CHAPITRE IX
Session 13'. Arrivée des ambassadeurs du marquis de Brandebourg. Réponse donnée ù l'écrit précédent du roi de France
1. Le onzième jour d'octobre fixé pour la session étant donc arrivé, elle fut célébrée avec une grande solennité. Ce qui y ajouta encore, ce fut la présence du troisième élec-
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teur ecclésiastique, c'est-à-dire, celui de Cologne, qui était arrivé du jour précédent, et qui avait été reçu hors de la ville (1) par tous les prélats du concile, et aussi celle de l'ambassadeur d'un autre électeur laïque de la confession d'Augsbourg; c'était le marquis de Brandebourg. Ce fut Jean-Baptiste Campège, évêque de Majorque, qui célébra, et l'archevêque de Sassari qui prêcha en l'honneur delà très-sainte Eucharistie. Et l'on publia les décrets concernant la foi et la réforme, que nous avons déjà rapportés.
2. Christophe Slrasius , jurisconsulte et premier ambassadeur de l'électeur de Brandebourg, dans un long discours latin, offrit (2} en ternies fort clairs, comme on le verra, l'obéissance et la soumission de son maître. Les Pères, par l'organe du promoteur, firent dire dans la réponse, que le concile avait entendu avec grand plaisir les paroles de l'ambassadeur, surtout celles par lesquelles il promettait obéissance au nom de l'électeur. Ici Sarpi ne manque pas de montrer les dents au concile avec son sourire sardonique, comme s'il avait pris acte d'une chose qu'on ne lui offrait pas. Si l'ambassadeur ne lui faisait pas de telles avances, n'était-il pas en son pouvoir de le dire, et de s'élever contre ce qu'on lui prêtait faussement, surtout quand cet ambassadeur était Strasius, homme habile dans le droit civil, et fort exercé dans l'art de ces précautions oratoires ? IMais voulons-nous toucher du doigt le défaut de sincérité de Sarpi?
3.Dabord, au lieu que l'ambassadeur employa les mois latins obsequia et sermtia, ( ciiacun sait ce qu'il signifient dans cette langue), il substitue à la place, celui de rt'verence; c'est peu de chose. Dans le discours des Brandebourgeois , le Pape était appelé notre très-saint Seigneur Jules III, souverain Pontife de la très -sainte Eglise universelle de Rome. Ces titres donnés au Pape s'accordaient parfaitement avec la manière dont on parlait de lui dans les mêmes instructions de l'électeur : Très-saint Père et Seigneur eu Jésus-Christ, Seigneur Jules III, par la faveur de la bonté divine, souverain Pontife de la très-sainte Eglise romaine et universelle, notre Seigneur bien-aimé. Ces paroles n'auraient-elles pas suffi pour le reconnaître supérieur légitime, supérieur auquel tous les chrétiens doivent obéissance aussi bien dans ses règlements que dans ceux des conciles qu'il assemble et qu'il approuve? Eh comment parlait-on en particulier du concile de Trente dans les instructions en question? on y donnait pouvoir aux ambassadeurs d'assister à ce co7icile œcuménique de Trente. Puis donc que l'électeur reconnaissait le concile de Trente pour œcuménique ; comment pouvait-il hésiter, et répugner à lui
(1) Journal du maître des cérémonies des H et 12 octobre 1551.
(2) Slcidaii, au commencement du livre 25, et plus au Ittiig dans les Actes aullientiqiies du cliàteau Saint- Ange, où sont consignés les ordres de rél(>cteur, les discours de Slrasius el la réponse du concile.
rendre hommage et obéissance? Enfin ^ pour discerner si la réponse du concile, quand il reçut cette sorte d'obéissance, était l'acceptation d'une chose qu'on ne lui promettait pas, lisons la conclusion du discours auquel la réponse fut donnée : Le saint concile ne doit pas douter que notre très-illustre prince et électeur ne doive observer et soutenir toutes les choses qui plairont au saint concile, saintement et sincèrement, comme il convient à un prince chrétien, et à un fils soumis de l'Eglise catholique , selon que le sacré concile peut le voir par toutes les choses qui ont été dites dans les instructions authentiques qu'il a données. Est -ce là Iq ton d'une révérence officieuse ou celui d'une soumission véritable? et dans le fait Sleidan lui-même, cet évangéliste de Sarpi, ne révoque pas en doute «•ette espèce de soumission de lélecteur de Brandebourg, au concile; et Sarpi ne peut nier qu'il l'a lue attentivement en cet endroit, puisqu'il ne manque pas de prendre de cette lecture ce qui peut ternir l'éclat que cette ambassade donnait au concile, imaginant que l'électeur en vint à celte déférence pour lever de la part des catholiques et du Pape les obstacles qu'il craignait pour la nomination de Frédéric, son fils, à l'archevêché de Magdebourg, foile par les chanoines de cette Eglise. Or comment Sarpi ne s'apcrcevait-il pas qu'il y avait opposition entre ces deux choses qu'il unissait, pour enlever tout mérite à cet acte, et qu'ainsi, comme deux poisons contraires, elles se détruisaient l'une l'autre? Comment en effet l'électeur de Brandebourg s'efforçait-il par ce bon office de faire consentir le Pape à établir son fils dans un évêché si important, et comment en même temps refusait-il au concile l'obéissance que toute la diète d'Allemagne lui avait promise, et se contentait-il de lui offrir une vaine fumée de politesse, comme on pourrait faire avec le roi de Perse ?
k. Mais Sarpi ne s'en tient pas là. La haine le rendant furieux contre le pontificat romain, il ne peut s'empêcher de passer de l'hypothèse à la thèse ; et formant une scène et des acteurs à sa guise, aux objections précédentes il fait répondre ironiquement pour la défense du concile : que c'était la coutume de la sainte Eglise romaine ; qu'ainsi les Pères du concile de Carthage ayant écrit au Pape Innocent I qu'ils avaient condamné Célestin et Pelage, le priant de se conformer à leur déclaration, il leur répondit en les louant de ce que, se souvenant de Vaneicnne tradition et de la discipline ecclésiastique, ils avaient tout remis à son jugement, à lui de qui tous doivent apprendre quels sont ceux qu'il faut absoudre ou condamner. Réellement, ajoute-il, c'est-là une manière polie de faire dire aux hommes tacitement ce qu'ils ne veulent pas dire expressément.
5. Cet auteur a voulu écrire pour les lecteurs peu studieux et incapables de rien considérer, qui ne devaient pas s'informer de la vérilédes événements, ni examiner la probabilité des raisons; quant à l'événement et à la manière dont-il rapporte le fait ci-dessu3,
on croirait que les évêques de ce concile de Cartilage avaient écrit à Innocent comme à un inférieur, non pas même comme à un égal. Il ne dit pas qu'ils l'honorent du titre de Seigneur plusieurs fois répété, et qu'Innocent ne l'emploie pas réciproquement à l'égard des évêques de ce concile ou d'un autre. Il ne raconte pas que la demande en confirmation est faite en ces termes : Nous avons juqé bon de vous faire connaître ce qui a été fait, afin que V autorité du Siège apostolique appuie les règlements de notre médiocrité ; cette manière de parler démontre bien que tout le concile, en corps, écrivait à Innocent comme à un supérieur.
6. Outre cela, il faut observer que les Pères envoyèrent celte lettre au Pontife romain par l'évêque Jules, comme il paraît dans la réponse. Celui-ci put manifester amplement de vive voix les sentiments de soumission qui étaient brièvement indiqués et supposés dans l'écrit. Au reste, quel homme sain d'esprit s'imaginera que si Innocent n'avait pas eu cette supériorité dans l'Eglise, il se la serait témérairementarrogée dans cette réponse, en s'esposant à un affront public? il faut surtout considérer que le Pape ne possédait pas alors les richesses et les domaines qui lui donneraient aujourd'hui delà considération. Et non seulement il répond aux évêques en supposant qu'ils sont obéissants et soumis à l'Eglise romaine, et en qualifiant cette dernière de mère , de maîtresse et de reine de toutes les Eglises; mais encore il répond sur le même ton de souveraineté à une autre lettre du concile de Milève que lui apporta sur la même matière le même évêque Jules , ainsi qu'à une lettre particulière de cinq évêques parmi lesquels était saint Augustin, et auxquels il veut que l'on communique ses réponses ci-dessus mentionnées à l'un et à l'autre concile. Or, nous imaginerons-nous que tant d'illustres prélats , et principalement saint Augustin , eussent gardé le silence, s'ils avaient remarqué que, méprisant les institutions de Jésus-Christ, l'évêque de Rome (tel que les hérétiques avec Sarpi dépeignent le Pape) voulait tyranniser l'Eglise? Innocent écrivit non seulement à ces évêques sur le ton d'un souverain, mais encore en Espagne, à un concile de Tolède ; en France, à l'évêque de Rouen; à Constantinople et dans toutes les parties de la chrétienté. Et cependant nous ne trouvons pas que les saints et doctes évêques de ce temps, ces hommes si zélés et si pleins de mépris pour les plus hautes puissances de la terre, aient taxé la sienne de présomption. Nous trouvons au contraire qu'ils le révérèrent , et reçurent ses réponses comme des oracles. Et pour indiquer quelque preuve de ce que nous avançons, non seulement saint Augustin ne s'éleva pas contre ces trois lettres du Pontife romain , mais même il les cita nommément et avec éloge dans l'Epitre 47' qu'il écrivit à Valentin. Et le grand disciple de saint Augustin , saint Prosj)er, contre l'auteur des Conférences, au chapitre 41, parlant d'une lettre écrite par le Pape Zosime, suc-
cesseur d'Innocent, lettre dont l'injure des temps ne nous a laissé que des fragments épars dans les auteurs, s'exprime ainsi au sujet de ce Pontife : Jl sanctionna par sa sentence les décrets des conciles d'Afrique, et il arma du glaive de Pierre les mains des évêques pour le cJiâlimentdes impies. Comment armat-il les mains de tous les évêques, s'il n'était pas le chef de tous , mais un évêque ou un primat particulier? Saint Prosper écrit plus clairement encore dans sa Chronique, à l'année 420, les paroles suivantes : lise tint à Cartilage un concile de 217 évêques , et les dé' crets synodaux furent portés au Pape Zosime. Ces décrets furent approuvés par tout le monde, et r hérésie pélagienne fut condamnée. Remarquons ces paroles, par tout le monde: elles dépendent de l'approbation du Pape Zosime. Ces paroles furent bien pesées par la savante assemblée d'évêques français qui se tint l'an 1653 devant le cardinal Jules Mazarin , ministre du roi très-chrétien Louis XIV, à l'occasion de laRulle que publia le pontife Innocent X contre les cinq propositions de Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres, ainsi qu'il paraît par les actes de cette assemblée. Car ces prélats, dans une lettre (1) où respire la gravité, le zèle et la soumission, acceptèrent comme autant d'oracles de l'Esprit saint les décisions du souverain Pontife, à qui ils l'écrivirent. Qu'il me suffise de ce peu de mots dits en passant contre la calomnie facétieuse que Sarpi, selon son usage, met ici en scène. Du reste, la prééminence du Pontife romain reconnue par l'Eglise dans tous les temps , a pour elle un si grand nombre de témoins accrédités et de défenseurs instruits, qu'on m'accuserait de folie, si je voulais m'arrêter ici à un sujet si rebattu. Je reprends l'objet propre de mon ouvrage.
7. Le dernier acte de la session fut la réponse à l'écrit précédent du roi de France : car, comme Henri avait eu l'intention qu'il lui tînt lieu non seulement d'ambassade auprès du concile , mais surtout d'apologie auprès de la chrétienté ; et comme , dans cette vue, il n'avait dans la suite envoyé personne recevoir la réponse qui avait été fixée à un certain jour , parce qu'il désirait n'en pas avoir, prévoyant qu'elle serait une apologie contradictoire qui détruirait tout l'effet de sa demande , le concile de son côté prit à tâche de faire cette réponse qui ne devait pas être entendue de celui à qui elle s'adressait , mais qui ne devait pas tarder à venir à la connaissance du monde entier. Elle portait : Que le concile avait eu à se réjouir dans In session précédente de l'arrivée d'une foule de nouveaux évêques, de princes y et d'électeurs , et des ambassades honorables de Vempereur et de Ferdinand au nom de ses royaumes de Bohême et de Hongrie, ainsi que des lettres de Pologne et de Portugal qui donnaient à entendre que ces pieux rois se disposaient aussi à y envoyer leurs ambassadeurs Qu'on s'était attendu à la même déférence dc
(l) Donnée le 15 juilleH653i,
la part de sa majesté très-chrétienne , car les services que les rois de France avaient rendus à V Eglise catholique, étant très-éclatants, et le concile pensant que le roi actuel ne céderait à ses dieux ni en piété pour Dieu , ni en zèle pour la religion , ni en grandeur d'âme , il avait espéré qu'il servirait de rempart à ce concile. Mais qu'un envoyé de samajesté s y était présenté avec ses lettres et ses instructions : que le contenu de ces pièces avait jeté les Pères dans une grande peine et une grande inquiétude : non qu'elles ne renfermassent pas force témoignages de respect pour cette sainte assemblée: mais parce qu'on voyait naître des difficultés du côté d'où auparavant on attendait le secours ; que néanmoins, bien que pour certaines considérations, et à cause de quelque mauvaise prévention , le cœur du roi parût altéré , le con( ilene perdait pas pour cela l'espoir qu'il avait, et en Dieu, président suprême des conciles œcuméniques , et dans la conscience de ses propres actes et de ses propres intentions; que sa majesté, considérant ce quelle devait à sa dignité et les besoins du Christianism.e, préférerait se rendre à ses exhortations tout affectueuses plutôt que de suivre les conseils moins droits d'autres personnes. On en venait à démontrer fort au long la nécessité du concile pour l'Eglise ; que les Pères s'y étaient assemblés non pour l'utilité particulière d'aucun prince de la terre, mais pour le service du prince de tous les princes , c'està-dire Jésus-Christ ; qu'on pouvait le voir à ce qu'ils avaient déjà fait, et qu'on s'en convaincrait encore mieux par ce qu'il leur restait encore à faire; que tandis que le roi leur écrivait en des termes si flatteurs et si honorables pour eux , il n'était pas possible qu'il eût des Pères une si mauvaise opinion ; que quanta la guerre de Parme, ils ne doutaient pas que le Pape ne dût facilement justifier sa conduite ; que pour eux , ils ne désiraient rien plus que la tranquillité et la concorde ; mais qu'il ne fallait pas pour un différend particulier empêcher un si grand uien général, puisque les évéqucs qu'on devait envoyer au concile n'étaient pas des hommes d'épée et propres à la guerre, que les passages étaient ouverts et sûrs , et que dans ce séjour tout le monde vivait dans la paix la plus parfaite ; que les Français n'avaient pas à craindre qu'on ne leur laissât pas une pleine liberté de dire leurs sentiments , puisqu'au vu de tout le monde on avait consenti qu'un simple envoyé du roi exposât ce qui lui plairait, tous les Pères l'écoutant avec patience et avec attention ; que lors même que les évêques des Gaules [ce qu'on ne voulait pas croire ) manqueraient à leurs devoirs, en s' abstenant sans motif de venir au concile . le concile ne perdrait pas pour cela la dignité et l'autorité de concile œcuménique ; qu'il s'était d'abord assemblé là légitimement , et qu'ensuite il s'y était légitimement replacé ; que l'Eglise de Jésus-Christ , semblable à sa tunique sans couture, était une et indivisible ; que quant à l'endroit de sa lettre ou le roi menaçait de recourir a quelques remèdes em ployés par ses aïeux, le concile ne pouvait se persuader qu'il pensât ainsiintérieurement et
qu'il voulût renouveler ce que ses glorieux ancêtres avaient eu de si bonnes raisons de faire disparaître ; qu'il apportât tant de trouble dans l'Eglise , qu'il souillât son nom d'une tache si honteuse , et se privât de tous les bienfaits que ses prédécesseurs et lui avaient reçus avec tant de profusion des Pontifes précédents et du Pape actuel ; que c'était à sa majesté de se rappeler que si tout homme doit conformer ses actes au bien général, cette obligation pèse beaucoup plus lourdement sur ceux qui régnent, élevés qu'ils sont par Dieu à un si haut rang non pour l'avantage particulier , mais pour le bien commun du monde. On avertissait enfin les évêques français du devoir qu'il y avait pour eux de déférer à l'intimation du souverain Pasteur et à l'invitation de leurs collègues. On rappelait aussi au roi la piété de son père, qui s'était prêté à la ternie du concile dans la même ville, où il avait député les prélats les plus graves et les ambassadeurs les plus distingués. De celte manière, les Pères s'efforcèrent de concilier dans la réponse ci-dessus , ce qui n'est pas moins difficile qu'important quand on est aux prises avec les grands, le respect avec la liberté, l'affection avec les reproches.