Pour ce qui regarde la foi, le pape voyait
mais beaucoup moins fort de la dignité im- pour elle deux dangers. Le premier était d'a-
périale, comme s'il eût voulu par ce moyen voir permis que trois électeurs rebelles à l'E-
les rendre favorables à Philippe. Mais on glise eussent voix dans la diète où l'on créait
vit que Charles parlait pour agir et non pas l'empereur des chrétiens, et qu'à l'avenir
pour en faire la menace. Car ce fut en vain les électeurs travailleraient à faire nommer
un homme partial, ou qui ne fût pas ennemi de leur secte. L'autre danger était que la puissance impériale fût donnée à Ferdinand, lui qui avait interposé sou autorité dans plusieurs actes funestes à la religion, et dont le fils, destiné par lui à la succession de l'Empire, avait été nourri du lait dos luthériens. Tout cela bien considéré, pendant que Gusman était en chemin pour venir, le pape lui envoya dire qu'il ne pouvait pas pour le présent le recevoir comme ambassadeur impérial, et qu'il avait nommé une commission de sept cardinaux les plus respectables, tous affectionnés à la maison d'Autriche, qui consulteraient ensemble pour décider la question.
8. D'après cet avis Gusman no suivit pas davantage la route de Rome et se retira à Tivoli, petite ville hors du grand chemin, qui n'est qu'à une demi-journée de Rome; il en fut bientôt rappelé. Ferdinand, qui regardait comme un insupportable affront ce refus du pape, lui écrivit de retourner si dans peu il n'était pas admis. Que fit Gusman? Soit dévotion véritable, soit pieux artifice pour avoir la paix, il fit entendre que sa dévotion le portait à aller comme simple particulier visiter les sanctuaires de Rome et recevoir la bénédiction du pape, espérant peut-être de le vaincre par la persuasion. Car il n'est personne qui ne se fie à sa langue, et qui ne compte beaucoup sur sa propre éloquence. 11 passa donc à Rome sans aucune solennité, et il fut reçu, non comme orateur de l'empereur, ni publiquement dans un consistoire, mais comme ambassadeur du roi des Romains , et presque comme un particulier, dans une salle «lu'on appelle de l'audience, où se trouvèrent quelques cardinaux. Gusman représenta d'abord la tristesse qu'éprouverait son maître, et combien il serait sensible au refus que Ion faisait de son ambassadeur; il avait pour lui la justice de sa cause, puisque le pape Clément n'avait pas seulement donné son approbation ; il avait concouru à le faire nommer roi des Romains, et le roi des Romains n'a pas besoin, disait-il, d'une seconde élection pour succéder àTEmpire: c'est assez qu'il soit vacant de quelque manière que ce puisse être; jamais on n'a fait celle distinction de la manière dont il peut vaquer ; et quand le possesseur, de son propre mouvement, a renoncé l'Empire, que faut-it de plus pour le déclarer vacant? A l'appui de ces preuves, Gusman faisait observer la joie qu'auraient les ennemis de la religion catholique en Allemagne , lorsqu'ils verraient s'enlre-choquer ces deux puissances , qui claionl les deux plus fortes colonnes qui soutenaient cette religion, et les deux écueils li'S plus redoutables contre lesquels l'hérésie 'venait faire naufrage. S'il y avait encore <lans ces provinces des chrétiens fidèles, qui révéraient le pape comme chef de l'Eglise, on lo devait au zèle infatigable des Autrichiens. Quelle forte tentation ne serait ce pas pour Ferdinand, dont le caractère, comme celui de tous les princes, était extrêmement délicat sur le uoint d'honneur, de se voir contester
la dignité impériale par le pape seul, c'està-dire , par celui dont Ferdinand et Charles V, son frère, avaient soutenu et protégé la dignité pontificale , s'exposant pour lui à de grosses dépenses, à de grands risques, à la haine même des peuples et des seigneurs. Serait-ce bien encourager les autres princes, soit étrangers, soit allemands , ainsi que toute la chrétienté, à soutenir un pontife qui dans la suite, pour des raisons frivoles, nonseulement les abandonnerait, mais se déclarerait leur ennemi ? il finissait par prier Sa Sainteté de vouloir bien peser ces motifs dans la balance de sa grande piété et de sa prudence, et de ne pas permettre que le fruit de son zèle trop scrupuleux fût d'avoir donné à la religion une atteinte mortelle. j
9. Le pape chercha à justifier son refus en disant que plus le fait intéressait un grand )jersonnage, plus on devait avoir des égards. Mais dans un cas aussi nouveau, aussi rare, il fallait agir mûrement, sans rien précipiter. L'ambassadeur ne devait pas douter que le pape el les cardinaux qu'il avait choisis ne prissent toutes les niesures nécessaires pour que le roi fût coulent; que pour lui faire honneur, autant que pour lui rendre raison de toute celle affaire, il allait lui envoyer pour nonce Ruoncompagno (1). Cependant, huit jours après le départ de Gusman, pour adoucir Ferdinand en lui niultipliant les honneurs, il lui députa encore le légat Rebiba, qui devait cependant aller plus loin. Le pape l'envoyait en Pologne, pour arrêter les progrès de l'hérésie qui prenait tous les jours de nouveaux accroissements dans cette province. i
10. Le roi Philippe travailla aussi à faire reconnaître Ferdinand par le pape; il lui envoya pour cet effet un ambassadeur. Ce fut Jean Figueroa, alors gouverneur de Milan. Il était chargé en même temps de renouveler les soumissions que le duc d'Albe lui avait faites au nom du roi, à la conclusion de la paix. Mais le pape ne voulut pas de cet ambassadeur, qui avait fait injure au tribunal du saint-office, en faisant battre ignominieusement un de ses bas-officiers pour avoir trop exactement exercé ses fonctions. Le pape ordonna donc au cardinal Alexandrin, grand inquisiteur, de faire le procès contre Figueroa, el chargea le cardinal Pacheco de l'avertir qu'il se gardât bien d'avancer jusqu'à Rome , s'il ne voulait êlre enfermé au château. L'ambassadeur fut donc obligé de se retirer à Gaëlc avec la douleur d'un refus si mortifiant, auquel la mort même succéda bientôt. Le pape, apaisé par les prières d'un cardinal, avait enfin consenti aie recevoir; mais quand la nouvelle lui en fut portée, il n'était déjà plus. Le roi lui substitua François Vargas, qui était dans les bonnes grâces du pape, mais il ne lui donna pas le titre d'ambassadeur. Vargas était gentilhomme , d'une famille très-ancienne ; mais sa noblesse n'é-
(I) C'est celui il'>nl nous avons \)w\é ailleurs, el qui li:l Gré^'oirtî Xlli, el Paul lui donii;i la dignité épiscopale dans l'Eglise de Viesii.
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lait pas aussi relevée qu'on la veut à la cour d'Espagne pour nommer un ambassadeur éi la tour deUoine. V^argas y fut pourtant honoré conimetcl; eton nelenommail pasautrement.
11. Sur la cause de Ferdinand, louïi les conseillers du pape, à la réserve d'un seul, embrassaient le sentiment le plus rigoureux; ou parce que dans les affaires douteuses les ministres donnent leur avis conforme à la volonté du prince, ou parce que le prince, en nommant les juges,clioisitordinairement ceux dont l'inclination est conforme à la sienne. Le seul Jean Groppcr pensa différemment. Gropper, après avoir donné l'exemple rare et magnanime de cette humilité qui lui fit refuser le cardinalat, était venu à Rome appelé fiar le pape, qui voulait se servir de lui pour 'œuvre de la réformation. Il était en grande réputation de doctrine et de bon sens, surtout dans les affaires qui regardaient l'Allemagne. Personne n'en avait autant d'expérience que lui ; et un homme qui refusait les dignités primaires ne pouvait être soupçonne d'aucun intérêt humain. Son avis fut qu'il fallait s'accommoder au temps, et ne pas agir avec la rigueur d'une exacte justice. Les événements ne sont pas toujours si heureux, que Ion puisse prudemment chercher le mieux, il faut se contenter de ce qui est passable. Un bon père do famille, et même un tuteur sage et précautionué, remet quelquefois aux débiteurs une portion de leur dette; autrement il peut arriver que celui qui ne peut se résoudre à remettre une partie soit contraint par la force à céder le tout. Que Charles et Ferdinand aient failli en omettant certaines formalités, à la bonne heure; mais si la faute est avouée, le pontife, aux instances de pareils suppliants, pourrait-il ne point pardonner? Il y trouverait un double avantage : d'un côté, l'autorité du siège apostolique, bien loin de s'affaiblir, prendrait de nouvelles forces, et de l'autre, la faute même commise, mais pardonnée, ferait acquérir au pontife un nouveau mérite auprès de ces princes, sans doute assez puissants pour lui en marquer leur gratitude. Créer un aulrci empereur que Ferdinand, non-seulement ce n'est pas possible, mais il n'est pas à souhaiter qu'on le fasse. Les Allemands veulent un Allemand, et cela pour l'utilité publique, non seulement de rAllcmagnc, mais de tout le christianisme. Or, parmi les princes allemands, en trouverait-on un autre qui réunît dans sa personne autant de fermeté dans la religion et autant de puissance que lui en lonnent ses Etats patrimoniaux, et sa parenté avec le roi d'Espagne? Quant aux concessions que Ferdinand a faites aux hérétiques, ce n'est point volonté en lui, mais nécessité. C'est ainsi que l'a interprété le nonce Delfini Or, dans cette supposition que la puissance impériale doive résider dans la personne de Ferdinand, vouloir que le renoncement de Charles et la substitution de son frère soient déclarés absolument nuls, et que tout soit recommencé, c'est vouloir guérir le mal d'une simple négligence par un remède trop amer et trop désagréable au pa-
\TORZIEME.
lais (!e ces grands personnages. On peut mettre en sûreté les droits du pape, sans faire à deux empereurs un pareil affront. La prudence veut, lorsqu'on traite un accommodement, que l'on conserve son propre honneur sans léser celui de la partie adverse. Si ce n'est pas ainsi qu'on traite un accord, ou l'on ne conclut rien; ou si la nécessité fait conclure, bientôt on se venge du traité comme d'une injure, et cette paix forcée fait place à une plus furieuse discorde.
12. Les conseils de Gropper n'eurent pas plus d'effet sur la sévérité inébranlable de Paul que n'en avaient eu les bons offices du roi Philippe. Sur ces entrefaites, Charles V termina sa vie le 21 septembre, dans la cinquante-huitième a«née de son âge et du siècle. La conclusion de ce dernier acte de sa vie mérita d'être applaudie sur le grand théâtre de l'univers. Il s'était préparé à la mort, qu'il estimait piochaine, par deux ans de retraite. Ses œuvres, ses discours, ses affections n'avaient plus rien de commun avec les événements du monde : et il en arriva de très-remarquables. Il y était aussi indifférent que^s'il était né et qu'il eût toujours vécu sous un autre hémisphère, ne sachant même plus les noms des villes ni des personnes de notre monde. Il employait au bien de son âme tout le temps qu'il n'employait pas au soin de son corps. Dans sa dernière maladie, où la mort était déjà devant ses yeux, il i.i reçut avec courage et constance et avec l'attente d'une meilleure vie, la mieux fondée que puiss(! donner l'espérance chrétienne. Prince comblé de gloire et de bonheur, pour avoir fondé une monarchie qui ne le cédait à aucune de celles qui furent jamais sur la terre, puisqu'elle réunissait dans un domaine immense le culte florissant de la religion , des feudataires paisibles et des sujets fidèles. Cet empire lui était d'autant plus glorieux, qu'il ne fut pas cimenté par le sang des peuples ni parla ruine de ses ennemis vaincus. Cctiesuite de privilèges et de faveurs lui vint pacifiquement, par succession légitime et par élection. Toutefois , il ne voulut pas être possesseur indolent de toutes ces richesses; mais plein de courage, véritable héros , il défendit par son épée ce riche patrimoine contre les plus grands princes et les plus habiles capitaines que le monde eût encore vus. A la vérité , sa félicité fut troublée et sa gloire ombragée de quelques nuages par les hérésies qui parurent sous son règne ; mais ce même nuage, avec le temps, se convertit en un parhélie resplendissant, puisque les successeurs de Charles , non-seulement se sont préservés de l'hérésie, eux-mêmes et leurs royaumes , mais c'est en la combattant qu'ils ont mis en œuvre ( sans cruauté et sans barbarie ) la force de leurs armes. La fortune ne les a pas toujours favorisés, mais ils ont toujours été louables pour le motif pieux qui leur mettait les armes à la main.
13. La nouvelle de cette mort étant parvenue à Rome, il fut résolu en consistoire de célébrer , selon l'usage , les obsèques de l'empereur dans la chapelle du pape, qui, à
celte occasion, fit. le décret suivant : Sa Sainteté ne voulant pas qu'on omette ce devoir de religion à cause de certain bruit ou nouvelle qui s'est répandue d'une cession de l'empire faite par le défunt Charles, de laquelle cependant Sa Sainteté n'a eu aucuncnolice officielle, détermine que les obsèques seront célébrées selon l'ordre accoutumé ; déclarant pourtant que de celte célébration il ne sera porté aucun préjudice à Sa Sinntcté, au siège apostolique, ainsi qu'à son autorité et juridiction; ni par là aucun droit sera acquis à personne. Le matin du jour où il y eut chapelle pontificale à cet effet , après la messe qui fut chantée par le cardinal Pachcco, le pape, se rendant à une congréfçution de tous les cardip.aux, dit quel' Empire était vacnn t par lamorl de Charles, et non par sa renonciation, qui n'était pas faite entre les mains du pape, comme elle devait l'être, mais seulement aux électeurs.
14. Ces paroles mettent en évidence la mauvaise foi de Soave qui paraît déjà assez dans toute la suite du traité. Il ose dire que le pape s'attribuait le droit de faire empereur qui bon lui semblerait, sur ce que l'Emp^ire vaquait, non par la mort de l'euipereur, auquel cas seulement les électeurs, par l'auloritédu siège apostolique, pouvaient choisir le successeur, mais parce que Charles l'avait cédé volontairement : laquelle sorte de vacation ne leur donnait aucun droit. Car le pape dit et entend 4out ie contraire dans sa déclaration; savoir, que le renoncement n'avait pas été valide , faute; d'avoir été fait on SOS mains, et que si l'I^inpire a été vacant, ce n'a éié qu'à la mort de Charles. A cette fausseté Soave en ajoute une autre, quoique de moindre conséquence. Le pape, selon lui, dit à Guznian qu'il voulait envoj'er un nonce à Charles V; mais la relation du nonce Delfini adressée au cardinal CaratTa dil expressément que le nonce fut destiné à Ferdinand et non pas à Charles ; et peu de jours après l'entretien du pape avec Guzman , au lieu d'un nonce à Ferdinand un légat lui fut député. Et c'est ainsi que la chose devait être , puisqu'il y avait controverse du pape avec Ferdinand et non pas avec Charles. Celui-ci dans sa retraite ne demandait plus ni nonce, ni ambassadeur, et dans les affaires politiques du monde il ne voulut plus qu'on pensât à lui , qui n'était plus de ce monde. Il y a encore dans le récit de cet historien un défaut notable, c'est qu'il supprime l'exception que le pape opposait à la substitution de Ferdinand. Il lui reprochait d'avoir donné pour précepieurs à son (ils aîné des luthériens. C'était exposer rEni|)ire à tomber entre les mains d'un prince infecté de luthéranisme: c'était là cependant un chef d'accusation assez grave, pour que l'historien ne pût le passer sous silence; ce n'était pas non plus un secret qui rendît son ignorance ni croyable, ni excusable. Ce fut même sur ce point que le pape insista le pins dans la congrégation des cardinaux qu'il avait chargés de celle affaire; mais qui sait si, dans l'opinion de Soave , ce chef d'accusaliun n'était pas un mérite, plutôt qu'une faute ?
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