CHAPITRE XV
Arrivée des ambassadeurs du duc de Wurtem-' berg et de l'électeur de Saxe. Ce qu'ils demandent dans la congrégation générale.
Session tenue le 25 janvier de l'année' 1552. Nouveau sauf-conduit donné aux protestants, et ajournement , à leur prière, ' de la décision des articles, qu'on renvoie à' un temps plus reculé.
1. Aussitôt après la session, on s'occupa de la rédaction des canons touchant les matières réservées pour la session prochaine. Sarpi, qui est malheureux dans ses mensonges, parce qu'il n'a pas de mémoire , raconte, sur la foi desoncher Sleidan(l), que ceux qui se rapportaient aux quatre articles ajournés, quoiqu'ils eussent été préparés bien» auparavant, furent de nouveau mis sur le métier dans une congrégation particulière, comme si jusqu'alors on n'avait rien fait sur ce sujet; cependant peu auparavant il avait dit que le légat, dans la discussion des ma— tières de la pénitence, ne cessa pas de prier et de conjurer les Pères de ne pas retoucher à ce qu'ils avaient déjà arrêté entre eux, et qui néanmoins n'avait point été encore pro^ nonce; et que pour cette raison il avait refusé d'examiner les nouvelles difficultés, toutes sérieuses qu'elles étaient, des théologiens de Louvain et de Cologne, des Franciscains et de Pélargue ; et cela afin de ne pas donner prétexte aux protestants qui viendraient au concile d'entrer aussi eux-mêmes dans des discussions interminables et sans à-propos. Comment donc le cardinal et le concile changèrent-ils tout à coup de sentiment et de conduite?
2. C'était précisément alors qu'on aurait redoublé de circonspection , si on en croit Sarpi, pour ne pas encourager les protestants , par l'exemple des catholiques , à revenir sur ce qui avait été déjà établi. Etaient arrivés , à Trente, les ambassadeurs, nommés ci-dessus, du duc de Wurtemberg, aussi bien que ceux de quelques villes libres et hérétiques , et spécialement ceux de la ville de Strasbourg, qui se fit représenter au concile par l'homme que nous avons tant de fois cité, Jean Sleidan , celui-là môme qui a retracé tous les événements (2) avec sa fidélité et sa sincérité ordinaires, et qu'imita ensuite notre Sarpi , qui trouva pourtant le moyen d'ajouter de nouvelles fables aux exagérations furieuses de son devancier. On attendait aussi , sous un bref délai > ceux de l'électeur de Saxe, Maurice, qui arrivèrent peu après. On put facilement s'apercevoir, dès le commencement, que ces ambassadeurs n'apportaient pas des espérances d'union , car eux-mêmes n'en portaient pas le désir dans leurs cœurs. En effet, ils refusèrent de rendre visite aux présidents, de peur de montrer par là qu'ils reconnaissaient en eux l'autorité du Pontife. On savait aussi qu'ils s'apprêtaient plutôt à présenter la bataille comme ennemis, qu'à offrir IV'
(1) Liv. 25.
(2) Ibid,
aie
béissance comme sujets. Néanmoins , il arriva ce qu'on a remarqué en plusieurs circonstances dans cette histoire , c'est-à-dire qu'il parut nécessaire que ce qu'avaient prévu les sages dans sa cause f t aussi par ie fait rendu manifeste au peuple, qui n'est pas moins exagéré dans ses espérances que dans ses craintes, et qui souvent accuse de rinsuccès des négociations qu'on médite et qu'on désire la dureté des siens plutôt que la méchanceté des ennemis. En conséquence le Pontife enjoignit aux présidents de sacrifier la dignité à la charité , de dévorer toute espèce d'insolence et de se plier à toute demande déraisonnable, pourvu que la religion et l'Eglise n'en souffrissent rien; car il n'est pas déshonorant pour un père de souffrir les folies de son fils , afin de le reimener à la saine raison ; et si le Pontife Paul avait bien voulu que son nonce allât recevoir les mépris et les affronts des protestants chez eux, on devait à plus forte raison supporter l'arrogance de leurs demandes et de leurs manières quand ils venaient chez nous.
3. Quelques-uns espérèrent qu'un médiateur distingué adoucirait leur dureté ; car, dans ces entrefaites (1), passa par cette ville, pour retourner en Allemagne, le roi de Bohème, fils de Ferdinand, avec son épouse, fille de Charles V. Son entrée fut accompagnée de la plus grande pompe , môme militaire. Les Pères s'avancèrent à sa rencontre à un demi-miile de Trente ; il marcha à cheval au milieu du légat et du cardinal Madrucei, qui le logea très-splendidement. La reine venait derrière dans une litière. Pour le reste, on suivit le même cérémonial que lors de son passage précédent. Mais le roi n'étant resté en cette ville que trois jours , ne traita pas de l'affaire. Cependant, par l'entremise des ambassadeurs de l'empereur qui désiraient très-ardemment la paix , on amena , d'un côté les Wurtembergeois et les Saxons, à exposer le sujet de leurs ambassades , chez k légat , dans une congrégation générale qui y fut tenue le quatorze janvier , jour qui précéda immédiatement la session prochaine , et d'un autre côté le légat lui-même à trouver bon qu'ils ne lui eussent point fait de visite précédemment. Mais avant d'en venir à cette démarche, les Impériaux avaient fait connaître aux présidents les demandes que les protestants devaient faire , et l'on avait mûrement délibéré sur ce sujet dans une congrégation qu'on avait assemblée le jour précédent , afin que l'étrangeté de leur contenu n'occasionnât point de trouble, et qu'au lieu de tout réunir, on ne rendît pas la division irrémédiable.
h. On y demanda aussi, de la part du Pape, que les Pères eussent à lui faire connaître ce qu'ils pensaient de la confirmation ou de faonuiation de l'élection ( événemint que nous avons touché en passant ailleurs ) que les chapitres d'Halberstadt et de Magdebourg
(t) Lfi 1.3 décembre ; tout cela est dans les Journaux tiu uiailre Uo.s ccrcuioiiics el dans les ÂCles.
avaient faite pourleurévéque, de Frédéric, fils de l'électeur de Brandebourg. Il était dit que ces chapitres avaient pris ce parti pour s'assurer un chef puissant contre les forces des hérétiques voisins ; que l'élu avait juré le maintien de la foi catholique , et qu'il avait envoyé auprès du Pontife Paul III pour obtenir la confirmation , mais que la mort de Paul et ensuite la vacance du Saint-Siège avaient interrompu la négociation ; que maintenant il adressait la même demande à Jules; que ce qui était contre lui était le défaut d'âge qui n'excédait pas 2i ans , la position de son père, qui avait adhéré à l'hérésie quant à l'usage du calice et au mariage des prêtres , et la défense que le concile avait faite de mettre plusieurs évêchés sur une même tête ; que de l'autre côté on devait considérer que personne n'oserait entrer dans ces Eglises contre un si puissant compétiteur; qu'ainsi, si on les lui refusait, elles seraient abandonnées et délaissées ; que l'empereur et le roi des Romains réunissaient leurs prières pour obtenir cette faveur.
5. Les sentiments furent partagés. Le cardinal de Trente, les électeurs et beaucoup d'archevêques penchèrent pour la confirmatir, n. L'évêque de Grenade, à la tête d'un très-grand nombre d'autres , demanda du temps pour réfléchir; d'autres consentaient à ce qu'on donnât à Frédéric une Eglise, mais non à ce qu'on lui en donnât deux ; on ne statua donc rien ce jour-là. Le jour suivant on délibéra de nouveau sur la même affaire, après avoir mis pour condition qu'on adjoindrait quelqu'un à Frédéric pour administrer ces Eglises, jusqu'à ce qu'il eût l'âge canonique et jusqu'à ce qu'on eût une preuve de sa religion et de ses mœurs ; qu'il serait obligé de venir au concile et d'y rester jusqu'à la fin; que , de plus , il jurerait d'en observer les décrets. A ces conditions la proposition , quoique diversement combattue, obtint le suffrage de la majorité de l'assemblée.
6, Les Pères n'hésitèrent pas non plus, d'abord au sujet des demandes qu'ils avaient pressenti que feraient les ambassadeurs wurtembergeois et saxons ; mais ils avaient pris aussitôt la résolution qu'ils exécutèrent ensuite , comme nous le raconterons ciaprès.
On introduisit le matin les Wurtembergeois, qui arrivèrent avant les Saxons. Après avoir remis, entre les mains du secrétaire, leur confession de foi, ils demandèrent qu'on choisît pour ces controverses de religion des arbitres indifférents; car le Pape et les évêques qui lui étaient respectueusement soumis, et contrfi lesquels on plaidait, ne pouvaient être juges dans leur propre cause. Ils ajoutèrent, en peu de mots, quelques-unes des raisons qu'exposèrent plus au lonç ceux de Saxe et que nous rapporterons a l'occasion de leur ambassade ; on les congédia en leur disant qu'on rélléchirait sur leurs demandes, et qu'on leur répondrait en temps conv.enable.
7. Le même jour, vers le soir, on donna audience aux ambassadeurs de Maurice , électeur de Saxe. Ils qualifièrent les Pères, à la deuxième personne, du litre de très-nobles et très-re'vércndissimes Pères, et à la troisième personne, de celui de vos très-nobles dignités et excellences ; ce fut en latin qu'ils parlèrent (1). Quant au fond du discours, ils répétaient les mêmes raisons spécieuses qu'avaient toujours invoquées les protestants, pour rejeter tout concile qu'on assemblerait légitimement et qui ne serait point schismati'que, raisons contre lesquelles le Pape et l'empereur s'étaient tant de fois prononcés : leurs demandes se réduisaient donc à cinq chefs.
8. Le premier consistait à dire que, vu que la garantie qu'on leur avait donnée était insufflsante, et que le concile de Constance avait décidé qu'on ne devait point garder la foi publique à l'égard de ceux qui sont accusés de crimes de religion , ils demandaient une autre garantie dans la même forme que les Bohémiens l'avaient obtenue du concile subséquent de Bâle. A ce sujet, on doit observer qu'il est faux que le concile de Constance ait rendu un décret de cette espèce. Il fut décrété que le sauf-conduit donné aux hérétiques, par les puissance? séculières, ne lie pas les juges ecclésiastiques, auxquels il appartient de procéder en ces matières ; qu'ainsi le magistrat civil, en respectant de son côté le sauf-conduit, n'est tenu à rien de plus, et que le magistrat ecclésiastique qui ne l'a pas accordé reste libre d'exercer sa charge; qu'en conséquence la demande des Saxons étai t fondée sur une calomnie qui reprochait aux conciles de prêcher la violation de la foi publique, et que c'était de plus une pure chicane , dans cette circonstance où le sauf-conduit leur était donné par le concile lui-même. Mais Sarpi, qui raconte d'ailleurs des bagatelles qu'il ne devrait point raconter, a passé sous silence le vrai sens du concile de Constance, pour laisser, aux yeux des personnes mal informées, cette tache sur l'Eglise; et pour ne pas découvrir la mauvaise foi avec laquelle procédaient les protestants , il se contente d'observer, et c'est avec vérité, que leur demande tendait à obtenir quelques points avantageux pour eux, qu'ils pensaient pouvoir déduire de certains termes qui avaient rapport à ceux du sauf-conduit de Bâle.
9. Mais à cela les Pères répondaient, autant que je puis le conjecturer (parce qu'il en est peu parlé dans les Actes), que le sauf-conduit, à Bâle, fût donné aux Bohémiens, dans la quatrième session, c'est-à-dire dans le temps que ce concile était déjà séparé du Pape et schismatique, et qu'ainsi il ne mérit.iit pas d'être cité comme exemple à un concile légitime ; ensuite que dans ce sauf-conduit n'étaient point contenus les articles allégués et réclamés par les protestants, articles dont les deux principaux portaient : qu'on ne dé-
(\) Cela est consigné mol à mol dans le Journal du niailrc des cérémonies et dans les Actes.
ciderait les controverses de religion que d'après la sainte Ecriture, et que les héréti ques y auraient voix délibérative; car, quant au premier article , le texte de ce sauf-conduit était ainsi conçu : Qu'on prendrait pour juges la loi divine , la pratique de Jésus-Christ , celle des Apôtres et de la primitive Eglise avec les conciles et les docteurs qui se seraient vraiment appmjés sur elle. Tout cela était également admis par les Pères de Trente, mais non pas avec les interprétations qu'y donnaient les protestants, qui croyaient avoir le droit de juger si la pratique de l'Eglise moderne était diftérente de celle de l'Eglise antique, et si tel ou tel concile ou docteur s'était vraiment appuyé sur ces fondements. Quant au second article, on n'avait jamais, dans le concile de Bâle, accordé aux Bohémiens voix délibérative, mais seulement permission de conférer et de discuter avec charité et modestie ; expressions qui n'impliquent pas plus d'autorité que n'en ont, dans les discussions, les théologiens de l'ordre inférieur. 11 est bon de remarquer encore que dans ce sauf-conduit lesBohé-l miens prenaient aussi leurs sûretés du côté du Pape ; mais les protestants ne voulurent rien en dire : silence que Sarpi rapporte sans en donner la raison. Cette raison, c'est que si les protestants avaient demandé qu'il fût fait mention expresse du Pape, ils auraient fourni aux Pères une bonne occasion de lui demander là-dessus des pouvoirs, et de les consigner dans l'acte du sauf-conduit, et par conséquent d'avouer, dans ce même acte, qu'ils n'avaient pas le pouvoir d'obliger le Pape. De l'autre côté, même sans cette formalité, toute ombre de soupçon disparaissait devant la souscription du légat et des nonces pontiûcaux, dont les pouvoirs étaient très-amples.
10. En second lieu, les ambassadeurs demandèrent qu'on ajournât la décision des articles qu'on préparait, jusqu'à ce que l'électeur eût envoyé, comme il le ferait bientôt, ses théologiens pour discuter là-dessus ; ils n'avaient pu venir jusqu'alors, fiiute de saufconduit en bonne et due forme.
11. En troisième lieu, qu'on revît et qu'on discutât de nouveau, en présence des théologiens en question, les articles qui avaient été définis jusqu'à ce jour contre la confession d'Augsbourg ; que tel avait été le sentiment de la diète d'Augsbourg, quand on avait demandé, au nom de tout l'empire, la continuation du concile interrompu à Trente ; que ce remaniement était nécessaire, parce que leur maître savait que ces articles, surtout en ce qui concernait la justification, contenaient beaucoup d'erreurs importantes dont il serait aisé de se convaincre au moyen de l'Ecriture sainte ; que, pour établir ces articles, on avait besoin de l'assenliment de toutes les nations chrétiennes , dont les prélats n'avaient point assisté aux décisions passées qu'on avait prises; que, sans ces prélats, cette assemblée pouvait être appelée assemblée particulière cl non concile occu-
méniquc. Les Pères répondaient à cela que si l'absence de quelques-uns, après une intitnalion régulière, suffisait pour ôter à un concile l'autorité de concile œcuménique, il serait loisible à chacun de la lui ôter; qu'à peine on trouverait, dans l'antiquité, un concile dont on ne pût , par quelque moyen, contester l'œcuménicité , et qu'on pourrait faire plus que jamais celte objection à l'assemblée de Trente, puisque toute la nation française y manquait. Au reste, comment les ambassadeurs pouvaient-ils se permettre d'affirmer que c'avait été là le sentiment de*la diète d'Augsbourg, puisqu'elle avait expressément demandé la continuation du concile à Trente? que l'on ne continuait pas ce qui n'a jamais été ; qu'ainsi les ordres de tout l'empire avaient reconnu comme concile , et non comme assemblée particulière, la réunion qu'on avait tenue à Trente, sous le pontificat de Paul, et qui avait prononcé les décisions en question.
12. En quatrième lieu, ils disaient que puisqu'il s'agissait de quelques-unes des controverses relatives principalement au Pontife romain, l'électeur leur rappelait les décrets du concile de Constance et de Bâle, dans lesquels on établit que dans les causes de la foi, et dans celles qui regardent le Pape lui-même, celui-ci doit se soumettre au concile. Les ambassadeurs priaient donc, en son nom, les Pères de Trente de déclarer, avant toutes choses, cet article comme l'avaient déclaré ceux de Bâle, dans la deuxième session, et par conséquent de délier de leurs serments les personnes qui avaient juré fidélité au Pontife, quoique dans le fond elles devaient se regarder comme déjà déliées, en vertu des décisions des conciles qu'on venait de citer. Celte demande tendait à entraîner le concile sur cette mer pleine d'écueils, dont la crainte avait porté Clément et la commission de cardinaux, nommée par lui, à déclarera l'empereur, en Flandre, qu'une pareille assemblée ferait naître plus de chances pour le schisme que d'espérances pour l'union, comnie nous l'avons rapporté en son temps (1). Et l'empereur répondit alors : que ce serait au Pape, comme au président suprême, qu'il appartiendrait de prescrire les matières qu'on traiterait dans le concile; et qu'ainsi on pourrait éviter ces discussions séditieuses ; que, quant à ce qui regardait l'union , il connaissait bien l'opiniâtreté des hérétiques ; que par conséquent il ne demandait pas le concile comme moyen de les gagner, mais bien comme moyen de les punir en les faisant condamner par toute l'Eglise. J'ai voulu rappeler ici ces choses aux lecteurs, afin qu'ils sachent que la lenteur des pontifes , dans cette convocation, n'eut pas pour cause des prétextes faux et trompeurs, mais des raisons très-fortes, et que vérifia l'événement.
13. Les présidents répondirent longuecnent à une demande si artificieuse, mais il
Î' eut surtout deux choses remarquables dans eur réplique : la première, c'est qu'ils dirent
(l) Dans le livre 3. ;hi cliap. u.
CONC. DE ThENTE. 11.
que Luther el son parti, ayant toujours détesté le concile de Constance, comme nul et sacrilège, parce qu'il avait condamné leurs principales opinions; et que les Luthériens s'opiniâtrant alors plus que jamais à en rejeter tant de décrets , dont la valeur était aussi claire que la signification, il n'y avait pas de raison à eux d'en appeler, comme à un oracle, à un concile dont le sens était douteux et qui n'avait pas été confirmé par Martin ; l'approbation générale qu'y donna ce Pontife s'étend seulement aux définitions de foi qui furent faites contre les hérésiarques modernes. La seconde chose qu'il y eut de remarquable dans leur réplique, c'est qu'ils dirent que puisque les ambassadeurs demandaient, pour que le concile fût légitime, la participation de toutes les nations chrétiennes, ils ne pouvaient s'appuyer sur celui de Bâle, contre lequel on avait assemblé un concile aussi nombreux et aussi distingué, par le concours des nations, que le fut celui de Ferrare, et ensuite celui de Florence, aue l'Eglise reçut dans la suite.
14. De l'autre côté, les ambassadeurs s'efforçaient de pallier leur demande, qui paraissait d'ailleurs excessivement déraisonnable, car elle ne se bornait pas à défier au combat, mais elle allait jusqu'à exiger qu'on se rendît avant de combattre : ainsi ils alléguaient la raison que les hérétiques ont toujours invoquée et que les ambassadeurs de Wurtemberg avaient déjà mise en avant, c'est-à-dire qu'ils prétendaient que , puisqu'on devait corriger beaucoup d'abus qui regardaient le souverain Pontife, le souverain Pontife ne pouvait être juge lui-même. Mais les Pères répliquaient qu'autant ce raisonnement était populaire, autant il était vicieux : car si on l'admettait, ce serait détruire toute espèce de monarchie , gouvernement dans lequel le prince doit être sa loi à lui-même, sans craindre d'autre juge que Dieu et la conscience publique ; que s'il l^ut qu'il en soit ainsi dans les gouvernements héréditaires pour qu'il en résulte cette supériorité d'avantages qui résulte communément de l'autorité souveraine , jointe à la parfaite unité , à combien plus forte raison doit-il en être ainsi dans un gouvernement électif, où l'élection tombe d'ordinaire sur un homme âgé et déjà longtemps éprouvé ? Ils ajoutaient que si l'on examinait plus à fond le même raisonnement, on le trouverait propre à détruire même toute autre espèce de bon gouvernement , parce que tous les gouvernements doivent aboutir à une autorité suprême , soit qu'elle réside en un seul ou dans plusieurs, et c'est cette autorité suprême qui donne et qui reçoit les lois. Qu'ainsi non seulement tous l,es princes devaient sérieusement examiner s'ils admettraient chez eux la pratique d'une pareille doctrine, mais que même tous les politiques devaient exami ner aussi s'ils pourraient avec elle maintenir aucune forme de gouvernement , quand elle ne serait pas avouée par toute la lie du peuple.
15. Les ambassadeurs voyaient bien que la demande qu'ils faisaient au concile de déclarer (ju'il était supérieur au Pape , était
(Vingt-deux.J
regardée par tous les hommes sages comme un moyen, non de terminer le débat, mais de le perpétuer; que le Pape, de son côté, déclarerait le contraire, et qu'on ne pouvait trouver sur la terre un troisième juge qui prononçât en dernier ressort. Il leur fallut donc en venir à une autre demande plus impossible et plus indiscrète; ils essayèrent de persuader, à force de raisonnements , que s'ils pouvaient obtenir du Pape lui-même l'affranchissement de pareils serments , ce résultat attirerait de grands applaudissements au concile , au moins de la part des simples, et augmenterait la sécurité de chacun, en accréditantde plus en plus l'existence de cette liberté qui est nécessaire à tout concile légitime. On réfutait tout cela en disant que si ces serments étaient valides et s'étendaientaux choses dont il s'agissait, et que si le Pape était dans toute cause le supérieur légitime des évêques , ce serait en vain qu'on affranchirait de pareils serments, puisqu'ils supposaient une obligation préexistante à la chose jurée : que cette obligation ne pouvait être rompue par le Pape , puisqu'il n'était point l'arbitre et le maître de sa suprématie établie par. Jésus-Christ , et qu'ainsi il ne pouvait y porter aucune atteinte. Que si, d'un autre côté, on supposait ers serments nuls ou ne s'étendant pas au cas présent , il était encore inutile d'en demander l'affranchissement.
Les ambassadeurs finirent par ces protestations de zèle pour le service de Dieu et pour le salut public qu'on trouve le plus ordinairement dans la bouche et de ceux qui font beaucoup de bien, et de ceux qui font beaucoup de mal. Ils laissèrent une copie de de ce qu'ils avaient dit. On leur répondit en termes généraux comme aux Wurtembergeois.
16. Quand les ambassadeurs furent congédiés , les Pères restèrent dans la congrégation avec les ambassadeurs de l'empereur et de Ferdinand. Ces ambassadeurs , Sarpi dit, en se trompant grossièrement, qu'ils n'assistaient pas ordinairement à ces sortes de congrégations; mais tous les actes du concile rendent un témoignage continuel du contraire. Là , comme on l'avait déjà résolu dans les réunions particulières que les évêques avaient eues entre eux en présence des médiateurs, on arrêta qu'en fait de condescendance on irait aussi loin qu'il serait possible. Sarpi raconte que dans les conseils qui se tinrent touchant cette affaire, le légat persista constamment dans le sentiment contraire ; mais que voyant la foule des suffrages se prononcer pour le parti opp6sé , il ne se donna pas le plus petit mouvement pour l'empêcher. Chacun coBiprend comment cela s'accorde avec ce que cet homme a voulu nous donner à entendre il n'y a qu'un instant, relativement à l'omnipotence que dut exercer le légat sur les suffrages et les opinions des autres membres et au peu de liberté dont jouit le concile.
17. On résolut donc d'ajourner les décisions projetées sur le sacrifice de la messe et sur le sacrement de Tordre. On avait déjà,
dans les congrégations des théologiens et des Pères, examiné les articles condamnables et dressé ensuite les canons et les décrets concernant ces matières , mais on ne les avait pas encore proposés à l'assemblée générale. On arrêta encore que pendant ce temps-là on préparerait aussi les matières touchant le sacrement du mariage, afin que l'ajournement n'amenât point l'oisiveté et l'ennui, et que le concile pûl ensuite, en se terminant avec une égale promptitude, rendre et les pasteurs aux églises, et les églises aux pasteurs. Outre cela on résolut de donner aux protestants un nouveau sauf-conduit des plus amples, avec dérogation expresse aux décrets du concile de Constance et de Sienne, et rédigé presque mot pour mot sur celui du concile de Bâle, surtout pour ce qui tenait aux garanties de sûreté, comme on peut le voir, en comparant ces deux saufs-conduits imprimés dans les conciles mentionnés. On n'y employa toutefois pas les paroles que nous avons rapportées et qui , dans le sauf-conduit de Bâle , expliquaient de quelle manière on devait juger les controverses. Car, quoiqu'elles eussent alors une signification très-juste , on voyait bien cependant que les protestants voulaient en faire une source de débats inextricables et une égide pour se défendre contre tout juge autre qu'un juge muet qui ne pourrait ni répondre, ni prononcer. S'il était possible par ce moyen de terminer les différends , il ne faudrait pas établir dans l'état d'autre arbitre que la loi.
18. Enfin pour ne pas empêcher par de pures chicanes de cérémonial , l'œuvre de produire ses fruits , on résolut d'insérer dans les actes, avant de se rassembler, une protestation solennelle, qu'on lit dans quelques exemplaires du même concile :
elle consistait à renouveler un décret de la seconde session , et à déclarer que par toute admission de personnes , de représentants et d'écrits tels que selon le droit ou la coutume on ne devait point les admettre, ou par toute permission de se servir pour donner son suffrage du terme placet, on n'entendait nullement qu'il fût préjudicié ;iux droits et à l'honneur du concile présent et des conciles futurs , car l'unique but qu'on se proposait en cela , était de procurer la paix et l'union par toutes les voies honnêtes et convenables.
19. Le lendemain 25 janvier, on tint la session 15'. Il était arrivé neuf prélats nouveaux : ils y assistèrent. Nicolas-Marie Caraccioli, évêque de Catane, y célébra , etJcaii- Baptiste Campège, évêque de Majorque, y fit le sermon en latin. On y promulgua les doux décrets de la propagation et du sauf-conduit dont nous avons parlé précédemment (1).
(i ) f Mais comme François Vargas et son adoraleur François Xavier Maestre l'ont tant (\ct briiil à l'occasion de ces sauf-conduits , j'ajouterai ici quelques réflexions du savant arcliii)rêlrc François Snntoni dans SCS Réflexions critiques sur le mémoire et les lettres dudit Vargas et les œuvres de Maestre imprimées en 179i à f rcn;c.
Vargas dit souvent que le concile craignait beau-
Il est inutile de rien dire de plus du second. Dans le premier on rendit compte de ce délai, en termes fort graves et fort pieux; on le représenta comme commandé par la nécessité d'attendre les théologiens des protestants , au nom desquels on l'avait demandé , et qui avaient promis qu'ils arriveraient très-prochainement; car on devait espérer qu'enflnils ac-
coup l'arrivée des proleslants, et celle crainte paraît lui laire concevoir une mauvaise opinion du concile , qui lui semble par là ne s'élre pas senti capable de leur répondre. Je veux bien accorder que le concile ait appréliendé l'arrivée de celle sorle de gens; mais le motif de celle appréhension était prudent et sage. D'un côié, les Pères du concile ne voyaient pas d'espoir à la conversion d'hommes qui ne cherchaient que des prétextes pour pallier leur apostasie; et de l'autre côté, ils devaient craindre que le concile ne tombât dans la plus grande confusion à l'arrivée des protestanls. Car si les députés des proleslants et de toutes les autres sectes qui s'étaient furmées en Europe avant le concile s'étaient rendus au concile aux condilioi:s qu'ils avaient demandées et que l'empereur sollicilail en leur faveur, le concile serait devenu véritablement un champ de bataille dans lequel on aurait livré chaque jour de nouveaux combats , sans qu'on eût jamais pu savoir de quel côié aurait été la victoire. Ainsi le concile ne témoignai^ que du jugement et de la prudence lorsqu'il craignait cette confusion.
D'ailleurs les Pères de Trente n'auraient pu user à l'égard des protestants de plus d'équité qu'ils ne (irent, comme le savant théologien Diègue Paiva , qui se distingua dans le concile par son savoir, le reprocha à Cliemnitz. Agediim , dit-il , videamus quid fuerit à palribus Tr'tdentinis prœlerniissum , ut non lemerè , sed suinmn fide , el œquilale causarn ub illà vestram judicatam atque damnalam fuisse declararenl. Vestrum udventum veliementcr exoptânint , ditigenlisshnèque procnrârunt cum Cœsnre non modo ipsi , sed romanus ctiani Poniifex , el per Icgulos sœpè , et per liUeras fréquenter egit , ut vos ad veniendum induceret. Advenlurn niendaciis et cavillulionibus dilj'erenter diuiissimè expeclàrunt , ex veslris aut clàm , aut palàin advenlunles bénigne ac liberaliler excepcruut , liumanissimèque traclârunt , illos ut causuin suani palàm et confidentes tuerentur valdè obnixc rogârunt , tuas ac tuorum lucubratioiies vénales cxponi curârnnl , tegoidasque ilUs tradidernnt , qui de veslrâ fide aul disceptare , nul judicare debuissent , et ne vestrœ senlenlia; damnari priiis quàni expendi viderenlur , non minori diliyenliâ vestra argumenta illuminari à nobis , quàm refelli , expUcari , quàm dilui curàrunl, ul quod àvobis impetrare precibus nunqnàm polueruni, à nobis studio ac diligenlià prœslarenlur. Pourrait-on désirer rien de jilus clair et de plus précis pour la défense de la conduite pleine de sagesse (|ue le saint concile de Trente tint à l'égard des proleslants?
Cependant Fonlidonius , qui comme théologien de l'évêque de Salamanque , monseigneur Pierre Gonzalve de Mendoza, l'accompagna au concile, non seulement aiieste la même chose , mais même dans son écrit contre le protestant Jean Fabricius Montanus , il ajoute que le concile exhortait en vain ce petit nombre de protestants qui s'étaient rendus à Trente à expliquer leurs sentiments et à discutera.ee les théologiens catlioli(iues ; et à ce propos il rapporte même la conduite tout-à lait singnlièie que garda le fameux lulhérien Jean Breutius. Pendant plusieurs mois il ne voulut jamais p.irlcr , quoicpie le concile l'en priât poliment, el ne rompit son long siieiiceque lorsque le concile fut lomhé dans la plus excessive consternation. Ce fut à l'occasion de l'arrivée imprévue à Inspruck de Maurice de Saxe, au mois de mai 1552 ; ce duc était entre inopinément dans cette ville avec
quiesceraient au jugement de l'Eglise et rendraient à la chrétienté la concorde après laquelle on soupirait. Ainsi quelquefois il faut que les hommes publics se montrent enthousiasmés d'une vaine espérance, pour ne pas paraître s'abandonner à des désirs pervers ; car le vulgaire, attribuant aux sages
l'élite de ses troupes dans le but d'y surprendre l'empereur Charles V , mais ce dernier en était soili à temps peu d'heures auparavant.
Pour le dire comme je le pense , il me semble au contraire que le concile de Trente usa de irop de condescendance pour les protestants : car, comme il ne s'agissait pas d'intenter procès à leurs personnes , mais seulement à leurs nouveautés en matière de doctrine et de religion , ces nouveautés devenant trop manifestes et par les changenienls publics el violents qu'ils avaient introduits au scandale de tout le monde, et par les livres qu'ils avaient publiés, le concile pouvait leur refuser audience, et, usant de son autorité souveraine, comme juge suprême en maiière religieuse , passer à l'examen et à la condamnation de ces nouveautés. A l'appui de mon sentiment, viennent Tort à propos l'exemple el l'autorité du célèbre concile général de Calcédoine dans lequel les légats pontificaux prononcèrent la sentence de déposition contre le patriarciie Dioscore, et Ions les Pères de ce concile, la souscrivifent.Aprèï^ celte sentence plusieurs abbés de monastères présentèrent une supplique à l'empere'irMarcien pour (pi'il lui piùtordonner que le concile entendît ce qu'ils avaient à dire en faveur de leurs monastères et du même Dioscore. Ensuite, forts de la proleclion impériale, ils parurent au concile dans la quatrième session et dirent : Petimus vestram sanclitateni, ul omnia consequenter procédant, et ad liocconcilium conveniant sunclissinius episcopus Dioscorus, et qui cum ipso sunt sanclissimi cpiscopi. Ces abbés n'étaient certainement pas hérétiques manifestes comme l'étaient les protestants au temps du concile de Trente : el cependanl ils ne d. mandaient pas à êlre entendus, ni eux ni Dioscore, avec leurs partisans, aux honteuses conditions auxtpielles les protestanls demandaient à êlre admis dans le concile. Pourquoi? parce que ce célèbre concile général eut-il à peine enlendii celte demande, qui avait l'appui de la majesté impériale, qu'il la rejela aussitôt avec bon eur. lu ciim liœc legerentur , disent les Actes, omncs reverendissimi cpiscopi clamaverunt : Analkema Dioscoro. Dioscorum Cliristus dcposuil. Istos mille foras. Toile injuriant à synodo {voces inipcralori). Toile violentiam à synodo. Toile injuriam notam à synodo.
L'empereui' lui-même, qui sollicitait ces sauf-conduits el désirait si ardemiucMl que les protestants se trouvassent au concile, aurait eu fionte de n'avoir pas piévu la confusion (ju'il y aurait occasionnée, el il aurait vu avec douleur non seulement l'inutilité de leur présence pour la.pacilication des querelles de religion , mais encore le tort (ju'elle aurait fait à l'Eglise , car elle aurait empêché le concile de pouvoir rien définir.
Vargas lui-môme, tout en exposant les raisons qui devaient obliger le concile à donner des saul- conduits tels qu'on les demandait, dit que les princes protestanls el les villes inséraient dans leurs pouvoirs qu'ils donnaient à leurs envoyés des subterfuges pour se dispenser un jour de recevoir les décisions du concile. (Lettre du 7 décembre 1561 à l'évêque d'Arras.) Comment donc Vargas pouvait-il se plaindre si Ion que le légat et la c<iur de Rome tinssent ferme à la résoluiiion de ne pas donner de sauf-conduits avec toutes les conditions qu'exigeaient les protestanls , puis» que, sousprétexle de ces subterfuges, ils pouvaient rendre infructueux lout ce que le concile aurait fait à leur égard.
j>g7 CATALOGUE DES EUUEUP.S DE SOAVli ^gg
lafaveur (lu peuple, aveuglepour les savants, déOance, suivant l'estime ou le mépris qu'il engendre une frénésie de croyance ou de éprouve lui-même.