‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 145 sur 348 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Objections que rapporte Sarpi contre les définitions ci-dessus.

1. Avant d'aller plus loin , je veux peser les objections alléguées contre la doctrine exposée ci-dessus , objections récemment sorties de la fabrique de Sarpi, et que, selon son usage , il donne comme imprimées depuis longtemps en Allemagne. Il rapporte qu'on crut que le concile se contredisait, lorsqu'on

(1) Lib. rfeCoHf^ss., cap. 3; in Visitalione Saxonicù, cap. de Euciiarislià.

(Vingt.)

l'entendit dire, d'une part, que la conversion du corps et du sang de Jésus-Christ pouvait à peine s'exprimer par des paroles, et, de l'autre, qu'elle est proprement et convenablement appelée fransus6simi<mfïon, parce que si cette seconde partie est vraie , dès lors cette conversion a son nom propre dont il est aisé de se servir pour l'exprimer. Rendons grâces à Dieu que les ennemis du concile, en voulant le combattre, soient réduits à armer leurs mains de roseaux au lieu de haches. Tous les pères ne disent-ils pas que la production du Verbe éternel est ineffable? Que l'union entre Dieu et l'humanité de Jésus-Christ est ineffable? Et cc-

nous croyons là-dessus par la foi ; comme, qu'une substance tout entière se convertisse en l'autre tout entière, sans qu'il reste dans cette opération quelque matière commune , sans altération précédente , et dans un moment. Cependant cela n'empêche pas que cette conversion ne soit proprement et pertinemment appelée transsubstantiation. En effet, comme on dit qu'il y a transfiguration quand un corps passe d'une figure à une autre ; transformation , quand une matière passe d'une forme à une autre; ainsi en retenant la même analogie dans la formation du mot, les scolastiques , et ensuite l'Eglise

transsubstantiation le passage des mêmes accidents d'une substance entière à une autre. Et si cette invention des mots nouveaux , rendue nécessaire par la nouveauté et la singularité des choses , est permise à tous les arts , et surtout à la philosophie ,

pendant, quel catholique niera que l'une soit dans le grand concile de Latran, nommèrent appelée justement et proprement çeneraa'on /i-««eoi,7>e^^.«/<,vwV/,« i,^ T^^ccorr^ a,^c r^A.^«o

du Fils incréé, eiVaiulvc.unionhypostatique ou personnelle? Quoi de plus? N'est-il pas de foi que Dieu lui-même est ineffable? Et cependant c'est vraiment et proprement que nous lui appliquons beaucoup de mots. Dire qu'un objet ne peut être exprimé par des paroles, selon la pensée de Cicéron (1) ; combien l'est-

ne signiGe pas qu'il n'y a pas de parole au """ ''"—"♦"-" -^ i- .!,;:„,.:„ „„: „i

moyen de laquelle on ne puisse le nommer vraiment et proprement; car, tout ce que la pensée conçoit de quelque manière, est conçu au moyen de quelques attributions , comme dit l'école , prédicaraents , qui conviennent vraiment et proprement au sujet, et qui unis ensemble , ne conviennent pas à un autre objet. Que s'il en était autrement, il ne serait était son corps, on décidait par le fait, contre

elle davantage à la théologie , qui plus que toute autre science enseigne des choses si nouvelles et si particulières?

3. Mais l'accusation suivante me mettrait trop en colère, si ma colère n'était amortie par le mépris. Il dit que le concile ayant affirmé que Jésus-Christ avait dit, après la bénédiction, que ce qu'il présentait aux apôtres

pas vrai que ce serait cet objet qui serait conçu, mais ou un autre , ou tout un genre d'objets, et non cet objet déterminé. El de même que cet ensemble d'attributs ou de pré- (îicaments se conçoit uni , de même on peut en exprimer la réunion par quelque mot, ou anciennement en usage , ou nouvellement formé : car les mots ne sont pas autre chose que des signes verbaux des pensées intimes. Mais on a coutume d'appeler mej:;/;/«ca6/e une chose, lorsque nous n'en avons pas de conception propre et indivisible qui atteigne immédiatement son essence sans en composer l'image de beaucoup de couleurs empruntées aux autres objets ; et quand ces différents attributs que nous en connaissons, ne sont pas tels que notre esprit , avec ses propres lumières et la connaissance des autres choses dont il a l'expérience , puisse comprendre comment il se peut faire qu'ils se conviennent les uns aux autres. Tels sont, par exemple, dans la génération du Verbe, les attributs d'être fils, et de n'être cependant ni moins grand, ni moins ancien que le Père : dans l'incarnation du même Verbe, les attributs d'être deux natures parfaites en une seule personne ; en Dieu, les attributs d'être sans limites déterminées de temps, de lieu, de perfection.

2. Or c'est en ce sens que le concile appelle à peine explicable par des paroles , la conversion de la substance du pain en celle de Jésus-Christ, parce que nous n'avons pas de cette conversion une conception propre et simple, et que nous ne pouvons pas comprendre , ni par conséquent expliquer aux autrespardcs paroles qui salisfassentl'esprit, comment peuvent être vraies les choses que

tous les théologiens et contre Vopinion deVE- (/lise romaine , que les paroles de la consécration n'étaient pas celles-ci : Ceci est mon corps, puisqu'il affirme qu'elles ont été prononcées après la consécration. Insensé (ju'il était! Où jamais le concile dit-il : Après la consécration ? J'aurais, douté si le pauvre Sarpi n'était point tombé sur une édition défectueuse du concile , si , immédiatement avant, il n'avait écrit que le concile dit : Après la bénédiction. Je ne veux pas dissimuler que le sentiment d'un grand nombre de scolastiques non méprisables , a été que le Sauveur n'avait pas employé une autre forme de bénédiction sur le pain et sur le vin que la consécration elle-même. Mais Gabriel Vasquez (2) , homme également instruit et exact, rapporte que de son temps on trouvait à peine quelqu'un, qui, dans l'école, conservât cette opinion , qu'il réfute par de puissants arguments tirés des paroles des évangélistes, et depuis il s'est élevé là-contre un thomiste moderne fort renommé (3), (jui, pour la défense de son vénérable maître , s'est efforcé de prouver que les paroles du concile ne s'opposent pas à cela. Mais tout cela va peu à notre but. Assurément Sarpi ne pouvait sans faute attribuer au concile une de ces paroles pour l'autre, et tirer delà des arguments contre lui , tendant à le taxer d'erreur dans la doctrine.

(i) Dans le commencetneiil du livre I!I , de Fiuibus.

(2) Part. 3, disp. 1 96, cap. 1.

(3) Joiinucs à Sancio Tliomà, Comment, in piiniain parlon, in approbtilione doclrinœ S. Thomœ, disp. 2, art. 3, ad proposiùonem octavam.

4. II y a moins de ridicule dans l'objection suivante : Que le concile ne prouve pas suf- Osamment que Jésus-Christ est dans l'Eucharistie avant l'usage, quand il en donne pour raison que Jésus-Christ en la présentant, et avant que ses disciples la reçussent, dit que cela était son corps ; car la présenter est un acte qui appartient à l'usage. Néanmoins ce raisonnement que fait Sarpi , pour justifier Luther, n'a besoin que d'être sommairement considéré pour laisser voir, au contraire , combien est mal fondée l'invention de cet hérésiarque sur cette matière. En effet , si par l'usage il entend tous les actes précédents qui ont trait à l'usage , de telle manière que dans l'acte même de présenter, et avant de recevoir l'eucharistie, le corps de Jésus-Ghristsoit déjà sous ces espèces, il peut arriver que celui à qui elle est présentée ne le reçoive pas, de sorte qu'il soit vrai que le corps de Jésus-Christ a été dans l'eucharistie sans l'usage ; car on ne peut dire qu'on en a fait usage si on ne l'a pas reçue. Outre cela , nous ne saurons pas à quel acte précisément commence cet usage , et quand le sacrement cesse d'être en état d'usage , et par conséquent , quand on doit y adorer ou non le corps de Jésus-Christ. Luther avec les siens, se voyant ainsi assiégé et pressé de près, varia beaucoup. Enfin, comme nous l'avons dit ailleurs (1), il écrivit à Simon Wolferino (2) que, pour éviter de plus inextricables difficultés , il fallait dire : Que le corps de Jésus- Christ y était à partir du commencement de l'oraison dominicale; pendant tout le temps quil était facile aux fidèles de communier.

5. Mais c'est là un rempart de paille. D'abord , comme la mesure de ce temps est inconnue, il s'en suivra que quelques-uns arrivant un peu tard pour communier, on ne saura pas si le temps ne sera point déjà écoulé , et si on recevra le corps de Jésus- Christ ou une oublie. Ce cas pouvant être fréquent , prouve qu'une semblable institution n'a jamais été vraisemblable ni n'a pu convenir à Jésus-Christ , qui avait en vue la piété et le bien de son Eglise. Ensuite, en accordant pour un momentà l'Eucharistie, seule entre tous les autres sacrements, la prérogative d'être sacrement , et d'avoir en elle l'auteur de la sainteté avant l'usage , et même quelquefois sans être suivie de l'usage , quel motif apparent reste-t-il pour combattre l'antique tradition de l'Eglise, qui y reconnaît la présence de Jésus-Christ pendant tout le temps où l'usage est possible , c'est-à-dire tant que durent les espèces sacramentelles ? Et sur quoi se fonde-t-on pour assigner pour commencement à la présence de Jésus-Christ, le commencement de l'oraison dominicale plutôt que la fin de la consécration ? Et ce premier fondement, le concile a, dans le fait, voulu le prouver, quand il a donné pour raison , comme nous l'avons vu , que le corps de Jésus-Christ y est avant l'usage immédiat et

(1) Dans Iclivre III, au cliap. 1".

(2) Le 29 jiiillni 1543 , comme on le voit au tome IV (les Œuvres de Luther.

actuel , ce qui est singulier entre tous les sacrements, et ce qui fut nié dans le principe par Luther.

Bien plus , ce fut précisément en ces termes que , dans le concile assemblé sous Paul, on proposa à la censure des Pères, le troisième jour de février 1547, l'article 6, en leur alléguant le témoignage de Cochlée, qui combat cela comme un sentiment de Luther , dans un livre particulier qu'il écrivit là-dessus. Après avoir arrêté ce premier point , les Pères virent bien qu'il ne leur restait plus de difficulté pour le second , savoir que le corps de Jésus-Christ y reste tant que durent les espèces sacramentelles.

6. Après la réflexion précédente , où il y a une lueur de raison , Sarpi tombe dans une autre bévue en écrivant ainsi : On avait aussi remarqué comme manière déparier très-impropre, celle qu'on employa dans le cinquième chapitre de la Doctrine, en disant qu'on devait à ce sacrement un culte divin ; car il est certain que par sacrement onn'entendpasla chose signifiée et contenue , mais celle qui signifie et qui contient , et que par conséquent on s'est mieux exprimé dans le sixième canon , en disant qu'on doit adorer le Fils de Dieu dans ce sacrement.

Je vois bien que cet homme a fait bien des courses sur le domaine de la théologie, mais jamais il n'y a séjourné ; ignorance honteuse dans celui qui ose écrire sur ces matières ! Le nom de sacrement se prend tantôt dans un sens large , et désigne tout signede chose sacrée et secrète , tantôt dans le sens étroit de la scolastique, en tant qu'il est restreint aux sept sacrements institués par Jésus-Christ dans la loi nouvelle , et il exprime un signe efficace de la grâce avec d'autres conditions qu'il n'est pas nécessaire de rapporter ici. II est donc le signe de la grâce et non du corps de Jésus-Christ, le sacrement pris dans celte acception scolastique , dans laquelle le concile de Trente parle de lui , et selon laquelle celui de Florence s'est expliqué là dessus ex professa. Et pour ne rien dire de plus , le cinquième chapitre de la présente session devait rappeler à Sarpi la définition si connue du sacrement donnée par Pierre Lombard (1), qui l'appelle une forme visible de la grâce invisible. Ainsi la chose signifiée par le sacrement, considéré comme sacrement, n'est pas le corps de Jésus-Christ, mais bien la grâce. Il est vrai cependant, pour tout dire, que les théologiens (2) considèrent dans chacun 'des sacrements trois objets : Ce qui est seulement sacrement , prenant alors ce nom dans cette significationlargeetgénérique dont nous avons parlé , c'est-à-dire , ce qui y signifie quelque chose occulte et sacrée , et qui n'y est cependant signifié par aucune autre chose: telles sont, par exemple, les paroles ; ce gwî est chose seulement , c'est-à-dire cette chose occulte et sacrée qui y est signifiée et qui n'y

(i) 4, dist. 1.

(2) Le Maître, dans le Hv. IV des Sentences , à la disi. 21, et S. Thomas dans la 5*^ p., à l'art, l.dela quest. 84.

HISTOIRE DU COiNCILI.; DE TRENTE.

en signifie pas une autre , et celte chose , par exemple, est la grâce; ce qui, enfin, est tout à la fois sacrement et chose, parce qu'il signifie tout à la fois une autre chose occulte et sacrée, et qu'il y est aussi lui-même un objet occulte et sacré qui y est signifié par un autre signe plus manifeste; elles théologiens disent que dans l'eucharistie c'est le corps de Jésus-Christ qui signifie la grâce, et qui est si'^nifié par les paroles et les espèces sacramentelles. Mais de tout cela , il ne s'ensuit nullement que le corps de Jésus-Christ est la chose signifiée à l'égard du sacrement entier, considéré selon l'usage propre et strict de ce mot , et qu'il n'est pas plutôt un signe de ce qu'on dit que les sept sacrements de la loi chrétienne signifient , c'est-à-dire de la grâce. Bien plus , Jésus-Christ prononçant que sa chair est une nourriture et que son sang est un breuvage , et les Pères affirmant généralement que le sacrement de l'eucharistie est une nourriture et un breuvage , on en conclut nécessairement que le corps et le sang de Jésus-Christ ne sont pas une chose distincte de ce sacrement. Quant à ce que Jésus-Christ soit contenu dans le sacrement . si Sarpi avait étudié Aristote , il y aurait appris deux manières d'être contenu, c'est-à-dire ou comme une chose contenue et distincte de ce qui contient, telle qu'est l'eau dans un vase, ou comme une chose qui a quelque identité avec son contenant, comme les parties dans un tout. C'est de la deuxième manière que Jésus- Christ est contenu dans le sacrement, puisque le sacrement est un composé du corps de Jésus-Christ et des accidents qui rendent le même composé sensible, ce qui fait qu'il est vrai de dire de lui : Qu'il est une forme et une représentation visible de la grâce invisible, selon la définition rapportée du Maître des Sentences, et employée par le concile. Maintenant c'est une chose bien connue qu'il faut, pour qu'un tout soit adoré d'une adoration de latrie, qu'une partie de ce tout mérite ce culte. N'adorons-nous pas d'une pareille adoration Jésus-Christ tout entier, quoique selon l'humanité il soit créature , laquelle n'est digne d'un tel honneur qu'autant qu'elle est ilans ce composé qui contient aussi la divinité ? Comment donc ne devrons-nous pas aussi adorer ce sacrement, qui est un tout contenant comme partie principale le corps de Jésus- Christ ?

1. H finit en disant : On remarqua aussi cette parole dans le troisième anathème , que Jésus-Christ tout entier est dans chacune des parties après la séparation, parce quil semble nécessaire d'inférer de là quil n'est pas tout entier dans chacune des parties, même avantla division. Excellente logique ! Un évêque dont nous avons fait mention parut craindre qu'on ne l'interprétât ainsi. Néanmoins tous les autres virent au contraire la chose si claire, qu'ils ne pensèrent pas qu'il fût nécessaire de l'expliquer davantage. Mais dire qivW parait nécessaire d'inférer cela, c'est une argumentation dont le raisonnement est sans pareil. Parce que l'on condamne comme hérétique loul homme qui nie une chose dans telles

circonstances déterminées, est-ce une conséquence nécessaire que cette chose soU fausse hors le cas de telles circonstances? Par exemple, si nous disons que c'est une hérésie de nier que le caractère baptismal dure pendant toute la vie, tirerons-nous de là, comme conclusion nécessaire, qu'il est faux, le sentiment très-commun des théologiens qui prétendent que ce caractère subsiste encore après la mort ? L'argument serait tout au plus : Ce ne sera donc pas tme hérésie manifeste de nier que Jésus-Christ est tout entier sous chaque partie avant la séparation , chose sur laquelle je me suis expliqué ci-dessus. Mais quelle sottise d'inférer qu'on définit comme vrai tout ce qui n'est pas condamné comme hérésie 1 De plus , de quelle crasse ignorance elle est fille, cette surprise qu'on témoigne pour la manière de définir qu'emploie le concile de Trente, puisqu'on la lit mot pour mot avec la même forme dans celui de Florence, dans celte célèbre instruction donnée aux Arméniens 1 Comme toutes les eaux , quoique douces à leur entrée dans la mer, deviennent désagréables au goût dès qu'elles se sont mêlées à ses Hots , ainsi tous les points de doctrine, quelque excellents qu'ils soient , deviennent insipides à Sarpi dès que le concile les reçoit.

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