de Uio, que nous rapporterons ciaprès cl plus au long, dans diverses leiires du cardinal Farnèsc au nonce Berlano, nolauunonl «lu 26 avril 1549, dans le volume déjà cilc des Borghèse.

des confédérés acquerrait pour lui ce qui lui appartenait de droit et que les Français possédaient de fait. C'était par suite de cette convention que Sforce et l'empereur avaient recouvré Milan , et le Pontife Parme et Plaisance, et cela sous leurs yeux et de leur plein gré. Et le duc profitant de la vacance du S.- Siège voulut s'en emparer, mais il ne tarda pas à les restituer au nouveau Pontife. Outre cela, il lui montra une cession expresse de cette ville faite au Pape par Maximilien, prédécesseur immédiat et aïeul paternel de Charles V, avec l'agrément du roi catholique aïeul maternel du même prince; enfin les articles convenus entre Charles lui-même et Léon en l'année 1521 , qui avaient procuré à sa majesté et à l'empire le même avantage que lui procura le recouvrement du duché de Milan. Et comme les envoyés du Papt u'avaient apporté que les simples copies, M<jridoza(l)qui de temps en temps allait de Vienne à Home par ordre de l'empereur, demanda à voir l'original authentique, ce qui lui fut accordé.

3. Mais Jules Ursin étant revenu après tout cela en Allemagne, l'empereur lui fit répondre (2) par l'organe du chancelier Granvelle, du cardinal Madrucei et de Pierre Soto confesseur du prince, qu'après avoir vu et exannné ce que le Pontife avait montré à Rome aux ministres de sa majesté, on avait trouve (3) que l'Eglise et ceux à qui elle en avaitdonné l'investiture n'a valent aucun droit ni sur Plaisance ni sur Parme; que cependant l'empereur enverrait au Pontife un de ses gentilshommes, appelé Martin Alphonse de Rio, pour proposer un arrangement convenable. Celui-ci ne tarda pas à venir. Il était porteur d'une note où l'on disait (4) : qu'on n'avait pas vu à l'Eglise de droit authentique sur ces deux villes ; que les titres de l'empire paraissaient beaucoup mieux prouvés. Celte pièce ne mentionnait pas expressément sur quoi se fondait cette double assertion; mais autant qu'on le sait d'ailleurs (5), et qu'il peut suffire de l'exposer en passant, dans un récit où l'on traite de tout autre chose, ces raisons consistaient au fond à présupposer que ces villes, avant Maximilien, faisaient partie du duché de Milan et qu'elles n'avaient appartenu en aucune manière à l'Etat ecclésiastique, puisqu'on ne produisait pas les donations authentiques des empereurs, les plus anciens que le Siège apostolique avait allégués, que Maximilien n'avait pas porté atteinte aux droits de ses successeurs, et que la convention entre Charles et Léon avait été

(1) Le Journal, en plusieurs endroits de celte époque.

(2) Cela se voit dans une lettre du cardinal del Monte à Cervini, du 11 août, et par le Journal du 2(j juin 1549.

(5) Cela se voit dans une lettre de Dandini au nonce Sanla- Cruz, du 9 juillet 1549.

(4) Signée du 12 juin.

(5) Cela est indi(iué dans le livre 7 d'Adrien, et plus amplcni(;nl dans une lettre du cardinal Farnèse à Berlauo <le l'année 1549, parmi les papiers des Bof» ghèse.

HISTOIRE DU COxNClLE DE TRENTE.

conçue en termes qui promettaient bien au Pape l'acquisition et la possession des mêmes villes qu'occupaient alors les Français, mais sans lui conférer aucun titre nouveau de possession. L'écrit disait ensuite au nom de l'empereur, que laissant intacts les droits du Siège apostolique et de l'empire, dont on connaîtrait un jour dans la forme convenable, il assignerait à Octave comme gratification, quand celui-ci aurait de son côté remis Parme en ses mains, quarante mille écus de rente sur le rovaume de Naples (1), somme à laquelle ne s'était jamais élevé le revenu de Plaisance et de Parme réunis.

k. Le Pontife craignait que ces négociations, qui tendaient à ramener la paix entre lui et l'empereur, n'attiédissent les dispositions du roi de France (2) pour la ligue; car il semblait que le bruit et les préparatifs de cette ligue servaient à faire obtenir au Pape des conditions plus avantageuses de l'empereur, et à le réconcilier avec lui ; de manière que, pour le roi de France, celte alliance deyait avoir pour résultat , non pas de faire perdre à son ennemi des domaines, mais de lui gagner des amis. C'est pourquoi il s'était toujours efforcé de persuader à Henri qu'il entrait dans ces négociations, pour ne pas paraître se refuser à recouvrer ce qui lui appartenait par voie de conciliation, parti qui serait aussi dans l'intérêt de sa majesté, et lui épargnerait les fatigues et les dépenses qui deviendraient nécessaires pour conserver Parme, et rendre Plaisance aux Farnèse, ses amis ; mais que dans la réalité il n'y avait aucune apparence qu'on réussît à s'arranger. Il le tenait au courant de la marche des négociations, et mettait toujours devant ses yeux ce qui pouvait lui inspirer des soupçons sur la sincérité des Impériaux. Néanmoins, comme il n'y a pas de plante qui prenne mieux et qui se flétrisse moins que l'espérance, quoiqu'il lui soit peu ordinaire de rapporter des fruits, il est possible qu'elle eût poussé quelque racine dans le cœur de Paul, bien qu'il fût sur ses gardes pour ne pas en laisser paraître les germes dans ses projets avec Henri. Ce qui est certain, c'est que lorsqu'il reçut les léponses dont nous avons parlé, se croyant profondément offensé et méprisé, il voulut cependant exhaler sa peine plutôt par la solennité que par l'aigreur de son langage. 11 fit donc remettre une note où il disait (3) qu'il aurait omis volontairement de répondre, s'il l'avait pu sans préjudice pour lui et pour le Siège apostolique; mais que, se voyant contraint de le faire par la nature de l'écrit qui lui avait été présenté, il le ferait sans s'éloigner de ce qui convenait et à sa modération et au rang que

({) Un écrit de l'évêque d'Aquilée à l'empereur conceriianl celle affaire, qui se troiive dans les archives des Borghèse.

(2) Lettre du cardinal Farnèse au nonce en France du 17 janvier 1649, dans le cahier déjà cilé de Daiidiui.

(3) Le 25 juillet 1549. Elle est dans les écrits des Borglièse, et elle est imprimée dans le tome 3 des lettres des princes.

Dieu lui avait assigné; qu'il s'appliquerait pourtant, dans sa réfutation, à répondre, non tout ce qu'il y aurait à dire, mais seulement ce qui suffirait : qu'ainsi il ne voulait pas revenir sur l'événement atroce et exécrable de Plaisance, ni sur la lettre dans laquelle, après l'événement, la ville lui avait écrit qu'elle voulait continuer de vivre sous l'obéissance du Siège apostolique, ni sur la violence employée pir les ministres de sa majesté pour s'emparer de la place, ni sur les promesses magnifiques que sa majesté avait réitérées à plusieurs de ses envoyés, et en différentes occasions; qu'il ne parlerait en conséquence que de la dernière ambassade de Martin ; que l'empereur savait que le Pape, sans y être obligé, et dès lors sans qu'il en résultât aucun préjudice pour aucun de ses droits, avait eu la condescendance de lui montrer quelques-uns des titres que l'Eglise avaitsurPlaisance;queMendozaavaitdemandé et avait été admis à voir les pièces originales ; qu'il n'avait fait, à la suite do cet examen, aucune objection contre; que, par conséquent, il paraissait étrange d'entendre dire qu'on n'avait trouvé aucun titre authentique en faveur de l'Eglise ; que sa Sainteté était heureuse d'apprendre que l'empereur n'entendait point préjudicier aux droits du Siège apostolique; qu'au reste, elle laissait à Dieu et au monde entier à juger si les conditions offertes étaient honnêtes et acceptables, ou si elles n'étaient pas plutôt souverainement préjudicia^^les au même Siège, et même à toute la chrétienté; que, par conséquent, pour ne préjudicier ni au Saint-Siège ni à personne, il insistait sur ce que sa majesté avait promis, comme elle le déclarait ellemême dans l'écrit en question, c'est-à-dire la restitution de Plaisance à l'Eglise , quand on saurait qu'elle y avait bien légitimement droit; qu'ainsi il le priait, aussi instamment qu'on pouvait le faire, de se consulter de nouveau avec Dieu et avec sa conscience , et de reconnaître que cette ville appartenait au Siège apostolique, et que sa majesté ne pouvait, pour bien des motifs, la retenir; que, quant à Parme, il n'avait rien à répondre sinon qu'elle était à l'Eglise, à tous les mêmes titres que Plaisance et à d'autres en particulier; que, par rapporta la dernière partie de l'écrit, où l'on disait qu'on s'assurerait, par des moj^'cns convenables, des droits de l'Eglise et de 1 empire sur ces deux villes, sa Sainteté ne reculerait pas à l'avenir, pas plus qu'elle n'avait fait par le passé, devant ce qui paraîtrait devoir contribuer au service de Dieu et au bonheur de la chrétienté; qu'elle espérait bien que l'empereur, de son côté, comme défenseur de l'Eglise, se sentirait porté à ne pas apporter d'obstacle à l'autorité et à la juridiction du Siège apostolique et du Pontife.

5. Telle fut la modération que déploya le Pape dans cette conjoncture, qui le blessait si profondément dans son sang, dans son territoire et dahs son honneur; loin de procéder parviolencectparracnace de censures contre Charles V, comme l'aditfaussementSarDi.Bie»

plus, on ne rompit jamais entièreraenl de part et d'autre ; et comme on voyait que Charles avait résolu de retenir Plaisance , cl que, dans ses paroles et par ses actes, il aspirait à la possession de Parme, on imagina une nouvelle combinaison qui devait être agréable et avantageuse aux deux parties : ce fut de laisser à l'empereur ces deux villes, dont l'acquisilion fortifiait merveilleusement le duché de Milan, et de recevoir en échange, pour le Siège apostolique, pour Octave et pour ses descendants, Sienne, qui était séparée des états de l'empereur et qui touchait au territoire de l'Eglise; car l'état de cette république était dans la plus grande confusion, et l'empereur, qui dépensait beaucoup d'argent et se donnait beaucoup de peine pour elle, avait à craindre, à chaque moment, d'y voir un bouleversement. Et le Pape avait l'espoir que le duc de Florence interposerait ses bons offlces pour le succès de cet arrangement ; car il aimerait mieux savoir cette ville entre les mains des Farnèse, princes moins puissants que lui, et avec lesquels il négociait une alliance, que d'avoir à ses côtés une république belliqueuse et toujours sous le patronage de quelque couronne. Il fut donc enjoint au nonce Bertano d'en in-inuer quelque chose, comme de lui-même, selon l'usage des ministres, pour être en mesure tout à la fois d'affirmer et de nier que cette ouverture leur eût été suggérée par une autorité supérieure. C'est d'ailleurs donner à leurs propositions assez et assez peu de poids qu'il en faut pour entamer l'affaire, sans s'exposer à un refus. Mais ou la prompte mort du Pape, ou un autre obstacltt» arrêta cet arrangement à sa naissance.

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