‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 135 sur 348 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Deux protestations faites au nom du roi de France en consistoire. Diverses alternatives de guerre et de négociation au sujet du différend de Parme.

1. Avant l'arrivée d'Ascagne de la Cornia à la cour de France , le roi avait donné un dernier et nouveau consentement au mariage de Diane, sa fille, et d'Horace Farnèse (1), mariage qui avait étcsuspendu jusqu'alors. Le roi avait renvoyé Horace à Parme pour arrêter les conventions avec ses frères. On donna, comme nous l'avons dit, à Ascagne des espérances vagues, le roi s'en remettant à la réponse que Montluc porterait au Pape en son nom. Pendant ce temps-là, fjonzague voyant que les négociations se prolongeaient à dessein, afin de laisser aux Parmesans le temps de s'approvisionner, s'empara de Bressel (2), place du duc de Ferrare, mais possédée comme domaine utile par le cardinal, frère du duc et grand partisan des Français. II était très-aisé de faire passer par là des vivres dans Parme; ce fut ce qui servit à Monluc de prétexte et d'excuse auprès du Pape; il allégua que le roi, irrité de cette nouveauté, renonç iità ses premières idées de paix. Jules ne laissa pas encore de faire des eîTorts auprès d'Octave. Et comme celui-ci se défendait d'abord sur la parole qu'il avait donnée au roi, il lui intima sa défense, comme nous l'avons dit précédemment , par bref et ensuite par monitoire. Il lui fit entendre qu'il pouvait s'en servir comme d'un prétexte plausible pour se dégager de sa parole. En même temps il s'efforça de lui persuader que Gonzague n'allant pas alors au-delà des paroles et des menaces, il n'était pas encore temps de se laisser aller à la frayeur et de se jeter dans des dépenses. De plus, il lui promit que si l'on remarquait quelque mouvement, il viendrait à son secours et à celui de Parme, non seulement avec ses forces, mais même, si cela était nécessaire icn personne.

2. Cependant toutes ces exhortations devenaient inutiles; parce que, comme Jules le vit bien et le fit remarquer à l'empereur, Octave, déjà trop tourmenté par les menaces de Gonzague, nese tiendrait jamais pour bien assuré s^il n'avait endossé la cuirasse, et le roi , après lui avoir promis, ne manquerait jamais à sa parole, pour ne pas perdre à jamais toute considération auprès des princes italiens; car, dans les transactions humaines, il y a trop à perdre à avouer comme fausse sa parole, monnaie unique sur laquelle roule toute cette sorte de commerce. Ainsi, Horace étant retourné en France, fit le 27 de mai une

(1) Tout cela se trouve dans les instructions donnt'os an trésorier envoyé à l'empereur; à Camajani riivoyc au duc de Florence; à Montluc, à son retour eu Fiance ; et à Acliille de Grassi, envoyé comme nonce :i Vt-nise le 27 août 1551, dans les papiers des Borgliè>e, outre les lettres de Dandini cilces ci-après.

(i) Le i" mai, comme il est dil dans Adrien au livre 8% et plus âu long dans les Registres de Dandini.

convention en son nom et en celui de ses trois frères (1). 11 promit pour Octave de servir le roi dans toute espèce d'entreprise, excepté contre le Siège apostolique, et de permettre aux troupes de sa majesté d'entrer dans Parme ou dans d'autres places de ses domaines. Le roi promettait à son tour le secours de son bras pour la défense de Parme contre qui que ce fût; il s'engageait à tenir à sa solde, pendant ce temps, quinze cents fantassins et deux cents cavaliers, et en cas d'attaque , des forces plus considérables que commanderaient ses capitaines, qui auraient toutefois à leur tête Paul Vitellio, lieutenant du duc, entretenu à ses frais. De plus si l'empereur enlevait aux cardinaux Farnèse les revenus qu'ils possédaient dans ses états, le roi serait tenu de les indemniser. Il y avait d'autres dispositions qui mettaient pour longtemps les Farnèse dans la dépendance du roi, et qui ne leur permettait pas pendant quehiues années de faire aucun arrangement avec l'empereur sans son bon plaisir.

3. Le Pontife voyait bien que le seul moyen d'apaiser la tempête qui s'élevait aurait élô de satisfaire les Farnèse et en même temps d'ôter au roi l'idée que l'en)pereur voulait s'étendre en Italie. C'est pourquoi , pour atteindre le premier but, il envoya à Octave le cardinal Alexandre, son frère, et ensuite le cardinal Jean-Ange de Médicis, que Pau! III avait honoré de la pourpre, avec Veralloet Maffée, quelques mois avant sa mort, et qui était allié aux Farnèse. Dans les premiers troubles, Paul l'avait appelé, comme nous l'avons dit, de la vice-légation de Bologne à la garde de Parme. Enfin il envoya le cardinal de Santafiora, cousin d'Octave. Il chargea ces médiateurs de lui faire en son nom plusieurs offres.

h. Mais il fit partir (2) pour Bologne Dandini, son premier secrétaire, à qui il communiqua plus à fond ses intentions, lui laissant aussi plus de liberté pour les interpréter. Dandini devait en même temps pourvoir aux besoins de la guerre et traiter des conditions de la paix. Le duc ne montrait plus une opposition formelle, soit qu'il agît sincèrement, à la vue de sa détresse et du danger qu'il courait de rester privé de tout, lui, ses hères et ses enfants, soit que ce fût finesse de sa part, pour amuser les ennemis jusqu'à ce que les Parmesans eussent fait la récolte : c'est ce qu'il s'efforça dans la suite de persuader a la France (3), quand le roi se plaignit de ces négociations entamées sans sa permission. Aîiti donc d'en finir [k] , Dandini lui-même , à la sollicitation également du duc de Ferrare, qui s'employa toujours avec l'ardeur la plus in-

(1) Les articles sont parmi les pnpiers des Borghèse.

(2) Lettre de Dandini a Jean-Baptiste tiel Monte, de Saint Laurent, 50 mai 1552.

(3) Le duc de Ferrare le rapporta à Dandiiii, comme on le lit dans une iellie de celui-ci au Pape, du 11) août! 551.

(4) Lettres de Dandini au Pape des 7, 10 ei \1 juin 1551.

iGl

IIISTUIUE UU CONCILK 1)K THRNTK.

fatigable au rétablissement de la paix, alla à livrerait lui-même comme otage entre ses Parme, où il fut reçu par Octave avec toutes mains. Cela posé, le cardinal cameilingiie sortes de démonstrations de respect pour la envoya à Octave un homme chargé de la ré-

personne du Pape qu'il représentait. Le duc ne se contentait pas de Camerino, mais îl demandait en outre Civita-Nuova et quelques revenus en argent joints encore à d'autres avantages. Pour totît cela Dandini se montra facile , soit parce que tout cela lui paraissait (ie peu de valeur en comparaison de l'acquisilion de Parme et de la paix générale, soit encore parce qu'il savait qu'il se conformait aux intentions de son souverain. Cependant on convint que le Pape enverrait à Octave des bullt's qui seraient, pour plus grande sûreté, approuvées en consistoire. Dans ces bulles , Octave serait investi de Camerino ; on lui donnerait de plus, pour sa vie et celle de son fils, le gouvernement de Civita-Nuova; on lui assignerait, sur les revenus de la chambre apostolique, une pension annuelle de huit mille écus ; l'empereur le laisserait, ainsi que ses

ponse. Les quatre personnages cités voulaient se remettre comme otages au pouvoir de Jean-Baptiste.

7. Le duc témoigna son mécontentement, et du butin en bestiaux que firent sur lui les habitants du bourg de Saint-Donnin , et du mouvement de Gonzague, qui, s'étant approché du Taro , était sur le point de le passer. Il refusa de faire l'écrit avant que 'le dommage n'eût été réparé et que Gonzague n'eût arrêté sa marche. Les ministres du Pontife consentirent aisément à la réparation du dommage qui ne s'élevait pas au - delà de cent écus. C'est pourquoi le camerlingue que Dandini dans ses lettres, au Pape, loue comme l'homme le plus dévoué et le plus fidèle au Siège apostolique dans tout le cours de cette affaire, alla en toute hâte vers Octave, lui offrit cette som-

frères, jouir librement de ce quïls possédaient me, eten même temps s'engagea à faire arrê-

dans ses domaines, et lui permettrait de ven dre les fiefs qu'il avait dans le royaume de Naples. 11 voulait aussi qu'on lui fournît quelque argent pour payer et licencier les troupes.

5. Le duc exigeait, comme condition essentielle, que, pendant quil attendait les bulles et les autres sûretés demandées , l'armée pontificale se tînt à Castel-Franco, et l'armée impériale au-delà du Taro. îl alléguait pour raison que si une fois il devenait l'objet de

ter l'armée impériale. Et quoique le duc fit quelques difficultés , néanmoins le cardinal à la fin le gagna tellement qu'il envoya à Gonzague un exprès pour lui représenter l'état des choses, et pour le prier de ne pas avancer; mais cet exprès trouva que l'armée avait déjà passé le fleuve et qu'elle s'était emparée du petit poste de Noceto. Le duc en conçut ou feignit d'en concevoir tant de dépit, qu'à rinst;;nt il rompit la négociation.

quelque attaque et de quelque injustice, et et qu'il ne voulut plusse contenter de l'offre

que les ennemis en vinssent aux manis avec les Français accourus à sa défense, il ne pourrait pîus'traiter sans se déshonorer.

6. Dandini, craignant de son côté que ce ne fût là un artifice pour gagner du temps jusqu'à la moisson, demanda aussi au duc, com-

que lui faisait Gonzague de restituer Noceto qu'il avait pris, non pas au nom de l'empereur, mais au nom du Pontife, et de ramener son armée de l'autre côtédu fleuve ( I). Arrivèrent les bulles et les dispositions du Pape , telles que le duc les avait précédem-

ine garantie, soit de remettre la ville en dé- ment demandées. Elles avaient été unanime-

pôt entre les mains dune personne également ment approuvées en consistoire (2) dans la

amie des deux partis, soit de livrer la cita- forme la plus ample et la plus authentique,

délie au cardinal de Santafiora , soit de Mais il répondit hardiment à un courrier du

donner des otages convenables. Mais Octave refusa tout; il ne voulait que s'obliger par écrit, à condition encore que cet arrangement resterait secret jusquà ce que^ tout fût réglé. Dandini ne pensait pas qu'il fût possible aux confédérés de commencer par des faits , tandis que le duc ne donnerait de son côté qu'un écrit qui, chez un peuple qu'on ne peut contraindre par la force de la loi, n'a pas d'autre valeur que celle que lui donne celui qui la fait. Il délibéra donc sur cette affaire avec le cardinal camerlingue, le cardinal de Médicis, AlexandreV ilellioetrarchevêque Sauli, vicelégat. Tous quatre convinrent qu'on s'en tiendrait à un écrit que le duc signerait foi de chevalier. Mais, en cas qu'il vînt à manquer à sa parole, le camerlingue s'engageait à payer cinquante mille écus , Vitellio autant , Sauli cent mille, le cardinal de Médicis à perdre tout ce qu'il avait, et de plus les bonnes grâces du Pape qu'il croyait inappréciables. On en écrivit à Jean-Baplistedel Monte, qui était dans l'armée. Il approuva l'opinion des quatre conseillers; il ajouta que si le dwv, consentait à remelire en dépôt la ville et le château, il se

cardinal camerlingue , qui lui en porta la nouvelle, et à un autre du cardinal de Médicis (3), qui lui fut envoyé par ordre précis du Pape ( ce dernier ne pouvait s'ôter de la bouche la douceur de la paix qu'une lueur d'espérance lui avait déjà fait goûter) : que de pareilles propositions le surprenaient ; qu'il n'avait jamais rien conclu définitivement avec les ministres du Pape; qu'à la première attaque il avait rompu toute espèce de négociation ; que les ennemis devaient se retirer au-delà du fleuve et dédommager ses vassaux de tous les torts qu'ils avaient soufferts ; qu'ensuite on recommencerait à traiter d'accommodement. Le Pontife n'avait pas négligé non plus le second moyen que nous avons indiqué ci-dessus , pour arriver à la paix et y amener Octave avec le bon plaisir du roi de France , dont il était visible que ce

(!) Fleures de Dandini .luP.ipo, des !5 oi i:> ji'iii . 01 au cardinal deMédicisdn 17 juin 1551.

Ci) Le 10 juin, coinmo il csl dit dans les Acli'S consislorlaux.

(5) Leure de Dandini au duc de Ferrare, du 22 juin 1551.

Mvr.î': o:\zii:.viK.

prince dépendait et attendait avec confiance de puissants secours : c'était de dissiper l'ombrage que prenait Henri , des prétendus agrandissements médités par l'empereur, (^est pourquoi, afin d'agir avec plus de dignité pour lui-même et plus de sûreté pour les Français , il s'y prit de manière à ce que l'empereur le priât par lettre (sauf les droits quels qu'ils fussent de l'empire) de s'obliger, si le traité était conclu, à conserver la ville de Parme au Siège apostolique; et le Pape offrait au roi d'en confier la garde à un gentilhomme qui jurerait de la conserver à l'Eglise, et de ne pas la mettre au pouvoir d'autrui.

8. Mais dans la réalité le duc se serait plutôt laisser dépouiller de sa peau que de Parme. Il lui semblait que c'eût été une action basse, flétrissante pour son honneur et dommageable pour sa postérité. Les Français ne voulaient pas non plus manquer à leurs promesses. Bien plus , ils ambitionnaient ces beaux titres de protecteurs de l'opprimé et d'hommes fidèles à leurs paroles ; c'était comme une épine qu'ils aimaient à tenir sur les flancs de l'empereur. Les cardinaux Farnèse s'étaient retirés de Rome. Alexandre alla à Urbin chez le duc, son parent. De là il alla à Florence, dont le duc le reçut honnêtement. Celui-ci était d'ailleurs attache au Pape , et lui avait fourni (1) des secours pour l'expédition. Ranuce, que son titre fit surnommer de Saint- Ange, alla à Venise. Quoique les Impériaux désirassent que Jules les forçât ou à revenir à Rome , ou à aller dans les états de l'empereur , il pensa qu'il n'y avait pas d'équité à leur faire violence, soit que ce fût de sa part charité pastorale et paternelle, soit qu'il voulût observer cette règle : Qu'il faut haïr avec mesure, comme si l'on devait s'aimer dans la suite.

9. Pendant que ces questions se débatlaienl, le Pontife s'était beaucoup récrié sur cette lettre que Henri avait adressée de tous côtés aux évêques français, et dans laquelle il était question d'un concile national. Il s'en était plaint (2) dans le consistoire du 6 d'avril, accusant le roi tle troubler le concile général par cette intimation et par les entraves qu'il apportait à la paix en Italie. C'est pourquoi le roi enjoignit à Paul de Termes, qu'il avait substitué à Claude Durfé pour être son ambassadeur à Rome , de parajlre dans le consistoire secret et d'exposer officiellement ses intentions. C'est ce qu'il fit le 7 juillet (3), mais en son nom et avec respect , quoiqu'avant ce jour il y eût eu quelques coups de main. Voici ce que portait l'écrit que lut et montra l'ambassadeur : que le roi avait appris avec une grande peine ce qu'on avait dit dans celte vénérable as-

(1) Dilîcronles leUrcs de Dandiiii écriles de Bologne au duc Cosiiic cl, au Pape.

(2) Cela est dans la proiestalion de Paul de Termes, ambassadeur de ?"ranc(!, el eîl iiidiiiué dans le Journal de Massaielli.

(3) Cela est dans un tome dos insiruclinns citées dans les archives du Vatican,

semblée en forme de plainte contre sa majesté, comme si elle voulait former un concile national de toute la France, au mépris du concile général indiqué à Trente; qu'il était extrêmement surpris, lui qui, dès sespremièannées , avait tout fait pour se conformer au titre héréditaire de très-chrétien , de se voir traduit maintenant nommément devant le sacré collège pour y être flétri du reproche de s'immiscer en maître dans les affaires de religion ; que le roi jusque là n'avait jamais eu la pensée que le Pontife, chef de l'Eglise et de tous les chrétiens, père commun, juge incorruptible, et défenseur de la vérité et des princes , voulût changer un si digne rôle en celui d'accusateur, et cela, sans avoir envoyé auparavant quelque avertissement charitable; que ce n'était pas là ce que méritaient les offres qu'au milieu des besoins les plus pressants du Saint-Siège il avait faites au Pontife précédent, la faveur que lui seul de tous les princes avait accordée, en considération de l'autorité pontificale, au concile transféré à Bologne, et la guerre qu'il avait soutenue , guerre si longue , si constante et si heureuse, pour le maintien de la religion en France et en Ecosse ; qu'il n'était jamais venu à l'esprit de sa majesté de former un concile national de tout son royaume.

10. Voici comme la chose s'était passée: Le roi voyant avec une grande douleur l'hérésie se glisser dans ses domaines, entre autres moyens qu'il imagina pour y remédier, avait averti les évêques, à l'occasion du carême, de visiter leurs églises, d'en considérer les besoins et de se tenir prêts à les exposer au concile général. Mais que le roi s'apercevant qu'ils mettaient de la négligence à exécuter cet ordre, avait écrit aux métropolitains de noter avec soin les évêques qui élaient en défaut, afin qu'ils fussent punis, selon le droit, dans un concile national. Que du reste ce concile national n'avait jamais été intimé. Que le roi n'avait pas non plus compris sous ce nom, un concile de toute la France, qu'il avait seulement entendu que, dans chaque province, on formerait une de ces assemblées que les canons appellent conciles provinciaux, et dont ils recommandent l'usage; assemblées qui avaient été interrompues en France pendant beaucoup d'années, et cela non pas sans inconvénient. Que sa majesté n'avait jamais pensé à procéder contre le Siège apostolique et contre un concile général au succès duquel il sacrifierait non seulement ses forces, mais même sa vie. Que dès le commencement le roi s'en était expliqué avec le nonce par l'organe du cardinal de Lorraine. Que maintenant il le déclarait de nouveau au consistoire tout entier par la bouche de son ambassaaeur. Qu'en Italie, il était vrai, on voyait rompre la paix et prendre les armes au risque de jeter le trouble dans le concile : que sa majesté prolestait que si elle était provoquée, ce ne serait qu'avec la plus grande peine qu'elle interviendrait dans cette affaire.

M. Quelle apprenait qu'on prenait en mauvaise part les liaisons qu'elle entretenait

avec Octave. Mais qu'elle suppliait sa Sainteté et le sacré collège de bien examiner la chose pour juger si en cela elle avait fait quelque chose qui justifiât leur indignation. Que le duc Octave l'avait informé qu'il était embarrassé pour défendre Parme , ville de haute importance pour l'état ecclésiastique et pour la liberté de l'Italie. Qu'en conséquence il lui avait demandé de l'argent , assurant qu'il n'osait recourir au Pontife, parce que lui étant redevable d'autres bienfaits innombrables, il craignait , s'il s'adressait de nouveau à lui, de passer pour importun. Que le roi l'avait secouru et lui avait promis de continuera le secourir, comme il avait déjà secouru, pour la défense du même territoire, le pontife Paul, et ensuite le Siège apostolique pendant la vacance , sans avoir jamais reclamé depuis ce qu'il avait prêté. Qu'il n'est pas seulement permis, mais qu'il est même commandé à tout chrétien de venir en aide à quiconque se trouve dans le besoin. Qu'il n'avait fait ni traité, ni acte préjudiciable au Siège apostolique, et contraire à la soumission d'un bon feudataiie. Qu'il n'avait pas introduit dans Parme de troupes étrangères ni changé k gouvernement ; que le Pape et le sacré collège eussent à voir si une conduite si louable méritait que, pour la punir, on mît dans la confusion toute la chrétienté.

12. Que le roi, pour mieux prouver la sincérité et la droiture de ses intentions, assurait que si l'empereur abandonnait à l'Eglise Plaisance et tout ce qu'il possédait dans le territoire de Plaisance et de Parme, Octave en ferait autant à l'égard de cette dernière ville, pourvu qu'on trouvât le moyen de garantir que le tout resterait à l'Eglise, sans pouvoir être jamais aliéné. Que de plus , le roi offrait d'abandonner la défense de Parme, aussitôt que le Pontife aurait des forces suffisantes pour répondre de la garde de cette ville , et s'obligerait à ne jamais l'aliéner, et à dédommager les Farnèse des torts qu'ils avaient soufferts. Que si le Pontife rejetait ces propositions et prenait le parti des armes , le roi ne démentirait pas les sentiments dont il avait hérité de ses aïeux pour la défense de ses amis et de ses alliés. Qu'outre cela, sa majesté les priait de considérer que si l'on troublait le repos public qui. est nécessaire à tout concile, elle ne pourrait plus, ainsi que ses prélats, y concourir : qu'ainsi il protestait contre, aussi bien que contre tous les maux qui pourraient en résulter dans la chrétienté. Que cependant , dans aucun cas, le roi ne voulait s'affranchir de l'obéissance due au saint Siège apostolique. A la fin , l'ambassadeur pria humblement sa Sainteté de lui donner acte public de ces protestations, et ensuite une réponse, afin d'en informer tous les princes chrétiens.

13. Jusque là on avait conservé dans les deux partis le désir et l'espoir de la paix. Aussi, quoique cette protestation se fût passée en consistoire , on la tint bien secrète. Il en fui de même d'une autre qui suivit celle-là,

et que nous rapporterons. Elle se fit aussi en consistoire, et avait pour objet le concile; c'est ce queSarpi remarque également, et au fond il semble que le secret en fut même gardé par cet auteur : car , attentif à déprécier l'autorité pontificale par le mépris qu'il prête au.\ princes pour elle,' il nous les représente toujours la foulant à leurs pieds, et ainsi c'est une satire continuelle qu'il fait contre eux , quand il nous les donne pour contempteurs de la papauté ; ce qui dans leur esprit n'est autre chose qu'une qualification injurieuse d'impiété. Ainsi racontet-il la seconde protestation que nous rapporterons nous-mêmes, et dans laquelle on rappelle aussi la preinière; il ne fait aucune mention de celle-ci, ni du respect qu'y professa le roi pour l'autorité apostolique, ni du sentiment qui lui fit regarder comme une imputation calomnieuse d'irréligion, la seule pensée qu'on lui prêtait d'avoir fait intervenir son autorité pour la formation d'un concile national. Ce serait peu de ne pas mentionner ces faits; mais il suppose que le roi eut en effet et manifesta la volonté de réunir ce concile. On voit au contraire que ce ne fut qu'un soupçon qui prit sa source dans une équivoque, quoique ce soupçon ne fût pas téméraire; car, comme le Pape le dit ensuite (1) pour sa défense, la lettre de Henri avait cette signification générale, et les explications particulières que fit au nonce le cardinal de Lorraine, ne suffisaient pas pour dissiper le bruit scandaleux qui en avait couru publiquement. Après tout, les paroles, ce n'est que du vent, et les écrits, ce qu'il y a de plus durable au monde ; surtout quand ou savait que le roi avait aussi envoyé ces lettres à Rome aux prélats français qui s'y trouvaient, etjusqu'àl'archevêqued'Avignon, ville du Pape. Le Pontife avait toléré tout cela comme un moindre mal , comme il souffrit aussi que le roi appelât de Uome ces mêmes évêques, et en fît partir les cardinaux de Ferrare et de Tournon.

14. Mais revenons à la protestation. Comme elle était assaisonnée de beaucoup de respect pour l'autorité papale, et faite en secret, on ne jugea pas à propos de répondre en se justifiant, genre de réponse presque inséparable des invectives, et par là plus propre à exaspérer qu'à réconcilier les parties. On chercha plutôt à réduire à la pratique quelques-unes des propositions qu'y faisait le roi. Mais autant elles étaient toutes spécieuses, autant elles étaient difficiles à exécuter. On ne pouvait plus espérer la restitution de Plaisance, tant Charles-Quint y avait formé d'opposition. La consignation de Parme était proposée à deux conditions, dont la première serait toujours présentée par le roi, et la deuxième par le duc, connue n'étant pas accomplies ; car le Pontife ne pouvait la défendre assez puissamment pour que le roi la trouvât à l'abri des attaques de l'empereur, ni offrir une compensation assez forte pour

(1) Inslructioii doiiiiéc à Grassi , envoyé comme nonce à Yciiise.

que le duc l'approuvât comme suffisante. Comme donc le démêlé ne pouvait se terminer à la satisfaction de tous, le Pontife pensa avec raison que déclarer lui-même la guerre, c'était le moindre des maux qui pût troubler la paix et le concile, puisque en prenant l'épée, il l'arrachait à des mains beaucoup plus guerrières et qui ne devaient pas la remettre sitôt dans le fourreau. Car on prévoyait que si le Pape restait dans l'inaction, rempereur,beaucoupplus fâché devoir Parme soumise alors à Henri qu'il ne l'était de la voir précédemment sous la domination dOclave, ferait la guerre en son nom au roi, et se tiendrait sur ses gardes vis-à-vis du Pape qu'il regarderait comme complice de ce complot; que par conséquent le combat serait plus opiniâtre et le concile dissous. Au contraire, si on prenait les armes au nom de Jules, et si l'empereur se mettait de la partie comme simple auxiliaire, on ne rompait pas la paix entre les couronnes, et il serait facile d'amener une réconciliation enti'e le Pape et le roi, et pendant ce temps les Français seuls tout au plus s'absenteraient du concile. A ces considérations de bien général pour la chrétienté se joignait la considération de bien particulier pour le Siège apostolique qui ensuite se confondait avec le bien général ; car de cette manière seulement on évitait le danger de voir Parme tomber au pouvoir des Impériaux au détriment de l'Eglise et au grand déplaisir de tous les princes. La raison de cela, c'était que l'empereur pouvant couvrir ses armes du prétexte honorable de venir au secours de l'Eglise, sans s'attirer la haine du public comme perturbateur et comme cupide, agissait conformément à cette déclaration ; c'est pourquoi il avait promis par écrit (1) que s'il prenait Parme, elle resterait entre les mains du Pape.

15. On en vint donc aux armes. Gonzague était chef de l'armée (2), les troupes du Pontife étaient commandées par Jean-Baptiste del Monte, fils de Baudouin, son frère, par Vincent Nobili , son neveu du côté de sa sœur, par Camille Orsini de la Mentana, par Alexandre Vitellio, et , avec le pouvoir de légat, par le cardinal de Médicis , frère du marquis de Marignan, qui était lieutenantgénéral de l'empereur, sous Gonzague. Le gros des Français se réunissait à la Mirandole, où commandait Galleotto Pic, attaché à ce parti; là il y eut un coup de main (3) à l'avantage des partisans du Pontife; de l'autre côté Horace Farnèse, avec les troupes du roi, avait fait le dégât du Bolonais (4-) ; le Pontife lui avait ôté la ville et le duché de Castro (5) qui lui donnaient de l'inquiétude à cause de la proximité de Rome et de celle de la mer, par où auraient pu aborder les Français et

(1) Le Journal du 18 mai 1551.

(2) Voyez Adrien liv. 8, et le Journal du 50 niai

(3) Le Journal de Massarelli à Trente, des 18 ci 5Jl iuillet

Ietl551.

i) Journal du 17 juin.

5) Le Journal du 1" juillet.

les autres qu'ils avaient soulevés; mais la prudence; (1) et la soumission d'Hiéronymie Orsina de Piligliano , mère d'Octave, et alors gouvernante de cet état, avaient, en défondant qu'on résistât aux armes du Pape, obligé Jules à se contenter d'occuper militairement la ville, et à lui en laisser les revenus et le gouvernement civil.

IG. Quand le roi apprit que la guerre était déclarée (2) et que ses espérances de paix étaient déçues, il lit faire en son nom, dans le consistoire, une nouvelle protestation en ce sens : que le roi très-chrétien ayant entendu qu'on répandait dans le sacré collège quelques bruits sur la protection qu'il avait accordée à Octave , bruits qui auraient pu devenir des semences de dissension, avait cherché à se justifier devant cette auguste assemblée par l'organe de Paul de Termes, son ambassadeur (on rappelait alors les articles de la protestation précédente); mais que, bien que le roi eût cette fois et tant d'autres protesté efficacement de la droiture de ses intentions et de la légitimité de sa cause, le Pape, dont le devoir serait d'éteindre ou de modérer jusqu'aux moindres démêlés entre les princes chrétiens, avait voulu susciter une guern' qui embraserait bientôt toute l'Europe, et ne laisserait plus libre la route pour aller au concile; que par là il était évident que cette nouvelle convocation n'avait pas pour but le bien général des chrétiens ; mais que c'était une convention particulière faite avec quelques-uns seulement, dont le concile devait assurer les intérêts particuliers, sans que les autres pussent être présents ou s'opposer.

17. Que la suite des actes du Pape en était une preuve ; qu'au lieu de consoler l'Eglise affligée, il troublait pour une raison si légère la chrétienté, exposait à de nouvelles tempêtes la barque de Pierre, et répandait de nouvelles semences de haine entre des princes chrétiens ; qu'en conséquence sa majesté priait le Pontife et les cardinaux de trouver bon qu'elle protestât ; car elle ne pouvait envoyer ses évêques à Trente, dont l'accès n'était plus ni libre ni sûr à cause de la guerre. Que par conséquent le concile ne serait pas universel, mais particulier; que ce qui le ferait tenir, ce serait non le zèle de la réforme de toute lEglise, mais le désir de complaire à quelques princes, et qu'à l'avenir les décrets d'un tel concile n'obligeraient pas ses sujets. Que le roi recourrait aux formalités employées par ses prédécesseurs très-chrétiens, et à d'autres que le droit autorisait, pour défendre les libertés de l'Eglise gallicane. Qu'il déclarait cependant qu'il n'entendait pas se soustraire à l'obéissance et à la soumission dues au Siège apostolique ( ici Sarpi, qui ne peut soufl'rir ces mots, leur substitue : aux égards); qu'il tâcherait au contraire de se rendre à chaque instant, par ses actes, de

(1) LeUre de Dandiiil au cardinal Durand, écnle do Bologne le H juillet 1551.

(2) Voyez un des livres cités des inslruclionsdaas les archives du Vatican.

HiS HiSTOIRb: DU CONCILE UE 'l'RCNTE. 5*7(1

plus en plus dijine du Ulro de très-rhrétien. plus de dire que c'était pour l'Eglise que ses»

Qu'il se réservait pour des temps plus heu- armes seraient employées à la défense de

reux, lorsque sa Sainteté, mieux inspirée cette ville ; car il était certain que si l'Ef^liso

(J'en haut, déposerait les armes et calmerait avait demandé d'y introduire ses troupes,

l'agitation de son âme. Qu'avec leur agrément d'en garder les portes, et de se substituer

on demandait qu'il fût pris acte de tout cela aux Français dans l'exercice des privilèges de

et qu'on fit des réponses officielles qui se- garnison militaire que ceux-ci y exerçaient,

raient communiquées aux autres princes. la demande aurait paru ridicule : qu'ainsi on

18. Le Pontife ne jugea pas à propos de ne conservait à l'Eglise qu'un vain titre de divulguer dans Rome ces contestations so- possession, contrairement à tout ce que presiennelles qui se passaient par écrit entre lui crivent partout les lois du fief.

et le roi, parce que les ministres français ne 20. Delà on passait aux affaires du coules divulguaient pas eux-mêmes. De quelque cile; et, quant aux obstacles qui empêchemanière qu'il parût sur la scène de ce débat, raient les évêques d'y venir, d'abord on réil ne pouvait qu'y perdre de sa considération, pondait que, quand la chose serait ainsi, sinon du côté de sa réputation de probité, du il fallait l'imputer au roi , qui , en entrant moins quant à son influence. D'autre part, ne dans le fief d'un autre , troublait lui-même la voulant pas que son silence fût pris par le roi paix. Ensuite , pour dissiper jusqu'à lombre et par les prélats français pour un aveu de ses du danger qu'on prétextait , le Pontife offrait torts, ou pour de l'insouciance à l'égard de de sa part et de celle de tout autre prince la nation qui s'éloignait de lui , il fit dresser chrétien , un sauf-conduit de la plus grande une réponse pour être communiquée, à Henri sûreté. Après cela, on disait que c'était une et aux évoques de son royaume (1). Là le Pape prétention par trop frivole que de vouloir commençait à se plaindre d'être traité avec si qu'en s'obslinant à s'absenter du concile, peu de respect dans la protestation, tandis une seule province ecclésiastique fit perdre que le Siège apostolique avait comblé cette l'autorité de concile œcuménique à un concouronne des plus magnifiques honneurs et cile intimé à toutes, pour le bien de toutes ; des plus insignes faveurs, tandis que les nom- surtout lorsque le roi son père l'avait debreux privilèges, obtenus avec tant de peine mandé et singulièrement favorisé. Que Henri et si lentement par le très-digne roi François, devait imiter ses glorieux prédécesseurs qui , et qui avaient expiré à sa mort, avaient tous parleurs égards pour les souverains pontifes, été confirmés à son fils par Jules, à peine créé avaient mérité le titre de très-chrétiens. Pontife. Mais on disait que sa Sainteté n'en Qu'il ne pouvait, sans une faute grave, reteconservait pas moins son cœur de père, avec nir les prélats français qui avaient assisté à l'espoir d'un retour d'affection filiale dans le tous les autres conciles généraux oii ils roi ; qu'ainsi il ne voulait pas se venger des avaient joui de la plus grande considération, blessures reçues, mais répondre simplement et qui ne siégeraient pas autrement dans le aux raisons.* concile actuel. Le Pontife priait et conjurait

19. Au sujet de l'affaire de Parme, qu'on sa- sa majesté de ne pas se laisser emporter, par vailavecquelleéquitélePontifeavaitprocédé, la passion de la gloire ou des conquêtes , à soit en fournissant avec empressement à Oc- des actes de jeune homme et d'ambitieux , et tavelés secours nécessaires, soit en lui défen- de ne pas trop se fier à sa propre puissance dant d'appeler dans cette ville de l'Eglise des ou à la faiblesse des armes temporelles de troupes étrangères pour troubler l'Italie, lui l'Eglise. De se rappeler que d'autres empires faisant faire de larges propositions par trois plus puissants étaient tombés, malheur dont cardinaux des plus influents et unis à lui par ji demandait à Dieu de préserver le sien , et les liens du sang, Farnèse, Sforce et Médicis, que quelquefois c'est plus au faible qu'au honneur qu'on ne rend pas ordinairement puissant que vient en aide la protection des aux têtes non couronnées; soit en témoignant hommes et des dieux. .Tai voulu rapporter

la plus grande bienveillance et les plus grands cette dernière expression, pour ne pas dissiégards au roi, par l'ambassade d'Ascagne de muler un défaut qui subsistait encore, même

de s'être laissé longtemps amuser; que le Enfin il avertissait les évêques de France de titre honorable de protecteur de l'oppri- recourir aux voies les plus efficaces de la mé, que prenait le roi , ne suffisait pas pour prière, pour obtenir du roi la permission de Texcuser, car toute intervention, même venir au concile ; qu'autrement ils manquepour défendre un juste possesseur, n'est por- raient gravement et à leur dignité et à l'Emise que dans les circonstances désignées giisp,

par le droit et l'usage des nations, touchant 21. Nous ne savons pas avec une entière

la qualité, tant des personnes que du temps, certitude si cette réponse fut envoyée avant

du lieu et du mode. Qu'il ne suffisait pas non ^e qui se passa entre le roi et le concile, et

. ,.Af n i que nous rapporterons dans un instant-.

(1) Ceci se irouvedimsles papiers de MM. n.nhe- .^^^j ,j, ^^ ^^^ ^c jour de la session allait

vini llyen a aussi difléronis ^'''^•"M'l='-'-<;s ! ;'"s •''' ^^rive r. Ainsi le cardinal de Tournon, qui

Yaiicir' ' '' ■' •"^^••"^"^"^' ^'"^ ''''''''" '" s'étr.it retiré à Venise, donna ordre à Jac

LIVllE 0?JZiË\lE.

qutts Amyot (l] , abbé de BcUozane, et depuis évoque tl'Auxerre, personnage dont nous avons déjà parlé, de porter et de présenter aux Pères de Trente une lettre avec l'adresse que nous avons signalée : actes qui ne servaient guère qu'à donner de la pâture aux bouches du public, souvent plus avides de ce qui sert à ses entretiens que de ce qui couvre la table.

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