CHAPITRE XII
et les reproches qui furent faits à ce pape, dont la somme considérable se trouve dans une infinité d'écrits, soit publics soit privés, qui le traitent si mal. En un mot , il répugnerait que pour punir le zèle outré du défenseur de Paul IV nous allassions nous associer à un Soave impie et calomniateur. Seulement, pour acquitter les promesses faites à nos lecteurs, nous nous sommes fait redire les points principaux qui nous étaient contestés sur le fait dont il s'agit, pour en ajouter dans le corps de l'histoire ou en note des preuves plus fortes et plus abondantes. Pour ce qui est dos actions de Paul IV, ou de ses qualités, outre les mémoires particuliers que nous indiquerons, deux écritures surtout nous ont fourni des
Réception des ambassadeurs anglais. — Titre de royaume donné à r Irlande. — Mensonges de Soave à ce sujet. — Promotion du cardinal Charles Cara/fà et ses qualités.
1. Mais n'allons pas plus avant : il nous est bien force de faire une pause. Soave a une histoire à nous raconter: il dit que les ambassadeurs anglais étant arrivés à\Rome le premier jour du pontificat de Paul IV, le pape leur fit un accueil plein de bonté dans son premier consistoire public, et pour faire honneur à leurs princes il donna à rirlande le titre de royaume, en disant qu'il tenait de Dieu la puissance d'établir et de détruire les royaumes. Ce langage, aux hommes de bon sens qui n'en savaient pas éclaircissements. La première est une rela- la véritable raison, parut vanité et ostentation très-circonstanciée de Bernard Navagero, tion. Ils ne voyaient pas ce que pouvait ajouambassadeur vénitien auprès do Paul IV, ter à l'honneur d'un roi, d'avoir le titre de créé cardinal par le successeur Pie IV, et différents royaumes, par les différentes parl'un des présidents qui tci^minèrent le con- ties de son domaine, puisque, en effet, le roi cile. Cette relatioti est une notice de presque de France était plus honoré parce seul titre, toute la vie de Paul IV jusqu'à sa paix avec que si sa principauté eût été divisée en auleroi d'Espagne. La seconde est une histoire tant de titres royaux qu'elle contenait de proécrile avec soin et très-exacte des guerres vinces. Ils ajoutaient qu'on n'avait pas trouvé qu'il a laites, et de tout ce qui a rapport à convenable, au temps présent, qu'un pape se l'intrigue de ses neveux. L'auteur est un fût vanté de cette puissance reçue de Dieu homme vertueux avec qui nous fûmes liés pour édifier ou renverser les royaumes; mais, d'une étroite amitié. Il était fils du fameux ajoute-t-il, ceux qui savaient le motif de Jason de Norès et se nommait Pierre. H fut cette démarche, ne la prirent pas pour une employé par Clément VIII pour la corres- vanité, mais pour une politique secrète. Or, pondance des affaires secrètes ; et après la la raison de cette politique, la voici : Henmort de ce pape, il fut à différents temps ri VIII, après s'être séparé du siège apostosecrétaire des deux cardinaux ses neveux, lique, érigea l'Irlande en royaume, et son Dès sa première entrevue à la cour il avait fils Edouard, et Marie après lui, avaient reentrepris cetouvrage qui avait pour sujet tenu ce titre. Le pape prétendait qu'il n'y les événements les plus modernes comme avait que lui qui pût donner à un prince le les plus remarquables arrivés dans TEtat titre de la royauté. Cependant il paraissait ecclésiastique. Les fonctions qu'il eut à rem- bien dur de fairequiltçr ce titre à Marie, qui, plir favorisaient son entreprise, ainsi que sans trop examiner s'il était légitime, avai
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continué de le porter. C'est pourquoi, conti- de roi, sous prétexte d'une loi émanée du
nue Soave, le pape trouva ce moyen terme. Il parlement de cette île, et tant lui qu'Edouard
fit semblant d'ignorer le fait de Henri VIII. son filr^ s'étaient toujours portés comme rois
pour laisser croire au public que Marie, se di- d'Angleterre et d'Irlande. Pour conclusion,
sant reine d'Irlande, ne portait pas un litre hérité de son père, mais donné par le pape. Et il ajoute : C'est ainsi souvent que les papes ont donné ce qu'ils ne pouvaient pas ôter aux possédants ; et ceux-ci , pour éviter les disputes, ont consenti à recevoir en don des choses qui leur appartenaient, et les autres ont fait semblant d'ignorer la donation et les intentions du donateur.
2. En vérité, je suis stupéfait quand je vois l'effronterie de cet homme, soit à donner pour certains des faits dont il ignore la vérité, tant
le pape érigeait l'Irlande en royaume, sans préjudice des droits que pouvait avoir sur ce royaume, ou le siège apostolique, ou toute autre personne.
4. On pourrait peut-être excuser Soave, en disant que tout cela a pu se faire secrètement entre le pape et les cardinaux , sans que Marie en eût rien demandé ou que la cour eût connu toutes ces circonstances- Mais qu'aurail-on à répliquer, si les paroles que nous faisons dire au pape se trouvaient dans une bulle publique, signée le mêmejour.
pour les accidents que pour la substance, soit non par la propre volonté du pape, mais à la à inventer ce qu'il sait bien être faux. Pour demande de Philippe et de Marie? Qui désicommencer par les accidents , Paul IV ne re- rerait de la voir, la trouvera imprimée dans çut pas les ninbassadeurs dans son premier les Annales de Bzovius. Comment donc pourconsistoire public, qui se tint le 30 mai, et où ront-ellcs se vérifier, les anecdotes que Soave leducdeFerrare, Hercule, rendit obéissance raconte? Comment les personnes de bon sens>
au saint-siége, mais dans un autre tenu au 21 juin, où ils demandèrent, au nom de tout le royaume, le pardon de leurs erreurs passées, et ils furent pardonnes et reçus dans le sein de l'Eglise. Ce ne fut non plus alors que l'Irlande fut élevée à la dignité de royaume; on l'avait fait dans un consistoire secret, au 7 juin, et illallait qu'on le fil ainsi, pour que les ambassadeurs, à leur première réception, pussent représenter leurs maîtres, comme roi et reine d'Angleterre et d'Irlande. On ne pouvait pas, à vrai dire, accuser de vanité ce nouveau titre, comme on n'en avait pas accusé Henri VIII. Si le roi de France so contentait de ce seul titre, c'est qu'il désigne un royaume vaste et puissant, mais il ne serait pas content d'être appelé roi de la seule (lascogne, non plus que le roi catholique, de la seule Castille, parce que cela signifierait que leurs autres Etats, distingués de la Gascogne et de la Castille, n'auraient pas titre de royaume; ce qui diminuerait l'honneur des monarques. Or, il en était ainsi pour l'Angleterre, qui est distincte de l'Irlande, et qui ne devient pas un plus grand royaume si l'Irlande n'en est pas un, ou qui ne devient pas un moindre royaume parce que 1 Irlande en est un.
3. Mais passons aux erreurs qui regardent la substance, et qui servent de fondement aux plus énormes mensonges. Il est absolument faux que le pape ait feint d'ignorer la dénomination de royaume donnée à l'Irlande par Henri VIII, et que cette feinte ait été un jeu de la politique, qui ait donné lieu à toutes les conjectures que rapporte Soave. Car, le pape, dans le discours prononcé au consistoire, en présence des cardinaux, et rapporté dans les actes du vice-chancelier, fit mention expresse de toute celte affaire, en disaïitque l'Irlande, après que les rois d'Angleterre en curent acquis le domaine par l'entremise du siège apostolique, avait été possédée par eux sous le litre de seigneurie; mais qu'en dernier lieu, Henri VIII, après s'être séparé de l'Eglise, et soustrait à l'obéissance du pontife romain, avait pris par usurpation le litre
faisaient-elles à Rome tant de raisonnements, sur un fait dont la vraie cause leur était inconnue? Il n'y avait plus ici de secret, et le pontife ne pouvaitplusdissimuler sur le nom. de royaume donné à l'Irlande par Henri VllI^ et, ce qui est encore plus important , Soaven'a plus d'excuse pour le mensonge par lequel il suppose à Paul IV le dessein de faire croire au public que Marie portait ce titre comme donné par le pape , et non comme établi par son père, puisque c'est Marie ellemême qui veut le porter en vertu de la concession que le pape lui en a faite. Enfin, y a-til de la bonne foi à dire: Tout le monde jugea que ces paroles : « Le pape a reçu de Dieu le pouvoir d'établir ou de renverser les royaumes,» n'avaient pas été dites à propos pour ic temps où l'on était, si par le fait elles n'ont pas été dites? La preuve, c'est que ni ces paroles, ni d'autres équivalentes, ne se trouvent pas dans les actes consistoriaux, ni dans dans toute la teneur de la bulle.
5. Après avoir renversé de tous les côtés le fondement des mensonges de Soave , je ne veux plus m'arrêter hors de propos à cette proposition générale qu'il bâtit par-dessus: Que c'est ainsi qu'en ont usé les papes , etc. S'il avait apporté d'autres exemples particuliers, nous les aurions peut-être trouvés aussi concluants que celui qui a fourni matière à ces raisonnements. Le pouvoir qu'or.t les papes de donner des titres royaux chI prouvé par tant de faits dans l'histoire , ([iie ce serait aller contre la doctrine connue du philosophe que de l'appuyer sur des doctrines accidentelles, puisqu'on ne peut appeler accidentel ce qui arrive fréquemment. Les princes ne sont pas si indifférents sur (e qui regarde leur souveraineté absolue, que de vouloir tenir d'une puissance étrangère ce qu'ils ont par leur autorité personnelle.
6. Dans ce même consistoire, le pape mit au nonîbre des cardinaux Charles Caraffa, son neveu, qui pendant son cardinalat ne lui avait pas donné beaucoup de snlislaction. Son inclination à la guerre et aux armes était tout opposée à celle de l'oncle,
LIVHK TREIZIEMF,.
qui était entièrement ecclésiastique. Cela ordonnent que le coupable soit livré au bras n'empêcha pas qu'avec le chapeau de cardi- séculier. Thomas le fut en effet, et on le connal il ne reçût la légation de Boulogne et la damna au feu. Le cardinal Polus, par nomi-
premièrc place dans le gouvernement: démarche si malheureuse pour le pape qu'on put dire que Paul IV, dans ce consistoire, avait créé une nouvelle principauté, en détruisant la sienne. Charles était le dernier des enfants du eoiiite Alphonse de Monlorio, frère de Paul ; l'ordre de la naissance ne lui promettant qu'une fortune très-médiocre, il s'appliqua à l'améliorer par l'industrie et par \xi travail. Il entra encore fort jeune au service du cardinal Pompée Colonne, d'où il
passa à l'ordre des chevaliers de Saint-Je ni
et à la cour du duc Pierre-Louis Farnèse. Il
avait ensuite fait la guerre sous le marquis de
Vaslo et sous le duc Octave pour l'empereur,
dans ses premières guerres contre les protestants, avec plus de courai,'*' que de bonheur.
Ce fut une raison pour tenter ailleurs : il entra donc à la solde du duc Octave et enfin du
roi de France dans les guerre? de Sienne, où
commandait Pierre Strozzi, ce qui acheva d^
le rendre suspect à l'empereur, ainsi que son
oncle le cardinal. Quand l'oncle fut créé
pape, Charles était à l'âge de trente-huit an ;,
doué de ces qualités qui peuvent deveni ■
^Drécieuses ou funestes, selon qu'elles sont
associées avec la vertu ou avec le vice. Ces
qualités, que le peuple appelle toujours vertus, et qui, aux yeux d'un onde passionn >
pour lui, le rendaient digne du cardinalat,
c'était un esprit pénétrant, un langage gra- demandent, que par la crainte d'être ^rem^
nation de la reine, fut fait administrateur perpétuel de l'Eglise de Canlorbéry. Le pape avait fait à la reine le plus grand éloge du cardinal, quil avait mis au rang des cardinaux prêtres, comme en effet Polus reçut alors la prêtrise. Sur ce point encore, sil faut ajouter foi à Bcccatclli, un de ses officiers, qui a écrit la vie du cardinal , Soave s'est trompé quand il a dit que Polus fut ordonné prêtre quatre mois avant sa nomination à l'archevêché de Cantorbéry. Il s'était fait en Angleterre pendant le schisme beaucoup d'usurpations de biens ecclésiastiques, soit par les laïques, soit par les deux rois Henri et Edouard. Celles-ci furent avantageusement réparées parla reine Marie: pour les autres il fallut user de condescendance, de peur que les usurpateurs, plutôt que de sacrifier de si gros intérêts , ne s'enrôlassent sous les étendards de l'hérésie , qui n'avait encore que trop de partisans.
2. Pendant que l'Eglise en Angleterre se émettait de ses pertes, elle en faisait de nouvelles en Allemagne. La diète fut tenue à Augsbourg, après le départ du légal Morone dont il a été parlé ; le nonce Delfini , ayant appris lélcction de Paul IV, demanda qu'on lui donnât un successeur. C'est ainsi que 'ont d'ordinaire les nonces par modestie, nuins par le désir sincère d'obtenir ce qu'ils
cieux et insinuant, la valeur, le courage l'amour de la gloire, tout cela dominé et con duit moins par la raison que par les passions surtout par celle qui passe pour la plus noble, quoique la plus nuisible, je veux dire une ambition insatiable du commandement , qui était en lui réveillée par les images de ses ancêtres, et par les faveurs que la fortune venait de lui faire, et (juil regardait moins comme un don pour le présent que comme une grande promesse pour l'avenir.