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CHAPITRE PREMIER

Préparatifs des Pères pour la session prochaine, concernant les matières de la foi. Réfutations de diverses imputations deSarpi, au sujet des discussions des théologiens de Vordre inférieur , et des évéqucs.

1. Cette suite d'événements tint les esprits en suspens; on était incertain et inquiet de l'avenir du concile; car, d'un côté, le nombre et la dignité de ceux qui étaient assemblés, et la ferme résolution où l'on était de passer aussitôt des apparences aux effets , promettaient de grands résultats. De l'autre côté, les solennelles oppositions du roi de France et le fracas d'une guerre voisine qui paraissait n'être que le prélude de désordres encore plus grands, faisaient craindre que ce vaisseau ne se brisât bientôt contre les rochers où le poussait la violence de la tempête.

La veille de la session, on donna (1) aux théologiens les articles à examiner. Le 8 de septembre (2), on commença à énoncer son opinion. Les premiers qui discutèrent furent Diègue Lainez et Alphonse Salmeron, que le Pontife avait envoyés au concile comme ses théologiens. Après eux, Jean Arza, que l'empereur y avait envoyé avec le même titre, puis, selon leur rang, les autres qui étaient là en grand nombre et des plus distingués. 11 ne fut pas difficile de dresser les canons pour les décréter ; car le travail de Bologne avait arrêté définitivement l'arrangement des matières. Ce qu'on avait à décider dans le concile n'était pas, comme l'article de la justification, peu développé par les anciens conciles , et traité brièvement jusqu'alors par les scolastiques. Mais on avait à dresser les articles de l'Eucharistie et des autres sacrements dont la doctrine se trouvait longuement enseignée par le concile de Latran, sous Innocent, celui de Constance et récemment celui de Florence. Les scolastiques en avaient dit aussi tout ce qu'il fallait à l'occasion du quatrième livre du Maître des Sentences. Ils s'étaient accordés dans tous les points sur lesquels il était alors question de condamner les nouveautés de Zuingle , de Luther et d'autres, qui , d'abord généralement leurs disciples, avaient ambitionné de se montrer à leur tour inventeurs d'hérésies. Ainsi les articles proposés à l'examen furent les dix suivants.

(1) Actes.

(2) Journal du 8 scpleinbre.

2. Que le corps, le sang, ni la divinité de Jésus-Christ ne sont pas dans VEucharistie réellement, mais seulement comme dans un signe.

Que Jésus-Christ s'offre dans rJEucharislie. mais seulement pour être mangé par foi et non sacramentellemcnt

Que dans VEucharistie sont le corps et le sang de Jésus-Christ, mais conjointement avec la substance du pain et du vin, de manière qu'il n'// a pas de transsubstantiation, mais union hypostatique de V humanité et de la substance du pain et du vin ; qu ainsi il est vrai de dire : « Ce pain est mon corps, et ce vin est mon sang. »

Que VEucharistie a été instituée pour la seule rémission des péchés;

Que Jésus-Christ, dans VEucharistie, ne doit pus être adoré ni révéré par des fêtes, ni con^ duit en procession, ni porté aux infirmes, et que ses adorateurs sont de vrais idolâtres.

Qu'on ne doit pas conserver Veucharistie dans le tabernacle, mais qu'on doit la consommer aussitôt et la donner à ceux qui sont présents; que celui qui agit autrement abuse de ce sacrement, et qu'il n'est permis à personne de se communier soi-même.

Que dans les hosties et dans les parcelles consacrées qui restent après la communion, le corps du Seigneur ne reste pas; mais qu'il y est pendant qu'on le reçoit, non avant ni après.

Qu'il est de droit divin de communier sous les deux espèces . même le peuple et les enfants ; que par conséquent ceux-là pèchent qui forcent le peuple à recevoir une seule espèce.

Qu'il n'est pas contenu autant sous une des espèces que sous les deux ; que celui-là ne reçoit pas autant qui cotnmunie sous une espèce que celui qui communie sous les deux.

Que la confession n'est pas nécessaire pour cela , mais libre, spécialement aux personnes instruites, et qu'on n'est pas tenu à communier à Pâques.

Après chaque article on plaçait les textes hérétiques d'où il était tiré, et quelquefois les textes de ceux qui avaient réfuté ces hérétiques, et qui affirmaient que tel était le langage de leurs adversaires.

Voici ce qu'on prescrivit aux théologiens qui devaient émettre leur opinion :

3. Qu'ils tireraient leurs autorités de la sainte Ecriture, des traditions apostoliques, des conciles approuvés, des constitutions du souverain Pontife et des saints Pères, et du

consentement de l'Eglise catholique. l'approuver, était encore ici pour me répon-

Qu'ils s'attacheraient à être courts, et dre,je lui demanderais si c'est chose nou-

qu'ils s'abstiendraient des questions super- velle que de procéder, pour cause de soupçon,

liuesetinutiles, et des discussions opiniâtres, en matière de foi, contre quiconque ordinai-

Que la préséance dans la discussion serait rement n'entend pas la messe les fétcs com-

donnée aux théologiens envoyés par le Pape, mandées, et mange de la viande le vendredi et

puis à ceux de l'empereur, puis aux clercs séculiers, selon leur promotion, et enfin aux réguliers, selon leurs ordres.

k. Je ne veux pas manquer ici d'avertir les lecteurs d'un artifice très-ordinaire à Sarpi. Toujours appliqué à obscurcir la certitude des dogmes catholiques, il rapporte différentes opinions particulières des Thomistes et des Scolistes sur l'explication de ces vérités indubitables dont conviennent les uns et les autres. Et comme ces opinions sont toujours douteuses et combattues par de puissants arguments contradictoires, dont la force a divisé pendant tant de siècles l'école en partis opposés, il s'efforce de faire croire que les partisans de l'une et de l'autre doctrine tâchèrent que l'Eglise déclarât comme vraie leur opinion particulière, et que par conséquent, dans le concile, on voulait assurer comme articles de foi , non pas tant les révélations divines que les spéculations humaines. Dans la réalité, il s'en fallut bien que ce fût là l'intention des Pères, comme on peut s'en convaincre par les actes dans lesquels, suivant le goût de cette époque, on lit fort au longles sentiments mêmes des théologiens de l'ordre inférieur, sans y trouver rien de ce qu'imagine Sarpi, et aussi par les décisions elles-mêmes, qui sont toutes d'une si grande circonspection, que quelquefois on paraît avoir poussé jusqu'au scrupule le choix minutieux d'expressions qui n'aient pas même l'air de porter atteinte à aucune opinion théologique. Ainsi on ne voulut rien déterminer ni sur la grâce ou égale ou plus grando qui est accordée dans la communion sous les deux espèces eucharistiques, comparativement à la communion sous une seule, ni sur d'autres semblables controverses

le samedi, sans besoin ; assurément cela n'est pas nouveau. Sur quoi est fondé un tel soupçon? Sur la crainte qu'il n'admette pas la légitimité de CCS commandements ; car ils sont d'ailleurs faciles à observer; que la violation, continue surtout, n'en peut être altribuée à la violence d'une passion qui étouffe les cris de la conscience. Et si un tel accusé avouait qu'il a cru que ces actions lui étaient permises, il serait condamné comme hérétique. Avec quelle apparence de justice, puisque tous ces actes sont opposés aux lois , non de Jésus-Christ, mais de l'Eglise, qui ne peut produire de nouvelles révélations de foi ? Il est par trop facile de comprendre que l'hérésie d'une telle croyance consiste à se persuader que Dieu n'a pas donné à l'Eglise le pouvoir d'établir ces lois; lequel pouvoir est contenu dans l'Ecriture et dans les traditions apostoliques. H est clair, en effet, que si ce transgresseur croyait un tel pouvoir, ne pouvant douter si ces lois ont été réellement établies, il ne douterait pas non plus si ces actes sont licites ou illicites. Et il est certain que Dieu en révélant le pouvoir qu'il a donné à l'Eglise d'ordonner ce qu'elle juge utile au salut, a voulu qu'on croie non seulement cette autorité générale, dont la croyance seule servirait peu par elle-même à régler les actions ; mais encore ce pouvoir spécial par rapport a ces ordonnances particulières qu'elle nous intime réellement , et que l'acceplation des fidèles a sanctionnées par un consentement qui date de long temps.

6. Outre cela, Sarpi, en rapportant l'ordre donné par les présidents aux théologiens de fonder leurs opinions sur l'autorité des Ecritures et des Pères, raconte que les Italiens s'en plaignirent comme si c'eût été couvrir de

5. Après cela, il met ici, selon son usage, honte la théologie de leur nation, pour coni-

dans la bouche d'un auteur quelques objections contre les articles qui furent arrêtés depuis : il dit que quelques-uns des théologiens n'étaient pas d'avis qu'on décidât comme de foi, que les chrétiens étaient tenus à communier à Pâques ; que c'était une nouveauté que de déclarer comme de foi ce qui n'était ordonné que par l'Eglise. Mais voici comme la chose se passa : quelques

plaire aux Allemands et aux Flamands.

Mais cet homme, quand il imaginait ce rêve, ne se rappelait-il pas que cette règle pour l'examen des doctrines ne pouvait paraître nouvelle, puisqu'on l'avait déjà suivie dans les matières du péché originel, de la justification, et dans les autres articles qu'on avait décidés la première fois ? Ne se souvenaitil pas, et ne savait-il pas que, dans tous ces

uns, comme Jean d'Ortega, franciscain es- points, les citations des Ecritures, des Pères

pagnol, théologien envoyé par Charles V, ditque la condaumation de la proposition contradictoire devait se faire avec quelques restrictions ; que le commandement n'était pas divin, mais ecclésiastique. Quelques-uns aussi, comme Ambroise Pélargue, dominicain, théologien de l'électeur de Trêves, jugea pour la môme raison l'article plutôt schismatique que formellement hérétique ; mais la foule des autres s'accorda à le condamner sous peine d'analhèmc. Et cela justement; car, si Sarpi, qm rapporte cette objection sans donner la réponse, et qui par conséquent paraît

et des conciles furent en si grand nombre, qu'elles rempliraient plusieurs volumes ? Ne se rappelait-il pas que parmi les membres les plus doctes de l'assemblée précédente étaient Jérôme Séripand et Ambroise Catharin, tous deux italiens? Est-ce que parmi les enfants de l'Italie , il regardait comme étrangers à l'antiquité ecclésiastique les cardinaux Aléandre et Contarinqui, peu de temps auparavant s'étaient li vrés à ce genre detravail;de plus, pourquoiaccorde-l- illant alors aux septentrionaux, qu'il oublie les Espagnols , parmi lesquels assistaient au cou-

LIVHK DOUZIÈME.

cile Melchior Canus théologien d'une érudition si riche et si remarquable , comme le prouve son Livre d'or des Lieux Ihéologiques; et les deux théologiens déjà cités, Lainez et Salmeron ; le second, par tout ce qu'il a écrit, montre combien il avait lu, et le premier osa avancer qu'il n'alléguerait devant le concile aucun auteur dont il n'eût lu toutes les paroles dans ses propres ouvrages? Mais, comme maintenant le mérite de l'érudition est particulier à l'Allemagne et à la France, et qu'alors les théologiens de France n'assistaient pas au concile, Sarpi se consolait dans une supposition qui peut porter atteinte à la réputation de l'Italie qui est le siège de la religion catholique et de son chef; et non content d'être impie envers la mère spirituelle qui le régénéra, il le veut être aussi envers la mère naturelle qui l'a enfanté; comme si, plus tard , il n'avait pas vu de son temps briller pour l'honneur de l'une et de l'autre les plus vives lumières de l'érudition ecclésiastique: Baronius et Bellarmin , tous deux sortis du sein de l'Italie , et adoptés par l'Eglise qui les mit au nombre de ses princes (1). Du reste qui doute que la parfaite théologie demande, pour l'intelligence des Ecritures et la lecture des interprètes sacrés, qui sont particulièrejnent éclairés de Dieu, et en même temps le concours du raisonnement qui est aussi une lumière de Dieu qui nous est donnée, afin que nous nous en aidions en tout ce qu'il ne nous a pas immédiatement et ouvertement, ou manifesté parla nature, ou attesté par la révélation ? C'est pourquoi nous voyons les anciens Pères y recourir si fréquemment et avec succès contre les hérétiques de leur temps. Mais , comme la faiblesse de l'esprit humain n'est pas le plus souvent capable de s'élever à un degré sublime dans l'une et l'autre étude tout-à-fois , de là vient qu'on tient des réunions dans lesquelles , selon la remarque d'Aristote dans sa Politique , de plusieurs médiocrités il se fait un composé éminent , comme serait en fait de richesses l'argent réuni de cent citoyens, ou, pour me servir de la comparaison qu'il donne, comme étaient, en fait d'abondance les festins publics auxquels contribuaient un fort grand nom-

(1) f Ici Le Courayer se moque de Pallavicini, comme d'un homme , (|ui, voulant soutenir le mérite des théologiens italiens du concile , est assez ridicule pour citer quatre cardin;uix , Alexandre, Conlarin, Bellarmin et Baronius , dont deux étaient morts, et deux pas encore nés. Mais ce méchant glosateur ne s'est pas aperçu que tout le ridicule de cette réflexion devait retomber sur lui. En effet , il est vrai que Pallavicini a parlé de quelques théologiens italiens, d'un nom très-distingué et d'une doctrine solide , qui assistèrent au concile dans ces sessions ; mais il est encore vrai , que , voulant venger le nom italien de rigiior.inco (i:iiis la vraie théologie, il a nommé ces quatre cardinaux, et qu'en passant ainsi du particulier du concile, au général de toute la nation italienne, il rappelle ces cardinaux auxquels des nations, même plus populeuses que la nôtre, pourraient avec peine, je pense, en opposer de plus grands. Mais ce sens échappait à la censure : c'est pourquoi le glosateur l'a changé à sa mode, pour avoir occasion de le censurer.

bre de personnes , chacune pour sa petite part. Ainsi dans les conciles généraux, on voit s'assembler un grand nombre de théologiens. La plupart, il est vrai , ne sont pas parfaits , quelques-uns ne sont pas doués d'une grande subtilité, quelques autres n'ont pas beaucoup lu; tel est étranger à cette matière-ci , tel à celle-là ; néanmoins, on en voit sortir l'Hélène deZeuxis ; car on tire de chacun d'eux par le travail cette portion, quelle qu'elle soit, de perfection qui lui est propre. Qu'est enfin l'océan autre chose que la réunion d'un très-grand nombre de gouttes d'eau?

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