CHAPITRE XIX
Le vice-roi commence la guerre. — Le pape est irrité contre Loffredi. — Négociation (lu cardinal Caraffa en Fronce. — Ll en revient avec des secours.
1. Le 4 septembre, les cardinaux assemblés en présence du pape, on fit lecture des lettres écrites par le vice-roi au sacré collège. On raisonna sur l'affaire et divers modes de pacification furent proposés, mais dans la nuit du cinquième jour, les nouvelles arrivèrent, (jue le duc d'Albe sort de Naples avec uni^ assez forte armée, le premier jour de se[>tembre, avait f.iit irruption sur les terres de l'Eglise et le cinquième il avait pris Ponte Corvo, petit hameau près des rui-
nes de l'ancienne Fregelle, où les Roinviins repoussèrent l'impétuosilô d'Annibal, et i etafdèrent sa marche. 11 en fut de même pour Frosinone , où le duc emporta beaucoup de bataille. Le pape hors de lui-uiêi!;eàcetle nouvelle, sur-le-champ rassembla les cardinaux, pour leur en faire part : puis ayant fait comparaître en leur présence Loffredi, il lui demanda ce qu'il était venu faire à Roiiic. Je suis venu, dit-il, porter deux lettres, l'une à Sa Sainteté, l'autre au sacré collège, pour trouver un accommodement aux différends qui sont survenus. Le pape lui notifia les hostilités offensantes commises par le vice-roi, qui n'était qu'un traître, violateurdu droit des gens, puisqu'il attaquait à m;;ia armée celui avec qui il traitait la paix; mais que Dieu protégerait la justice et punirait la fraude. Après cette morale il le fit enfermer au château, pour punir dans le ministre l'iufidélilé du maître. L'imprudent Loffredi no sortit de prison que lorsque la paix fut con due.
2. Le pape n'était pas peu embarrassé, se trouvantcncoredépourvu des^préparatifs nécessaires pour une bonne défense. Ce qui le chagrinait ie plus c'était l'absence de son neveu, dontlc caractère belliqueux, peu propre à gouverner avecsagesse, et partant inutile durant la paix, semblait être né pour la guerre et pour les combats. L'oncle avait donc écrit courrier sur courrier pour solliciter son retour; mais, pour que ce retour fût utile, il ne fallait pas le devancer. Ici pour mieux faire entendre les faits qui vont suivre, je suis obligé de mettre en peu de mots, sous les yeux du lecteur, la suite variable de ses négociations en France. Quelques-uns ont cru que Caraffa, en arrivant, trouva le roi très-éioigné de la paix, et, soit par les conseils du duc de Guise, alors très-puissant àla cour, soitpar ceux du cardinal, son frère, revenu de son voyage d'Italie, il était disposé à faire de nouveaux apprêts pour une guerre que ie cardinal avait conclue, el dont le duc aurait le commandement. Caraffa voyant la tournure que prenaient los choses, ne pensa plus à remplir la première intention qui était publique, et arrêta môme Rebiba, dont la légation en ce Ciis n'était i)lus, ni inutile, ni honorable, et ncs'attacha plus qu'à faire réussir l'intention secondaire et secrète ; mais selon ce que j'ai pu recueillir de jdusieurs lettres écrites par lui au duc de Paliaiio, l'affaire se passa autremeiit, et telle que je la trouve, je veux en peu de mots la raconter.
3. Les commissions secondaires dont Caraffa était chargé, ne purent pas tellement demeurer cachées, que, même dans le principe l'empereur n'en eût quelque connaissance, ou du moins des conjectures, mais cojnmedans l'obscurité on no peut bienvoir les choses, la connaissance qu'il en eut fut mêlée d'obscurité et d'erreur. Ce fut une erreur pour l'empereur de prendre les commissions secondaires pour les premières, ou de croire qu'il n'y en eût pas d'autres. En conséquence il fit appeler l'arnbassadeurdeVenise,
IIISTOlliE DU COiNCILt: DE TRKME.
résident à sa cour, et lui dit, que le cardinal Caraffa allait en France, sous le prétexte de la paix qu'il voulait traiter, mais son intention véritable était de faire rompre la trêve et d'établir une confédération du pape avec le roi; qu'on donnerait à un de ses enfants le royaume de Napies, et Milan à un prince d'Italie; on proposerait à la reine, fille de Laurent de Médicis, qui avait été duc d'Urbin , de céder au cardinal Caraffa ses droits sur le duché dont on dépouillerait le possesseur actuel, et l'on offrirait aux Vénitiens une partie de la Sicile.
L'empereur ajouta que jusqu'à présent la république n'avaitpas voulu de cette alliance
il, doivent exposer leurs raisons au pape, alin qu'il porte sur leur différends une sentence de justice ; et il ne s'agit pas pour eux de se conformer à ses avis , mais d'obéir à ses commandements. L'ambassadeur ne se laissa pas intimider par ces orgueilleuses sentences; mais comme il savait que Charles aimait la paix et la désirait, il répondit que son maître étaitprêt à la signer; et puisque la principale cause de la guerre, semblait être le duché de Milan, lui et les siens en feraient le sacrifice, pourvu que le roi, de son côté, voulûtbien rendre les terres qu'il avait prises sur les uns et sur les autres. Caraffa eut soin de notifier toute cette affaire au légat
parce qu'on craignait que Caraffa n'aspirât Rebiba. Il le croyait déjà arrivé à Bruxelles, à devenir seul maître de l'Italie, et que pour mais Rebiba, selon les ordres qu'il avait reçus,
s'en approchait à petites journées. Il voulait attendre les éclaircissements, que Caraffa lui donnerait sur l'affaire de la paix et
rassurer les Vénitiens , il offrait de se confédérer seulement à défense, en cédant des terres à la république. Tous ces discours parvinrent aux oreilles de Caraffa, qui en parla à l'ambassadeur vénitien à la cour de France. Il nia ce qui était faux sur le duché d'Urbin, et pour le reste, il s'en rciuiî au sénat, si la seigneurie y trouvait son avantage; mais il ajouta que ces arrangements devaient se faire les armes à la main, en temps de guerre et non par les discours pendant la trêve, et qu'on n'entreprendrait rien quepourleservice de la république. Au reste, disait-il, lui et les siens étaient membres de la république, comme nobles vénitiens, non
l'espérance qu'il y avait de pouvoir la conclure. II n'aurait pas convenu de parler de paix à l'empereur , pendant que la France se prépareraitàlui faire la guerre.
5. Les premières lettres du légat Caraffa, adressées à son frère, et qui parlaient des dispositions du roi, à la paix et à la célébralion d'un concile de Latran, furent communiquées aux cardinaux dans le consistoire, etla lecture en fut faite par le secrétaire Bini, le même jour que le pape investit son neveu Antoine (Caraffa des terres enlevées
par la naissance, mais par un privilège dont aux Guides dans la Romagne. Plein d'ardeur
la seigneurie les avait honorés. Peu de temps pour la conclusion d'une si belle affaire, il
après il entendit murmurer, que pour quel- fit répondre au cardmal qu'il travaillait de
que différend survenu au sujet de l'échange tout son pou voir à cette conclusion. En même
des prisonniers, on craignait que la trêve ne temps il lui fil part de ses inquiétudes sur
fût rompue. Il s'informa de celte crainte, qui était pour lui une espérance: mais elle n'avait aucun fondement, parce que l'empereur qui soupirait après le repos et qui voulait
les mauvais traitements qu'il avait à attendre de la part des Espagnols. Ils avaient assez fait connaître le mépris qu'ils avaient de lui, lorsqu'ils brisèrent les portes pour
montrer sa générosité s'était rendu extrême- faire passer l'ambassadeur. Ils excitaient pu-
mcnt facile sur les conventions. bliquement les Colonne à se refaire par là
4. Le cardinal songea donc à renouveler force des châteaux qu'on leur avait confis-
au roi les propositions de la paix et du con- qués et par un édil sévère, ils avaient fait
cile. Le roi s'offrit de la manière la plus gé- interdire aux régnicoles la communication
néreuse à s'en remettre pour la paix à ce qu'aurait déterminé le pape, à qui il appartiendrait d'être juge et arbitre, même au préjudice du roi. H savait bien que la proposition ne serait pas acceptée par l'empereur, ouquesiellcétait acceptée, elle ne seraiteffectuée par le pape qu'à son propre avantage. Quant au concile, Henri approuva le dessein de le tenir dans la basilique de Latran. Il promit d'y concourir en y envoyant tous les évêques de son royaume. La vanité de Caraffa était plus que satisfaite de ces offres etde ces honneurs extraordinaires. Il ne faisait pas de réflexion que c'est la méthode des princes dans les grandes affaires de promettre beaucoup. Les promesses sont une monnaie dont ils peuvent être prodigues, sans apauvrir leur trésor. Néanmoins Caraffa, pour avoir obtenu ces promesses, se croyait tout-puissant. Enflé de son crédit, dans les entretiens mômes qu'il avait au sujet de la paix avec l'ambassadeur impérial, il lui parlait en maître. Les princes, disâit-
avecTes sujets du pape. Ce qui l'avait obligé d'envoyer à Venise le même Antoine Caraffa pour inviter de nouveau le sénat à la confédération : messager, comme dit le cardinal dans sa réponse, trop remarquable pour la représentation extérieure, et peu habile pour la substance de cette mission. En effet pour toute réponse les sénateurs chargèrent Antoine de donner au pape des conseils salutaires, pour qu'il entretînt la paix et qu'il se comportât comme un bon père envers les fidèles, qui sont tous ses enfants. Le légat informé de ces nouvelles, ainsi que des craintes et des inquiétudes du pape, en fit part au roi, pour passer aux secondes instructions qui pour lui étaient les premières.
Il fit donc sentir au roi, que s'il ne prêtait secours au pape, il serait bientôt livré à la violence des Espagnols: victime innocente de leur jalousie, qui n'avait point d'autre cause de l'attachement que ce saint vieillard avait toujours eu pour Sa Majesté. Os discours trouvèrent le roi tout disposé à dcfen •
dre Paul, sitôt qu'il serait inquiété, et à rompre la trêve, puisqu'il en avait une s» belle occasion. 11 était d'avis qu'aucune convention générale ne peut ol)liger les membres à ne pas secourir le chef, et que les violateurs de la ligue, en pareil cas, seraient les Espagnols, puisque, en haine du
revenir sur ses pas; le pape donna publiquement pour motif de cette révocation, le bruit qui avait couru que le roi Philippe avait donné ordre d'arrêter le légat, peut-être comme représailles do ceux de ses partisans que le pape avait poursuivis et emprisonnés. D'autres ont cru qu'avec le dos
roi, ils vexaient le pape. Henri était déjà sein formé de faire rompre la trêve en Franporté à ces sentiments par l'antorilé et l'é- ce et commencer la guerre contre Philippe, loquencepersuasivedu cardinal de Lorraine,
pour qui il était fâcheux et humiliant que des ennemis, ou peut-être des rivaux, eussent défait en France tout ce qu'ils avaient fait en Italie. Le roi fit donc à l'ambassadeur de l'empereur, une forte réclamation contre les tracasseries et même les outrages que l'on
guerre contre i^nnippe, la légation de Rebiba n'avait plus d'objet. Caraffa ne put pas retourner aussi promplement que le pape, troublé et tremblant, l'aurait souhaité ; car la défense de l'oncle rendait la présence du neveu aussi nécessaire en France qu'elle pouvait l'être à Rome. Il s'agissait de faire mettre à exécu-
faisait au pape,et il chargea son ambassadeur tion les royales promesses, entreprise qui
d'en faire autant à la cour de Charles V. Son zèle anima le courage du légat, en lui montrant le peu qu'il y avait à craindre des forces impériales et la confiance qu'il devait avoir à celles qu'il avait promis de fournir
souffre bien des difficultés 4 la cour des rois. Il partit enfin aux derniers jours du mois d'août , prévoyant bien que son absence rendrait cette exécution plus tardive. Mais il apportait une partie de la somme promise,
6. Pendant que ces affaires se traitaient, avec un ordre de faire passer à Rome, pour
on apprit des nouvelles qui aigrirent les ani mosités privées du cardinal Caraffa, et tout ensemble lui donnèrent des titres publics pour renouveler la ligue. 11 eut d'abord à essuyer une mortification. Le roi l'avait nommé à l'évêché de Comminges, mais le pape l'ayant proposé au consistoire, deux voix s'élevèrent contre lui : le cardinal Pachcco et Joan Alvarez de Tolède, dominicain , oncle du vice-roi , archevêque de Compostelle, el nouimé pour cette raison le cardinal de Saint - Jacques. L'un et l'autre parlèrent avec liberté et firent au pape l'énuméralion de plusieurs qualités et prérogatives de son neveu, dont ils concluaient que la houlette pastorale n'allait pas bien dans sa main. Caraffa l'ayantappris trempa sa plume dans le fiel, pour écrire à son frère tout ce que la haine lui inspira contre les deux cardinaux et leur nation. Quant aux affaires publiques, on lui apprit que les impériaux faisaient à Naples,chez les négociants, un emprunt de 300, 000 écus, en faveur des Colonne, hypothéqué sur les terres que ceuxci avaient possédées dans ce royaume. Ils souffraient que Marc-Antoine, enrôlât publiquement des gens pour son compte, et fît beaucoup d'autres choses, pour lesquelles le procureur fiscal, avait fait son instance dans le consistoire; cela étant, le cardinal Caraffa fit entendre au roi, que ce n'était plus une convenance, mais une nécessité de rompre la
renforcer la garde de la ville, un corps de soldats gascons stationnés en Corse : ce qui fut fait. Les doux légats arrivèrent à la miseptembre à Rome, où le pape les reçut sans aucune solennité. Il ne crut pas qu'il fallût en faire dans des temps si mauvais pour des légats dont le ministère avait eu si peu de succès.