CHAPITRE II
Le pontife cherche à détacher le duc de Florence du parti espagnol. — Le roi Philippe cède aîi duc l'Etat de Sienne. — Tentative inutile du duc de Guise sur Civitella. — // se brouille avec le marquis de Montebello. — // pense à retourner en France. — Nouvelles alarmes dans Rome. — Promotion du cardinal Peto, destiné à la légation d'Angleterre. — On veut en retirer le cardinal Polus. — La reine Marie s'y oppose.
1. Le pontife, qui sentait de quelle importance secait pour lui l'amitié du duc de Florence, dans ses démêlés avec les Espagnols en Italie, chercha à acquérir cette amitié ou à faire croire qu'il l'avait: car l'opinion vraie ou fausse, est un grand point à la guerre comme dans le commerce. Il crut parvenir à son but en traitant le mariage du duc avec une des filles du roi Henri : François Villa fût envoyé en France pour cette affaire, aisé (le le remarquer.il leur avait adjoint Le roi s"y trouva si bien disposé, (ju'il envoya
Barthélemi Camerario , de Bénévent, avec titre de consulteur et de commissaire; deux secrétaires, Fioribello et Massarelli, et enfin Pallantieri comme fiscal. Néanmoins on avait cru en ce temps que tout cela se faisait sans intention de rien exécuter, mais pour le simple appareil et pour faire connaître aux Fran
à Rome l'archevêque de Vienne pour avancer la ncgociation, et en même temps le bruit courut à Rome que l'affaire était faite. Mais le duc, qui sentit l'artifice, par un nouvel artifice le fit tourner à son avantage. Il envoya à son tour l'évêque de Cortone, Jean Baptiste Ricasoli, pour remercier le pape, et
çais la volonté déterminée du pape contre la pour lui dire de sa part que si d'un côté il re-
monarchie espagnole ; pour leur ôter l'emb.irras et le doute ainsi que le soupçon et la crainte que s'ils se mettaient en mouvement ils ne fussent arrêtés, au milieu de leur course, par quelque paix ou quelque trêve inopinée qu'on aurait conclue : mais les opérations qui suivirent, et dont nous avons déjà parlé, prouvèrent que le pape ne feignait pas.
10. A la vérité les Espagnols étaient fondés en raison de ne pas vouloir que l'argent qui circulait chez eux fûl exporté en pays étranger pour y être employé à la solde des troupes qu'on envoyait contre i'Espigne. Ils ne croyaient pas non plus pouvoir se fier pour aucune sorte de cause à un juge, quoique légitime et compétent, qui serait leur ennemi. Mais avec ce prétexte ils allèrent plus loin qu'il ne fallait, et ils firent à la juridiction ecclésiastique des brèches si considérables, qu'après plusieurs années et beaucoup de travail, à peine furent-elles réparées sous le pontificat de Pie IV, tout porté qu'il était pour les Espagnols. Ceci nous fait comprendre quel dommage causent à la religion les guerres qui ont lieu entre le pape et les princes chrétiens, quelque religieux qu'on les suppose. Le fondement delà religion est que Jésus-Christ soit reconnu dans son vicaire. Or il est difficile que les chrétiens adversaires du pape fassent celte distinction. L'esprit humain, plongé dans !n matière et les sens, a bien delà peine à discerner dans un seul individu le représentant et la per-
gardait comme un honneur suprême de devenir le gendre d'un si grand roi, il voyait de l'autre un grand inconvénient à rompre son union avec le roi catholique, et que c'était là une délibération qui demandait beaucoup de réflexions et beaucoup de temps. En attendant il laissa parvenir ces nouvelles au roi Philippe, qui comprit aussi le besoin qu'il avait de conserver à son parti un princ(^ tel que le duc de Florence. Le duc d'Albe l'y exhortait aussi ; et Philippe, pour s'attacher le duc, lui donna l'investiture de Sienne. C'est ainsi que l'inimitié du pape fit perdre aux Espagnols Plaisance et Sienne; mais il n'y gagna rien, et tout le profit fut pour ses adversaires.
2. Ces différentes affaires n'avaient pas fait perdre de vue les préparatifs de la guerre qui allait recommencer. En conséquence le duc de Guise partit de Rome à la mi-avril, et l'on jugea que pour attaquer avec avantage, il fallait entrer dans le royaume par l'Abruzze, qui confine avec Ascoli et la Marche d'Ancône. Mais le retard des Français avait donne au duc d'Albe le loisir de fortifier ses terres, en particulier Civitella, petite ville frontière et forte par sa situation, et il avait complété son armée. Il partit de Naples avec âi.OOC hommes, au même temps que le duc de Guis«! partit ie Rome. Celui-ci voulut faire und épreuve en assiégeant Civilella. La place fut défendue avec vigueur par le comte de Santa- Fiora .et Charles Loffredi, qui la gardaient. De sorte que le duc, après un siège de trois
semaines et l'assaut qu'il donna à la ville le 13 mai, fut obligé de décamper à l'approche du camp ennemi. Les entreprises mal conçues et qui ne réussissent pas sont toujours suivies de quelque discorde parmi les chefs. Il y en eut une entre le duc de Guise et le marquis de Montebello. Ce marquis, terrible dans ses accès de colère et ne ménageant point ses discours, commença à parler contre une guerre qu'il n'approuvait pas et qui l'obligeait à combattre un prince dont il était sujet et auquel il ne cessait pas d'être trèsdévoué. Il déclara donc qu'il voulait retourner en France, surtout depuis que le duc de Ferrare, craignant pour ses propres Etats, avait rappelé son fils et l'avait prié luimême de venir à son aide. Il ajoutait à toutes ces raisons qu'il savait de bonne part que le pape travaillait secrètement à faire sa paix avec les Espagnofs. Il l'avait appris du duc de Somme, très-ennemi de cette nation. Celui-ci était informé d'une proposition de paix communiquée au cardinal Caraffa par le nonce Fantucci, à qui le roi Philippe en avait donné commission. Fantucci représentait au cardinal qu'il est honorable de traiter un accord lorsque, l'épée à la main, on accorde la paix à un adversaire qui la demande. Cela n'empêcha pas le cardinal de se brouiller avec le duc à celte occasion. Il fallut même, pour animer les Français en les rassurant, que l'on envoyât à la cour de France Pierre Slrozzi, avec le fils du duc de Paliano; le premier pour solliciter le secours, le second comme un otage qui répondait de la persévérance dos confédérés. De tous les moyens de conciliation que les Français exigeaient celuici parut au pontife lo plus supportable et le moins dangereux, attendu que l'âge de l'enfant était une armure respectable qui le garantissait de toute insulte ; et si l'on refusait cet otage, ils demandaient qu'on mît à leur disposition Pérousc, Ancône et Civila-Vecchia, et que le pape (ît pour eux une promotion de cardinaux ; tant il en coûte pour obtenir la protection de ces hautes puissances ! 3. Lorsqu'on sut à Rome la levée du siège deCivilella et le prochain départ des Français, les frayeurs, qui s'étaient un peu calmées, revinrent, et ce qui devait apporter du remède semblait pire que le mal. Et par le lait, le pape ayant fait venir, pour garder la ville, trois mille Suisses, fut obligé pour les payer de mettre un nouvel impôt. Il publia donc le 18 mai une ordonnance qui obligeait les possédant-biens dans tout l'Etat ecclésiastique à payer un pour cent de tous leurs inmieubles, somme exorbitante qui aigrit et révolta les sujets quand elle fut imposée, et dont le paiement ne pouvait être obtenu que par la force. Ajoutez à cela que le démêlé du duc de Guise avec le marquis de Montebello avait fait rappeler le marquis pour mettre à sa place le duc de Paliano, ce qui nuisit beaucoup aux opérations de la guerre. La lenteur avec laquelle on la faisait autour de Koiiie fit manquer l'occasion d'achever le recouvrement des terres perdues, pendant que l'ennemi était encore éloigne. Les soldats du
pape s'étant mis trop tard en campagne firent peu de conquêtes et furent souvent battus par Marc-Antoine Colonne, qui mettait toute sa valeur et son habileté, soit à défendre, soit à reconquérir ses domaines. Le duc de Guise était campé, partie aux environs d'Ascoli, partie à Macerata, d'où il avait envoyé des renforts au duc de Ferrare, et il attendait les ordres du roi. Paul, qui voyait à Rome le peuple las de la guerre, effrayé, courroucé et prêt à se soulever contre un homme dont le caractère inquiet et remuant leur occasionnait ces alarmes et leur en préparait de plus grandes, voulut montrer encore des dispositions pacifiques. Elles étaient peut-être véritables et sincères, te'les que pouvaient les produire le mauvais état de ses affaires présentes et les risques qu'il avait encore à courir. Il fit, donc en consistoire du 14 juin, une vive protestation des sentiments pacifiques qui l'animaient et pria les cardinaux de le seconder par leurs conseils et leurs œuvres. Le roi Philippe, de son côté, était dans les mêmes dispositions. Il savait bien que la paix; nest pas moins nécessaire et convenable au plus fort qu.'au plus faible, puisque si le faible est plus exposé à perdre, le puissant est exposé à perdre davantage ; et si quelqu'un, pour des raisons particulières, veut demeurer neutre, chacun dos deux concurrents est porté par sa jalousie à le croire ligué avec son adversaire. Le pape avait donc fait dire aux Farnèse (depuis quelque temps réconciliés avec lui, et non encore déclarés contre l'autre parti) qu'ils lui feraient grand plaisir s'ils voulaient bien se charger de cette négociation. Le duc Octaveet le cardinal, qui se trouvait alors à Parme, l'entreprirent avec l'aide du cardinal de Saint-Ange, résidant à Rome. Les Caraffa se montrèrent tout disposés à la paix, et dirent que s'ils avaient envoyé le fils du duc de Paliano comme un otage à la cour de Henri et continué les préparatifs, c'était des précautions exigées par la nécessité de ne pas se trouver désarmés et sans aide, tant que le duc d'Albe tiendrait son épée levée contre eux. On écrivit donc au roi d'envoyer les pouvoirs nécessaires à celui qu'il lui plairait de choisir; mais quand on eût commencé à parlementer on vit que les pompeuses espérances du cardinal Caraffa n'avaient pas baissé, pourtant de mauvaise fortune et de revers dans cette guerre; car il se flattait que le résultat de celte paix pour lui serait d'être mis en possession des Etats de Sienne et de faire prendre au prince Aiexa ndre une épouse dans sa famille.
4. Dans le consistoire du 14 juin, le pape prit une autre délibération qui devait tourner au bien de l'Angleterre et satisfaire aux demandes de la reine. Elle avait eu connaissance que le cardinal Polus devait être privé du titre de légat; ce qui l'affligea beaucoup, Elle sentait bien que la religion catholique, quelque florissante qu'elle fût dans ce royaume, n'était pas encore suffisamment affermie, et que la terre des saints, si on la privait d'un si excellent cultivateur, allait redevenir agreste. Elle fit donc en sorte que le
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cardinal n'en sût rien et demeurât dans la firent juger que l'échange serait désavanta-
bonne foi pendant qu'elle écrirait au pape geux pour l'Angleterre. Elle fit donc de nou-
pour le prier instamment de révoquer son velles instances pour obtenir la confirmation
décret. Elle lui représentait que les raisons dePolus; elle se fondait sur deux excellentes
de politique qui l'avaient brouillée avec le raisons : l'une que, pour ôter au cardinal sa
roi, son mari, ne devaient pas balancer dans fonction de légat, on ne pouvait fonder les
son cœur l'intérêt spirituel de tous ses peu- causes de sa révocation sur des actions qui
plos et rendre inutile le pouvoir des clefs, de avaient précédé sa venne en Angleterre, puis-
nouveaureconnuetrespeclédansceroyaurfhB. que après ces actions le pape l'avait promu,
Celte supplique parvint au pape dans un comme très-digne prélat, à l'Eglise de Can-
moment où sa fougue et son ardeur martiale torbéry; l'autre que, s'il s'agissait de faits
étaient un peu refroidies par le mauvais suc- subséquents à son arrivée, le pape ne
ces de ses armes. Il fut donc aisément déter- pouvait en juger que sur un rapport du con-
miné à y faire droit; mais non pas en confir- seil ecclésiastique de la reine qui, sans doute
mant la légation, à cause des soupçons qu'il en ce point, ne suivrait d'autres règles que
avait conçus contre le cardinal, en matière celles de la justice; et il ne fallait pas, avant
de foi; comtne si Polus eût caché dans son cœur les semences de quelque fausse doctrine. Ce fut pour des soupçons pareils qu'il fit enfermer au château le cardinal Morone. Celui-ci avait été accusé et dénoncé lorsque Paul, encore cardinal, était membre de la congrégation du saint-office. Le zèle ardent de Paul et sa crédulité aux moindres soupçons le rendirent dès lors, sinon ennemi de Morone, du moins mal intentionné contre lui. Morone, qui le savait, tranquille dans
que de l'avoir convaincu de sa faute, en infliger le châtiment à tout un royaume, au préjudice même de la religion, que l'on priverait d'un minisire si nécessaire pour la soutenir.
Bien que la reine gardât les brefs envoyés de Rome à Polus et à Poto pour tenir la chose secrète, il en vint quoique bruit à Toreille de Polus. C'en fut assez pour lui faire quitter les marques de sa légation. Il envoya même au pape Nicolas Ormanetti, son da-
son innocence, peut-être pour regagner les taire (1), pour l'assurer de son obéissance, bonnes grâces de Paul, travailla de tout son Le pape, adouci par cette soumission, sonpouvoir à le faire nommer. D.'.ns ce même géant d'ailleurs à ménager pour lors sa rélempsLoltini,concIavisteducardinaldcSnnta- conciliation avec le roi Philippe, comme nous Fiora, annonça à Morone se? disgrâces. Eiles allons dire bientôt, se contenta de surseoir ne l'accablèrent pas, mais elles flétrirent tel- jusqu'à ce que le cardinal Caraffa, qu'il devait lement les fleurs de ses mérites, qu'elles ne envoyer légat en Espagne, pût traiter personpurent jamais lui produire le plus important nellementavec le roi cette affaire importante, de tous les fruits. Or l'intention du pontife Polus continua donc, non plusà porter le nom était d'associer Morone à Polus, et de traiter et les marques extérieures de sa légation,
ensemble la cause de l'un et de l'autre, qui était la même.
5. Voulant donc parvenir à cette fin, et en môme temps conîenter la reine, il imagina un expédient : ce fut de créer le même jour cardinal et aussitôt !égat, en Angleterre, nt> homme qui serait agréé de la reine, puisqu'il
mais à en exercer l'office; et il eut toujours l'estime et la confiance des peuples jusqu'à sa mort, dont il nous faudra bientôt parler. Nous retournerons maintenant à Rome et aux événements de la guerre. La guerre est un moyen dur et triste, mais quelquefois nécessaire pour se procurer une paix honnête;
était son directeur. Cet homrn| était Guil- comme elle est un sujet triste et dégoûtant, laume Peto, mineur observanlin, qui, dans mais parfois nécessaire à l'historien qui se les premiers temps où Henri VIII suivait sa prend à raconter les opérations qui établisfolle passion, n'avait pas craint de dire en sent la paix, chaire, avec la liberté d'un apôtre, que Ca- rWAPlTt^F ïll
therine était la véritable épouse du roi. CHAFllKii lii.
L'exil avait été sa récompense, et le séjour qu'il fit en Italie lui avait procuré la connaissance de Polus. Il ne le quitta que pour rentrer en Angleterre après le rétablissement de la religion. La reine, qui connut bientôt son mérite., le choisit pour son confesseur. Le pape, en lui conférant les deux dignités, dit que, tant par sa propre connaissance |que par l'éloge qu'on lui en avait fait, il le don^ n-iit pour un homme dont la bonté, la prudence et la science étaient dignes de l'honneur et proportionnées à la charge qu'on lui imposait ; qu'au reste il ne convenait pas que Polus, dont la légation était expresséiiicnt révoquée, et dont la présence était nécessaire à Rome pour de très-graves raisons, fût rétabli dans son emploi. La reine, cependant, ne fut pas de cet avis. L'âge décrépit de Peto et sa naissance basse et commune lui
Le pape refuse le tribut annuel de Naples.
— Arrivée des Suisses à Rome. — Paliano assiégé par Marc-Anloine Colonne. — Bataille malheureuse pour l'armée de l'Eglise.
— Le roi ordonne au duc de Guise de venir au secours du pape. — Le duc de Guise va à Tivoli, et le duc d'Albeà Soria.— LesFran-
— çais sont battus à Saint-Quentin. — Propositions de paix refusées par le vice-roi.
— Il aie dessein de surprendre Rome, qu'il n'effectue pas. — Le sénat de Venise et le duc de Florence s'intéressent pour la paix. — Conférence entre le cardinal Caraffa et le vice-roi.