‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 187 sur 348 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le pape recouvre ses terres. — Le duc de Guise arrive avec S071 armée. — Agitation du duc de Ferrure. — Tribunal d'audience publique établi parle pape. — Promotion de cardinaux. — Juges noininés contre l'empereur et le roi Philifype.

1. Lo dernier jour de ia f rêve entre le pape et les Espagnols fut le dernier de l'année 155G. La négociation de Fantucci auprès de Philippe ne put rien produire, vu que PacIkm'o, loin de la seconder, avait été envoyé par le duc d'Albe pour y mettre obstacle. La fortune cependant parut changer en faveur du pape. Le vice-roi avait reculé pour fortifier les places frontières du royaume, et la la terreur répandue dans les lieux occupés par SCS troupes s'ctant presque évanouie, ces mêmes places revinrent à leur ancien

état, soit par l'affection des peuples au gottvernement ecclésiastique, soit par la confiance qu'insphait le prochain secours d'une nombreuse année. Pierre Strozzi étant donc arrivé, reprit sans peine, non-seulement les postes moins importants, mais encore Tivoli et Ostie même, place très forte, mais qui fut si mal défendue que le commandant fut puni de mort A Bruxelles. Le vice-roi, en alarmes pour l'arrivée prochaine de l'armée française, «s'était borné à défendre ses confisîs. Les Français avaient déjà rompu la trêve en Flandre, et, pour se justifier, accusaient les Espagnols de plusieurs tentatives et complots qui tendaient à la rompre. Les divers articles de la trêve violée par eux étaient dénombrés dans un manifeste imprimé par ordre de rarchevêquc de Vienne en France, Charles de Marillac. La nouvelle en étant parvenue à Bruxelles, le roi Philippe, selon ce qu'en écrivit Fantucci, en fut tellement surpris et indigné, qu'il jura de ne pas remettre son épéc dans le fourreau, jusqu'à ce quil eût fait repentir les Français d'avoir tiré la leur contre lui par l'infraction de la trêve; et la fortune qui se tourna de son côté le mit en état d'accomplir ce qu'il avait avait juré. Dès les premiers jours de îannéo, le duc de Guise descendit en Italie avec en puissant corps d'armée. Après sa preinièro descente en Piémont, dont il se rendit maître, il ne trouva plus d'opposition jusqu'à Valence, qui lui résista avec plus de hardiesse que de vigueur. Mais la résistance fut vaine et ce fut bientôt fait. L'armée marcha ensuite sur les terres du duc Octave, qui no pouvait l'empêcher, et qui pour s'être réconcilié avec les Espagnols, n'en était pas devenu leur partisan, du moins jusqu'à ce moment. Le marquis de Pescara, gouverneur de Milan, l'en avaitsoUicilé; maisOctave avait fait entendre au cardinal Madrucci et aux autres ministres du roi que ses propres forces unies à celles des Espagnols n'étaient pas suffisantes pour arrêter cette formidable armée, et que c'était rendre service au roi Plulippe de faciliter le passage aux Français, pour les éloigner du duché de Milan , qui était sans défense. Au reste il renouvela la promesse qu'il avait faite de se déclarer ouvertement, si le roi lui en eût donné l'ordre. En effet le roi approuva cette politique du duc, ou parce qu'il le croyait sincère, ou parce qu'il voulait le maintenir fidèle pour l'avenir ; car on encourage beaucoup une personne à se bien conduire par la suite, lorsqu'on se montre satisfait de sa conduite passée. Octave avait eu soin de renvoyer au roi Henri le collier dont il lavait décoré, et qui lui rappelait une obligation incompatible avec celle qui le liait au roi Philippe, comme possesseur de Novarc et d'autres fiefs situés dans ses Etats. Il lui était

bien difficile d'être attaché à deux maîtres qui se battaient ensemble. Le duc de Guise marcha donc sans obstacle jusqu'à Reggio où il arriva le 16 février. Le duc de Ferrâre vint à sa rencontre avec ses gens de guerre; et dès qu'il fut descendu de cheval, il lui présenta avec respect le bâton du commandement général.

2. A cette réunion se trouva aussi le cardinal Caraffa, qui venait de faire à Venise d'inutiles efforts pour détourner les sénateurs de leur prudente neutralité. Il y eut conseil entre les seigneurs sur la manière dont il fallait commencer la guerre. Les Français voulaient qu'on investît la Lombardie, qui, se trouvant alors plus dégarnie

1er à Venise pour exposer aux sénateurs les motifs qui l'avaient engagé à entrer dans cette ligue. Si le sénat goûtait ses raisons, son approbation serait une autorité qui le justifierait auprès de ceuxqui nejugent pas témérairement. Il obtint en effet une réponse honorable de ces sénateurs , hommes de mérite, et qui se prêtèrent volontiers à excuser ce qui était fait , parce que le passé est irrévocable.

4. Le duc de Guise arrivé à Rome y fut reçu comme un ange tutélaire. Sa présence mit fin au découragement et aux alarmes du peuple, déjà rassuré eh partie par le recouvrementdes places circonvoisines, que l'ennemi avait occupées. Deux biens précieux sont

que tous les autres Etats espagnols, ne sou- l'objet des vœux du peuple; il les attend de tiendrait pas le choc d'une puissante armée, ceux qui le gouvernent, et c'est pour les avoir continuellement renforcée par la France qu'il veut être gouverné : ces deux biens sont

voisine, et qui avait ses flancs garantis par le Piémont et par les terres confinantes du duc de Ferrare. Celui-ci, dont l'avis un peu différent revenait pourtant au même but, voulait qu'on prévînt les attaques qu'il prévoyait de la part du duc Octave, dont la confédération avec les Espagnols, sans se montrer encore à découvert , portait cette sorte de masque transparent qui n'empêche pas que la personne ne soit reconnue, étant voilée et non couverte. Mais Caraffa uni(|uement attentif à la sûreté de Home, parla avec chaleur pour qu'on allât droit au royaume de Naples ; que c'était le moyen de détourner ce fleuve dontle débordement allait bientôt absorber le palais pontifical. Les heures (selon l'horloge italienne) comme en Français furent obligés de se ranger à son eflet elle fut tenue, et le pape y entendit avis, attendu que le roi avait recommandé quarante-cinq personnes. Mais cette instituexpressément qu'avant tout on songeât à la tion fatigante pour le prince, qui l'avait sûreté du pape et qu'on obéît à sa volonté, établie pour des raisons particulières, n'était 3. Cette résolution alarma beaucoup le duc pas du goût de ses neveux , encore moins des de Forraro, qui, au départ de l'armée, voyait ministres obligés d'y assister. Elle tomba tesEtals abandonnés aux armes des Milanais, aussitôt. Ce fut un de ces projets qui dans la voisins de Parme et de la Toscane, dépen- nouveauté ont quelque apparence , mais qui daiilcs des princes du parti contraire. En ne peuvent se réaliser, et encore moins se

qu II veut elre gou)

la justice et la paix. Le pape qui n'avait pas fait cette considération, attribuant le défaut de la paix à l'injustice de ses ennemis, voulut s'attirer la bienveillance du peuple en perfectionnant la justice. A cet effet, dans le consistoire tenu le23jnnvier, il déclara que dorénavant il donnerait tous les mois une audience publique, où les personnes de toute condition trouveraient la porte ouverte. A cette audience (levaient assister les cardinaux chefs de magistrature, avec les juges et ministres de tous les tribunaux, pour que le pape pût dans la même audience recevoir les informations et réparer les torts. Il annonça que la première audience aurait lieu le 27, à dix-neuf

conséquence il exposa au cardinal la nécessité qui le forçait à demeurer, lui en per sonne et ses meilleures troupes, à la garde de son duché. Au reste il renouvela les offres qu'il avait faites de tout co qu'il pouvait fournir de vivres, d'artilleries et autres secours

perpétuer.

5. Il n'en fut pas ainsi d'une autre institution annoncée dans le même consistoire. Ce fut la fête de la chaire de Saint-Pierre à Rome, établie avec des indulgences très-amples, pour être célébrée dans tout le monde

pour celte grande entreprise.il fit suppléer, à chrétien au 18 janvier : jour auquel saint

son absence par son fils Louis, qui fut dans la suite un cardinal célèbre. Mais lorsqu'il commença à voir effectué ce qu'il n'avait considéré que dans la spéculation, il sentit la difficulté qu'il y avait de renverser un monarque si puissant, si bien lié avec les Ila-

Pierre était venu à Rome pour la première

fois. Le pape déclara qu'il l'avait fait pour

mfondre les hérétiques qui niaient que

con

saint Pierre y fût jamais venu ; et il confirma l'année d'après par une bulle aussi publiée dans un consistoire. Elle fut précédée

liens, qui faisait la guerre chez lui contre un d'un discours lu parGuillaume Sirleti, protoennemi redoutable , mais moins à craindre à notaire apostolique , dans lequel il était proucause de son éloignement ; de là tirant la con- vé par les témoignages les plus authentiques clusion pour lui-même, il comprit qu'il avait que non-seulement saint Pierre était venu

incertaine. Il s'attendait donc à une juste cri tique que le monde ferait de sa légèreté , ou peut-être de la folie par laquelle il s'était exposé, sur une mauvaise barque, aux dangers d'une mer orageuse. Il eut donc la pensée d'al-

vel hôte et à toute la cour un sujet de joie et d'édification par la promotion de plusieurs cardinaux.

6. Sur cette promotion Soave a avancé une fausseté , lorsqu'il a dit que le pontife s'excusa

de ne pas la faire aussi ample que le roi l'aurait souhaitée , vu que le grand nombre des anciens cardinaux ne permettait pas de leur en adjoindre beaucoup de nouveaux.

Mais il lui laissa espérer que l'augmentation aurait lieu lorsqu'il aurait expédié ceux qu'il tenait enfermés au château. Comment le pape a-t-il pu parler delà sorte, puisque la promotion futample, composée de dix cardinaux; et lorsqu'elle fut faite ,il n'y avait au château qu'un cardinal , qui était Fulvio de la Cornia, auquel on n'avait jamais pensé à ôter la vie. Les nouveaux cardinaux étaient des hommes d'une vertu distinguée. Le premier futThadée Gaddi, florentin, archevêque de Gosenza, que le pape avait employé jusqu'alors dans les principaux gouvernements. Le deuxième Antoine Trivulce, milanais, évêquedeTaulon et nonce àVenise. Le troisième,VirgileRosario deSpolelte, évêque d'Ischia et vicaire de Rome, homme intègre et d'un grand sens , qui fut employé par la suite aux affaires les plus critiques dans le temps où le pape bannit ses neveux. Le quatrième Laurent Strozzi, évêque de Béziers, qui, outre ses vertus et ses talents, eut l'avantage d'être le parent de la reine de France, le frère de Pierre Strozzi et l'ami du duc de Guise. Ces deux derniers étaient alors les deux bras du souverain pontife. Le cinquième, frère Michel Ghislieri, dominicain, originaire d'Alexandrie, évêque de Nepi et Sutri , commissaire général du saint-office; lemême qui sous le nom de Pie V fut un pontife glorifié , ayant toujours conservé le souvenir et la reconnaissance envers Paul IV. Le sixième, Jean Bertrand, évêque deCoramingeset garde des sceaux de France, respectable par son savoir et par la régularité de ses mœurs, ainsi que par son zèle pour le maintien de la juridiction ecclésiastique : il fut nommé la même année à l'archevêché de Sens. Le septième, frère Clément Dolera, de Monilio, dans la Ligurie {République de Gènes ), général des mineurs convenlutls et grand théologien. Le huitième, Alphonse Caraffa, napolitain, fils du marquis de Montebello, neveu du pape. Le neuvième, Vitellozzo Vitellio, de Città di Castello, nommé évêque de sa pairie, clerc de la chambre et qui, devenu cardinal, exerça les plus nobles emplois de la magistrature et traita les affaires les plus importantes du siège apostolique. Enfin, le dixième, Jean-Baptisle Consiglieri, président de la chambre apostolique, frère de Paul Consiglieri, premier camérier du pape. 7. Cette promotion ne fut pas entièrement à couvert de la critique. On blâma Paul IV de ce que malgré cette sévérité ecclésiastique dont il faisait pn.fession, et dans un temps où il convenait plus que jamais de se faire respecter, une tendresse excessive pour sa famille lui avait fait créer sitôt un troisième cardinal Caraffa, qui n'avait pas encore dixhuit ans accomplis ; et après quelques jours, il lui avait donné pour le présent l'administration du diocèse de Naples, et pour le temps où, parvenu à l'âge de vingt-sept ans, il deviendrait cardinal-prêtre le titre d'archevêque. On avouait pourtant que le bénéfice

était conféré à un jeune homme d'excellent caractère, qui, dans la disgrâce des autres neveux bannis, mérita de demeurer au palais et d'avoir part au gouvernement. Dans la tempête même qui, au pontificat suivant, vint fondre sur sa famille, il eut des amis et des protecteurs. L'amende à laquelle il avait été condamné fut payée par le sacré collège, et tout un peuple, sensible à ses malheurs, le déclara innocent. Mais, de quelque manière qu'on en juge par rapport à lui, il demeure toujours certain que pour les neuf autres cardinaux, Paul IV ne démentit point sa réputation. 11 ne s'écarta point de la règle qu'il s'était faite de ne donner cette dignité éminente qu'à des hommes d'un mérite éminent, qui ne recevaient leurdignité que pour s'en prévaloir à l'avantage de l'Eglise. Cela est tellement vrai que le roi Henri, que Paul estimait beaucoup, et dont il avait un extrême besoin dans la situation où il se trouvait, Henri, malgré ses instances, ne put obtenir de lui plus d'un chapeau, qui ne fut accordé qu'après une exacte recherche sur le mérite de ïa personne recommandée. Aussi l'ambassadeur Navagero, alors résidant à Rome, émerveillé de voir cette fermeté du pape, qui avait refusé au connétable de Montmorency certaine dispense que plusieurs théologiens estimaient licite, et cela dans un temps où il aurait eu besoin de ménager un homme si puissant à la cour (bien plus , avait refusé au roi des nominations de cardinaux), Navagero n'a pu s'empêcher de dire dans une de ses lettres : que Paul IV n'avait jamais accordé de dispenses sur une simple réquisition. Nous pouvons même faire venir à l'appui une observation importante : c'est que Soave lui-même, ce grand Momus des papes, n'ose presque jamais reprendre, ni ce pape, ni d'autres sur les nominations de cardinaux. Ce sont des faits notoires, qui ne prêtent pas aux médisances calomnieuses ; excepté peut-être celles où ils ont nommé des parents. D'où il résulte que les plus grands ennemis de l'Eglise ne peuvent méconnaître dans la puissance ecclésiastique une perfection propre à elle seule, et peutêtre la plus efficace pour le bien de la république chrétienne : c'est que les plus grandes dignités extérieures sont toujours données à ceux qui les méritent par leur dignité spirituelle et intérieure. Mais la chair et le sang sont un espèce d'enchantement dont lo cœur même infiexible de Paul IV ne sut pas se garantir.

8. Ce qui fit encore plus remarquer l'excès de cette affection humaine et charnelle qui lui fit donner à un petit neveu, et presque à un enfant, la grande église de Naples, c'est qu'elle fut donnée dans le même consistoire où il fit un de ces actes d'autorité qui exigent dans le pontife un caractère majestueux qui l'élève au-dessus des choses humaines. Cet acte fut la révocation du cardinal Polus, à qui on ôta sa légation, et de tous les nonces résidant dans les Etats de Charles V et de Philippe comme pays ennemis. Il donnait à entendre par là que son intention était de

.IVRE OUATORZIRME.

procéder contre ces deux grands monarques chrétiens, en les soumettant à la rigueur des censures et à la privation du royaume.

D'après cette disposition, le jeudi saint étant venu, où selon l'us.ige on publie une bulle, qui pour cela est appelée la bulle in cœna Domini; le pape déclara excommuniés spécialement ceux qui s'emparent des terres siluéesdans la campagne de Rome et sur les rivages maritimes, quoique élevés en dignité, même impériale , ainsi que tous leurs adhérents, fauteurs et conseillers. Et dans la messe papale du vendredi saint l'oraison accoutumée pour l'empereur fut omise.

9. Le pape avait déjà député des juges pour la cause contre Charles et Philippe, déférée au consistoire par l'instance du procureur fiscal. Ces juges furent pris en différentes classes. Parmi les cardinaux, ce fut Rebiba; parmi les archevêques, Annibal Bozzuti, napolitain, archevêque d'Avignon, qui fut honoré de la pourpre parle successeur Pie 1\^; parmi les simples évêqucs, Jean Beroaldi, évêque de ïeleze; et pour les prolonotaires ce fut Guillaume Sirleli, Calabrois. Ils étaient tous vassaux du roi Philippe, comme il est

sonne représentée, de telle sorte qu'il ait dans le même temps les deux volontés de combattre l'un et de se soumettre à l'autre.

Page 1