‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 129 sur 348 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Jules envoie des ambassadeurs à Vempcreur et au roi de France afin de remettre le concile à Trente. Motifs qui déterminèrent le Pape.

1. L'empereur désirait excessivement que le concile fût replacé à Trente. Il y allait de son honneur, après tant et de si solennels efforts qu'il avait fiits pour arriver à ce but, et il croyait que ses intérêts et ceux de la religion y gagneraient, car il espérait, non sans crainte toutefois, y trouver le remède aux troubles de l'Allemagne. Sarpi en rapportant cette nouvelle négociation, tombe tout d'abord dans quelques erreurs ; il dit en premier lieu, que l'empereur commença à l'entamer par l'organe de Louis d'Avila, grand commandeur d'Alcantara, envoyé à Jules comme ambassadeurd'obédicnce(i).Ord'Avilanedit pas un motàcet égard, il s'en tint à une simple formule de compliment. Le Pontife avant son arrivée en avait donné, comme nous l'avons rapporté, l'espérance à l'empereur en termes généraux, ainsi qu'il se voit dans l'instruction reii.ise par lui , et de Tolède, huit jours après sa promotion. Il ajoute que le Pape pressé ensuite plus vivement par Mendoza, résolut, dans son conseil privé, de satisfaire l'empereur; mais qu'il tint ce projet secret, et choisit, pour l'exécuter, une congrégation de cardinaux presque tous dévoués à l'empereur, afin que leur détermination aboutil où il voulait; qu'il leur adjoignit néanmoins un petit nombre de ses partisans, pour contenir les autres dans le respect. Tout cela n'est pas seulement contraire à ce que Sarpi dit luimême si souvent du caractère ouvert de Jules, mais encore à l'évidence des faits; car la congrégation fut composée des mêmes cardinaux (2) qui avaient coutume d'y assister, quand ils étaient à Rome et bien portants, dans les derniers temps de Paul III (3), excepté Cervini, qui fut empêché par une maladie qui le mit en danger de la vie , et qui le força ensuite à sortir de Rome.

2. Voici donc comme la chose se passa : aussitôt que le Pape fut élu, comme nous l'avons dit , il envoya Pierre de Tolède (4) et

(\) Cela est consigné dans rinslruclion donnée à Trivulce, nonce en France.

(2) Le Journal du t9 avril 1550.

(3) Le Journal du 15 et du 23 mai.

(4) Le 17 et le 20 février, comm« il est marqué dans le Journal.

l'abbé Rosset (1) qui avaient l'un et l'autre assisté au conclave, celui-là à l'empereur, celui-ci à Henri , pour les remercier , principalement le second, de la part que leurs ministres avaient eue à son élection. Quant à cette élection, il prenait à témoin ces mêmes envoyés de la modestie et de l'humilité avec lesquelles il avait agi, sans faire aucune démarche pour se pousser, mais laissant le tout à la disposition de Dieu. Il offrait en même temps aux deux princes une affection toute paternelle. Il les exhortait cordialement à la paix, unique remède aux maux dont l'Eglise était affligée. Aussi voulait-il, pour la conclure, s'employerjusqu'au dernier soupir, sans épargner même sa propre vie. Et comme il savait que la restitution qu'il avait faite de Parme à Octave déplairait au roi de France, qui désirait cette ville pour Horace, outre qu'il avait justifié cet acte à Rome auprès des cardinaux de Ferrare et de Guise, il en exposa encore les raisons au roi par son ambassadeur Rosset. Ces raisons étaient le serment fait dans le conclave, la justice, l'exemption pour le Siège apostolique de la dépense et des inquiétudes qu'occasionnait la garde de la ville, le désir de ne point entretenir d'inimitiés entre les deux frères, les Farnèse, de ne point allumer la guerre en Italie et de ne pas fournir à l'empereur, par ses défiances pour Horace, le prétexte de s'en emparer. De l'autre côté, il fit dire par de Tolède à l'empereur que, pour les choses qui concernaient la foi, la religion, la paix et la tranquillité de la république chrétienne, et par conséquent la marche et l'achèvement du concile, sa majesté pouvait compter de sa part sur une bonne volonté et une diligence telles qu'il pensait bien qu'elle en serait contente, pourvu que, dans ce qui la concernerait elle-même, elle ne restât pas en arrière comme il l'espérait, et qu'on levât certains obstacles qu'avec le concours de sa majesté on pouvait lever aisément.

3. Cependant quelqu'un (2) des Impériaux lança comme de lui-même au Pontife ce petit mot; que l'empereur ne cesserait de se réjouir de sa promotion si seulement on parvenait à régler un article, c'est-à-dire, l'affaire du concile. Le Pape, également en forme de conversation particuliè- e, répliqua qu'en cela ils s'accorderaient facilement , à condition toutefois, que l'empereur répondrait à sa sincérité par une sincérité égale; qu'ils s'entendraient l'un avec l'autre en peu de mots , si on voulait célébrer le concile pour la conservation et l'exaltation de la foi catholique, pour la confusion des hérétiques, pour l'avantage de sa majeslé et de ses états ; et non pour l'abaissement du Siège pontifical, dont la défense, comme il l'espérait, ne serait pas moins l'objet des vœux de sa majesté que celle du trône impérial; et qu'il y avait certaines considérations dont il ferait part à sa majesté dans le temps convenable, non pour

(1) Lettre de Dandini à Innocent del Monte, du 23 février 1550.

(2) Dans l'inslruction donnée au nonce Pigliini,

apporter de nouveaux, obstacles, mais au contraire pour lever ceux qui existaient par une communauté et une union intime de volontés et de pensées entre lui et l'empereur. De cette réponse quelques-uns conjecturèrent que le Pape projetait de s'entendre avec l'empereur au sujet du concile. Jules l'ayant appris, Ot dire ensuite à Charles (1) que ces hommes ne comprenaient ni ce que c'était qu'un concile, ni jusqu'oiî allait l'autorité pontificale par rapport au concile.

4. Après ces conversations particulières entre le Pape et les partisans de l'empereur à Rome, arriva vers le milieu d'avril (2), à l'ambassadeur Mendoza, l'ordre de presser vivement le retour du concile à Trente. Aussitôt le Pape soumit cette affaire à la congrégation, ainsi que diverspoints qu'il la chargea d'examiner. Pendant ce temps -là il avait fait venir d'Allemagne Pighini (3) pour lequel il avait une estime extraordinaire, afin d'avoir une notion plus fraîche et plus sûre de l'état présent des affaires. Il avait l'intention de l'y renvoyer, comme il le fit, et il y laissa, pendant ce court intervalle de temps, LippoinanietBertano. Quand on en vint à délibérer, on fut d'avis que l'affaire n'avait plus l'aspect qu'elle présentait du temps de Paul. En effet les deux plus grandes difficultés qui s'étaient rencontrées à celte époque, c'est-àdire, le danger d'une contestation entre le concile et le sacré collège à l'occasion de l'élection du nouveau Pontife, et par conséquent d'un schisme, et le dessein de révoquer en doute la validité de la translation faite par autorité pontificale, semblaient alors dissipées : la première, non seulement parce qu'on avait un Pape autre qu'un viellard décrépit dont on eût à craindre la mort avant la fin du concile, mais encore parce qu'on avait eu dernièrement une preuve de la sincérité des intentions de Charles à cet égard ; la seconde, parce que les évêques espagnols, depuis le départ du cardinal Pacheco, ne restaient plus à Trente, et par conséquent ne témoignaient pas être persuadés que le concile y subsistât. On jugea donc qu'il paraitrait alors tout simplement que le Pape l'y établirait de nouveau : ce qui ne préjudiciait en aucune manière à son autorité, ni à celle de son prédécesseur. De l'autre côté, au nombre des articles arrêtés par le collège (i) , et que Jules avait jurés tant dans le conclave que depuis le conclave, était la célébration du concile. Et les nonces d'Allemagne par leurs lettres, et Pighini de vive voix, ne cessaient de représenter qu'elle était nécessaire, non seulement pour recouvrer les pays qu'on avait perdus, ce qui semblait très-difficile, les princes étant retenus par l'intérêt qu'ils avaient au pillage des biens ecclésiastiques ,

(l) Par le nonce Pighini, comme il est marqué dans son insiruplion.

(2] Le Journal du 19 et du 22 avril.

(5) Dans rinslniclioii donnée à de Tolède.

(4) Tout cela esl dans un discours envoyé pnr le Pape en France, afin de persuader le roi : il esl écrit du H de juillet, comme il esl marqué dans le Journal.

et les sujets par la licence et la corruption de leurs mœurs ; mais encore, pour ne pas perdre ceux qui restaient, et qui, attirés par l'appas du crime qu'on voyait si bien réussir aux autres, commençaient à chanceler. A cela on ajoutait que ce serait un grand échec pour l'autorité pontificale de laisser s'anéantir un concile qu'elle-même avait transféré , et qu'ensuite la puissance séculière avait arrêté et suspendu à force d'opposition ; que de plus cette dernière s'étant arrogé le droit de prescrire des lois en matière de religion, jusqu'à ce qu'on vît les décrets du futur concile, il ne restait pas d'autre moyen de faire disparaître un si grave inconvénient, que de tenir réellement le concile. On considéra également que si le Pape et le sacré collège , sourds aux instances si solennelles de l'empereur et de l'Allemagne, qu'approuvaient aussi le roi de Pologne et presque tous les fidèles, ne montraient pas d'empressement pour la célébration de ce concile , ce serait fournir un beau prétexte à l'empereur de suppléer au défaut de la puissance ecclésiastique.

5. Or, admise une fois la nécessité de tenir le concile, on ne voyait pas qu'il y eût lieu de le tenir ailleurs qu'à Trente. Premièrement, parce que si l'on voulait, ou le remettre à Bologne, ou le convoquer dans une autre ville, il fallait d'abord commencer par juger la question portée devant le Pontife précédent, et qui n'avait jamais été décidée, la validité de la translation ; que cette cause ayant été provoquée par Jules lui-même, alors légat, qui depuis n'avait jamais cessé de la soutenir, chacun le considérerait comme un juge passionné et suspect dans un procès où il s'agissait d'approuver ou de condamner un de ses actes les plus remarquables. Secondement, laissant de côté les raisons et venant au fait, les Français eux-mêmes avaient avoué qu'on ne réussirait jamais à réunir un concile œcuménique dans un lieu auquel Charles, maître de tant de royaumes, n'agréerait pas; et ce prince, d'accord avec toute l'Allemagne, ne voulait pas agréer un lieu moins incommode ni moins suspect aux autres nations que celui de Trente II paraissait donc nécessaire de remettre le concile dans cette ville.

6. Cela supposé, il restait deux points auxquels il fallait pourvoir; l'un, c'était l'assentiment du roi Henri sans lequel on savait bien que le concile ne serait ni universel ni utile à la chrétienté, et que, même en ce cas, il lui susciterait de nouveaux troubles en France. Aussi, tant pour cette considération (l)qu'à cause de son amitié pour le roi, il l'assura dès le commencement, par l'organe du cardinal de Guise, qu'il ne concluerait rien dans cette affaire sans avoir prévenu sa majesté. L'autre, c'était une décision quelconque à prendre irrévocablement touchant la manière dont on devrait procéder, afin que le concile n'entraînât ni les longueurs ni les embarras de l'assemblée précédente. Pendant

(1) Dans l'iiislruciion donnée au uonçe Tnvulce.

S39 qu'à

Rome on était encore dans l'incertitude et qu'on n'avait rien d'arrêté, l'empereur (1), qui avait ordonné une autre diète à Augsbourg pour le 2k juin, afin d'arranger les choses avant de quitter l'Allemagne, fit, par l'entremise deMendoza, de très-vives instances auprès du Pontife, pour obtenir une prompte réponse; témoignant qu'il pren drait un autre parti dans la diète, si le Pape souffrait que sa demande fût repoussée. Alors Jules, sans y mettre le moindre retard, lui envoya comme nonce le même Pighini qui venait d'être promu (2) à l'archevêché de Manfredonia ; il le chargea de la réponse que nous rapporterons peu après, et rappela Lip pomani(3) et Bertano, comme nécessaires en Italie. Dans le même temps et pour les mêmes affaires , il envoya également comme nonce au roi de France Trivulce, évêque de Toulon. Ainsi la promotion de Jules ne rendit pas plus difficile le retour du concile à Trente,

comme on aurait pu le croire en voyant ap- à se plaindre , et que par là il serait maître peler au souverain pouvoir un Pontife opposé de toute l'Allemagne qui lui resterait souà cette mesure. Au contraire, elle la favorisa mise et attachée ; que si, au contraire, on lui en écartant un cardinal égal en pouvoir à ses accordait le concile , il serait dans la nécescollègues, puissant par son influence et qui site, pour conserver sa réputation et pour s'était prononcé contre ce retour. contenter les catholiques qui l'avaient aidé

Page 1