‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 128 sur 348 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Premiers actes du Pontife pour la restitution de Parme ;pour la notification de son avènement aux princes et à ses sujets, et pour le choix de ses ministres. [i^^O.)

1. Si l'élection du nouveau Pape trompa l'attente de la politique , ses premiers sentiments et ses premiers actes n'abusèrent pas moins complètement sur la marche future de son pontiOcat ; car, on vit en lui que ceux qui dominent les autres, sont plus que les

(1) f Beaticoiip aussi comptaient que rélection U>mbciait sur Renault! Polus, comme ou peut le voir dans un réçil qu'a fait de ce conclave un anonyme qui y avait assisté, et qui est cité en grande partie par le P. Lngomarsini, dans les noies à la lettre XC de Poggiano, tom. 1, p. 92. Ce conclave fut également glorieux pour le cardinal Marcel Cervini, Qu'on voie sur cela le même anonyme rapporté par le même Lagomarsinip. 112 du tome! déjà cité des lettres de Poggiauo.

(2) Le Journal de Massarelli au commencement du pontificat de Jules MI, dont il devint un des secrétaires.

autres dominés, dans leur conduite, parle cours des événements, qui les entraîne souvent malgré eux. Il débuta par l'expression expansive de sa reconnaissance pour ses bienfaiteurs, de son zèle pastoral pour la paix, et de sa douceur paternelle pour ses sujets. Sa reconnaissance, il la fit éclater à l'instant même de son élection, car il voulut s'appeler Jules III, à cause des obligations qu'il croyait avoir au dernier Pontife de ce nom, qui, par l'exaltation au cardinalat d'Antoine del Monte, son oncle, avait ouvert à son neveu la route à une dignité encore plus élevée. Mais il en donna des marques plus sensibles à la famille de Paul III cl du cardinal Farnèse, auteurs immédiats de toute sa grandeur. En effet (1), comme, dans le conclave, au nombre des articles qu'on a coutume de faire consentir el jurer à chaque cardinal, pour le cas où il serriit élu, on <;- ?ît mis celui-ci : que, pour le repos do l'Italie, on rendrait Parme à Octave Farnèse, conformément à l'investiture et à la dernière disposition de Paul non seulement le nouveau Pontife observa cette clause en envoyant, pour ce sujet, Jérôme Sauli (2), archevêque de Bari et vice-légat à Bologne, mais encore , pour qu'elle fût mise à exé; ution, il Ot payer, sur son bien, vingt mille écus à Camille Orsini ; car celui-ci prétendait les avoir dépensés à la garde de la ville , et déclarait qu'il n'en sortirait pas avant d'avoir été défrayé , et Octave n'avait pas cette somme, pour le moment, en sa possession. Il donna aussi à Camille une très-ample décharge, comme il la demandait, pour tout ce qu'il avait dépensé à cette garde. En un mol, soins, ordres empressés, impatients et réitérés, il mit tout en œuvre, comme s'il eût été question , non d'abandonner une ville , mais de la ressaisir.

2. Outre cela , le Pape envoya sur-lechamp à Charles V (3), Pierre de Tolède, qui avait assisté au conclave avec le cardinal de Burgos, de la même famille, et au roi Henri II , l'abbé Rosset , son camérier intime (4), pour leur notifier officieusement son élection. Il enjoignit étroitement à l'un et à l'autre de recommander à ces deux cours les Farnèse, plus que s'ils avaient été ses propres petits-enfants, et d'attester à l'empereur le zèle que, pendant plusieurs années, le Pape avait toujours remarqué, pour sa majesté, dans le cardinal et dans le duc Octave, el au roi, celui du duc Horace ; et comme il pensait que les Français avaient été le principal instrument de son élévation , en donnant l'exclusion au cardinal Polus, que l'appui

(1) Cela se voit dans le Journal de Massarelli au commencement du ponlilicatde Jules, el dans fins- Iruciion donnée à Rosset, envoyé en France, comme on le verra après.

(2) Diverses lettres de Dandini à l'archevêque Sauli, de 1550.

(3) Le 17 et le 20 février, dans le Journal du 16 et d;)ns l'instruction donnée à l'un et à l'aulre.

(4) Lettre de Dandini à Innocent del Monte, ensuite cardinal, à Bagnuja, le 23 février 1550.

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des Impériaux et du cardinal Farnèse avait ronduit jusque sur les premiers degrés du pontificat, et en lui donnant leurs suffrages à lui-même , qu'ils croyaient mal disposé à léjfîrd de l'empereur, il voulut, dans les prt.iiiers (1) jours , témoigner solennellement sa reconnaissance. C'est pourquoi , lorsque Clauile Durfé, en consistoire public, lui rendit obéissance, au nom du roi, par le discours d'usage que prononça l'évêque de Noyon (tous deux avaient assisté, avec Jules, au concile de Bologne), et que Blosius Palladius, secrétaire des brefs, eut répondu, suivant la coutum-, le Pape, par une distinction inaccoutumée, ajouta, de sa propre bouche, ces paroles : A tout ce qu'a répondu le secrétaire, nous voulons ajouter que nous ne dissimulerons jamais le bien immense dont nous sommes re'Jevables pour le public, et pour nous en particulier, au roi trh-chrétien, et que jamais nous n'omettrons de le témoigner à sa majesté, par toutes sortes de bons offices

naient de s'écouler, qu'il était très-odieux à l'empereur qui le considérait comme l'auteur de la translation, et il avait cru que c'était sur l'ordre de ce prince qu'il avait été dépouillé de ses revenus épiscopauxpar Gonzague; mais, quand on en vint à l'œuvre, il vit que beaucoup d'Impériaux le proposaient : d'oii il conclut que l'opposition des autres tenait à un sentiment qui leur était particulier, et non à une injonction de la part de l'empereur. Il fut confirmé dans ces pensées par les rapports du nonce Bertano (1), qui lui manda la joie que ce prince et sa cour, qui était alors à Bruxelles, avaient fait éclater à la nouvelle de son exaltation. Car, de même que lorsqu'il nous arrive quelque chose qui nous déplaît, nous désirons directement le contraire; ainsi, les derniers démêlés qu'il avait eus avec Paul, faisaient désirer à l'empereur un Pontife tout différent, tel que paraissait Jules; celui-ci, en effet, avait un esprit plus ouvert, un naturel plus sou-

3. Quant à son amour de la paix, outre la pie, des pensées plus arrêtées, une âme, à la

restitution de Parme, que nous avons mentionnée et qui eut aussi la paix pour but (2), il en donna aussitôt d'autres preuves ; car il chargea les deux envoyés , que nous avons cités (3), d'y exhorter ces deux grands princes. Il chargea surtout Tolède de réconcilier à la cour de l'empereur, les Farnèse avec les Gonzague; bien plus, il donna toutes sortes de marques d'amitié et de confiance à

vérité, plus sujette à s'emporter en paroles, mais aussi plus disposée à la réconciliation, avant de décharger sa colère dans ses actes. C'est pourquoi le Pontife, également jaloux de se lier avec l'empereur (2), lui fit faire de larges propositions pour la conclusion du différend de Plaisance, et entre autres, celle de se faire réciproquement et sans préjudice, pour l'une ou pour l'autre partie, une conl'empereur, avec lequel il semblait que les cession en vertu de laquelle l'empereur conévénements antérieurs devaient faire crain- serverait Plaisance, et Octave Parme , dont dre davantage une rupture. Et, dans la réa- on le considérerait comme investi par le lilé , le conclave qu'on avait tenu avait dis- Pontife; et pour ôtertout sujet de mécontensipé beaucoup de nuages de l'esprit de Jules, tement, on devait indemniser, par une rente, touchant les dispositions de l'empereur, tant le duc de la perte de Plaisance, afin de par rapport à l'Eglise en général, que par prouver combien il était favorablement disrapport à lui en particulier. Quant à ce qui posé pour les partisans de l'empereur et, en concernait l'Eglise, nous avons déjà rapporté même temps, porté à la clémence envers ses comment, dans le. temps de sa légation, il propres sujets ; à peine promu au pontificat,

sur la simple demande de Mendoza, il reçut en grâce Ascagne Colonne (3), et le réintégra dans ses anciens droits à toutes ses terres et à toutes les dignités dont il avait été, pendant tant d'années, privé par son prédécesseur. En cela, pourtant, il fut plutôt taxé de faiblesse par quelques-uns, que loué pour sa clémence ; car, pendant la vacance du Siège, Ascagne avait, de fait, recouvré par la force ce qui lui avait été enlevé ; aussi parut-il que c'était une cession plutôt qu'une rémission. Mais les autres actes de Jules ne laissent aucun doute sur la nature de ce dernier; car il usa de la même bonté à l'égard de la famille Orsini, en pardonnant à l'abbé de Farfa, que Paul avait condamné comme rebelle ; cependant il ne le rétablit pas dans son abbaye, parce qu'il ne pouvait l'enlever décemment au cardinal de Saint-

(1) Le journal du 7 mars.

(2) Inslruclion donnée au nonce Pigliinilo [ireinior jour de juillet 1550. Ceue inslruclion de Jules et les autres que nous devons mentionner pendant son pontificat sont cliez l'auteur et dans beaucoup de bibliothèques de Rome.

(3) Le 17 lévrier, comme il est marqué dans le Journal.

s'était persuadé que Icmpereur avait l'intention de faire faire l'élection du nouveau Poniife en Allemagne ou à Trente ; que c'était pour cela qu'il y retenait celte fraction et qu'il soutenait que le concile lui-même s'y tenait encore. Il s'était si fortement pénétré de cette pensée, que, dans une lettre écrite à Cervini,à ce sujet, pensant que ses soupçons ne trouveraient pas une entière créance, il s'appelait une nouvelle Cassandre ; mais, dans la suite, il avait reconnu qu'il est ordinaire non seulement aux esprits malins, mais même aux esprits vulgaires, de croire cor.sme le plus vraisemblable, touchant l'intention des autres, ce qu'il y a de plus mauvais; que s'il en était ainsi , une seule parole suffirait pour nous former à tous le discernement. Il s'était donc convaincu du contraire en voyant que l'empereur, sans faire aucune tentative de ce genre, avait envoyé sur-le-champ de Trente au conclave à Rome, le cardinal Pacheco. Par rapport à lui-même, il avait également pensé, dans les dernières années qui ve-

1) Journal deMassarelli,du26marsl550.

2) Dans l'instruclion donnée à l'abbé Rosset. (5) Cela se voit dans les instructions.

Ange, auquel son prédécesseur l'avait donnée; mais il réintégra aussi dans les terres (1) que Paul lui avait confisquées, Rodolphe Baglioni et d'autres de ses principaux sujets.

k. Or en le voyant débuter ainsi dans le gouvernement, qui aurait prévu que, peu après, il aurait excité la guerre en Italie, et cela contre les Farnèse? et pourtant il s'en fallait lant que le Pontife (2) eût de la sévérité martiale dans le caractère , qu'il semble au contraire pécher par trop de douceur et d'enjouement; car il conviait souvent à sa table les cardinaux de plus haute condition, principalement dans ses jardins dont les délices avaient pour lui un attrait tout particulier. Cette conduite eût été louée peut-être comme affabilité et aménité naturelles dans les gouvernements séculiers; mais la sainteté de celui à la tête duquel était Jules , et l'exemple récent de la gravité qu'on avait remarquée dans Paul, la fixent traiter d'inconvenance et de mollesse. Mais ce qui souilla les prémices de son pontificat, ce fut la première pourpre qu'il donna; il en revêtit un jeune homme nommé Innocent, d'une naissance si obscure, qu'elle reste encore inconnue. Ce que j'ai pu en savoir en partie de pièces écrites , et en partie de la bouche d'hommes anciens et bien informés se réduit seulement à cela : pendant que Jules gouvernait Plaisance en qualité de légat (et non pas Bologne en qualité de simple prélat, comme raconte Sarpi), il s'affectionna à un tout jeune enfant qui venait folâtrer autour de sa fable ; lui croyant un esprit vif, il entreprit de l'élever pour Dieu, et il le fît étudier, 11 arriva que le jeune homme se distingua dans les sciences humaines. Alors le maître, tout fier que sa perspicacité eût pour ainsi dire su discerner une plante de si grand prix pendant qu'elle était encore en herbe et dans la fange, redoubla d'affection , aima cet élève comme le fruit de son jugement; car les enfants de notre esprit ont dans notre estime la préférence sur ceux du corps. Avec le temps l'affection fut portée au point qu'il fit adopter Innocent par Baudouin del Monte, son frère. Ici Sarpi se trompe en rapportant cette adoption comme postérieure à la promotion au pontificat. On voit au contraire dans les journaux d'Ange Massarelli, secrétaire du concile, qu'Innocent, déjà neveu adopt if du légat, joua un rôle dans un drame pastoral (3) au palais de la seigneurie de Bologne. Or Jules, maître de choisir les Pères du consistoire, avant de récompenser par là le mérite de prélats distingués (4), ou du moins de gratifier les membres de sa famille , se laissa aveugler par son affection pour Innocent qu'il avait lait rester jusque-là à Bagnaja, bourg distant de Rome d'une journée, et l'éleva à ce haut rang (5), lorsqu'il n'avait peut-être pas ac-

(t) Voyez Adrien.

(2) Le journal des picniiers mois.

(3) Le 2 mars 1549.

(l) Diverses IcUres de Dandini au même Innocent, avant et le jour mènic de sa promollon. (.^) Le 30 mai.

LIYUE ONZIÈME.

compli ses dix sept ans , et le dota de douze mille écus de revenu. Mais pour se faire pardonner cette promotion (1), il commença le consistoire par parler avec beaucoup dezèle de la réforme projetée du conclave, et proposa de renouveler les constitutions anciennes et d'ajouter de nouvelles peines contre les abus introduits. Ensuite il passa à la création du cardinal, s'appuyant sur les besoins de sa famille et sur l'incapacité de ses autres neveux, et il demanda conmie une grâce cette promotion au sacré collège. Innocent paya dans la suite ce bienfait de cette espèce d'ingratitude (2) dont on se rend coupable en attirant par ses mauvais succès le blâme sur son bienfaiteur. En effet, comme il arrive que les grandeurs excessives dans les jeunes hommes de basse extraction, au cœur rampant et à passions bouillant! s, servent plutôt à rassasier les appétits qu'à nourrir la vertu, ainsi il se précipita aussitôt dans diverses dissolutions dont il fallut que les Pontifes postérieurs le reprissent et le punissent; ainsi l'honneur même fut ce qui le déshonora davantage (3). Mais quoique Jules lui donnât son nom, des dignités et de la fortune, il ne lui donna pourtant pas alors part à l'administration. Il choisit pour surintendant de l'état ecclésiastique , Fabio Mignanelli, évêque de Luccra , et pour surintendant de la secrétairerie , Jérôme Dandini ,

(1) f Une si tendre affection de Jules p-xir ce jeune honmie a donné à Fra P;iolo occiision d'en reihon lier la nature, et il la représenie saîe et honteuse au delà de toute expression. La pudeur du cardinal Pailavicini ne lui a pas permis de contredire plus ouvertement une si noire médianoeié. Mais le (^nurayer croyant trop honnête et trop obscur le texte de Fra Paolo le rendit pire au moyen à'uue explication, je dirai avec le P. Bonnefoi dans la Maiitjnilé liislonque , p. 125, aussi impudente que dénuée de preuve. Mais ce puissant adversaire de le Courayer a néanmoins voulu voir h quelle source ceux-là ont jamais pu puiser cette ohcénilé. Dans hisilenci; de tous les hislmiens de celte époque, elle s'est trouvée dans SIeidan , ce bon ami des papes et de Rome. Cet auteur, liist. liv. XXI, enchérissant sur la simplicité historique de la iable de Ganimède et de Jupiter, a fait allusion à cette sale accusation qu'il avait prise, comme il rallestc luimême, des satires el des libelles de cette époque, et dont cbacun est à même de juger si la graviié de l'histoire doit tenir aucun compte. Elle s'est trouvée aussi dans une lettre de Thomas Lnbcr, ou Erasle, luthérien , bien plus homme infâme parmi les siens pour avoir été soupçonné d'arianisnie. Cet auteur écrivant à Conrad Pcllicano jadis religieux, puis apislat, et héréiique de la même trempe, cndiellil colle sale imputation de toute l'imagination de la satire et du roman. Celte lettre, on pcul la voir louée chez Jean Otiingero, Hist. ;'ccl., tomi' V, pnfl;e 527, aussi hérétique el grand faiseur de sendjiables satires el d'aulrcs pièces irès-lrivoles, selon la remanpie de Richard Simon (ilisl. crit. du vieux Testament, liv. 3, ch. 19). Voilà donc les sources où ce.^ deux bons amis (Fra Paolo et son glosateur le Courayri) onl puisé leurs eaux. C'est à nous de voir comme elles sont douf^es et limpides.

(2) Lettre du cardinal Maffce au cardinal Cervini, du 50 mai 1550, parmi les papiers de Cervini.

(5) t Voyez noire hislorien, liv. 14, chap. 15, n. 4, où il est qucslion de Pie IV et des clKHiments infligés par lui à ce malheureux cardinal.

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évéque d'Imola; l'un et l'autre avait acquis de l'expérience dans plusieurs nonciatures auprès des rois , et dans d'autres charges très-importantes. Car l'amour de soi-même, supérieur à tout autre amour, est souvent cause que celui qui est épris d'un fol amour pour un autre, ne con>pte pas sur le mérite de celui qui en est l'objet, au point que sa confiance réponde à l'excès de sa passion pour lui, et que s'il va au delà des bornes en fui souhaitant et en lui faisant le plus de bien qu'il peut, il ne se laisse pas éblouir jusqu'à s'en promettre le plus grand bien pour luimême.

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