‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 169 sur 348 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Le cardinal Polns et le pape travaillent à la conversion de l'Angleterre. — Légation donnée à Poliis pour ce sujet. — Jean-François Cummendonest envoyé secrètement à la reine

LIViïE TIU-IIZIEME

Marie. — Il en fait son rapport au pape. — César met obstacle à la légation de Polus. — Le pape lui substitue deux autres légats.

La nouvelle reine ne tarda pas à manifester son désir pour le rétablissement de la religion catholique. Après avoir refusé le litre de chef de l'Eglise d'Angleterre, elle reprit les rites de l'Eglise romaine, quoique peu à peu et avec ménagement, comme il est à propos de faire pour guérir un peuple infecté d'erreur. Il fut déclaré en particulier que le mariage de Henri avec Anne de Boulen avait été nul : déclaration nécessaire pour l'honneur de Marie et de sa mère. Il fallait reconnaître dans celle-ci la véritable dignité de femme, et dans l'autre la qualité de fille légitime, en vérité et non par fiction, ou par l'indulgence des canons fondée sur la bonne foi des parents. Il le fallait encore pour l'honneur de l'Eglise et des sentences pontificales. Mais avant qu'on pût obtenir ces résultats, le saint-siége avait cru devoir employer les moyens les plus industrieux pour profiter de ces heureuses circonstances. Le cardinal Polus résidait alors à Marguzzano, près du lac de Garde, lieu solitaire et dont l'air était sain. Il y était venu, ou par raison de santé, ou pour étudier dans un séjour tranquille, ou pour se soustraire à la cour, après y avoir tant de fois éprouvé d'un moment à l'autre l'exaltation ou l'abaissement, parmi le flux et le reflux des conclaves. Ce fut là qu'il apprit la nouvelle que Marie était assise au trône de ses pères. Cette nouvelle ranima en lui l'espérance de ce qu'il désirait avec ardeur, de voir son Angleterre convertie. Il envoya donc Vincent Parpaglia, chevalier piémontais, abbé de Saint-Sauveur, ( vulgairement dit Saint-Solul ), attaché à sa maison ; il l'envoya au pape avec des lettres et des invitations pour l'animer à celte entreprise. Le succès lui paraissait vraisemblable, tant selon les raisons que le bon sens faisait apercevoir, que selon les effets prouvas par l'expérience. Les raisons étaient fondées sur le rapport des droits de Marie à la royauté avec l'autorité pontificale. Les effets se prouvaient par la constance qu'elle avait montrée en demeurant catholique dans un temps où la vraie religion était persécutée. Elle l'était à tel point, que quelques-uns de ses domestiques qui avaient exercé des actes de catholicisme, en avaient été punis par la |)rison, comme d'un crime. On pouvait cependant lui reprocher d'avoir consenti au schisme ; mais elle était excusable, parce que aucun Anglais n'osait plus s'y opposer, {depuis que l'homas Morus avait été décapité, ainsi que le cardinal Fischer. Polus concluait que la plus grande difficulté qu'on éprouverait dans cette restauration viendrait de la part des usurpateurs des biens du clergé. Ils avaient lieu de craindre que la conversion du royaume ne fût le renversement de leur fortune. Mais avec ceux-ci on ferait sagement d'user de condescendance, et il vaudrait mieux sacrifier le temporel que de perdre tout ensemble le temporel et le spirituel.

Il ajoutait qu'il lui semblait à propos que le pape fît les premières démarches par ses deux légats de France et de Flandre, afin qu'ils obtinssent de ces deux souverains une protection favorable, et qu'ils envoyassent à la reine des messagers particuliers, que sans doute elle ne rebuterait pas, comme avaient fait ceux qui gouvernaient avant elle. Il finissait en offrant sa personne, autant que Sa Sainteté jugerait utile de l'employer, lorsqu'il aurait sur cette grande affaire plus d'éclaircissement et de certitude.

2. Mais Jules n'avait pas besoin qu'on le pressât de la sorte. Aussitôt qu'il eut appris la mort d'Edouard et toute l'intrigue des barons, avant qu'il eut reçu la lettre du cardinal, de l'avis du consistoire, il lui avait adres; é un bref, le priant de lui donner dans sa prudence les conseils qu'il jugerait les plus propres à secourir les âmes de ce royaume dans le mouvement où il se trouvait; et bientôt apprenant que Marie avait élé proclamée, avec l'approbation du consistoire, il avait nommé Polus légat pour l'Angleterre, comme un homme qui par l'estime du sang royal dont il descendait, et par la réputation d'une vertu exemplaire, était plus qu'aucun autre capable de remédier aux désordres spirituels de sa malheureuse patrie. Il lui avait écrit sur cela un troisième bref signé du même jour auquel Polus avait signé la lettre écrite au pape sur cette affaire : ensorte que les deux messagers s'étant rencontrés, celui qui portait le bref à Polus retourna en arrière. Aussitôt le bref reçu, Polusenvoyade nouveau l'abbé de Saint-Solut à Rome. Sa réponse fut qu'il acceptait la charge, mais il faisait observer au pape que avant de compromettre l'autorité pontificale, il fallait éprouver les esprits par quelque messager particulier. A cette fin il envoya de ce côté Henri Peningo, un des officiers de sa maison, porteur de plusieurs lettres, spécialement pour le légat Dandini, pour Antoine Bonvisi, négociant en Angleterre, et même pour la reine Marie. Dandini, après avoir considéré l'importance, autant que la difficulté de l'entreprise, pensa qu'il tallait adresser à la reine un homme de considération, un peu plus que Peningo, mais un homme d'un esprit pénétrant, un de ces hommes qui opèrent sans bruit, qui se mettent au large dans les réduits les plus étroits, et qui ont toujours assez de lumière dans les endroits les plus cachés.

3. Ce légat Dandini avait parmi les gens de sa suite Jean-François Commendon , vénitien, camérier du pape. Il s'était fait connaître à Sa Sainteté, à l'occasion de quelques épigrammes pleines d'esprit, qu'il avait composées sur la fameuse maison de campagne de Jules, qui était devenue en ce temps un Parnasse où les muses de tous les poètes s'escrimaient à l'envi. Mais le pape , homme de goût et d'un jugement sûr, après avoir lu les épigrammes de Commendon , prédit que l'auteur, dans un âge plus mûr, pourrait faire quelque chose de plus que des vers. C'est pourquoi, le poussant à des éludes plus in^.portantes , il le mit à son service, et l'em-

ploya peu après avec salisfaction dans une ambassade de négociation avecje duc d'Urbin. Dans l'occasion dont il s'agit, le cardinal Dandini, premier secrétaire du pape Jules, ayant l'ait l'épreuve des talents de Commendon, avait voulu l'avoir avec lui, comme nous avons dit , dans sa légation de Flandre. Commendon ne trompa point l'espérance du cardinal ; et les fleurs qui avaient orné son enfance furent suivies dans l'âge mûr des fruits les plus abondants. On le verra dans ta suite de cette histoire, dont il occupera une assez grande partie, et une partie très-importante. Sa récompense fut le cardinalat , dont il remplit les fonctions avec autant d'autorité que de dignité sous plusieurs papes. Ce fut donc lui que Dandini chargea de ce message, qu'il fallait tenir dans le plus grand secret; il ne lui donna point d'autre commission spéciale, ni d'autre conseil que celui que les circonstances lui donneraient sur le moment lorsqu'elles auraient été imprévues. Il lui enjoignit généralement de vérifier tout, autant qu'il pourrait , et s'il s'en présentait l'ouverture, parler à la reine et l'exhortera réconcilier son royaume avec Dieu et avec l'Eglise. Mais comme il fallait voyager au milieu de gens qu'il ne connaissait pas (1), Commendon prit la résolution de se înunir du secret le plus rigoureux, sans rien faire savoir qu'à Jacques Soranzi. C'était l'ambassadeur du sénat de Venise à Londres, à qui il avait été recommandé par Marc-Antoine Amulio, ambassadeur pour ia même république auprès de Charles V, à Bruxelles (2). Au reste, ces deux ambassadeurs, animés du même zèle pour la religion, soutenus par l'autorité et l'adresse, furent d'un merveilleux secours à cette sainte entreprise, selon le témoignage que le légat Dandini en rendit au souverain pontife.

Commendon partit de Bruxelles en silence et sans cortège jusqu'à Gravelines, pays maritime, d'où l'on peut commodément faire le trajet pour l'Angleterre. Là il se pourvut de deux domestiques qui connaissaient le pays et savaient le langage. 11 leur flt entenilre qu'il allaita Londres, pour liquider et percevoir des fonds que lui avait laissés un do ses oncles, négociant, mort en cette ville. Dès qu'il y fut arrivé, il vit, non pas la licence, mais la violence des hérétiques, qui dominaient partout. Ils assiégeaient la reine, et sous le nom de gardes obéissants , ils ne laissaient approcher d'elle aucun étranger. Le pape surtout et l'empereur leur faisaient ombrage. De la part du premier ils craignaient un changement de religion et la res'titution des biens de l'Eglise ; l'autre avait le dessein de f.iire épouser iMaric à son fils Philippe, et l'Anglelerrc passerait sous une domination étrangère. Commendon n'était pas peu embarrassé, lorsque la Providence lui fit rencontrer Jean Lie, gentilhomme an-

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glais catholique, qui, pour ne pas perdre la foi. avait souffert l'exil pendant le règne d'Edouard. Sa demeure en Italie lui avait fait contracter une amitié assez familière avec Commendon, qui, à l'âge où il était alors , et d'un naturel fort vif, aimait à traiter avec les nobles étrangers. Le palais royal ayant changé de tnaître, Lio, revenu en Angleterre, changea aussi de fortune. Il était alors un des serviteurs les plus affidés de la reine. Commendon l'ayant reconnu ne voulut pas se découvrir aussilôt; mais il feignit avec son ami ce qu'il feignait avec les autres. Il trouva dans Lio les mêmes sentiments, la même confiance familière, et Lio lui ayant appris beaucoup de choses relatives à lélat présent du royaume et de la cour, il ne fit plus difficulté de s'ouvrir à lui. Il lui communiqua le sujet de son message ; et ce fut par le moyen de Lio qu'il parvint après beaucoup de difficultés à l'audience de la reine,

4, Autant il avait été difficile à Commendon de parvenir jusqu'à la reine, autant la reine se montra facile et bien disposée. Elle montra une joie extrême de sa venue: et après lui avoir recommandé un profond secret,, elle le retint à la cour, et lui donna de bonnes, espérances , jusqu'à ce que, sous le prétexte de débarrasser la ville de tous ces gens de guerre, elle s'affranchit elle-même de cette, espèce de prison où on la retenait pour lui faire honneur; en même temps elle commença à traiter avec l'empereur le mariage projelé,*et par ce mariage une confédération de forces , par laquelle elle pût imprimer la terreur, et non pas la recevoir. Dans cet état des alTaires elle fit venir Commendon , et lui remit une lettre écrite de sa main au pape, pour l'assurerqu'elle, ainsi quesonroyaume, demeureraient stables dans la loi et dans l'obéissance au souverain poniifè de Rome; que, pour. les. aulres articles. Sa Sainteté en serait instruite de vive voix par le messager. Or le message dont il devait s'acquitter de vive voix portait : que la reine ferait annuler au parlement tout ce que son père et son frère avaient fait ou établi de préjudiciable à la religion ou à l'autorité du pape ; qu'elle enverrait des ambassadeurs à Rome, qui au nom de tout le royaume demanderaient le pardon des erreurs passées ; que la reine désirait fort que le pape accordât libéralement ce pardon à tous et à chacun de ses sujets; qu'il envoyât pour légat dans ce royaume le cardinal Polus, qui serait chargé d'accorder ce j)ardon et de remettre dans l'ordre les choses sacrées; mais que, pour commencer la bonne œuvre, il fallait attendre que les peuples fussent un peu plus adoucis envers le siège apostolique , dont le nom seul excitait leur haine, ou plus soumis à la reine, à qui ils rendaient une obéissance feinte et empruntée, puisqu'ils avaient toujours à la bouche et dans le cœur sa sœur Elisabeth , moins âgée qu'elle, mais supérieure parles qualités de l'esprit et qui convenait avec eux pour la religion.

5. Commendon, ayant reçu ces ordres, par lit de Londres , où il avait demeuré deux

semaines , le lendemain du jour où le duc de Norlhumberland avait élé exécuté. Il lui fut surtout prescrit un religieux silence sur les commissions qui lui étaient données. II n'en devait rien dire quau cardinal Polus ou au pape ; il ne devait faire connaître à personne qu'il eût parlé avec la reine. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles , le légat le fit partir pour Home sur des chevaux de poste; continuant sa course jour et nuit, il y arriva en (rèspeu de temps, quoiqu'il se fût un peu écarté de la route pour parler à Polus. Celui-ci s'était arrêté à sa première habitation, sur le lac de Garde, aux confins de l'Italie. Il y attendait un plus grand éclaircissement et voulait savoir à quoi s'en tenir, non-seulement à l'ég.ird de l'empereur, dans les Etats de qui il devait passer, et sur qui la reine se réglait presque entièrement ; mais à l'égard de la reine même à qui on l'envoyait. Il avait déjà fait partir Antoine Fioribello , pour aller

cousine an trône d'Angleterre, et sur l'occasion favorable qu'aurait Sa Majesté de protéger la religion en ce pays. Il lui faisait savoir la légation dont on l'avait chargé ; et au cas que l'empereur formât des difficultés sur une entreprise si Ijâtive, il avait suggéré à Fioribello toutes les réponses qu'il avait à faire. Ces réponses se réduisaient en effet à faire voir que d'un côté le peuple anglais paraissait bien disposé pour la religion ; comme il l'avait prouvé par l'exaltation favorable d'une reine catholique, et de l'autre les trois ordres de l'Etat devaient bientôt s'assembler en parlement ; et là , avant que l'on traitât de rien antre, ceux qui s'estimeraient grevés par l'ancien gouvernomer.t viendraient exposer leurs sujets de plainte. Ne serait-ce pas un préjudice porté à la religion, si personne ne venait au nom du siège apostoliijue réclamer contre le schisme? Sans doute, et (juand môme son passage en Angleterre semblerait hors de propos , dans la circonstance présente, il faudrait, au moins qu'il

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