CHAPITRE VI
Difficultés entre le Pontife n le duc Octave nu sujet de Parme; mort du premier et élection de son successeur.
1. Au milieu de ces soins et de ces agitations, il en survint au Pape d'autres auxquels
envoyer de simples prélats et non des cardi- il n'avait jamais pensé, et de si amers qu ils le nauK, afin que, la chose arrivant, l'empereur firent mourir de chagrin, genre de morl très
ne pût réunir dans ces contrées que le moin dre nombre possible de ces derniers; que tirer de Bologne les évêques français , ce serait plutôt servir la cause de l'empereur; que ce serait montrer qu'aucune nation étrangère ne concourait à ce concile et ne le reconnaissait pour œcuménique ; qu'alors le Pape serait contraint, pour répondre aux vœux de tous, de le remettre à Trente.
3. Ces raisons avaient empêché le roi de se fâcher contre le Pontife , à l'occasion de ces prélats envoyés en Allemagne, comme nous l'avons dit. Il n'avait cependant jamais cessé de se montrer piqué de cette mission , et aussi de celle d'Ardingheliielpius tard de celle d Orsini. Là-dessus le Pape s'était défendu en disant qu'il ne pouvait se dispenser
fréquent parmi ceux dont le monde envie le bonheur. Il avait été dans ces derniers temps jusqu'à préméditer de ne pas laisser Parme à Octave. Car s'il avait fait alliance avec le roi de France, une des conditions de cette alliance était, comme nous l'avons dit, que cette ville de haute importance serait entre les mains du gendre du roi, et non entre celles du gendre de son ennemi ; et si l'alliance n'était pas conclue, le Pontife (1) voulait réunir les droits de l'Eglise sur Parme à ses droits sur Plaisance, et donner en échange à Octave Camerino avec une certaine somme d'argent. La raison de cela, c'est que Soto, confesseur de l'empereur , avait dit brusquement au nonce Berlano (2) que si ces villes après tout n'appartenaient pas à l'empire, elles appar-
de ces actes de complaisance, qui le signale- tiendraient au Siège 'postolique, sans que la
famille des Farnèse ^ ù: ,ur elles aucune prétention. Il s'imaginait peut-être que le Pontife les recevrait de l'empereur de manière qu'il ne lui serait pas pe. niis d'en «iisposer selon son bon plaisir ; et or. fut confirmé (3) dans ces idées par Martin Alphonse. Le Pape fit donc déclarer à l'empereur que, comme il avait eu des vues pures en plaçant ces villes sous un maître particulier, il saurait les réunir au Siég.* apostolique avec une égale puclusion de la ligue ; qu'il communiquerait au reté d'intention. Il présumait qu'après cela il
raient comme ami de la paix et de la concorde , tel que devait être le père commun , et qui manifesteraient avec plus d'évidence la mauvaise cause de l'empereur et la nécessité qu'il y avait eu pour lui de recourir à des conseils moins modérés ; que tout bien considéré, il savait fort bien que ces actes de complaisance étaient inutiles ; que par conséquent l'attente du succès si incertain de ces mêmes actes ne devait pas retarder la con
fur et à mesure et sincèrement au roi ce qu'on tirerait de l'empereur. Enfin , cependant , comme le Pontife ne pouvait se promettre, ni de ralentir le mécontentement de l'empereur contre la translation, ni d'obtenir du roi une protection soutenue par les armes, il résolut en lui-même de ne pas procéder pour lors à un jugement qui ne serait
pourrait parler et agir avec plus de liberté, montrant qu'il était nui par le zèle pour l'Eglise et non par l'intérêt de famille. Déjà Parme élait gardée au nom de l'Eglise par Camille Orsini, qui l'avait bien fortifiée contre les attaques à main armée (4), et qui a* ait repoussé celles de l'or. Et on ne pensait pas que Gonzague fit si peu de difficulté de se
appuyé ensuite par personne ; mais il se ré- ruer sur cette ville pendant qu'on la gardait
serva toujours le pouvoir d'en venir à cette comme ville du Pape.
mesure quand les circonstances le lui per- 2. Mais Octave ne pouvant se voir dépouillé mettraient. Et pourtant il n'abandonna pas non seulement par son beau-père, mais enle projet d'appeler les prélats à Rome sous core par son grand-père, et croyant que ceun nom moins odieux à l'empereur que celui lui-ci ne pourrait avec raison lui enlever ce
empereur qu( de concile , et , au moyen de leur assistance et de leur autorité, d'abaisser et, quand il le voudrait , de condamner cette faible minorité de Trente. Il pensait qu'ainsi le jugement lui ferait plus d'honneur, parce qu'il serait plus applaudi et plus efficace ;
qui était à lui par investiture , investiture qui suppose contrat de chaque côté , partit de Rome à l'improviste. Il essaya d'abord de se faire recevoir par Orsioi dans la ville comme maître, ou du moins comme gonfalonier ., ^ , de l'Eglise. Mais l'autre s'y refusa, alléguant
car on pouvait plus aisément et avec plus qu'il en avait reçu la garde du Pape immé-
d'apparence de raison et de nécessité, empê-
cher que le concile ne fût à Trente pour satisfaire à l'exigence de l'empereur seul, que l'établir à Bologne contre la volonté de ce prince. C'est sagesse aux grands que de prendre exemple sur ce qui arrive au plus puissant des agents de ce monde, la nature, qui, quand elle entreprend de produire un effet
{{) Voyez Adrien au livre 7% et une lettre du cardinal Farnèse à Berl.mo, du 27 juillet, et dans le volume cité des Borghèse.
(2) Leilre du cardinal del Monte à Cervini, du g juin 1549.
(3) Lettres citées ci-dessus du cardinal Farnèso h Berlano.
(4) Voyez Adrien au livre 7»
mi
alors évêque de Pola et son secrétaire. Mais Ursin, soit par amour pour le Si^ge apostolique , soit par ressentiment des menaces d'Octave, soupçonna d'abord quelque fausseté dans cet acte , qui était contraire à un autre bref tout récent. Dans la suite , il fut informé de la vérité , mais comme en même
diatcraent, et qu'il ne lui était pas permis , sans un ordre exprès de sa Sainteté, ou de reconnaître un autre maître, ou d'y recevoir un autre commandant. Ensuite Octave forma le projet de la surprendre. Etant entré comme parlirulier dans la ville, il invita à un festin Camille dans la maison Sanvital, où il méditait de le retenir et de s'emparer du pays et temps il apprit la mort de Paul, il dit que pour
de la citadelle, à l'aide de ses partisans et de ses fiiuteurs ; mais Camille feignant d'être malade, se t nt loin du piège. C'est pourquoi Octave sortit d3 Parme, triste, indigné et menaçant de 11 prendre d'assaut.
3. Le Pontife, que 1,' départ d'Octave avait d'abord révolté et inquiété (1), fut ensuite informé de ses menées; ce fut pour lui une honte inimaginable et qu'il ne put supporter, de voir que son jeune petit-fils ne respectât pas comme une loi sa volonté. 11 lui commanda par lettres et par l'organe du cardinal delMonte, qu'il lui envoya de Bologne ex-
révoquer la volonté réfléchie d'un Pontife sain de corps et d'esprit, il ne suffisait pas de la volonté confuse du même Pontife moribond et peut-être priVé de la plénitude de sa raison. 4. Paul III mourut le dixième jour de novembre 1549. Il avait occupé le Saint-Siège quinze ans. Prince de glorieuse mémoire, il ne fit pas qu'embellir, il ressuscita Home, dont il ne trouva, à son avènement, que le cadavre, et encore était-il défiguré par le pillage ; il rétablit le domaine ecclésiastique ravagé auparavant par les guerres ; il honora le consistoire en y appelant les hommes les
près, de revenir à Rome. Mais le duc ne vou- plus remarquables de son temps ; plusieurs
lut point obéir. Bien plus, poussé par le dés- fois, et toujours avec courage, il eut recours
espoir, il fit demander à Gonzague de venir aux. armes contre les ennemis de Jésus-
à son aide pour le rétablir à Parme. Celui-ci Christ sans les teindre jamais dans le sang
aurait volontiers employé ses forces à aug- catholique ; et il commença et conduisit fort
menter la puissance de l'empereur, en s'ap- loin le concile qui ait rencontré le plus d'obs-
puyant du nom et des droits du duc. Mais il lacles, embrassé le plus de matières, et con-
lui répondit qu'étant ministre de sa majesté tribué le plus à la discipline,de tous ceux qu'on
impériale, il ne pouvait agir que pour son intérêt; que cependant il l'aiderait si Parme devait appartenir à l'empereur, qui donnerait à Octave quelque honnête compensation, ou du moins s'il voulait la conserver au nom de
ait jamais tenus parmi les chrétiens. Il ne se montra homme que par un excès de tendresse pour les siens ; dans tout le reste il mérita, aux yeux de l'Eglise, le nom de héros. 5. Pendant la vacance du Siège, le sacré
l'empereur. Le duc n'accepta pas la condi- collège renouvela l'ordre àOrsini de rendre
tion; mais il écrivit au cardinal, son frère. Panne à Octave; mais lui, pensant que la
qu'ill'accepterait, si le Pape lui rendait la puissance du cardinal Farnèse avait extor-
?ille. Le cardinal communiqua cette lettre que cet ordre de ses collègues, et qu'il était
au Pontife : les considérations de parenté et involontaire de leur part, parce qu'alors la
d'affection qui le liaient à Octave empoison- plupart lui étaient inférieurs, soit pour le
nèrent la plaie que fit à son cœur un tel mépris. Aussi une nouvelle de cette nature fut comme un vent contagieux qui lui pénétra le cœur : il perdit tout-à-coup connaissance ,
savoir, soit pour l'ambition, sentiment qui rend celui qui aspire à la maîtrise sur tous, esclave de tous; pensant aussi que d'autres dispositions seraient adoptées, dans la suite.
quand il vint à se remettre tout d'un coup par celui qui, une fois devenu prince, n'au—
devant les yeux ce que dirait le monde en voyant les nienaces que lui adressait , non plus l'empereur Charles V, mais un de ses sujets, un de ses petits-fils, pour le bien duquel il n'avait pas hésité à faire ce qu'il pré-
rait plus rien à craindre ni à espérer de lui, il dit, pour s'excuser, que placé au commandement de Parme, par ordre d'un Pape, il ne pouvait l'abandonner que par ordre d'un Pape. Cette rigidité d'Orsini fut attribuée, par
voyait bien devoir ternir beaucoup sa gloire, beaucoup de personnes, aux invectives qu'Oc-
qui pour lors méditait de s'allier à celte même ' — — ' '* '- '' — '■-- — ♦— '"■ -
épée d'oiî coulait encore le sang de son fils. Le Pape revint à lui , mais sachant qu'à son évanouisseinent succéderait la mort, il appela (2) les cardinaux et les exhorta à s'employer pour le bien de l'Eglise, leur permettant de s'assembler pendant qu'il vivait encore, et de faire tous les arrangements qu'ils jugeraient convenables. Et soit zèle pour la justice, soit effet de sa tendresse, il résolut à cette dernière extrémité de rendre Parme à Octave, et il en signa le bref qu'il envoya à Ursin par le ministère de M. Antoine Elio ,
M) Le Journal du 24 octobre.
(2) Journal de Missarelli, quiélaildéjà de retour à Rome, le 9 novembre 1549, cl les Actes consisloriaux du même jour.
tave avait étourdiment lancées contre lui : exemple qui doit apprendre à ne pas se déclarer ennemi des ministres d'un prince dont on reçoit quelque refus que leur dicte la conscience ou l'honneur, parce qu'une telle manifestation les excite ensuite à se montrer encore plus durs envers nous, soit pour leur sûreté personnelle, soit par envie de se venger. 6. Dans ce conclave, comme dans beaucoup d'autres , Dieu fit voir combien est trompeuse la règle qui consiste à s'attacher, par les bons offices, ou à ne pas tourner contre soi, en leur résistant, les grands pour arriver au pontificat. Chacun aurait regardé comme certain que le cardinal del Monte, auteur et champion le plus courageux de la translation, et, à ce titre, dépouillé, par le»
Impériaux, de l'évêché de Pavie, devait avoir le moins de chances dans l'élection, non seulement à cause de la puissance du parti impérial, mais de plus parce que le cardinal Farnèse, au grand étonnement des simples, sacrifiant au soin de ses intérêts le ressentiment des injures, s'était uni aux Impériaux, et parmi ceux-ci, au cardinal de Mantoue, frère de celui qu'il savait être l'auteur du meurtre de son père. Néanmoins, le cardinal del Monte fut celui qui rencontra le moins d'obstacles (1). Ainsi, trois mois après, le septième jour de février, il fut élu Pontife, même par les cardinaux impériaux et espagnols, quatre exceptés, Gonzague, Pachcco, Madrucci el Queva. Quand ceux-ci le virent proclame Pape, ils vinrent lui baiser les pieds et lui demander pardon; ce qu'ils obtinrent, non seulement de bouche, mais encore de cœur, comme bientôt le prouvèrent des faits peut-être plus éclatants que bien appréciés. En effet , il laissa à la disposition du cardinal de Gonzague l'évêché de Pavie (2), et lui accorda, comme une faveur personnelle , de le rendre à Jérôme de Rubeis. Il donna à Ferrand, frère du cardinal, par lequel il avait été dépouillé de ses revenus épiscopaux, quatre mille écus à prendre sur la dépouille du cardinal de Ravenne; et comme le cardinal de Trente réclamait de la chambre apostolique dix mille écus pour dépenses faites et dommages soufferts à l'occasion du concile célébré sur son territoire, sans qu'il eût pu avoir un sou de Paul, ni du sacré collège, après sa mort, Jules, qui avait été publiquement offensé par lui dans la congrégation de ce concile, et qu'il avait de tous ses efforts repoussé de la papauté, lui donna aussitôt le double de la somme qu'il réclamait : actions moins admirables qu'elles ne le paraissent au vulgaire, dans celui qui est monté à un tel degré de puissance, que la réconciliation ne peut être attribuée à la bassesse, mais seulement à la générosité.