‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 136 sur 348 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Présentation de la lettre de Henri 11 au concile ; ce qui arriva à cette occasion.

1. Amyot, accompagné de deux notaires qu'il amenait de la maison du cardinal et d'un Français qu'il prit à Padoue, arriva à Trente deux jours avant la session. Et quoiqu'il eût mis tout en œuvre pour que la chose ne transpirât pas, l'œil perçant delà renommée l'avait découvert , si bien qu'à l'entrée de la*ville, on lui demanda quel était celui d'entr'eux qui venait pour protester. Le matin de la session, après avoir laissé achever les autres cérémonies , il se montra et présenta la lettre aux présidents, en disant qu'elle était écrite par le roi très-chrélicn à eux et à tous les Pères assemblés à l'occasion du concile. Le légat qui venait de lire à part l'adresse , dit à ses deux collègues : Ceci montre que le roi ne nous méprise pas. Ensuite il la fit lire à haute voix par le secrétaire. Mais quand elle eut été entendue de tous, il s'éleva aussilôl une difficullé sur le titre iV assemblée ûoïsi on les qualifiait, au lieu de celui de concile. Amyot, ce que Sarpi n'a pas eu soin de rapporter , rejette cette expression sur le secrétaire du roi. 11 dit que dans la proposition qu'il allait faire , on se servait tantôt du mot assemblée, tantôt du mot concile, tantôt du mot réunion; que le mot d'assemblée était fréquemment usité dans les auteurs latins, et qu'il n'y avait point un mauvais sens. On lu* proposa de demander en conséquence que la lettre fût lue sans préjudice; il répondit que le roi ne l'avait pas muni de ce pouvoir, qu'il ne l'avait autorisé qu'à ia présenter, et que lorsqu'ils l'auraient lue, et qu'ils auraient entendu l'objet de son ambassade , ils ne trouveraient rien qui respirât du mépris pour cette sainte assemblée. Les Espagnols, qui étaient là en plus grand nombre, crièrent qu'on ne devait point accepter une lettre dans laquelle un concile œcuménique était désigné sous le nom û'assemblée , et qu'on devait au moins aller aux suffrages. Mais les présidents dirent qu'il fallait en délibérer en particulier, ce qui eut lieu dans la snc istie, pendant l'espace d'une demi-heure. Là le plus grand nombre se rangea à l'avis des plus dignes; car et les présidents, et le cardinal Madrucci, et les deux électeurs , et les ambassadeurs impériaux conseillèrent de ne pas exaspérer le roi, qui se croirait mé-

(I) Tout cela est dans les actes du cliâleau Saiiil- Aii^eel dans une lettre qu'écrivit le luèino Amyot à M. (le Morvilliers, maître des requêtes de Venise, le 8 ït'plembre 1551, imprimée, en 1613, avec d'autres cri ils la plupart français : livre que nous citerons plus (l'une fois.

prisé , si on lui refusait audience. Et le comte de Montfort, ambassadeur de Charles, osa dire avec une liberté tout allemande, que pour lui il protesterait également, si on s'avisait d'arrêter le contraire. Le promoteur répondit donc à l'envoyé français : Homme très-docte (1), le saint concile a jitgé Cjuon doit lire la lettre du roi très-chrétien, persuadé qu'il est, que sa majesté na pas pris dans un mauvais sens V expression cVasscmbléc; que s'il en était autrement , il proteste de sa nullité.

2. Je n'ai pas voulu jusqu'ici signaler beaucoup d'erreurs assez légères de Sarpi : ce qui ne pouvait servir qu'à manifester son ignorance, vérité dont la démonstration, à moiri avis , n'a pas besoin d'un plus grand nombre de preuves que celles qui sont déjà si multipliées dans ce volume. J'ai donc passé sous silence ses bévues, quand il dit que, dans la présente session, on avait donné au cardinal de Trente rang au-dessus des évéques présidents ; que la session avait été intimée pour le neuvième jour d'octobre ; que la deuxième protestation du roi , dont il rapporte le contenu, fut faite par Paul de Termes : allégations convaincues de faux à la suite de la lecture des pièces et des actes , mais au fond légères , et qui , vu la diversité des récits , se trouvent quelquefois même chez les historiens les plus scrupuleux. Je n'ai pas moins gardé le silence sur ses fréquents anachronismes dans l'ordre des événements ; mais en ce moment, je ne puis laisser impuni un mensonge où se révèlent tout ensemble sa négligence à lire, son audace à feindre, et son penchant à calomnier. 11 dit que la conduite des présidents qui se retirèrent à l'écart , accompagnés seulement des ambassadeurs et sans les évéques, et résolurent enlr'eux de faire lire la lettre , ordonnant ensuite de rendre celte réponse au nom du concile, sans la communiquer auparavant aux Pères, donna beaucoup à parler aux personnes sages , car elle montra non seulement qui menait le concile, mais encore ce quils entendaient par le nom de concile ; et là il se répand en paroles , pour raconter ces objections que faisaient ces personnes sages aux diverses réponses qu'il rapporte et qu'alléguaient pour leur défense les partisans du Pontife.

3. Or, comment pouvait-on tenir alors de pareils discours, puisque la chose élait évidennuent arrivée d'une manière tout opposée'? Les présidents, il est vrai, s'étaient séparés du peuple réuni dans l'Eglise , mais ils avaient appelé avec eux non seulement les ambassadeurs, mais encore les évéques. Pour convaincre de fausseté sa narration et d'artifices les prétendus murmures qu'il fonde sur elle, il me suffirait d'alléguer les actes authentiques qui sont conservés dans le château St-Ange; mais pour prouver de plus que Sarpi a menti impudemment sans se

(I) La protestation qui est dans les Actes est un peu plus longue que celle (|ui est rapportée Jaris la IcUro déjà ciléc d'Amy^ ; "i'<''S (^'csl la même pour le îond

soucier de lire avec attention pour sa sûreté, geait dans cette démarche , c'est qu'il savait au moins les écrits imprimés et répandus dans que leur intégrité et leur sagesse les empé- |a main du public qui pouvait le démentir, cheraientdecondamnertémérairementlaconie me servirai du témoignage de la lettre duite de quelqu'un qu'on approuverait génémême d'Amyot qui rapporte le fait, et qui a ralement , quand on aurait entendu ses raiété livrée à l'impression. On y trouve ces pa- sons; que le roi avait l'assurance qu ils rôles : // faut remarquer qu'avec les évêques sauraient se garderde toute espèce de partiale refîVèrcnï aussi /es omôosAadcMrs rfe re>npe- lilé; qu'en conséquence il recourait à leur rcur. Elle dit de l'empereur, et non en môme jugement, comme à celui d'arbitres officieux, temps du roi des Romains, parce que l'am- les priant affectueusement de prendre ses bassadeur de ce dernier n'était pas un pcr- remontrances, non comme celles d'un ennesonnage distinct des évêques , puisque c'était mi ou d'un étranger, mais comme celles Frédéric Nausea, évêque de Vienne. Ensuite d'un fils aîné de 1 Eglise : titre qu'il leur Amyot lui-même raconte que l'évêque de promettait de conserver et de mériter; titre Verdun lui confia ce qui fut dit dans cette dont il espérait bien certainement ne jamais réunion secrète, et comment il apprit de lui dégénérer; qu'il se sentait porté d'inclination que les deux archevêques électeurs avaient à imiter la vertu de ses ancêtres, bien loin de engagea ouvrir la lettre et à écouter l'envoyé, vouloir, même pour protéger les opprimés et même ce propos que Sarpi prête à l'arche- et repousser l'injustice, se désister de son vêque de Mayence, dans l'église, au milieu amour pour l'Eglise et de l'observation de ce de l'assemblée, avant qu'on se retirât à qui serait décrété; qu'il prétendait seulement l'écart : Si vous ne voulez pas entendre cette que tout se fît avec ordre et régulièrement. lettre du roi , comment entendrez-voiis les 5. Amyot n'était pas même nommé dans protestants qui nous appellent le concile des cette lettre : on ne lui avait pas communiméchants ? n'y fut pas tenu par ce sage prince que le contenu de la proposition qu'il devait aux oreilles du peuple; mais bien dans la faire : car le paquet qui contenait les pièces réunion secrète qui eut lieu dans la sacristie, officielles avait été envoyé tout fermé au où il assista comme un des Pères ; et c'est un cardinal de ïournon. Il y avait quinze jours fait que le même Amyot rapporte d'après le qu'on l'avait disposé à Fontainebleau; aussi récit que lui en avait fait l'évêque de Verdun, le ministre resta-t-il tout confus ; néanmoins Comme sa lettre avait été déjà imprimée con- commandé par la nécessité qui lui disait ce jointement avec d'autres écrits concernant qu'il avait à faire , il prit de la main du sele concile, dans un livre français, dès l'an- crétaire l'écrit renfermé dans le paquet née 1613, et par conséquent non seulement scellé. Il le lut à haute voix; il commençait du vivant de Sarpi, mais plusieurs années ainsi: Voici, très-saints Pères, ce que le roi avant que son œuvre ne vît le jour; comme très-chrétien, en vertu de la défense du terde plus il est constant , ainsi qu'il paraît par ritoire de Parme dont il s'était chargé, et dans d'autres détails de peu de conséquence, qui la crainte des guerres intestines dont on était sont contenus dans cette même lettre et qu'il menacé^ a fait représenter avec protestation au rapporte , qu'il l'avait vue, je m'étonne qu'il très-heureux Pape, Jules, et au sacré collège. l'ait lue avec aussi peu de soin et d'attention Alors il prononça un discours, le même pour pour n'avoir pas compris le fond de l'affaire, le fond, mais non pour la forme que celui qu'il Mais peut-être la Providence divine l'a-t-elle avait tenu dans le consistoire, aveuglé : car elle ne permet jamais, dans les G. Après cela, le promoteur du concile rématières de religion, que la fraude puisse ponditen ces termes (1) : Zesam^,concî7c, cbcmréussir à se masquer tout le visage ; c'est afin ménique et général, légitimement assemblé dans que l'innocent qui la voit, n'y soit pas trompé, V Esprit saint, voulant vous répondre avec et que le coupable qui y recourt ne reste pas réflexion , maturité et connaissance de cause impuni ; et ainsi elle a fait tomber un impos- en session publique, comme vous avez préféré teur aussi subtil que Sarpi dans des mé- le faire, et que la nature de la chose le demande, prises pitoyables, pour qu'on s'aperçût que 'i^ous avertit d'avoir absolument à paraître deles fréquents entretiens qu'il prête aux vant le même concile, pour entendre et recevoir hommes sages de cette époque, ayant pour cette réponse dans la première session pro— objet quelquefois des événements non réelle- chnine qui se tiendra le 11 octobre. Et quand ment arrivés et en contradiction avec des ^otre roi très-chrétien affirme dans sa lettre, événements dont la certitude est manifeste, q^'il y aà Trente un concile, il Vacccpte et sont tous des discours apocryphes destinés à radmet volontiers; mais pour votre personne, accréditer le mensonge. il ne l'avoue dans les choses que vous avez k. Quand le promoteur eut donné la ré- dites, qu'autant qu'il y serait tenu par le droit. ponse ci-dessus, on ouvrit et on lut la lettre. Néanmoins il proteste qu'aucun préjudice ne On y vit : que le roj avait cru à propos, vu pg^t être fait au concile et à la marche du son dévouement extraordinaire et celui de concile par tout ce que vous avez fait; et en ses aïeux à l'Eglise ; vu également sa grande conséquence il défend à tout notaire de donner déférence pour leur ordre, de leur notifier la à vous ou à qui que ce soit la pièce officielle de raison qui le forçait à n'envoyer aucun cet acte, sans l'accompagner delaréponse qu'on évêque de son royaume prendre part à la

tenue de cette assemblée , que le très-heureux (i) Coiie réponse rapporiéo ici dans les Acies au-

pape Jules avait intimée sous le nom de ilicmiques du Cliâiftau, se trouve avec quelque tl i(Té-

concile; sachant bien que ce qui l'encoura- ronce dans la IctinirAmyoi

est prêt avons faire le jour fixé, et sans le munir de la suscription de son notaire , autrement il proteste que le tout sera de nulle valeur

LlYRli ONZIEMF.

7. Amyot alla ensuite s'excuser auprès du pour en blâmer légat de ce que, pour obéir à son prince, il d'en louer un qui est mort, quoique celui-ci n'avait pas été lui offrir ses hommages avant ait été méprisé par lui lorsqu'il le dépeignait la séance. Le légat lui répondit qu'il méri- encore vivant. Par quel genre de détractioii tait lui-même des excuses, puisque, pour n'a-t-il pas cherché lui-même à ternir la réservir son prince, il était obligé de s'opposer putationdePaulIH?quelles morsures cruelles

tant d'efforts pour la liberté de V Italie, fût abandonnée. Cet homme ne hait rien tant qu'un Pape : et comme un Pape vivant est plus véritablement Pape qu'un Pape mort, pour en blâmer un qui est vivant, ii affecte d'en louer un qui est mort, quoique celui-ci ait été méprisé par lui lorsqu'il le dépeignait

au roi, faisant par là allusion aux dispositions militaires qu'il avait prises dans la légation de Bologne ; au reste il témoigna qu'il n'approuvait pas la guerre déjà commencée ; qu'il n'avait pas manqué d'en dire son avis par lettres, mais que les lettres n'ont pas la parole pour réfuter les réponses ; qu'il était persuadé que s'il avait été à Rome, il aurait empêché ces troubles. Ainsi parla le cardinal , soit qu'il pensât réellement comme il parlait, à cause de cette idée présomptueuse que chacun se fait de son talent à persuader, soit qu'il voulût se concilier la bienveillance par un service conditionnel, lorsqu'il n'était plus possible de réaliser la condition.

8. Amyot demanda au secrétaire acte public de sa protestation ; mais il ne put l'obtenir. On voulait attendre le jour de la réponse et la publier alors avec celte dernière, dont elle serait comme le correctif. Ainsi il retourna à Venise pour y recevoir de nouveaux ordres du cardinal, son maître ; mais, sur ces entrefaites, le roi publia à Fontainebleau, le 3 septembre, une ordonnance par laquelle il déclarait au fond la même chose , relativement à l'obstacle que, par la guerre, le Pape, disait-il, opposait artificieusementàses évêques pour les empêcher d'aller au concile. Il négligea d'envoyer quelqu'un recevoir la réponse indiquée pour la session prochaine, comme aussi, lorsque l'envoyé exposa son message, il déclara qu'il ne demandait pas de

ne lui a-t-il pas faites à l'occasion de l'affection qu'il eut pour ses descendants et surtout de l'investiture qu'il leur donna de Plaisance et de Parme? que ne dit-il pas de son avidité à obtenir pour eux Milan ? n'affirme-t-il pas que Paul offrit de donnera l'empereur de grands trésors et de s'unir à lui contre qui que ce fût, disposé, s'il le fallait, à épuiser ses vassaux pour l'aider à soumettre la chrétienté? le meurtre de Pierre-Louis et l'envahissement de Plaisance furent irrépréhensibles aux yeux de Sarpi tant que Paul s'en plaignit. Maintenant qu'un autre Pape s'agite contre les descendants de Paul, cela suffit pour le canoniser comme un Pontife qui a bien mérité de l'Italie, et qui est digne qu'on le récompense généreusement dans sa race.

2. Je ne prétends pas me prononcer sur la légitimité de cette entreprise; mais Jules ne pensa pas à abandonner la postérité de Paul; au contraire, il lui fit rendre aussitôt Parme, et ce fut dans celte même vue qu'il prit , sur son propre bien, les grandes sommes d'argent qu'il remit à Camille Orsini, et qu'il donna au duc Octave deux mille écus chaque mois pour la garde de la ville, outre mille autres écus pour son propre entretien. De plus, il fit toujours les plus vives instances auprès de l'empereur pour qu'il laissât à Octave la possession pacifique de cette ville , etquand ce dernier se trouva dans l'embarras,

réponse (1), mais on lui signifia qu'on vou- •',.'"' ^^^^^ ''e venir la défendre en personne, lait lui en donner une, quoiqu'il ne la de- ^ '^ 6" ctait besoin. Ce qui brouilla, c'est que mandât pas. Telle est la différence entre la ^^ ^^"^ invoqua le secours des Français, lorsréponse à une demande et la réponse à une H^e le Pape ne le croyait pas nécessaire, et objection: l'une se fait plus volontiers par le ^H'^ voyait bien que, leur ouvrir Parme, sesilence, car on nie sans donner un refus po- ^^'^ ouvrir en Italie le temple de Janus. S'il sitifquidéplaît souvent à celui qui est oblige ^'" ^'"^ à la guerre, c'est qu'il la regarda d'en venir là, par la raison qu'il le rend comme un moindre mal pour tous, quoiqu'en

odieux à celui qui s'humilie devant lui ; pour l'autre , il nous semble toujours que nous n'avons pas assez parlé, a moins qu'une grande prudence ne tempère le désir iuiinodéré que chacun a moins d'avoir une bonne cause, que de la faire voir.

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