CHAPITRE XII
Nouveaux efforts du Pontife pour terminer les débats relatifs à Parme et à Plaisance. Brouilleries avec les Farnèse à cette occasion. l.LesFarnèseétaientextrêmementinquiets des droits que s'attribuait l'empereur, et des complots que tramait Gonzague. Aussi le duc Octave avait-il jeté en prison (1) le comte Jean- François San-Severino, qu on soupçonnait d'inlcl igences secrètes. Cet emprisonnement
comme gouverneur, qu'un homme dévoué à sa majesté , et que le duc Octave ne pourrait habiter dans cette ville. Le troisième était qu'aux conditions rapportées ci-dessus, le duc ne reconnaîtrait pour souverain dans Parme que le Pontife, et dans Plaisance, que l'empereur pour le temps présent, et sans préjudice pour les droits des deux parties. On déclarait que le Pontife avait besoin d'une prompte décision; car il ne pouvait répondre de contenir dans le devoir ces seigneurs, jeunes, désolés, et presque désespérés de la manière dont les traitait sa majesté;
mille comble à l'exaspération des Impériaux, qu'il savait bien qu'ils étaient en butte à des
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Jules, désireux d'éteindre cette étincelle, qui pouvait provoquer un incendie qui embraserait toute la (hrélienlé, envoya Bertano, en qualité de nonce particulier, auprès de Charles. Il le chargea (2) de faire voira sa majesté combien il y allait de son honneur d'arranger ce différend , et combien il convenait peu au Pontife de faire ce que proposait Mendoza , c'est-à-dire d'investir de ces deuxvilles l'empereur, qui en paierait le tribut à l'Eglise; que les feudataires trop puissants ne se faisaient sujets que de nom et pour la forme, comme on le voyait dans le royaume de Naples ; que le sacré collège n'y consentirait jamais ; que la justice serait lésée, et qu'on indisposerait tous les princes, principalement ceux qui étaient intéressés au maintien de l'éclat de l'Italie ; que Parme n'était pas nécessaire à l'empereur pour défendre Milan , parce que Plaisance formait une barrière et une chaîne très-fortes d'un côté, au moyen de Crémone et du Pô, de l'autre, au moyen des montagnes de Gênes ; que cette ville pouvait être à sa majesté du plus grand secours pour l'attaque, car elle servait présentement d'avant-mur à Modènc, Reggio et Bologne; que pour cette raison tous les seigneurs d'Italie devaient avoir les yeux tournés de ce côté-là , non pas qu'ils eussent à craindre sous le règne de sa majesté, aux intentions de laquelle ils pouvaient se fier, mais sous celui de ses successeurs dont les sentiments pouvaient changer ; que remettre entre des mains si puissantes cette clé des possessions que les autres princes avaient en Italie , ce serait un acte Irès-répréhensible et très-honteux de la part du Pape : il proposait donc trois arrangements.
2. Le premier, c'était qu'on se ferait, de part et d'autre, les concessions dont nous avons parlé , après qu'on se serait entendu pour triompher des obstacles qu'on trouverait à cet arrangement, et pour éteindre, de l'autorité de
(1) Joiirnnl du 16 septembre 1S50, et irtslruclion donnée à Camajaiii, comme nous verrons ci-après.
(2) Inslniolioii donnée le ^7 janvier 1551.
suggestions puissantes et capables de faire tomber même des personnes plus contentes et plus mûres ; qu'on ne pouvait douter de leur fidélité quand la paix serait faite, vu surtout l'autorité du Pape et du sacré collège, qui l'appuierait, et la disposition où était Octave, ainsi que sa femme et son jeune fils Alexandre, d'aller habiter partout où sa majesté l'ordonnerait. Dans le cas où l'empereur ne verrait de sûreté dans aucun arrangement, tant qu'il resterait aux Farnèse , avec la possession de Parme, ville voisine, des prétentions sur Plaisance, et par conséquent un élément de haine et d'agitations, il fut encore enjoint à Bertano de lui représenter que si sa majpsté renonçait à toute espèce de droit sur Parme, le Pontife l'investirait de Plaisance, à condition qu'Octave serait indemnisé ailleurs, au moins en partie, de la perte de ce revenu.
3. C'était avec raison que le Pape disait qu'il ne pouvait répondre de contenir longtemps les Farnèse. Malheureusement Bertano tomba malade en route (1), et pendant plusieurs jours on n'eut pas même de nouvelles de lui. Aussi ces seigneurs, à qui on avait présenté le choix qu'on avait fait de lui pour cette mission, comme d'un homme dévoué à leur famille, n'espérèrent plus rien de son message : et comme c'est le propre des craintes excessives de pousser aux partis extrêmes, Octave, s'imaginant à chaque instant voir fondre sur lui la ruine dont il était menacé avec l'horrible mélaiiiorphose d'un prince redevenu particulier, se rendit aux projets d'Horace (2). Celui-ci, Français par affection et par alliance, s'efforça d'attirer toute sa famille dans ce parti. Il pensait assurer non seuiement le sort d'Octave , mais encore le sien : car son frère aîné aurait pu s'arroger des droits de retour sur son duché de Castro, lorsqu'il aurait eu perdu
(1) Cela est consigné dans l'instruclion donnée à Daiidini envoyé près de rempereur, que nous rap* porterons ci-après.
(2) Voyez Adrien, dans le livre liultième.
IllSTOmE DU CONCILE DE TRENTE.
ce qu'il avait reçu en échange de la renon- était chargé de procurer la délivrance de
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cialion qu'il en avait faite. Il pensait aussi qu'en devenant le casque du salut de sa famille, il deviendrait en même temps le chef qui la gouvernerait.
k. Le Pontife ayant eu vent de ces arrangements, en fut dans une inquiétude étonnante. Voici les considérations qu'il faisait : laisserait-il un libre cours aux intentions d'Octave, ou bien s'y opposerait-il ? s'il leur laissait un libre cours, jamais l'empereur ne se persuaderait qu'il était étrangère ces projets, quand il viendrait à considérer surtout ce qui était arrivé avant le conclave et dans le conclave, et déplus l'affection qu'il portait au roi de France. Ainsi serait détruite toute confiance entre eux, confiance qu'il avait eu tant de peine à établir, et de laquelle dépendait le bien de la paix etde la religion. Outre
San-Severino, si son emprisonnement avait pour motifs des préventions non fondées ; de remontrer à Octave les raisons exposées plus haut, qui forçaient le Pape à ne pas permettre quil appelât les Français et qu'il se remît à leursolde,luisurtoutgonftilonier et capitaine de l'Eglise dont il touchait un traitement annuel de trente-six mille écus ; de lui faire cette défense sous peine d'être déclaré rebelle ; d'exiger de lui qu'il prenne par écrit rengagement d'obéir ; de faire voir aux Farnèse dans quel abîme ils se jetteraient (1) en se brouillant avec Charles V; qu'il dépouillerait aussitôt Octave et les deux cardinaux de tous les revenus profanes et ecclésiastiques qu'ils possédaient dans ses domaines , et qu'il aurait un prétexte plausible de faire servir à la prise de Parme, les armées qu'agitait le
cela, l'empereur, à l'abri du reproche de eu- bras irrité deGonzague ; que pour punir sa
pidité et d'irrévérence, aurait un prétexte qui désobéissance, et ne pas laisser cette ville en
l'autoriserait à attaquer Parme et en elle proie à la domination étrangère, le Ponlifc se
non plus l'étendard et le feudataire de l'Eglise, verrait contraint d'unir ses armes temporelles
et spirituelles a celles de ce prince ; qu'au contraire, si Octave renonçait à ces projets, il pourrait espérer que la protection du Pontife lui ferait obtenir quelque heureux arrangement au moyen de la négociation ouverte avec l'empereur , qui était uni à l'un par les
mais des étrangers ses ennemis. Ainsi il fouufail quele Ponlife vît une ville qui lui appartenait, combattue par deux princes très-puissants. Dans ce cas, quel que fût le vainqueur, il enlèverait à l'Eglise toute autorité sur elle ; bien plus, ce serait une porte
ouverte pour entrer dans les états ecclésias- liens du sang,et à l'autreparceuxdu respect et tiques; que si, au contraire, il s'opposait à delà confiance ;qu'entoutcas,ilauraitrappui ce projet d'Octave, toute opposition par sen- du Pontife. Si Gamajani ne pouvait apaiser tences et par censures, que ne soutiendraient Octave autrement (2), il devait lui offrir d'épas les armes, serait méprisée et par l'empe- changer avec le Pontife le duché de Parme reur qui ne la croirait pas sincère, et par les contre celui de Camerino, dont le revenu
autres qui s'en moqueraient ; que s'il prenait les armes contre Henri , cette guerre porterait le désordre dans le concile, brouillerait le Pontife avec celui des princes qui lui était le plus attaché, le jetterait dans une
était plus considérable et le territoire plus vaste et tout-à-fait à l'abri des étrangers. Car, si Parme était rentrée entre les mains du Pape, elle n'aurait pas inspiré à l'empereur, et à Gonzague les sentiments de jalousie qui
situation difficile et dangereuse, et finirait, au les portaient à prendre l'offensive
moyen des nouveaux impôts , que dévore continuellement le monstre insatiable de la guerre, par ruiner ses états déjà accablés sous le poids de charges si lourdes. Déjà en effet les dépenses qu'avait occasionnées le concile, les secours fournis pour l'expédition d'Allemagne, le démêlé survenu à l'occasion de Parme; les frais qu'avait entraînés la vacance du Siège et les largesses que lui-même avait faites avec plus de munificence que de prudence, au commencement de son Pontificat, avaient épuisé le trésor au point que tout récemment il avait proposé en consistoire (1) d'aviser à quelque moyen pacifique de subvenir aux besoins ordinaires. 5. 11 prit donc le parti d'envoyer à la hâte à Parme Gamajani, son camérien intime. Il avait ordre de communiquer, en passant par Sienne, toute son instruction (2) à Mendoza qui était alors dans cette ville. C'était pour ôter de l'esprit des Impériaux, les soupçons qu'ils avaient déjà conçus sur sa participation aux machinationsdes Farnèse. Gamajani
(1 ) Le 5 ei le 20 octobre \ îiSO , comme il est marqué (lais les Actes coiisist<"iaux.
(2) Le U) février, coiiune il est dit dans l'inslruclion et dans le Journal.
6. Mais Octave crut qu'il ne pouvait compter sur les espérances qu'on lui donnait, vu les actes et les paroles des Impériaux. Quant à l'échange, il pensa que ce serait descendre trop bas que de passer de la principauté de Parme à celle de CajûPj*ino. Ainsi il fut non seulement revêche , mais encore sourd aux exhortations de Gamajani. On a dit qu'il avait auparavant exposé ses angoisses au Pontife en lui demandant du secours, et que Jules s'excusant sur les embarras du Siège apostolique, lui avait répondu de s'aider comme il pourrait; que le duc vit dans ces paroles une permission tacite de se défendre par oii il pourrait, et que dans la suite ce fut la raison qu'il allégua à Gamajani pour excuse; mais il n'y a pas un mot de cela dans les écrits qui sont venus à ma connaissance.
Le Pontife ayant appris par les lettres de Gamajani l'opiniâtreté d'Octave (3), crut qu'il était indigne d'un souverain de laisser plus longtemps son ministre auprès d'un sujet rebelle. C'est pourquoi il enjoignit à Gamajani de revenir au plus tôt, mais seulement après
(!) Cela est dans rinslructinn donnée à Daiidini.
(2) Cela est dans la même iMslrnciioii.
(5) Cela se voit dans rins.trnciion donnée au noncei
LIVHE ONZIEME.
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qu'il aurait remis, en présence des témoins qu'il aurait à sa disposition , trois brefs , l'un à Octave, dans lequel il lui était défendu, sous peine d'être déclaré rebelle et d'encourir la confiscation de tous ses biens, d'admetlrc des étrangers sur le territoire de Parme ; un autre àPaul Vitellio auquel il commandait, si le duc désobéissait , de partir sur-le-champ; le troisième au cardinal de Saint-An^e, par lequel il le rappelait pour exercer a Rome sa charge de premier pénitentier. Mais les deux premiers du moins n'étant point appuyés par la force des armes, on ne s'en mit pas en peine.
7. Henri n'écouta pas mieux les prières du nonce, qui (1) chercha à le détourner, au nom du Pape, de cette entreprise. Bien plus, il lui arriva ce qui arrive ordinairement à quiconque a été le principal instrument de l'élévation d'un autre au pouvoir : attendant de lui, comme chose due, une très-grande récompense, et n'en recevant qu'une médiocre, il s'en offense, conçoit de la haine et finit par devenir ennemi. Henri était persuadé que le Pontife devait plutôt lui savoir gré de vouloir bien prendre les armes pour préserver Parme de l'occupation dont elle était menacée et qui s'était déjà réalisée pour Plaisance; c'est pourquoi il attribua à l'ingrate partialité du Pontife pour l'empereur le refus que reçut à Rome l'ambassadeur français, quand il fit cette proposition. H répondit donc avec aigreur et publia une lellre circulaire dans laquelle il commandait à tous les évêques de son royaume d'aller pendant six mois dans leurs églises, d'en remarquer les besoins , et de se préparer à un concile national. Mais l'offense dans une âme ardente produit à peu près le même effet que la pluie dans la belle saison, quand elle ne fait que nous menacer du haut des nuages, ou que, n'en sortant qu'en yapcur légère, elle échauffe l'atmosphère ; mais pour la rafraîchir, il faut (ju'elle tombe à torrents. Ainsi, comme Jules était naturellement bouillant, il fut plus irrité qu'intimidé. Néanmoins il ne se livra pas à sa colère au point de ne pas chercher à éviter adroitement la guerre, fallût-il même tolérer ce qui se passait à Parme, pourvu qu'il pût le faire avec le bon plaisir de l'empereur ; mais s'il lui fallait rompre avec l'un des deux princes, il résolut de s'attacher à Charles comme à celui qui avait le plus d'iniluence sur les affaires temporelles de l'Italie, et sur les affaires spirituelles de l'Allemagne et de la chrétienté; il n'avait d'ailleurs rien à lui reprocher, au lieu que Henri entrait malgré lui dans une ville de l'Eglise. En un mot, la douceur du bienfait qu'on a rendu à quelqu'un On le portant au pouvoir, se convertit en amertume, quand le bienfaiteur use avec lui de son autorité aussi durement que s'il avait voulu en faire un esclave et non un prince.
(l)Cel;i est dans l'inslruclion cilée de Dandini, cl d'abord dans nue leUredu même Dandini au nonce Berlano, du 16 mai lji5i cl dans plusieurs leuresde 8i's registres.
GoNc. DE Trente. II.