Paul IV avait jusque-là fait sentirses ri
gueurs à des étrangers, réservant pour les siens son excessive tendresse ; mais au commencement de l'année 1559 qui était la 8ï° et qui fut la dernière de sa vie, il fit bien connaître qu'avec un esprit sévère et rigide il n'y a point de si fervent amour qui puisse mellre à couvert une vie licencieuse. La disgrâce des Caraffa, comme celle des plus grands favoris, commença par les accusations de ceux qui n'ont aucun besoin du prince, non plus que des puissants qui approchent du trône , de manière que s'ils en reçoivent quelque désagrément , ils déchargent leur courroux sur l'un et sur les autres en même temps; dénonçant à l'un les actions des autres, avec l'assurance que s'ils manquent leur coup, au moins la flèche ne peut retourner contre eux. Le premier qui prit celte liberté avec le pape fut le duc de Guise. Un bruit était parvenu à ses oreilles que le pape avait parlé d'une manière peu flatteuse de ce qu'il avait fait pour le saint-siége apostolique, pour le roi et pour sa propre réputation, après avoir échoué devant Civitella. L'injure ne lui parut pas supportable. II résolut donc , ou de se venger contre Paul lui-même et , sans lui manquer de respect , le frapper à l'endroit le plus sensible; ou de relancer l'injui e sur ceux qu'il croyait l'avoir calomnié auprès du pape. Le jour donc qu'il prit congé de Sa Sainteté, il employa tout ce qu'il avait d'éloquence pour rejeter sur les neveux la mauvaise issue de cette guerre. En sorte qu'après l'audience, rentrant chez lui , il dit à Pierre Strozzi : Qu'ils aillent parler contre moi au pape. Je lui ai fait toucher au doigt que ses neveux ont trahi le siège apostolique ; qu'ils n'ont pas correspondu aux bontés du roi , et ils m'ont offensé moi-même , pendant que j'exposais ma vie et mon honneur pour leur service. El, en effet, le duc, de retour enFrance, par les preuves qu'il donna de sa valeur , montra bien que ce n'était pas à lui qu'il fallait attribuer les mauvais succès de la guerre d'Italie. La prise de Calais lui rendit sa gloire. Cette ville avait été jusqu'alors au pouvoir des Anglais; les rois d'Angleterre, fiers de la posséder, avaient coutume de dire qu'en tenant cette forteresse ils tenaient pendues à leur ceinture les clefs de la France. La triste nouvelle de cette perte fut portée au roi Philippe à Bruxelles, le jour même de l'Epiphanie , au milieu des solennités et dans la joie des fêtes qu'il donnait au légat Caraffa. Nous en avons parlé en son lieu.
2. Revenons aux affaires de Rome. Les raisons pressantes et les discours enflammés du duc de Guise furent, dans l'esprit du pape, une semence de dépit et de haine , qui ne fut pas perdue , quoiqu'elle ne germât pas aussitôt. Elle ne mit pas les neveux en disgrâce , mais elle les fit soupçonner. Les plaintes des Espagnols vinrent ensuite. Le roi voyant que les sollicitations pressantes
UVIIÉ QL'ATORZIEMf:.
par lesquelles il espérait intéresser le cardinal au rétablissement de Marc-Antoine Colonne n'avaient point eu d'effet, et il se reprochait à lui-môme de n'avoir rien fait pour le favoriser à l'occasion de la paix; voyant encore que pour la cause de Ferdinand, malgré les lettres les plus animées, et toutes les raisons que son ambassadeur avait fait valoir, le pape demeurait toujours inflexible; fut porté à soupçonner que le cardinal, qu'il croyait tout-puissant surl'esprit de son oncle, ne conservât dans son cœur des intentions contraires aux siennes, et nuisibles à son /oyaume. Il travailla donc, avec l'aide de son ambassadeur et du cardinal Pacheco, à diminuer le crédit du cardinal neveu auprès de sou oncle. Et l'occasion se présenta bientôt. Le 5 de janvier de l'an 1559 , Paul se trouvant dans une assemblée des cardinaux de l'inquisition, se plaignit de ce que aucun d'eux ne lui avait fait part de je ne sais quelle aventure scandaleuse arrivée depuis quatre jours et qu'on attribuait au cardinal del Monte. Le pape menaçait déjà de le priver du chapeau. Le cavdinal Pacheco entreprit de diminuer bénignement la faute et d'excuser le coupable qui ne mérilait pas une si forte punition; mais le pontife, avec son zèle enflammé, se mit à crier, comme il faisait quelquefois : réformalion , réformalion ! Alors Pacheco ajouta : Saint-Père^ commençons-la par nous-mêmes. Le pape comprit ce que c'était que nous-mêmes : il n'avait pas oublié ce qui lui avait été dit par lo môme Pacheco et par le cardinal de Compostelle sur le compte de son neveu, lorsqu'il était question de l'ordonner évêquc, comme nous l'avons dit. A celte fois il se rendit encore plus facilement à la remontrance , se souvenant que dans une visite faite à son neveu, qui sortait de maladie, il avait trouvé dans son appartement des personnes telles qu'on en trouve chez les libertins les plus dissolus.
3. La muraille allait tomber; le dernier choc lui fut donné par Bougianni GianGgliazzi, amjjassadeur du duc Losme. Il ne recevait que des mauvais traitements du cardinal Garaffa qui , imbu des sentiments de Pierre Strozzi, favorisait de tout son pouvoir les Florentins émigrés, parmi lesquels, outre Aldobrandini, principal ministre du pape, on comptait plusieurs courtisans du cardinal , gens qui n'avaient dans le cœur et à la bouche que l'ancienne liberté des Toscans. Cette affection du cardinal augmenta encore, lorsqu'il vit, dans la dernière guerre, la partialité du duc pour les Espagnols. Cependant le pape ne manquait pas d'encourager ceux qui étaient du parti français, mais le duc ne profita de ces faveurs que pour obtenir Sienne du roi Philippe, à l'exclusion de Carafla, qui y prétendait, et, pour ce sujet, le cardinal, qui ne savait pas, ou qui ne voulait pas cacher son ressentiment, traitait avec mépris l'orateur du duc : une fois même entre autres qu'il voulait entrer chez le cardinal, on lui forma la porte avec mépris. Peu de jours après, encore échauffé de colère et de honte,
étant allé à son audience ordinaire chez le pape, il débita contre le cardinal et ses frères tout ce que put lui dicter une longue connaissance de la cour papale, avec l'éloquence animée de la passion. Le pape, qui ne révoquait plus en doute ce dont il avait des indices très-graves et des témoignages non suspects en si grand nombre, commença à déployer sa sévérité, dont le premier acte fut une défense au cardinal de paraître en sa présence. Le cardinal imprudent, au lieu de se procurer des amis dans un si grand besoin, donna à comprendre qu'il attribuait ce coup fatal au cardinal Vitellioetà d'autres officiers de la cour papale ; il les obligeait par là à devenir ses ennemis, puisqu'ils savaient que lui-même les tenait pour tels, et que pour tels il les traiterait, lorsqu'il serait retourné en faveur. Cependant le nombre de ceux qui avaient été maltraités augmentait à la cour, et, avec le nombre, le courage augmentait aussi. Ne craignant donc plus de tomber euxmêmes, tandis qu'ils pouvaient renverser les autres, ils montrèrent cette hardiesse qui , dans le commencement, n'appartenaitqu'aux étrangers qui n'étaient pas sous sa dépendance ; en sorte que blâmer les neveux du pape, ce dont on se serait bien gardé, de peur d'offenser son amour, c'était maintenant une espèce de flatterie, c'était applaudir aux sentiments de sa colère et do son indignation. On alla ainsi jusqu'au 27 janvier, fête de saint Jean Chrysostome, auquel Sa Sainteté avait une particulière dévotion.
k. Il tint ce jour-là un consistoire auquel il fit intervenir Salvadore Pacini, évêque de Chiusi et gouverneur de Rome; le dalaire; le vice-gérant de la chambre, Buoncompagno; Pier Giovanni Alcoto, évêque de Forli; Louis Lippomani, transféré à l'évêché de Bergame, et son secrétaire, avec deux autres secrétaires, Fiordibello et Bercngo; et avec ceux-là, le procureur fiscal Pallanlieri et Camille Orsini, baron romain, mari d'une de SCS nièces, sur qui il se fiait beaucoup, et qui avait été à son service dans les guerres précédentes. Ce fut devant cette respectable assemblée que le pape, les larmes aux yeux, déplora, par un long raisonnement, la mauvaise vie de ses neveux : il fit connaître beaucoup de crimes dont ils étaient coupables, et dicta contre eux le décret suivant : Lippomani etlesdeux autres secrétaires Fiordibello et Berengo, eurent ordre d'en dresser l'acte; le gouverneur et le vice gérant de la chambre eurent ordre de l'intimer, et les autres personnages ci-dessus nommés firent la fonction de témoins. Le décret portail, que les neveux du pape sortiraient de Rome, avec toute leur famille, dans le terme de douze jours ; le cardi-nal était relégué à Laviniuni, le duc de Paliano à Gallèse, château situé aux environs de Rome, et qui lui appartenait alors ; et le marquis de Montebello, à son marquisat dans la Romagne, avec défense à chacun d'eux de s'éloigner dos lieux qui leur étaient assignés, sous peine d'être déclarés rebelles ; en outre, H les priva de toutes les magistratures et offices civils et mi-
HISTOIRl' DU CONCILK DE TRENTE.
litaires, et, par son dcoret, le jour même, il les affaires, quoiqu'il n'exéculâtrien par lui-
iiislilua capitaine général de la sainte Eglise, même, produisirent celheureux effet: que les
le susdit Camille Orsini. Au reste, dans le dé- irrégularités des trois sphères supérieures
cret se trouvaient distinctement exprimées ne dérangèrent point la machine, malgré le
les causes de toutes ces condamnations. Le pape défendit même aux cardinaux elà toute autre personne, que jamais on lui parlât pour eux de rémission et de grâce. Le cardinal de Saint-Ange, personnage si respectable qu'on ne pouvait, sans lui faire injure, le croire capable de pareils forfaits, mais
oeu d'activité du premier mobile, c'est-à-dire i'un pape cassé de vieillesse.
7. Soave, en racontant le fait tel qu'il est, raisonne très-mal, pour en expliquer les motifs. Selon lui, Paul IV, voyant qu'il avait perdu, dans la guerre passée, la réputation qu'il s'était faite d'un homme qui met par-
porté par sa douceur naturelle à la compas- tout l'épouvante, voulut la recouvrer par sinn envers ceux qui les commettaient, vou- l'action héroïque de bannir ses neveux, lut risquer quelques paroles dexcuse pour Quelle idée singulière! détruire la fortune,
le cardinal Caraffa; mais l'inflexibls pontife le r 'lança brusquement, en lui disant : Si Paul m avait fait de pareils exemples, votre père n aurait pas été traîné par la populace de Plaisance.
la réputation et l'honneur de ces trois per sonnes, qui étaient pour Paul IV les plus chers objets de son cœur, qui étaient ses bras, ses colonnes, ses espérances, ses délices; un tel coup de théâtre sera une opéra-
5. Le pape retint auprès de lui Alphonse lion depuis longtemps méditée, et préparée ]araffa, nommé le cardinal de Naples, à lentement par les artifices
de la politique, cause qu'il administrait cette Eglise, "dont il plutôt qu'une résolution subite inspirée par était archevêque nommé; c'était le fils du le cri de la conscience, ou par le mouvement marquis de Monlebello. Nous avons déjàob- d'une colère impétueuse! Mais voici une autre erreur de cet historien, qui lui fournit matière à plusieurs réflexioui;, et qu'on ne peut lui passer : il marque la destitution des neveux de Paul IV, faite dansée consistoire du 26 janvier 1558, après quoi il ajoute que le pape ayant mis en activité le conseil dont
serve que ce cardinal, âgé seulement de dixhuit ans, n'avait déjeune que l'âge et la figure; le pape, qui l'avait créé depuis peu, par un litre nouveau, régent de la chambre, lui donna, avec ce titre, des facultés très-étendues. C'était lui qui, dans le palais, avait les
plus grands honneurs et la plus grande con- nous avons parlé tantôt, et par là, délivré de
fiance, de manière cependant que , pour la sollicitude du gouvernement, s'appliqua
l'exécution, les peuples étaient gouvernés aux affaires de l'inquisition. Mais une autre
par des hommes instruits et expérimentés, affaire qui lui survint fit voir qu'il avait en-
Le pape institua, à cette fin, un tribunal qui, eore toute la fierté de son caractère: il veut
à ce qu'on prétend, a été l'origine de celui dire l'ambassadeur du roi Ferdinand, refusé
qui existe encore à Rome sous le nom de la par le pape, et cependant les témoignages
Consulte, cl auquel sont portées toutes les authentiques que nous avons rapportés prou-
affaires de l'Etat ecclésiastique
6. Ce tribunal fut d'abord composé du cardinal Scoto. promu à l'Eglise de Trani , du cardinal Rosario, que le pape avait fait son vicaire ( et c'est depuis Rosario que Paul IV et ses successeurs ont eu un cardinal vi-
vent que le bannissement des neveux n'est pas arrivé avant le 27 janvier 1559, tandis que le refus de l'ambassadeur, la mort de Charles, et d'autres événements relatifs à ceux-ci, tout cela s'était passé dans le courant de l'année 1558; et les contes que nous
caire ) ; du cardinal Consiglieri et do Camille fait cet écrivain singulier, il faudra les appe-
Orsini. Le peuple leur donna une ample au- lor des histoires!
torilé d'exercer la justice, ou d'accorder les S.Une si grande révolution fit espérer à tous
grâces aux sujets de lEglise. I! ajouta, dans les mécontents que leur condition allait s'a-
le bref de leur création, que, pour les causes méliorer. En particulier, les agents des villes
qui leur paraîtraient exiger une plus mûre soumises à l'Eglise, s'empressèrent de recou-
délibération, ils prendraient l'avis du gou- rir au pape, pour se faire décharger des im-
verneur Pacini , du vice-gérant de la ch;imbre, Huoncompagno, et du premier secrétaire, Lippomani. Le secrétaire général de la congrégation, nommé par le pape, fut M;issarelli, qui fut fait évêque de Télèse, cl Tauditeur Oelave Ferri de Macerala. Cette cDiigrégation devait s'assemb'er tous les jours, ( l
pôls exorbitants dont on les avait accablés. Le pape en abolit quelques-uns entièrement: d'autres ne furent que diminués. Il en rejeta l'injustice sur ses neveux, disant que ces charges avaient été imposées à son insu et contre sa volonté. 11 fit la même réponse aux conservateurs et aux députés du peuple de
les lettres qu'elle était dans le cas déerire, Rome. Ceux-ci lui apportèrent un tas énorme
devaient être signées par le cardinal de Tra ni , comme le plus digne. Camille Orsini et le cardinal Rosario étant morts peu do temps après, au premier fut subrogé Jean- Antoine Orsini de Gravina , et le second fut remplacé par le cardinal français Réomani. L'ordre étant ainsi établi, la sagesse et les bonnes intentions du cardinal de Naples, qui avait la surinlendaneL- générale, et qui mettait toute son application à bien distribuer
de plaintes et de requêtes, mais il répondit que tout ce qui était le sujet de leurs justes doléances, était intervenu par la faute de ces scélérats, qui l'avaient tellement obsédé et rendu inaccessible, qu'il ne savait que ce qu'il leur plaisait de lui faire savoir; que c'étaient eux qui l'avaient empêché de continuer celte audience publique, qu'il voulait donner une fois par mois. J'espère, ajoutait» il, que mon successeur les châtiera, et qu'au
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lieu de leur remettre l'exil, il les reléguera gleterre à qui que ce fût pour cause de reli-
encore plus loin. Il fut prophète plus qu'il ne gion. Le pape répondit avec hauteur qu'il no
croyait , car le successeur les envoya si loin, pouvait approuver l'exallalion, comme élant
qu'il les mit hors de ce monde. .. i. .• - -. r . i- • .•