‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 146 sur 348 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Prorogation de quelques articles afin d'entendre les protestants. Saxif- conduit qui leur est accordé. On examine les réflexions de Sarpi sur l'un et l'autre article.

1. La doctrine qu'on vient de rapporter paraissait exiger, pour compléter l'œuvre et la matière , qu'on définît ce qu'on devait croire relativement à la nécessité de communier sous les deux espèces. Mais comme les protestants n'étaient pas encore arrivés, le comte de Montfort, ambassadeur de l'empereur, pria qu'on sursît au moins à cette décision. On espère facilement ce qu'on désire; c'avait toujours été la croyance de beaucoup de catholiques qu'on pouvait ramener ceux qui avaient dévié à la foi antique, si l'on se relâchait sur certains points qui étaient possibles, et surtout sur deux : l'usage du calice aux laïques, et le mariage aux prêtres. Cela avait été proposé dès le temps que Campegge et Aléandre traitèrent en Allemagne des affaires de la religion au nom de Clément et de Paul, comme nous l'avons fait connaître en son lieu. Dernièrementl'empereur, dans son écrit l'Intérim, avait provisoirement jusqu'au concile permis l'une et l'autre chose aux protestants , les considérant comme des points sur lesquels il n'espérait pas pouvoir faire respecter son autorité, et dont il était persuadé que le concile finirait par dispenser, parce que ce n'était pas là une loi divine, mais une loi ecclésiastique ; elles trois nonces que Paul avait ensuite envoyés en Allemagne, à la demande de l'empereur, avecdes pouvoirs lrcs-anq)les, eurent entre autres ces pouvoirs» là avec les réserves et les conditions convenables . comme nous l'avons érril plus haut.

6ît

LIVRÉ DOUZIËVIE.

Ainsi, s'appuyant sur la puissance victorieuse de Charles et sur l'offre que la diète entière avait faite deux fois au concile de se soumettre, on espérait, en satisfaisant les protestants sur ces deux articles , pouvoir réunir l'Allemagne à l'unité de religion. Et quoique prononcer précisément que l'usage du calice n'est pas d'obligation divine pour ceux qui ne disent pas la messe , ne fût pas la même chose que le leur interdire ensuite de fait par une ordonnance ecclésiastique, on craignait cependant que toute définition sur cette matière ne fit ombrage à ces peuples soupçonneux de leur naturel, et ne leur ôtât la hardiesse de venir au concile ; c'est pourquoi les Pères , quoique partagés de sentiments, résolurent d'user de condescendance, en ajournant également quelques autres points qui paraissaient avoir quelque affinité avec celui-là. C'est pourquoi aux décrets exposés ils ajoutèrent la déclaration suivante :

2. Que le concile avait désiré extirper toutes les épines des erreurs du champ du Seigneur : que pour cela, il avait par rassiduité de ses prières , de ses travaux et de ses conférences, cherché aussi la vérité des quatre articles suivants :

S'il est enjoint de la part de Dieu, et nécessaire pour le salut à tous les fidèles, de communier sous les deux espèces ;

Si celui-là qui communie sous une seule espèce , reçoit moins que celui qui communie sous les deux ;

Si la sainte mère Eglise a été dans V erreur en communiant sous une seule espèce ceux qui ne célèbrent pas ;

Si l'on doit aussi communier les petits enfants.

Mais, (poursuivait-on) , comme dans la trèsnoble nation des Allemands , ceux qui s'appelaient protestants désiraient être entendus sur les articles cités, et demandaient à cette fin %in " sauf-conduit , la sainte assemblée , quoiqu'elle eût ardemment attendu leur arrivée pendant plusieurs mois , néanmoins en bonne mère qui s'efforce d'enfanter au milieudes gémissements. désirant excessivement et espérant de la divine miséricorde l'union dans la foi de tous ceux gui s'appellent chrétiens , et qui reconnaissent le même Dieu et le métne Rédempteur, voulait en cela leur complaire. Ainsi les Pères leur accordaient le sauf-conduit autant qu'il était en eux dans la forme qui suivait , (et que nous rapporterons) , et ajournaient In décision des articles précités jusqu'à la deuxième session qui était intimée pour le vingt-cinquième jour du mois de janvier prochain : on arrêta qu'on y traiterait aussi du sacrifice, qui paraissait lié aux articles précités ; on devait pendant ce temps-là, dans la première qui se réunirait le vingt-cinquième jour de novembre, prononcer sur les sacrements de la pénitence et de l'extrême-onction, et continuer les règlements de discipline.

3. Voici la teneur du sauf-conduit : Que le concile promettait, autant qu'il était en lui, dans la forme la plus ample, pleine sûreté à tous les Allomands , ou ecclésiastiques ou laïques , pour venir, rester et partir à l^ur gré, pour proposer

ce qu'ils voudraient, pour conférer ou discuter avec les Pères, o\i avec ceux q\ie les Pères désigneraient, le tout sans user de paroles injurieuses ni outrageantes : et si. pour plus grande sûreté, ils désiraient qu'on leur assignât des juges de leur goût pour les crimes qu'ils auraient commis, ou qu'ils pourraient commettre , ces crimes fussent-ils énormes et ressentissent-ils l'hérésie, ils seraient libres de les nommer.

k. Sarpi raconte que les protestants furent étonnés en voyant le concile affirmer qu'ils désiraient être entendus sur les quatres articles mentionnés , puisqu'ils avaient plusieurs fois déclaré, dans les diètes, qu'ils ne voulaient accepter aucune des définitions antérieures, mais qu'ils voulaient être entendus de nouveau sur toutes. Je ne veux pas examiner si cet étonnement dont il parle exista réellement au fond des âmes , ou s'il ne fut que simulé dans le langage , quoique Sarpi l'ait pris dans ses archives ordinaires et avouées , c'est-à-dire , dans Jean Sleidan (1). Il est certain qu'il ne fut pas raisonnable. Tant de fois les Papes , et de vive voix et dans des écrits publiés , avaient exprimé à l'empereur qu'on ne pouvait révoquer en doute les décisions précédentes ; car c'aurait été convenir que l'Eglise était sujette à l'erreur, et donner ainsi la victoire aux hérétiques avant le combat. Et l'empereur, les ecclésiastiques et la diète tout entière , nonobstant ces déclarations, avaient demandé très-instamment aux mêmes Papes le concile en leur offrant la soumission de toute l'Allemagne. Ainsi les protestants ne pouvaient s'étonner qu'on les crût disposés à accepter les articles déjà décidés , à moins de s'étonner que l'assentiment qu'ils avaient exprimé dans les deux diètes , ne fût point pris pour un langage démenti par le cœur. Et pour quelle raison l'ambassadeur de l'empereur aurait-il désiré l'ajournement de la décision , si nonobstant la décision faite en l'absence des prot; stants , il eût dû y avoir lieu encore à un nouvel examen et à une rétractation? Ne savons-nous pas que l'empereur avait remué ciel et terre pour obtenir de nouveau le concile, dont la tenue lui semblait devoir ramener le calme en Allemagne; y envoyant ensuite trois ambassadeurs pour lui et deux pour son frère, outre le cardinal Madrucei, et tant de prélats qui dépendaient de lui? Et nous nous imaginerions que tous ces hommes convinrent par hasard de demander du délai sur les quatre articles seuls qui ont été cités , s'ils avaient su que pour réunir l'Allemagne dans la foi , on devait non seulement traiter ces quatre articles , mais encore remanier tous les autres ?

5. 11 ajoute que la forme du sauf-conduit parut bien captieuse, le conciîe disant qu'il l'accordait autant qu'il était en lui ; car il n'est personne qui ne demande à autrui que ce qu'il est en lui de pouvoir faire et rien de plus. Manie misérable de blâmer 1 preniicrement , les jurisconsultes devront ap-

(1) Dans le commencement du livre XXIll.

HISTOIRE nu COiNClLE DE TRENTE.

prendre du docte Sarpi que toutes les fois qu'on exprime une condition qui était tacitement entendue , cette précaution est captieuse; car jusqu'ici ils ont enseigne que cette manière de s'exprimer n'altère en rien la nature de l'acte. Secondement , on devra blâmer, comme bien captieux, celui qui n'ayant pas le domaine entier d'une chose, ne la promet pas absolument, pour ne pas usurper le droit qu'il n'a pas, et pour ne pas promettre ce qu'il ne peut tenir, mais ajoute à la promesse : autant qu'il est en lui. Cependant cette espèce de promesse est réputée par les hommes fidèle et sincère. Figurons-nous que le concile eût donné le saufconduit sans cette réserve ; assurément Sarpi se serait récrié que, par là, il se serait arrogé un pouvoir absolu sur le territoire d'autrui , jjuisqu'il pouvait arriver que ceux auxquels il donnait le sauf-conduit commissent à Trente quelque crime dont la punition aurait regardé Madrucei,qui, en sa qualité d'évêque du lieu, en était seigneur immédiat, ou Ferdinand qui en avait le haut domaine. Maintenant , au contraire , qu'on y mît cette réserve : autant qu'il est dans le concile , au lieu d'y reconnaître de la modestie , il tâche de persuader qu'on avait fait cela pour ménager au Pape la facilité de pouvoir, sans préjudice pour son honneur et pour celui du concile, faire ce qui tournerait au profit de Vun et de Vautre. C'eût été en effet un bel honneur, un grand avantage pour l'un et pour l'autre , d'user de ce stratagème , dans un moment surtout où il n'existait personne dont la mort pût faire espérer celle de l'hcrésie, et où tout ce qu'on pouvait attendre d'une trahison , c'était l'abomination de toute l'Allemagne ; car c'était une chose connue que le concile et le légat ne faisaient rien en cela sans la participation et l'assentiment du Pontife ; aussi le sauf-conduit donné par eux et par le Pape était-il considéré comme le même. Outre cela , si les protestants en avaient désiré la confirmation , un courrier envoyé à Rome les aurait guéris de leur peur.

6. Il donne plus de prix à ses raisonnements en observant que cette proposition, de désigner des juges, pour connaître des crimes en matière de foi, qui avaient été ou qui devaient être commis, paraissait être un filet dressé pour attrapper quelque maladroit. C'est là un filet d'araignée, insecte précisément qui exprime le venin de toute espèce de fleurs, et qui tire ses filets de ses propres entrailles. Nul homme d'esprit ne trouvera ici de filet dangereux ; on y trouvera plutôt une surabondance de sûreté. Il est certain que les Allemands ne devaient pas exiger une impunité absolue de tous les crimes qui concernaientl'hérésie, comme de prêcher contre la Trinité, ou encore de jeter publiquement les hosties dans la boue; jamais on n'aentendu dans le monde que les sauf-conduits soient la même chose que l'autorisation et l'impunité de toutes les scélératesses les plus horribles. Or s'il en est ainsi, quelle plus grande confiance pouvait-

on donner aux protestants, que de leur permettre de choisir leurs juges à leur gré pour la connaissance de ces crimes mêmes, dont d'ailleurs on aurait pu douter qu'ils fussent ou non compris dans les termes généraux ?

7. Que dirons-nous de l'accusation suivante ? La voici : Les pédants eux-mêmes trouvaient ridicule que dans le texte, le verbe principal fût éloigné du commencement déplus décent cinquante paroles. Ainsi les actes, les procès, les sentences, les édits, les privilèges et tout ce qui regarde le barreau, devra être jugé selon les règles et le tribunal des pédants; et ce qu'ils n'approuveront pas comme éloquent et arrondi en périodes harmonieuses deviendra une matière de dérision. Quelle anogance plus plaisante pourrait-on représenter précisément dans un pédant de comédie? Sarpi pouvait voir si dans sa noble et sage patrie, les Oi'donnances solennelles des magistrats étaient dictées selon cette régie. Les pédants trouveront de bien plus grandes exceptions dans les plus savants jurisconsultes, dans les plus ingénieux mathématiciens, dans les plus profonds scolastiques, et même dans les Pères les plus vénérables, et dans les pages adorées elles-mêmes de l'Ecriture. Nous avons parlé ailleurs de ces formes ordinaires et propres à toute grande cour, dans les actes qui ont rapport aux lois, et nous avons dit combien c'est une règle pleine de sagesse, que de ne pas les altérer simplement pour cause d'élégance. Mais de quel front osait-il parler du jugement des pédants, Sarpi, cet homme si rustre dans la langue latine, et dans la langue italienne? Cet homme qui dans la première commet des fautes d'enfant, traduisant à contre -sens , comme nous l'avons fait voir plusieurs fois dans ces livres , et qui dans la seconde est aussi commun et aussi incorrect que le démontre le style de son même ouvrage? Ne se rappelait-il pas que lorsqu'il lui vint à l'esprit de publier quelques écrits dans sa patrie, on le reconnut pour un homme si peu versé dans l'usage de sa langue, qu'on résolut d'en choisir un autre pour débarrasser sa pensée de ses haillons, et la vêtir plus décemment, comme le rapporte, non pas une personne malveillante, mais son panégyr,iste, qui a écrit sa vie (1) comme celle d'un homme divin? Je croyais qu'il accuserait le concile d'hérésie, à cause de cet éloignementoù est le verbe du commencement, construction opposée aux premières paroles de S. Jean dans son Evangile. Avançons dans l'histoire.

Page 1