CHAPITRE XX
Progrès du duc d'Albe. — On traite la paix, mais inulilement. — Arrivée du sieur de Monlluc à Rome. — Le duc s'empare de Tivoli, Neptune et Oslie. — Octave se déclare pour les Espagnols, on lui rend Plaisance. — Suspension d'armes avec te viceroi pour dix jours et ensuite quarante. On envoie un légat au roi Philippe pour traiter la paix.
1. L'arrivée du cardinal CarafTa ne pouvait plus être différée, si l'on voulait mettre les choses en ordre, relever les courages aballus et donner l'esprit et la vie à cette grande entreprise. Le pape n'y pouvait rien, vu son âge avancé et son peu d'expérience dans la guerre et même dans la politique. Le duc avait une arméo médiocre pour le nombre, puisqu'elle n'avait guère plus de douze mille combattants; mais la discipline militaire, le courage et la valeur des soldats, et surtout l'esprit qui animait les chefs, la rcn-
trêve. On pouvait dire même que les Espa- daienl formidable. Ces capitaines faisaient la
gnols l'avaient déjà rompue, par tant d'outrages faits ou attentés contre le souverain pontife, parce qu'il était ami de Sa Majesté. En sorte que, appliqué tout entier au second traité, il en renouvela avec le roi les articles, où il fit quelques changements peu considérables ; il fit souvenir le roi du dépôt qu'il aurait à faire, selon qu'on était convenu, et le pria de fournir au plutôt quelques secours diiommes ou d'argent.
7. Cependant le cardinal Rebiba, qui s'élait avancé jusqu'à Maestricht, à deux jour- 11 (es seulement de Bruxelles, eut ordre de
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guerre presque tous pour leur propre intérêt : ils voulaient recouvrer les biens dont on les avait dépouillés, ou venger les injures que le pape leur avait faites. Les hommes d'armes obéissaient à Marc-Antoine Colonne, les chevau-légers avaient pour capitaine en chef le comte de Popoli, qui pour être proche parent du pape, n'en était que plus indigné de l'outrage qu'il lui avait fait en le privant de sa charge et lui refusant l'entrée du palais. Le maréchal de camp était Ascagnede laCornia, et le grand maître de l'artillerie Albano, dont le procureur fiscal
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avait fait mémoire dans son instance. Il ne fut pas difficile à une armée composée de la sorte de s'emparer aussitôt de plusieurs petits endroits, et de répandre partout l'épouvante. Ceux qui jadis étaient sous la dépendance des Colonne firent ce qu'ont coutume de faire les vassaux depuis longtemps affectionnés au service d'un prince. La plupart revinrent d'eux-mêmes à leurs anciens maîtres. Bientôt la terre d'Anagni, faute de provisions nécessaires, fut contrainte à se rendre, c'était cependant une des forteresses les plus importantes, et pour l'avantage de sa situation et pour les victuailles dont elle était fournie. Le vice-roi, pour rendre moins odieuse cette expédition, et pour faire entrer en jalousie réciproque le pape et les cardinaux, acceptait la reddition des places au nom du sacré collège, promettant de les rendre, ou au sacré collège, ou au pape futur.
2. Le pape s'aperçut bientôt de l'artifice et le prit en mauvaise part; il s'en plaignit dans une congrégation générale des cardinaux.
Ceux-ci, après avoir témoigné leur indignation, prièrent le cardinal français du Bellay, leurdoyen, de vouloir bien, au nom de tous, s'en plaindre fortement au duc, qui les traitait de schismatiques et de rebelles. Ils le seraienten effet, s'ils voulaient recevoir en don ce que le duc aurait enlevé à leur chef suprême et a leur prince ; qu'il fît bienaltention que la piété du roi catholique n'approuverait certainement pas une telle conduite ; que le cardinal de Saint-Jacques, son oncle, en était surtout affligé. La lettre ainsi conçue, fut signée par les cardinaux, le 13 septembre, et porléc par un des domestiques du cardinal de Saint-Jacques ; elle fut rendue au duc en son camp, devant Anagni, dont il avait formé le siège. Le vice-roi répondit d'abord par des remercîments aux cardinaux, qui l'avertissaient de s'ahstonir de tout ce qu'il prévoyait pouvoir déplaire à la piété de son maître, quoique ce fût ici une guerre qu'on l'avait forcé d'entreprendre, selon qu'il l'avait dit au sacré collège par son envoyé Loffredi ; ce qui l'obligeait, tant que le pape vivrait, de laisser au pouvoir du roi les terres déjà occupées. Mais, comme il avait des ordres précis de Sa Majesté de les restituer dès que le pape serait mort, et dans pareil cas le gouvernement de l'Etat ecclésiastique est dévolu au sacré collège, il avait voulu par cette déclaration s'engager d'avance à ne pas retenir ces terres, même pour le peu de jours qui pourraient s'écouler jusqu'à l'élection du nouveau pape, ou jusqu'aux nouveaux ordres qu'il recevrait de Sa Majesté ; il finissait sa lettre eu priant le sacré collège, et le doyen en particulier, de suggérer au pape des sentimenls plus paternels et plus justes.
3. Cette conclusion de la lettre, jointe à l'effroi et au découragement qu'avait mis dans Rome la prise d'Anagni quelques jours après, détermina quelques cardinaux à prendre avec le pape cette liberté qu'on se permet dans le temps des plus grands dangers, où il n'est plus question de flatterie, ni de
mensonge. Ils lui montrèrent la nécessité de penser à un accord ; il en convint, et il envoya le 16 septembre, au vice-roi, le frère Thomas Manriquez, dominicain, avec une lettre du cardinal de Saint-Jacques, pour proposer une suspension d'armes, pendant laquelleon traileraitde la paix. Le vice-roi ne voulut point de suspension, mais il consentit à la négociation, si le pape nommait une commission de cardinaux qui ne tinssent à aucun parti, et avec qui pussent traiter ceux que le duc députerait à cette fin. Le pape la forma le jour suivant, et il mit à la tête le cardinal Pacheco , celui de Saint-Jacques et les deux cardinaux Caraffa et Rebiba, revenus de leur légation. A celte congrégation le duc envoya avec Manriquez son secrétaire François Pacheco, qui l'avait toujours exhorté à la paix et qui pour cela lui parut très- \ propre à en être médiateur. Le 20 septembre, les cardinaux s'étant réunis chez celui de Saint-Jacques, le duc leur fit proposer les conditions suivantes :
4. En premier lieu , que le pape se réuni- | rait avec le roi ; ensuite qu'il donnerait sa 1 parole de ne plus le .molester en aucune sorte ; qu'il ne ferait plus <3e ligue contre lui ; qu'il ferait sortir de prison les vassaux et les ministres du roi catholique ; qu'il rétablirait Marc-Antoine Colonne et Ascagne i de la Cornia. Le jour suivant il lui fut ré- • pondu que, sur les premières conditions on pourrait s'entendre; mais absoudre Marc- Antoine et Ascagne, sujets du pape, et condamnés pour d'autres délits tres-considérables, et qui n'avaient aucun rapport avec le roi catholique, c'était une condition si déraisonnable que personne n'aurait le courage de la proposer au pape, et que le duc n'aurait pas dû pour cet article retarder une paix qui intéressait tout le monde.
5. Mais le vice-roi demeura ferme sur sa demande. On assigna par la suite une conférence entrelui elle cardinal Caraffa, à Sainte- Marie de Grotla Ferrata, pour le 24 septembre ; mais Caraffa n'y parut pas, et le viceroi en fut surpris et indigné. Ce qui en rigueur n'était pas pour lui une excuse, mais qui avait l'apparence d'un empêchement, fut que, selon qu'on était convenu, le cardinal de Santa Fiora et le cardinal Vitellio devaient accompagner Caraffa à cette entrevee. Or le cardinal de Santa Fiora demanda pour cet effet au pape une permission par écrit, de peur que ce petit voyage ne pût lui être compté par la suite comme une transgression de la défense qui lui avait été faite de sortir de Rome, et pour laquelle il lui avait fallu donner une sûreté, comme nous l'avons dit en son lieu ; mais le pape refusa cette permission, et en conséquence il ne fut plus question de rien. Le pape, de son côlé, alléguait pour motif de son refus que cette mission de trois cardinaux à un vice-roi ne lui avait paru, ni convenable à leur dignité, ni exempte de tout soupçon de fraude. Mais peut^tre tout cela fut-il une politique de Caraffa lui-même , qui n'espérant pas (ou peut-être ne se souciant pas ) de réussu
à persuader aiiduc de rétracter des conditions pape. Et de quoi le blàme-t-il? de ce que,
sur lesquelles le pape demeurerait iritlexi- pour sauver dans ces tristes circonstances la
ble, craignit que ce colloque infructueux ne ville royale et le centre de la religion , pour
refroidît le zèle des Français, qui envoyaient conserver des trésors précieux et sacrés, les
des secours, s'ils avaient pu dans le pontife plus saints qui soient sur la terre, il voulut
soupçonner l'instabilité.
6. Caraffase hâta donc de faire dire au roi, par le nouveau nonce Bracacci , que le pape venait d'envoyer en France , qu'il pouvait croire, sur sa parole d'honneur, que le pape ne se fierait jamais aux Espagnols, et ne manquerait pas à la ligue, si le roi n'y manquait le premier. Le cardinal n'était même pas sans crainte, que l'interposition du religieux, Thomas Manriquez, qu'il n'avait pu empêcher, n'eût fait ombrage aux Français ; car il faut souvent bien peu de chose pour faire perdre courage à celui qui travaillait
y faire contribuer les ecclésiastiques, il voulut démolir quelques églises pour que toule* les autres restassent sur pied : comme si Cb n'était pas un usage autorisé par les canons, de déroger, dans ces nécessités pressantes, aux privilèges des personnes et des édifices les plus sacrés!
9. En effet, peu de temps après, des pertes considérables au voisinage de Rome et des changements dans les pays éloignés causèrent bien plus de frayeur au peuple et d'affliction au souverain pontife. Le duc se rendit maître de Tivoli, ville assez forte près de
déjà avec ardeur ; mais ses inquiétudes furent Rome, et qui devenait pour le duc une place
calmées par M. de Selves, nouvellement venu de France, qui lui dit, au nom du roi, d'avoir bon courage, et d'amuser les Espagnols par des parolesjusqu'àl'arrivéedes secours qu'on lui préparait. Cette confidence le tranquillisa, parce que, d'après l'avis que le roi lui donnait, il pouvait remettre sur le tapis le même traité où Manriquez était intervenu. Celui-là épuisé, il en proposait un autre ; de cette sorte, il avait toujours l'avantage que, si l'accord n'avait pas lieu, il e craignait de leur pari ni refroidissement, i reproche pour avoir voulu le tenter ; et si e traité se concluait, il n'avait plus besoin eux; que si on l'accusait d'inconstance à efuser des secours si incessamment demanés, son excuse était dans la lenteur de ces ecours qui ne venaient plus, malgré la paole du roi qui les avait promis et la nécessité du pape qui les avait demandés. Il ne laissait pas, en attendant, d'aiguillonner leur zèle, montrant aux Français la victoire déjà Jans leurs mains, les ennemis épuisés, les régnicoles et les Toscans maltraités, qui souoiraient après un changement. Mais il n'y ivait pas de temps à perdre, dans la situaion affligeante où se trouvait Rome.
7. L'affliction était grande, sans doute , et "appréhension qu'en avaient les habitants la eur faisait sentir encore plus. Cette apprélension dans les guerres , quoique souvent
I'ausse et imaginaire, a la force de la. vérité; nais le peuple romain surtout, composé en grande partie de gens de robe, ou de plébéiens affaiblis par un long repos, s'exagère es difficultés de la guerre en proportion de
d'armes où se réunissaient les troupes napolitaines. Neptune, bâti au bord de la mor sur les ruines de l ancien Anlium, révolté contre le pape, chassa la garnison et se remit au pouvoir des Colonne ; et ce qui fut un coup plus funeste , la forteresse d'Ostie, après avoir coûté beaucoup de sang, tomba au pouvoir de l'armée royale. C'est une des places les plus importantes à portée de Rome, avec la commodité de la mer.
10. Mais le coup le plus terrible, qui fut senti à Rome, malgré la distance, ce fut la réconciliation du duc de Parme avec les Espagnols. Par la suite des faits que nous avons rapportés jusqu'ici, nos lecteurs ne seront pas étonnés d'apprendre que les dispositions du pape avaient bien changé à l'égard ùu cardinal Farnèse. Paul IV, dans les premiers jours de son pontificat, se regardait comme sa créature , et le traitait avec toute la tendresse et la reconnaissance dues à un si grand bienfait; mais il apprit ce qui s'apprend bientôt : à le traiter, non plus comme chef, mais comme sujet. Le cardinal sentit jusqu'au fond du cœur ce changement de scène ; mais ce qui lui était le plus sensible, c'était le faste et l'orgueil des neveux Caraffa, qui ne parlaient plus que d'un ton de maître à qui que ce fût, et l'on ne pouvait pas dire que les belles feuilles en tombant laissassent de bons fruits. On ne voyait pas, comme nous l'avons remarqué , que, dans la ligue avec la France, le duc Octave jouât un rôle qui lui fît grand honneur ou grand profit. Il était donc mécontent des Français, qui, comme il s'en apercevait,
>on amour pour la paix. Ces terreurs furent l'avaient longtemps nourri d'espérance, sans an peu calmées par l'arrivée de M. de Mont- môme avoir compris nommément lui et le uc, suivi de quelques compagnies qu'il avait
'econduitesdes environs de Sienne. Le capiaine Montlnc, forcé à rendre Sienne après ine honorable résistance , s'était acquis la •éputation d'un valeureux et habile défenseur. Le peuple fut donc ranimé par la coniance à celui qui venait les garder, et par 'espérance que ce corps de troupes amené >arMontlucne serait que l'avant-garde dos Français qui venaient à leur secours.
8. Mais ici il y a de quoi s'édifier, si l'on 'écoute Soave dans la critique qu'il fait du
cardinal Farnèse dans la dernière convention faite avec les Espagnols , pour lo recouvrement de leurs revenus ecclésiastiques; ils avaient fait en cela beaucoup moins que ce qu'ils firent antérieurement pour les cardinaux Salviati, Gaddi et Ridolfi. Farnèse se trouvant donc ainsi dégoûlé et du parti français et de celui du pape, voyant que les deux années qu'Octave, selon le traité, devait passer sous la dépendance du roi Henri étaient depuis long-temps expirées, et même le principal moteur du traité, Horace Farnèse, étant
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venu à mourir, les Farnèse firent réflexion que dans la ville de Plaisance les renies ecclésiasliques ne pouvaient être rendues que par ceux qui les avaient. D'un autre côté l'expérience prouve que lorsqu'il y a rupture entre les princes souverains, les petits seigneurs y trouvent leur avantage , en ce que les grands regardent comme importantes ces petites forces qui , ajoutées aux
lui avait rendus, ni les recommandations en faveur d'un neveu, chaudement employées par un pape d'aussi grande autorité que fut Paul III ; mais il fallait que le cardinal Farnèse fît créer un pape ennemi de la maison d'Autriche, à lîKuielle il causa bien des chagrins, et que le même Farnèse, brouillé avec le pape, allât offrir ses services et ceux de sa famille à ces Autrichiens qui , dans l'état où
leurs peuvent leur donner la supériorité sur ils se trouvaient, non-seulement acceptèrent
leurs adversaires. Aussi les Espagnols, loin celte alliance, mais l'achetèrent bien cher, de rebuter Octave Farnèse, se montrèrent 12. Les Farnèse , lorsque l'affaire était
faciles dans les conventions qu'ils firent encore pendante et qu'on n'avait pas fixé les
avec lui. ,
11. L'affaire avait été entamée par le cardinal Morone, créature de Farnèse, et qui s'était réconcilié avec lui en s'altachant à son parti dans le dernier conclave, et qui avait, comme nous avons dil, toute la confiance des impériaux. C'est pourquoi Farnèse continua de se l'attacher par la mission peu apparente , et par là même plus efficace, de Gheri, son secrétaire, au duc d'Albe : et au même temps, sans se connaître l'un l'autre, Garcia Lasso négociait à Rome avec Farnèse, et ce Garcia s'était ensuite rendu à Naples pour seconder l'entreprise. Mais celui qui conclut l'affaire, par la nomination de Farnèse et à la satisfaction du duc d'Albe, fut Jérôme de Corregio, dont nous avons parlé plusieurs fois, vassal de l'empereur et ininislre d'Octave.
Sur les conditions il y eut d'abord quelque difficulté. Les Espagnols avaient d'abord offert de rendre Plaisance pour un temps, en gardant toujours la forteresse, et puis de reprendre la ville moyennant une compensation, llï laissaient entrevoir que celte compensation serait la nouvelle acquisition qu'ils avaient faite de l'Etat de Sienne uni à celui de Castro, et en même temps ils faisaient craindre que , si l'on refusait celle compensation, ces deux Etats ne fussent cédés au duc de Savoie, lorsqu'on ferait la paix définitive. Mais les Farnèse refusèrent un arrangement par lequel on leur avait prêté la ville de Plaisance, au lieu de la restituer , et la compensation aurait été à la discrétion des Espagnols. Il fallut donc former une autre convention, dont les articles furent que le duc Octave s'allacherait au parti du roi Phi-
conditions, auraient pensé à faire leur convention pour autant qu'il était en leur pouvoir, et sous le bon plaisir du pape et du roi de France. Le consentement du pape paraissait nécessaire, puisqu'il s'agissait d'échange ou de restitution d'une ville ecclésiastique, telle que Plaisance. Ils se proposaient de mettre celle réserve à la tête de l'acte dans les termes les plus respectueux, et ils espéraient qu'il ne s'y refuserait pas dans un temps où il n'était pas encore ennemi déclaré des Espagnols, et quoique le ciel fût brouillé de temps en temps, il semblait vouloir encore se remettre au beau. Au reste, celte réintégration n'était pas moins dans l'intérêt du prince souverain que du seigneur immédiat. Pour le roi de France, on lui aurait fait envisager que c'était son avantage de n'avoir plus besoin d'employer ses troupes à la défense de Parme, el d'avoir à sa dévotion et à son ser vice le prince qui serait maître de Plaisance tout cela pour ne pas paraître encore, au moins publiquement, attachés au parti espagnol. Il restait cependant un point à décider et qui les embarrassait beaucoup, savoir : si au cas que le roi el ses ministres se montre raient inflexibles dans leur opposition, la re connaissance pour ses précédents bienfaits el la crainte de ses ressentiments futurs devaient prévaloir en eux sur l'avantage légitime d'une si précieuse acquisition. La question fut bientôt décidée: car les Français ne fircn aucune opposition : le pape s'était en quelque manière apaisé par la promesse des Farnèse de le laisser tranquille au sujet de l'Etat de Castro ; d'ailleurs le cardinal Saint- Ange , obligé de résider à Rome, lui servai
lippe, promettant d'envoyer Alexandre, son comme d otage. Mais par le fait le duc donna fils aîné pour être élevé à la eour de ce roi, secrètement aux Espagnols autant qu'il put
et que les Farnèse seraient remis en possession, non-seulement des biens ecclésiastiques ei séculiers qu'ils avaient dans les Etals du roi, mais encore de Plaisance, dont la citadelle serait toujours au pouvoir des Espagnols. En exécution du traité, la ville fut remise au duc Octave par le cardinal Madrucci ; c'était lui qui, avec le marquis de Pescara, avait en ce temps la suprême direction des affaires de l'empereur et du roi catholique dans la Lombardie. C'est ainsi que la variété imprévue des événements déconcerte les raisonnements de la politique. Le moyen efficace . qui fit recouvrer aux Farnèse la protection "^ de la maison d'Autriche et la ville de Platsunce, ce ne fut pas l'amour de Charles V pour sa fille , ni les services que le gendre
de secours et de conseils : il avait même ofler d'en venir à une déclaration publique (dûtelle lui être nuisible), mais, supposé qu'il en eût un ordre exprès du roi,el non pas de ses ministres qui l'y portassent pour leur propre utilité. D'ailleurs, par l'entremise puissante de sa femme, sœur de Philippe, qui était allé le trouver en Flandre, il lui était facile de faire entendre à Philippe lui-même que celte publicité serait nuisible autant au roi d'Espagne qu'au duc de Parme ; cependant I( cardinal Farnèse avait prole«lé ouvertemen contre tout ce qui pouvait offenser le pontife il en résulta que le duc, vaincu par les de mandes impérieuses des Espagnols, au gran( regret du cardinal et malgré ses craintes, s< déclara ouvertement pour eux, el en retl'
qualité fit la guerre au duc de Ferrare, confédéré des Français et du pape. Par bonheur ces hoslilités n'eurent lieu qu'au moment que la paix se concluait entre le roi Philippe et le pape. Cette paix vint à propos pour délivrer les Farnèse de leurs craintes et du risque d'encourir l'indignation du pontife outragé. Ces derniers troubles n'arrivèrent pourtant qu'un peu après l'époque de cette paix.
13. Il n'y avait donc plus alors que le duc de Ferrare qui tînt ferme à la ligue , et qui n'en fît pas mystère. Pour les Vénitiens , quoique le pape eût renouvelé les tentatives en leur envoyant le nonce Commendon, tout ce qu'il put obtenir d'eux, ce fut la mission d'un de leurs secrétaires au vice-roi, pour l'exhorter à mettre bas les armes et lui signifier que la république ne pourrait pas souffrir que le pape fût ni opprimé ni humilié par lui ; ce bon office, rendu d'une manière privée et non soutenue par les armes, fit plus de bruit que d'effet, en sorte que le même secrétaire ayant passé par Rome à son retour, le pape lui déclara qu'il voulait excommunier l'empereur et son fils , et les priver de leurs royaumes, soit que la violence de son caractère lui eût réellement inspiré cette résolution, soit que, sachant les dispositions du sénat qui ne désirait que la paix de l'Italie, il voulût le porter à employer des moyens plus actifs pour prévenir les guerres qui allaient mettre l'Italie en feu. Mais la république ne se départit pas pour cela de sa méthode sage et modérée. En attendant, la détresse augmentait ; les affaires allaient toujours plus mal , sans aucun secours de la part des amis, il fallut donc de nouveau songer à une trêve. Les médiateurs furent les cardinaux de Santa Fiora et de Saint-Jacques. Le duc d'Albe était dans une nécessité moins apparente, mais aussi pressante que celle du pape ; sa troupe était de beaucoup diminuée; sans compter ceux que la mort lui avait enlevés ou qii avaient déserté l'armée, il avait fallu prendre sur le restant autant de garnison qu'on avait 'conquis de places: ajoutez encore la difficulté de tenir la campagne , avec les pluies d'automne et autres incommodités qui suivent la guerre faite en pays ennciiii. 11 y eut donc en premier lieu une trêve de dix jours, conclue le 19 novembre, aussitôt après la prise d'Ostie, et signée par le cardinal Caraffa et le vice-roi ; et dans l'intervalle , il y eut un abouchement entre les chefs, qui dura cinq heures, à la vue des deux armées , on y pro- ' longea la trêve encore de quarante jours, et le pape la fit publier dans le consistoire tenu le 27 du même mois.
14. Le cardinal avait un bref qui étendait ses facultés jusqu'à pouvoir conclure même la paix ; et* pour la conclure, il demandait
Sienne en échange de Paliano , comme s'il n'eût pas été plus commode pour les Espagnols de donner à Colonne quelque ville dans le Siennois, en compensation des terres qu'on lui avait enlevées , que de donner à Caraffa un échange qui surpassait au centuple l'objet qu'il fallait échanger. Ce vice-roi répondit donc que le pouvoir qu'il tenait du roi n allait pas jusqu'à conclure une paix définitive ; il l'avait cependant, comme Ruigomez l'assura depuis au nonce du pape à Bruxelles ; mais le duc aima mieux feindre une restriction de pouvoirs, que de manifester des intentions contraires à la paix ; et certes, accepter la proposition de Caraffa , c'était frapper au cœur le duc de Florence, c'aurait été dire à tout le monde que, pour obtenir des Espagnols une piincipauté en fief, il fallait avoir pris les armes contre eux, pour leur enlever des royaumes. Il fut donc statué qu'une convention si importante ne serait traitée qu'à la cour du roi; ce fut là que le pape envoya son nonce Frédéric Fanlucci, boulonnais, et le vice-roi son secrétaire Pacheco.
15. Mais Fantucci, avant de se mettre en roule, voulut avoir avec le duc d'Albe nn entretien dont il fit part au pontife. Il résultait de son rapport qu'en vain on espérait la concorde, vu la répugnance des Espagnols aux demandes dont le pape ne voulait pas démordre. D'un autre côté , il sentait renaître son courage à la nouvelle du mouvement quallait faire l'armée française, conduite par le duc de Guise ; il pensa* donc à profiter du lemps que lui donnait la trêve pour se procurer de toute part des soldats, de l'argent et des amis. A cette fin il envoya le cardinal Caraffa, avec titre de légat du pape et du siège apostolique , à Bologne , à Venise et où bon lui semblerait dans toute l'Italie. Après le départ du neveu, dans une congrégation générale des cardinaux, le quatrième dimanche de l'Avent, il rendit compte de celte aémarche et dit ces paroles remarquables : afin que celui qui doit s'occuper des secours dont le siège apostolique à besoin, ne traite pas soulement en particulier au nom du pape, mais encore au nom môme du siège apostolique. Paul IV semblait ici profiter de la leçon que son adversaire lui avait donnée ; et de même que le duc avait voulu diminuer la dignité du pape en le séparant du siège apostolique, Paul IV voulut, pour augmenter cette dignité, identifier le pape avec le sainl-siége ; car tout objet, quelque grand qu'il soit, perd de son estime dès qu'on se représente sa courte durée; ainsi les objets médiocres semblent s'agrandir, s'ils doivent avoir une existence perpétuelle. Or les seuls objets ici-bas qui puissent ; vivre perpétuellement, ce sont ceux qui, à proprement parier, ne vivent pas, parce qu'ils sont inanimés.
HISTOIRE DUÇ0:SC1LL Dii TRENTE.
ARGUMENT
L'armée française, commandée par le duc de Guise, vient au secours du pape. — Civitella est assiégée, et le siège est bientôt levé.— Marc- Antoine Colonne fait des excursions jusqu'à Rome.— Bataille de Saint-Quentin perdue par les Français.— Le duc de Guise est rappelé en France.— Paix entre le roi Philippe et le pape. ■ — Deux traités de paix , Vun public et Vautre secret. — La légation ôtée au cardinal Polus. — ■// est accusé et suspect en matière de foi. — Emprisonnement du cardinal Morone pour le même sujet. — Frère Guillaume Peto , cardinal et légat en Angleterre. — La reine Marie s'y oppose.— Légation du cardinal Trivulce au roi Jîenri, et de Caraffa au roi Philippe. — Charles Y renonce àV empire en faveur de son frère Ferdinand. — Le pape s'y oppose. — Diète d'Angsbourg. — Mort de Charles V. — Déclaration du pape à ce sujet. — Mort de la reine Marie. Elisabeth lui succède.— L'Angleterre est de nouveau séparée de V Eglise. — Le papebaninit ses neveux. — Seconde défaite des Français ù Gravelines. — Ils font la paix avec les Espagnols.— 3Iort funeste du roi de France. — Mort du pape. — Le peuple romain se déchaîne contre sa famille et tout ce qui lui appartient. — Variations et longueurs du conclave. — Le cardinal de Médicis, élu, prend le nom de Pie IV. — // reconnaît l'empereur Ferdinand. — Ses vues pour le concile. — La juridiction çcclésiaslique rétablie en Espagne. — Le nonce Ilcverta favorise les Caraffa. — Conjuration d?s hérétiques, en France, contre le roi. — Difficultés de l'empereur et du roi au sujet du concile. — Le roi catholique et le pape veulent empêcher le concile national en France. — Le pape fait punir les Caraffa. — On propose plusieurs villes pour la résidence du concile, qui est en/in fixée à Trente. — Bulle du pape Pie IV pour la convocation.