CHAPITRE IX
Mort du roi de France. — Chagrin du pape et sa mort. — Tumulte et fureurs du peuple romain.
1. La paix, si longtemps soupirée, causa à Rome une joie extraordinaire. On en remercia Dieu pendant trois jours, par les feux du château Saint-Ange et par une procession se
fut tout entière entre les mains des Guises.
3. Cette mort causa au pape une extrême douleur. Le zèle qu'il avait pour l'inlérêt public de la religion en France, et l'affection particulière qui l'unissait avec Henri étaient les deux motifs principaux de son affliction. Ce qui y mettait le comble, c'était de se voir dans un élat d'abandon, environné de dangers ; les Espagnols offensés, ot leur puissance augmentée par cette paix si avantageuse, et il n'y avait plus de prince belliqueux qui pût la tenir à frein ; le nouvel empereur ulcéré par la honte du refus qu'on
^ . lui avait fait et qui avait rompu tout com-
lennellc à laquelle le souverain pontife as- morcc avec le pape (1). S'il tournait ses pen-
sista en personne. Mais pour le roi de France, à qui tant de guerres sanglantes n'avaient point fait de mal, cette paix fut meurtrière. Le mariage de sa sœur avec le duc de Savoie, qui avait été conclu à la paix, donna lieu à des fêtes magnifiques. Le roi, qui voulut y paraître lui-même, donna dans un tournois des preuves d'une merveilleuse adresse ; mais aorè» avoir rompu heureusement plusieurs lances, applaudi de toute l'assemblée et près de quitter le champ de bataille, il eut la malheureuse envie d'en rompre encore une avec Gabriel, comte de Monlgommery. Le comte aurait bien voulu s'en dispenser ; mais, quelques prières qu'il fil au roi de ne pas se fatiguer davantage , il fallut obéir. Dans celle iicc fatale, leurs lances s'étant rompues, un éclat de celle du comte donna dans l'œil droit de Sa Majesté et pénétra jusqu'au cerveau. Le roi en mourut après onze jours de souffrance, le 10 juillet, dans la quarantième année dp son âge. Le comle n'eut point de peine à subir, pour celte malheureuse aventure, que celle dont l'innocence la plus manifeste ne peut garantir. H est bien triste cependant d'cire pour toujours montré au doigt comme meurtrier involontaire, mais meurtrier de son prince. Cependant, par une espèce de fatalité, longtemps après la mort du roi, le comte s'élant volontairement rendu crmiinel de lèse-majesté, mourut ignominieusement de la main du bourreau.
2. La morl de Henri II fit tomber un des grands boulevards de la foi catholique eu France, et un grand modèle de la valeur guerrièredans le christianisme. Il avait maintenu la foi avec lanl de zèle, qu'au milieu des inceiulicB que l'hérésie avait alluinés dans la (iermanic, chez les Suisses et eu Angleterre, a peiiH: quelques étincelles étaient tombées
sées vers l'Angleterre, il y voyait une reine et déjà presque tout le royaume révoltés contre l'Eglise ; s'il revenait à ses propres Elats , rien qui pût lui donner des consolations, et il n'y trouvait pas de moindres sujets de crainte. Les barons étaient tous contre lui pour avoir été ou dilapidés, ou ignominieusement Irailcs ; les peuples accablés d'impôts et furieux ; ses neveux diffamés par lui, et, en les diffamant , il s'était déshonoré lui-même, en condamnant son propre jugement et l'amour déraisonnable qu'il avait eu pour eux. Ses neveux diffamés n'étaient plus que ses ennemis , et ils avaient agi comme tels. Le cardinal et le duc de Paliano avaient envoyé à Bruxelles Paul Filonardi , pour faire leurs excuses au roi Philippe. Ils avouaient que jusqu'alors ils n'avaient pas servi Sa Majesté de la manière qu'elle l'aurait désiré , contraints, comme ils étaient, à seconder les intentions du pontife; mais désormais, libres de tout engagement envers lui, ils s'offraient sans réserve à tout ce qui pourrait être agréable à Sa Majesté. Ils i'.e s'apercevaient pas que dans l'état où ils étaient , offrir leurs services , c'était vouloir louer la maison lorsqu'elle était sur le point de crouler ; tandis qu'au lieu d'en tirer le revenu , il fallait payer quelqu'un pour l'étançonner. Le duc offrait au roi de renoncer à Paliano et s'excusait de n'avoir pas accepté ce qui lui était offert en compensalion, parce que le pape le lui avait défendu.
(t) Il avîiii clé plus loin encore, lorsque dans la dèlc d'Augsbourg, lenue au mois de mars, il avait propose le concile aux protcslnnls, qui ne lo voulaicnl qu'avec les condilions dcsavanlagcuses (|.ii'ils avai'^iii j^dis proposées ; ce qui l'avait oMigé de revenir à la .oiicordc de Passaw.
II exhortait Marc-Antoine Colonne à faire tomber sur sa personne ce renoncemenl. Il lui en faisait voir rutllilé , lui indiquant les moyens qu'il pourrait employer pour se le faire attribuer juridiquement : telle est l'influence de la passion , ou du malheur pour aveugler les hommes. Les Caraffa crurent avoir pris le meilleur parti en essayant de gagner par les promesses des ennemis outragés el irréconciliables, ce qu'ils ne pouvaient faire sans outrager de nouveau un oncle qui tenait en son pouvoir leurs personnes et leurs biens, et qu'ils devaient bien plutôt fléchir par l'obéissance et l'hurniHlé. Ils pouvaient encore l'espérer puisque l'oncle avait toujours dans son cœur deux motifs qui pouvaient y faire renaître la bieuveillance; car, enfin, c'étaient ses parcnîs, <A des parents qu'il avait comblés do bieiif.iils. Mais rien ne prouva mieux l'imprudence des propositions qu'ils avaient faites à Philippe que la réponse sensée que leur fil le mon.i
pre qu'il ne cherchait pas vint le chercher. En toute sa vie on ne le vit jamais , ni souiller la pureté de son âme, ni passer de la dévotion à la tiédeur, ni sacrifier au respect humain la liberté du zèle apostolique. Il fut grand littérateur , sachant le grec presque aussi bien que le lalin , profond dans les divines Ecritures, savant dans la théologie , et tenant la clef des livres du prince des théologiens, qui était son compatriote. Il reçut de la nature une éloquence admirable , avec un grand désir de la faire admirer. Ce désir alla toujours en augmentant , sans se rassasier, quoiqu'il en eût l'occasion fréquente, lorsqu'il fut arrivé au faîte des grandeurs ; c<» qui lui attira de grands éloges que les flatteurs étaient obligés de lui donner en présence; mais les critiques, derrière lui, ne l'épargnaient pas. Il fut grand estimateur de lui-même, et trop avare de son estime envers les autres, soit pour la puissance, soit pour les talents. Cela n'empêchait pas qu'il ne
que. Il leur donna pour conseil de chercher fût bon juge pour connaître ou reconnaître
les moyens de se réconcilier avec le pape s'ils le faisaient, il ne manquerait pas de s'intéresser pour eux; mais que différemment, après ce qu'il lui en avait coulé pour rentrer lui-même en grâce avec le pape, il ne voulait pas de nouveau se brouiller avec lui.
4. Le pape n'ayant donc de toutes parts que des sujets d'affliction , et accablé par le poids de ses quatre-vingt-quatre ans , paya le tribut à la nature. 11 mourut le 18 août 1559, et trois jours avant lui était mort Louis Lippomani , évêque de Bergame , qui avait rendu au concile et à l'Eglise de tiès-grands services. Paul, sentant sa mort approcher , appela les cardinaux, et avec le zèle el la voix d'un moribond, mais avec plus (l'éloquencequ'un homme en cet état ne peut en avoir, il les exhorta à demeurer toujours unis et à n'avoir que Dieu en vue dans le choix d'un successeur. Il leur recommanda surtout le tribunal de l'imiuisilion , qu'il regardait comme le rempart le plus assuré contre les hérésies environnantes. Peu de temps après, le cardinal de la Gueva , Espagnol, s'élant approché de sou lit pour lui dire quelques mots de consolation, le pape répéta en espagnol les mêmes sentiments qu'il avait exprimés devant les cardinaux , avec autant de facilité que s'il eût parlé sa langue naturelle.
0. Paul IV fut un prince très-religieux. Sa vocation fut déclarée pour le cloître dèi sa plus tendre enfance ; de sorte que, à l'âge de quinze ans , il entra chez les frères prêcheurs, pour embrasser cet institut. Mais ses parents l'en tirèrent par force. Cette violence ne fil pas évanouir ses premiers désirs , comme s'évanouissent les fantaisies de l'enfance ; et ce ne fut pas un caractère volage, m.sis une sainte résolution qui, dans un âge mûr, lui fil instituer un ordre trèsexemplaire dans l'Eglise. Cet ordre fut appelé, non pas de son propre nom, qu'il continuait d'y porter, mais de celui de l'ancienne ralliédrale (ju'il avait renoncée pour celle fondation, H quilta la mitre : mais la pour-
la vertu. Le goût de la spiritualité ne put éteindre en lui d'autres inclinations provenant ou de la patrie, ou de la famille, ou de la complexion. De la patrie il avait retenu un soin extrême d'être habillé , ou plutôt ajusté et paré dans le dernier goût ; et ses manières avaient une dignité et une grandeur plus qu'ecclésiastique : la famille lui avait inspiré une affection singulière pour ses parents; il aimait à les voir parés des titres et des grandeurs mondaines : par sa complexion il était porié à des manières hautes , iïupélueuses , colères; et l'austérité de ses mœurs paraissait un orgueil. H eût plus de courage pour punir les mauvaises actions des plus grands personnages que de prudence pour les empêcher. Il s'était imaginé que la vasle éiendue de sa puissance spirituelle devait être pour lui la seule règle pour i'exercer sagement. Il ne faisait pas attention que celte maxime, la puissance qui ne se réduit pas en acte est une puissance vaine, n'a lieu que pour les choses naturelles, et non pas pour les civiles. Il avait pour la nation espagnole et pour la maison d'Autriche une antipathie bien marquée , et il ne se faisait pas difficulté d'en parler publiquementd'unemanière indigne avec les termes les plusgrossiers.il leur reprochait d'avoirenlevé par la force des armes la liberté aux peuples d'Italie, d'avoir assujelti l'Eglise d'Espagne par leurs ordonnances et d'avoir propagé îhéré^ie en Allemagne par les diètes , sans vouloir ni approuver, ni entendre ce qu'on lui répondait, savoir : 1° qu'en Italie il ne s'agissait pas d'assujetlir les Italiens, mais de décider à qui ils devraient obéir entre les princes étrangers ; 2" que la juridiction n'êtail pas plus restreinte , ni plus entravée en Espagne que dans les autres pays ultramontains ; 3" que l'hérésie en Allemagne n'avait pas d'ennemis plus à craindre que les Autrichiens. Il promulgua beaucoup de lois et de réformes , dont plusieurs , qui n'avaient passé par aucun autre conseil que le sien , ne durèrent pas plus que lui. Une de ces in-
stitutions dont il mérite d'être à jamais loué, c'est le tribunal de l'inquisition. Si elle est en vigueur en Italie, c'est le fruit du zèle avec lequel il en remplit les fonctions, d'abord en qualité de conseiller , et devenu pape, il la soutint de tout son pouvoir. C'est à l'inquisition, ainsi soutenue et administrée, que l'I talie doit la conservation et l'intégrité de sa foi. Cette œuvre si salutaire lui a mérité autant de gloire après sa mort qu'elle lui avait causé de chagrins , de soins et de travaux qui ne furent payés que par l'ingratitude. Car
f6. Le peuple n'attendit pas même sa mort qui arriva le soir à vingl-deux heures {six heures de V après-midi). Le matin du 18 , sachant qu'il était dans un état à ne pouvoir aller loin, impatients de faire éclater celte ^ haine qui était montée à son plus haut point par la sévérité outrée du gouvernement et par la taxe exorbitante des impôts , furieux surtout contre le tribunal formidable du saijit olfice, ils s'attroupèrent sur la place du Gapiloie. Les cardinaux envoyèrent leurs ordres pour arrêter ces mouvements tumultueux, et les plus sages des citoyens s'efforçaient de les apaiser ; mais les enragés , ne voulant pas laisser refroidir la fureur du peuple, qui, si elle n'agit pas à l'instant, n'af-il plus , leur inspirèrent l'éclatante folie de se montrer véritables Romains par une audace généreuse. Animés par ce discours, sans attendre que le siège fût vacant, dune course iiïipétucuse ils allèrent aux prisons de l'inquisition, alors situées sur le quai du Tibre, qu'on appelle Ripelta ; et après avoir blessé un religieux dominicain, qui en avait la présidence avec le titre de commissaire , ils brisèrent les portes et tous les prisonniers furent élargis. On prit l'excuse qu'ils étaient injustement détenus pour d'autres sujets que la religion, et l'on se contenta de leur faire jurera tous qu'ils seraient bons catholiques à l'avenir. Les prisonniers étant sortis , on brûla les portes et les fenêtres , et beaucoup de livres et registres qui se trouvaient en cet endroit. Ce premier exploit leur ayant réussi, ils tournèrent leur fureur contre le beau couvent de la Minerve, habité par les religieux dominicains. Ces bons pères, spécialement employés par le pape à l'œuvre de l'inquisition , étaient pour cela même en butte à la malignité populaire. Ou commença par les injurier en les appelant espions, violateurs des secrets de la confession, et il ne s'agissait de rien moins que de mettre le feu à ce niagniflque et respectable sanctuaire, si l'autorité de Julien Césarini n'eût retenu leurs emportements.
7. Mais contre Paul IV et toute sa famille et les monuments ou armoiries qui les représentaient, rien ne fut oublié de tout ce qu'on pouvait faire de plus ignominieux. Le jour même de sa mort, après la scène du matin, ils revinrent le soir pour couper le nez et un bras à la statue du pape. Il y avait trois mois qu'on la lui avait dressée avec honneur, mais sous de malheureux auspices. Deux jours après l'ordre fut publié que cha-
cun eût à renverser et briser fout ce qu'il pouvait avoir chez lui d'armoiries appartenant à cette tyrannique famille des Caraffa ennemie du peuple romain : qui refuserait de le faire serait déclaré traître cl infâme, et l'on brûlerait sa maison. L'ordre fut exécuté en rigueur. On n'éparena pas même les emblèmes du cardinal Olivier , qui avait fait tant d'honneur à la ville do Kome, soit par les vertus qu'il pratiqua pondant sa vie, soit par les magnificences qu'il laissa après sa mort, de telle manière qu'il parut survivre à lui-même par ses armoiries qui ornaient les façades de plusieurs édifices sacrés et magnifiques. Les armoiries abattues , ils s'en prirent de nouveau aux pierres inanimées, et brisèrent la tête à la statue du pape défunt; ils souffrirent même qu'un Juif, renouvelant dans le vicaire do Jésus-Christ les outrages faits par ses ancêtres à Jésus-Christ même, mît sur la statue mutilée son vilain bonnet jaune , comme en représailles de l'ordonnance de Paul IV qui obligeait tous les Juifs de porter cette honteuse marque qui les distinguât des chrétiens. La statue ainsi mutilée fut roulée de quartier en quatier , parmi les insultes de la populace, et enfin jetée dans le Tibre. La passion irritée s'attacheaux moindres choses . Il fut donc défendu , après avoir anathématisé la famille du pape et ses images, d'employer les termes qui pouvaient en rappeler le souvenir. Octavien Reverta, évêque de Terracine, qui, dans cette vacance du siège, fut ce qu'on appelle légat du conclave, a laissé de celte tragédie une relation comique sous certains rapports. Il dit que, d'après les défenses expresses qu'on avait faites , jusqu'aux revendeurs ou colporteurs qui crient dans les rues de Rome , craignaient de prononcer le nom du pape. Ceux qui vendaient de la verrerie, au lieu de crier comme d'usage : bouteilles , gobelets , carafes, se gardaient bien de prononcer ce dernier mot, et criaient à la place : gobelets et ampoules.
8. Les cardinaux n'avaient pas le courage de s'opposer au torrent, considérant qu'il était impossible de l'arrêter dans ce débordement ; mais qu'on le pourrait lorsque l'inondation même l'aurait aiîaihli. Plusieurs cependant parmi eux, même de ceux qui n'aimaient pas les Caraffa , et Pacheco en particulier, frémissaient et détestaient hautement dans les congtégations une si indigne tolérance. Mais les citoyens revenant peu à peu, comme il arrive souvent, et réfléchissant dans la solitude des nuits sur des excès que les plus séditieux n'avaient pas connus dans les troubles de la journée, chacun conimença séparément à craindre pour soi dans les attroupements qui continuaient encore au Capitole. La peur de chacun à part devint la peur de tous. Ils pensèrent donc à se fortifier et jjroposèrent à Marc-Antoine Colonne et aux autres seigneurs, que Paul avait ni.iltrailés, de se joindre à eux. Mais ceux-ci qui voulaient une vengeance plus sûre et plus avantageuse que ne l'étaient ces vilenies
populaires contre des marbres inanimés, rc- SUPPLEMENT, fuscrcnl de prendre parti d;!ns une entreprise sur laquelle ils n'avaient pas été con- ^-^ttres de pallavicini ( avant soiv caudisullés.Ils promirent cependant que si le peu- nalat; adressées au marquis jean-luc pie voulait par la suite s'unir à eux, ils se durazzo , en justification de tout ce joindraient à lui pour prendre parla leurs '^^ '^ ^ ^^^^'^ ^^^^ ^^^ histoire sur le délibérations et soutenir ensuite leurs en- pontificat de paul iv. elles sont extraitreprises. En attendant Marc-Antoine rentra '^^^ "^ "^^^^'î^^o^ ^^^ lettres imprimées dans Paliano à main armée et soutenu par ^ venise, en 1078, chez combi et lanoue.
les habitants. L'ambassadeur français en fit Nous estimons convenable dejoindre ici ces
ses plaintes aux; cardinaux, disant que le deux lettres de notre historien, parce qu'elles
duc Jean Caraffa était sous la protection de serviront de preuve et d'éclaircissements à
son roi. D'autre part Colonne excusa cet beaucoup de particularités qu'il rapporte de