CHAPITRE VI
Légation du cardinal Dandini à V empereur, et du cardinal Capodiferro au roi de France, pour la paix universelle. — Autres légations en Italie pour apaiser les soulèvements de Sienne. — Mort du jeune roi d'Angleterre. — Différends pour la succession, qui échoit à Marie, sa sœur.
Les nonces du pape avaient parlé inutilement. La querelle de Charles V et ïl-nri II, qui troublait tout le monde et faisait à la religion un mal infini, s'aigrissait toujours plus. Le pape essaya donc de faire jouer de nouveaux ressorts , en nommant légats pour les deux cours deux cardinaux des plus expérimentés. Ils étaient connus des deux princes, avec qui ils avaient d'autres fois traité des affaires très-importantes : ce qui faisait présumer que leur mission serait agréable à ceux à qui on les envoyait. Ces deux cardinaux légats furent Dandini, premier secrétaire du pape, député à l'empereur, et Capodiferro pour la France. A l'un et à l'autre il fut très-étroitemont enjoint que, dans i'une et dans l'autre cour, ils eussent à déclarer que le pape n'y avait point d'autre intérêt que ceux du père commun des fidèles, sans aucune prédilection pour ceux qui étaient SCS conjoints ; qu'il ne désirait pour eux et n'accepterait pas même la moindre faveur de la part des couronnes; qu'il lui semblait enfin que l'avancement des Turcs et les progrès de l'hérésie l'obligeaient à employer tout ce qu'il pouvait avoir de crédit auprès des princes chrétiens, au service de l'Eglise plutôt qu'à l'avantage de sa maison. Jules alla encore plus loin : il fit faire, quoique Irès-honnêtoment, des reproches au nonce Sainte- Croix de ce que dans ses réponses il avait inséré quelques mots qui avaient rapport aux avantages personnels de Sa Sainteté, et il l'avertit de ne plus ouvrir sa bouche, ni ses oreilles à ces raisonnements. Il fit la même recommandation à Dandini, et voulut qu'il expliquât de même les sentiments du pape dans les conférences qu'il aurait avec révoque d'Arras, premier ministre de l'cnpereur. Coiisôquemnent à ses principes, Jules désavoua encore, comme opposé à son office de médiateur, ce que le nonce Prosper de Sainte-Croix, de son propre mouvenient, avait traité et conclu avec le roi de France et ses minisires : le projet était que le roi emploierait ses armes pour que Sienne fui souii.isa au pape et unie à l'Etat de l'Eglise, à quoi l'empereur et les princes d'Italie aimeraient mieux consentir (jue de voir bienne sous la domination des Français. De
cette sorte le roi de France diminuerait la puissance de f^on rival , et augmenterait la gloire dont il avait comme hérité de ses ancêtres,qui avaient toujours travaillé à l'agrandissement du saint-siége apostolique. Ce désaveu du sainl-père fut extrêmement sensible à Prosper de Sainte-Croix : il est toujours mortifiant d'être frustre do ses espérances, quand on s'attend à être loué et récompensé; il en tira une petite vengeance. C'est asr.ez l'ordinaire en» pareil cas que ceux à qui l'on fait boire l'amertunîe à laquelle ils ne s'attendaient pas, répandent cette amertume dans leurs plaintes contre ceux qui la leur ont fait goûter. Sainte-Croix attribua donc cette rétractation de Jules à petitesse d'esprit dans un homme qui, pour se débarasser des affaires, renonce à ce qu'il pouvait acquérir. Voici donc, pour ce qui regarde la paix, comment les légats du pape devaient en faire la proposition : ils devaient dire de sa pari qu'il croyait superflu de montrer à des princes aussi prudents que les deux illustres compétiteurs, combien serait précieuse, avantageuse et louable cette paix après laquelle tout le monde soupirait; mais, comme quelquefois ce n'est pas assez de la connaître s'il ne se trouve un médiateur sincère, un homme de confiance, qui rapproclie les deux partis, il s'offrait lui-même pour cette médiation: et, pour presser l'affaire, il fit dire à Henri que, selon les règles observées même chez les gens du commun, on ne peut conclure la paix entre deux personnes, à moins que l'offenseur, et celui qui a pris avantage sur l'autre, ne donne quelque satisfaction à l'offensé et à celui qui a eu le désavantage. Or, Henri se trouvait dans ce cas, à l'égard de Charles, pourtant de coups qu'il lui avait portés, l'attaquant en même temps en divers endroits : il était donc convenable qu'il lui offrît quelque réparation , surtout s'il considérait que Charles, malgré tous les droits qu'il avait sur Sienne , son attachement à cette ville, et tous les soins qu'il avait pris pour se la conserver dépendante et affectionnée , offrait néanmoins de s'en démettre, si le roi de son rôle retirait ses troupes.
2. Pour bien entendre ceci et d'autres choses que nous dirons dans la suite , il est à propos d'avertir le lecteur que les Siennois s'étaient dégoûtés du gouvernement espagnol depuis qu'ils avaient eu pour gouverneur Mendoza, qui, au lieu de les tenir seulement en respect, voulait entièrement les assujettir. En efiet, ce gouverneur était d'un caractère fier et hautain; il avait même fortement indisposé le pape contre lui, en faisant battre, presque sans sujet, le surveillan»; dé la police à Rome. Aussi l'empereur, informé de ces malversations, prit la résolution do le rappeler, ce qu'il fit peu de temps après Malgré cela, comme l'espèce est dans les individus, etquel'on n'aime ou l'on ne haill'espècc qu'à cause des individus, les Siennois, méconlenls de iMendoza , avaient commencé de haïr généralement le régime espagnol, quels que fussent les gouverneurs. Mendoza, qui le comprenait bien , avait formé le des-
sein de se précautionner contre leurs dents roi Henri, défendant la place, fut tué par un
meurtrières en leur mettant un frein dans la coup d'arlillt^rie, et l'on y fit prisonniers plu-
Louche. Ce frein était une citadelle qu'il com- sieurs gentilshommes de marque. Comme
mença bientôt à bâtir ; mais le peuple, jaloux le roi s'était mis en campagne avec beaucoup
de sa liberté naturelle, avait chassé la gar- de monde, l'empereur lui vint à l'enconlie;
nison espagnole et celle de Florence, qui était mais il n'était pas à la tête de son armée,
pareillement au service de l'Espagne, et avec elles encore les ouvriers qui Iravaill.iient à la forteresse. Or, en abattant les travaux commencés , ils faisaient ce que certainement ils n'avaient pas inlcnlion de faire, puisqu'ils détruisaient leur liberté : car, pour faire cette révolution contre les Espagnols , ils avaient eu recours au remède ordinaire d'appeler les Français. Le tumulte fut grand dans l'Italie, et l'Etat deTEglise s'en ressentit. Le pape, dès le commencement des troubles, avait envoyé pour légat aux Siennois le cardinal Mignanelli, pour les ramener au devoir, ce qui devait lui réussir plus qu'à un autre , comme élanl leur compatriote. Le pape autorisait sa démarelic par l'exemple de saint Léon et d'autres pontifes, qui avaient fait cet honneur à la seigneurie de Sienne. Quelque temps après, les ruptures devenant toujours plus grandes, il fut obligé d'en envoyer deux. L'un
parce que ses troupes ne formaient pas un assez gros corps pour avoir un tel cIk f. Cependant, après quelques jours où il ne se passa rien de mémorable, Henri revint aux frontières de France, ^t l'empereur à Bruxelles. Au reste, pour faire parade d'un courage qui croissait au milieu des périls, Charles répondit à d;s offres qui ne signifiaient rien par les plus hautes prétentions. 11 exigeait que l'on restituât tout ce qui avait été pris à l'Empire d'Allemagne, au duc de Lorraine, au duc de Savoie, et à lui-même dans la Flandre; que l'on remît le duc Octave sous la pleine dépendance du siège apostolique ; que les troupes françaises sortissent du territoire de Sienne ; enfin il exigeait la compensation des dommages faits à sa marine, dans le temps que l'ambassadeur de France résidait encore à sa cour, et qu'il n'y avait point encore de guerre déclarée , se réservant la fa-
fut le cardinal Sermonetta, qui avait la con- culte d'ajouter d'autres conditions, jusqu'à la
fiance des Français : il était chargé de contenir la fougU(; du cardinal de Ferrare et du seigneur de Termes, deux principaux chefs du parti français en l'Italie ; l'autre fut le cardinal de la Cornia, son neveu, frère d'Ascagne, qui combattait pour les Espagnols : il était adressé au duc de Florence, pour qu'il entrât aussi dans cette pacification. A la fin le pape lui-même se transporta à Vilerhe,
conclusion du traité. Pour faire accepter aux Français de pareilles conditions, il ne fallait rien moins que deux grandes batailles perdues : ce qui leur arriva plusieurs années après. Pour le moment la réponse des Français fut le silence et la rupture du traité. Le pape rappela les légats, parce qu'il en avait un autre à nommer pour l'événement remarquable que nous allons voir et dont le récit
ville confinante au pays de Sienne ; il laissait sera long, mais non pas ennuyeux.
le gouvernement de Rome au cardinal deCupis, en qualité de légat, et au duc dUrbin, nommé par lui général des troupes de l'Eglise, avec la solde annuelle de 30,000 écus ; mais toutes ces précautions ne purent empêcher que les Siennois, par trop de jalousie de leur liberté, ne tombassent en servitude, et que les Français, trop empressés d'entrer dans Sienne comme défenseurs, ne donnasseiit à leurs adversaires la facilité de s'en emparer comme maîtres.
k. Parmi tant de révolutions funestes au bien des catholiques et de l'Eglise, il en arriva une très-favorable et très-consolante La couronne d'Angleterre passa sur un autre tète par la mort d'Edouard VI, arrivée le 6 juillet 1553 (1). Edouard n'avait que seize ans, et en lui finissait la descendance mâle de Henri Vill. Cependant, quelques jours avant sa mort, le jeune roi, à Tinstigation du duc de Northumbêrland, gouverneur de ses premières années, avait fait une disposition
3. Le roi ne profita pas davantage des du royaume moyennant laquelle le duc avait
avertissements du pape, qui l'exhortait a ne pas imiter son rival dans cette confiance présomptueuse que lui inspiraient ses prospérités, et qui l'avait réduit en dernier lieu à être son inférieur, de supérieur qu"il était; en consé(juence il répondit qu'il aurait volontiers consenti à la paix sans s'assujettir à aucune condition, et que, quand même il
espérance de faire tomber le sceptre dans sa famille. H avait su colorer son ambition par le motif de la religion (2). Henri Vlil, père d'Edouard VI, avait deux sœurs. Marguerite, l'ainée, fut mariée à Jacques IV, roi d'Ecosse, dont la race en ces derniers temps est montée sur le trône d'Angleterre. La cadette, Marie , par un premier mariage, avait épousé
iiirait donné à l'empereur une satisfaction, il Louis Xil, roi de France. Elle eut pour second n'en serait pas plus assuré d'une paix solide i^iari Charles Brandon, seigneur anglais. Une <t durable; il ne lui convenait donc pas de des filles de ce second mariage, nommée Fran
rien promettre en particulier, avant que d"avoirouïles demandes de l'adversaire. L'empi.reur, de son côté, plein de confiance, comptait sur sa valeur , sur sa puissance et sur la fortune qui le favorisait : il en avait reçu, fn dernier lieu , des preuves bien marquées, d'abord par la conquête de Thérouanne brûlée et détruite , et peu après par celle de Ilesdin. Le duc Horace Farnèse, gendre du
çoise, fut donnée à Henri Gray, marquis de
(1) Le même jour que son père, plusieurs .innées aupiii-nvaiil, avail l'ail inoinnr en liaiiic de la rcl gion, le vénérable Thomas Monis.
(2) Li religion est si lielle que les impies ( hcrrlieiil à einhellir p.ir rappareiice de la religion les aclioMS inèines (|ui lui seul opposées, les forlails les plus cléleslables.
HISTOIRE DU CONCU.K OK TP.ENTr:.
Dorcester, lequel, par le crédit de Northuraberiand, était devenu duc de Suffolk. De ce mariage naquirent trois filles, petites cousines du roi Edouard. Aucune n'était encore mariée, lorsque le duc de Northumberland, voyant la maladie lente qui devait aboutir à la mort du jeune roi, fit en sorte que le même jour les deux filles cadettes furent données à deux des principaux barons, et Jeanne, l'aînée, à GiIford,le quatrième de ses enfants. C'est à celle-là qu'il voulait mettre la couronne en tête. Il s'efforça donc de persuader au jeune roi malade de disposer ainsi les choses par son testament. Pour y réussir il fallait lui faire entendre que cet arrangement était raisonnable, et qu'il eu avait le pouvoir. Quant au premier article, il s'agissait d'exclure tant les deux sœurs du jeune roi, que le père lui avait substituées l'une après l'autre, que la descendance de Marguerite, reine d'Ecosse, qui était sa tante. A Marguerite on opposait qu'elle était étrangère; aux deux sœurs, le doute que leur naissance fût légitime et la crainte qu'elles n'abolissent la religion qu'Edouard avait introduite. Cette crainte était fondée sur ce que Marie, la sœur aînée, fille de Catherine d'Aragon et nommée pour seconde héritière au testament de Henri, suivait la religion de sa mère, et sa religion servait à prouver qu'elle était fille véritablement légitime et conséquenmient héritière légitime et indubitable de la couronne. La cadette, Elisabeth, nommée par le père en troisième lieu, était fille d'AnnedcBoulen, dont le mariage était réputé nul pour plusieurs chefs, et l'on ne savait encore quelle était sa religion. La présupposilion faite que l'exclusion de toutes ces prétendantes fût raisonnable, il fallait prouver le second article ; qu'il était au pouvoir du jeune roi de se choisir un successeur. L'article était prouvé dès que la substitution faite par Henri et confirmée par la chambre était une substitution de pupille et non un fidéicommis. La substitution était donc expirée depuis le jour qu'Edouard avait cessé d'être pupille.
5. Le duc, ayarii amené le jeune roi à ces dispositions en faveur de Jeanne, sa belle-fille, les fit approuver et souscrire par beaucoup de grands seigneurs, qui tenaient à elle et à son mari, ou par le sang, ou par divers intérêts. Mais rien ne fut divulgué jusqu'à la mort du piince : après quoi il fil valoir le testament avec l'aide des barons qui l'avaient approuvé. Jeanne connaissait la faiblesse de SOS droits : et ce fut par force qu'elle se laissa proclamer reine et conduire à la scène courte et tragique où elle reçut les honneurs du l<ône. Mais le peuple se souleva en faveur de Marie, dans laquelle se réunissaient toutes les raisons de subtilité et d'apparence. Je dis de subtilité, car les jurisconsultes comprenaient bien qu'aucune volonté du père n pouvait la priver de son droit à une succession qui lui convenait, selon les lois du royaume, pour être née d'un vrai et légitime mariage. Car le divorce de Henri, qui répudia Catherine, avait été blâmé comme contraire
à toute justice, non-seuiemcnt par les catholiques, mais par les hérétiques mêmes. On ajoutait que quand même le consentement donné à Henri par les Etats du royaume aurait été libre et valide , ce consentement ne signifiait rien autre chose sinon que, attendu la nullité , au moins douteuse, de tous les mariages contractés après le premier, il disposerait de la succession à la royauté comme i il jugerait pour le mieux. D'où il s'ensuivait 1 que Henri n'avait pas plus de droit d'appeler en premier lieu Edouard que de lui substituer Marie : et si l'on admettait le droit, sa volonté n'était pas douteuse, puisque le testament ne parlait pas de substitution pupillaire, mais, en termes exprès, établissait un fidéi-commis. Quoi qu'il en fût, supposé que les dispositions faites par Henri, valables pour Edouard, expirassent avec lui, Edouard n'ayant pas comme son père cette concession des Etats, ne pouvait priver de la succession celle qui en avait le droit, qui était son aînée et capable de gouverner, comme nous l'avons démontré. C'est ainsi que l'on raisonnait d'après la subtilité, ou l'exactitude légale. Mais Marie n'avait pas seulement les lois pour elle, toutes les apparences étaient en sa faveur : car la multitude du peuple, qui lorsqu'elle veut, a aussi le souverain pouvoir, sans entrer dans ces discussions alambiquées, ne voulait pas même entendre ceux qui doutaient que la fille aînée de leur roi cl d'une princesse aussi respectée que Catherine lavait été, pût être rejetée, contre l'ordre de la nalure et la disposilion paternelle, pour mettre à sa place une parente éloignée en ligne collatérale. Aussi pendant que Marie, absente de J-,ondres, doutait encore si elle monterait au trône d'Angleterre, ou s'il lui faudrait chercher un asile en France, elle fui portée au trône parla faveur du peuple. Le duc de Suffolk fut déclaré coupable de trahison, et Northumberland fut emprisonné avec la pauvre Jeanne, sa belle-fille. Le duc fut bientôt condamné à la mort, comme rebelle; mais^avanl de mourir il abjura ses erreurs, et sur l'échafaud même il exhorta les assistants à revenir au culte de la foi catholique, à bannir l'hérésie et les prédicaiits, fatale cause de tous les maux publics. Le sexe et la parenté sauvèrent Jeanne pour cette fois; et le bon cœur de Marie lui pardonna. Mais quelque temps après les tumultes furent renouvelés, cl l'on découvrit iine conjuration formée pour elle. 11 fallut donc que son supplice assurât la tranquillité du royaume. Le prince, comme vengeur des crimes qui troublent l'ordre public, peut bien pardonnera unsujctqui a causé ces troubles; mais comme médecin obligé de tenir sain et sauf le corps de l'Etat, il n(q)eut se dispenser de retrancher le membre gâté qui rinfectcrait tout entier.