LIVRE SIXIÈME
tout; et également excessive dans sa crain(e comme dans sa confiance , elle imputait à l'imprudence et à la lâcheté des légats d'avoir laissé ce fleuve, qui devait arroser utilement le champ de l'Eglise, prendre un cours qui menaçait de tout inonder, et qui obligeait à retoucher à chaque instant pour les élever davantage, aux digues qui devaient contenir ses eaux. Le Pape finit par adopter un autre parti (1), et, paraissant satisfait des raisons qu'on lui avait données, il consentit à laisser une pKis ample autorité à de tels hommes qui étaient à l'ceuvre, et, en tout cas, à ne jamais exiger d'eux une rétractation (|ui serait suivie de troubles scandaleux ; mais il leur défendit sévèrement de permettre au concile de porter la main à cette partie de la réforme qui concernait sa cour, assurant que bientôt les Pères seraient témoins de la réforme qu'il y apporterait par lui-même. Cependant, peu à peu dans la. suite, la défiance; d s Pontifes diminua, et ayant mieux cojnpris les intérêts de l'Eglise, ils renvoyèrent au concile même ces règlements qu'ils s étaient réservés d"abord , et faits par lui . ils n'en furent reçus qu'avec plus de joie et plus de respect dans l'Eglise, les uns sous P.iul lui-même, les autres sous ses successeurs qui rappelèrent et terminèrent le concile.
14. Mais les reproches qu'ils reçurent d'abord de Rome n'empêchèrent pas les légats de justifier avec ardeur leur conduite : ils remonirèreiit (2) que proposer soli'nnelleinent aux évoques l'intention bien arrêtée où était le souverain Pontife de borner les opérations du concile aux seuls objets de la foi, c'aurait été exposer son autorité à une désobéiss.nce peu honorable, puisque ceux des Pères auxquels les légats en avaient fait la comp.îunication dans le particulier, avaient déchiré qu'ils ne voulaient pas être des dupes, comme autrefois le concile de Pise l'avait été d'Alexandre V, et celui de Constance de Martin V; ces pontifes, disaient-ils, après avoir réglé les matières de foi, congédièrent le concile, et ne s'occupèrent pas de la réforme. Que Bucer et ses hérétiques publiaient à son de trompe que, dans le concile , on ne. manquerait pas de condamner leurs erreurs, mais qu'on ne consignerait pas les vices des juges eux-mêmes et de toute la chrétienté : que c'était l'opinion de bien des laïques et même de beaucoup d'évêques que les retards apportés à la tenue du concile n'avaient été que des menées conduites par les papes , pour éviter la réforme qu'ils redoutaient. Ne pouvant donc ni ajourner la proposition de cet article qui devait servir comme de porte d'entrée pour arriver aux autres, ni attendre du concile une résolution plus favorable à cet égard, combien n'avait-il pas été plus honorable pour les légats du souverain Pontife
(1) Lettre du cardinal Farnèse aux légats, du U février \M' .
(2) Leuie des légats en commun, au canlinal Farnèse, à b dalo (lu 27 janvier et des î, 2 ei 4 février 154G. De Cervin'ià Maffée du i février, et des lôgais au mémo, à la date du même j )ur.
de paraître eux-mêmes provoquer que d'avoir l'air de repousser un décret qui était inévitable? quel honneur, quel avantage n'était-ce pas d'avoir donné à comprendre que le Pape ne cherchait pas à fortifier la foi pour en faire comme un avant-mur qui mît la discipline hors d'atteinte de la part des Pères, mais qu'il voulait restaurer la chrétienté qui avait besoin de réforme sous ce double rapport. Que Pighini leur avait remis devant les yeux que, d'un côté, la bulle de convocation du Pape assignait au concile ce double objet, et que, de l'autre , il était très-incertain si on jouirait longtemps de la paix dans la chrétienté; qu'alors on ne voyait aucun prétexte plaus b!e de s'opposer à ceux qui , pour aller plus vite , demandaient quon joignit l'une et l'autre matière : que, dans ce cas, les légats seraient autorisés à résister à l'empereur, soit quand il tenterait de remettre au jugement des diètes la réforme du clergé, puisqu'il n'aurait plus le prétexte de la négligence des législateurs compétents à s'en acquitter, soit lors(|u'il voudrait s'opposer à la décision des dogmes; car il ne pourrait plus alléguer que cette décision empêche de pourvoir à des besoins plus pressants.
15. Qu'en outre, en embrassant si franchement ce parti , ils avaient dissipé la défiance ombrageuse de bien des Pères ; que ces derniers, soupçonnant dans le souverain Pontife de sinistres intentions, étaient inébranlables dans la résolution de commencer par se livrer tout entiers au travail seul de la réforme, afin de mettre en sûreté ce qu'ils croyaient en péril ; que c'en était au point que l'opposition des légats à cette mesure, si elle avait eu lieu, loin de la détourner, l'aurait complètement favorisée. Que la détermination qui venait d'être prise, ne les obligeait pas à mettre présentement en discussion les articles qui inquiétaient le souverain Pontife; qu'autre chose était de ne pas ajourner en général les matières de la réforme, et autre de traiter de celles-ci ou de celles-là , et de commencer par lune ou par l'autre ; qu'on pouvait d'abord réformer la partie la plus noble qui est la maison de Dieu, c'est-à-dire les églises, en pourvoyant au culte; de là passer aux maisons des évéques, des réguliers, et finalement de tout le clergé ; qu'on pouvait encore, dans chaque session , joindre les points de reforme et de doctrine qui correspondraient ensemble; et que, dans cette supposition, comme on se proposait d'examiner pour premier dogme celui qui se rapportait au péché originel et à la justification, les articles de réforme qui correspondraient à ces points, n'auraient rien de comnmn avec Home et ses tribunaux, et laisseraient au souverain Pontife tout le temps de faire le premier, dans sa cour tous les changements qui lui paraîtraient convenables ; que, quant à ce qui concernerait la personne ou les actions du Pape, les légats ne permettraient pas que le concile allât au-delà des remontrances et des conseils ; qu'on devait avoir quelque confiance au jugement d'hommes qui avaient pour se
diriger , non seulement le témoignage de leurs oreilles, mais pussi celui de leurs youx ; qu'ils avaient été unanimes tous les trois sur cet article ; que Pighini avait été de leur avis, et qu'ils étaient sûrs que le cardinal Farnese aurait été uni de scnliment avec eux, s il eut été présent sur les lieux.
iG. Que néanmoins (1), afin de montrer toute leur déférence pour la volonté du Pape, ils avaient déjà arrêté que le décret de réunion des deux matières serait renvoyé â une autre session, ou que la même session
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puissance n'appartenant à aucun homme, c'est un parti funeste, même pour les grands , de s'obstiner à vouloir le plus grand gain.