LIVRE SIXIEME
son prince, de quelque qualificalion honorable qui lui fût particulière. On discuta aussi (1) si on devait nommer d'abord dans le décret le roi de France ou celui des Romains, et lire dans la session, les premières, les lettres adressées à l'un, ou celles adressées à l'autre. Nous avons parcouru quelques Mé- •noires restés entre les mains rie M.M. Fachinelti , et .qui leur vienn-^ut de l'un de leurs parents, innocent IX. Lorsque ce Pontife n'était encore qu'évêque de Nicastro , il assista àW concile et se procura des renseigneiiients authentiques sur les événements antérieurs auxquels il ne s'était pas trouvé. Nous apprenons de lui que, dans celte congrégation, on disputa longtemps sur ce sujet; les Français disaient que leur roi était un roi selon la force du mot, et qu'il avait le pas sur tous les autres , à l'exception de l'empereur, tandis que roi des Romains ne signifiait rien autre chose que roi en espérance, et roi sans royaume présent. De leur côte, les Allemands prétendaient que le roi des Romains avait la même autorité que l'empereur; qu'il accordait les investitures et les fiefs ; que les princes de l'Empire recevaient les Régales ' (c'est ainsi qu'ils les appellent ) , de ses mains comme de celles de l'cinpereur; qu'en l'absence de ce dernier, il occupait le trône impérial; qu'il faisait des édits , commandait, convoquait les diètes, promulguait les lois ; qu'il était accueilli et honoré dans toutlEmpire, absolument cotnme l'empereur; et ils ajoutaient , en confirsMation de ces preuves , querambassadeurdeMaximilion, alors roi des Romains, du vivant de Frédéric III son père, siégea dans la chapelle du Pape au-dessus de l'ambassadeur de Louis XI, roi de France. Ces débats furent cause (2) qu'on laissa l'affaire sans la décider, et ils mirent les légats plus à même d'éloigner sans bruit l'exécution de ces invitations; quand ils eurent appris que le Pape reprochait au concile de prendre un Soin qui n'appartenait qu'à lui, comme chef et comme convocateur de l'assemblée.
4. Dans ces premiers pas, d'ciù dépendait la marche droite ou tortueuse de cette armée de i)rélats, le Pape était très-attentif; il craignait que le concile, selon l'usage des assemblées récemment réunies, d'abord animé d'orgueil , puis de présomption , ne finît par une révolte qu'il appréhendait de ne pas voir peut-être suffisamment réprimée par les princes , et qu'il était certain de voir les protestants fomenter de tous leurs moyens. Je n'hésite pas à convenir de ce fait, quoique je sache bien que pour quelques esprits faibles, j'aurai l'air de donner des armes à Sarpi ; cet auteur exagère partout celle sollicitude du Pape, et il l'accuse de poliîique ambitieuse et de l'amour de l'absolutisme. Mais moi je me persuade que pour tout homme à qui la malice de la passion n'aura pas
(!•) Lettre des légals au cardinal Farnèse, du 4 février 154b.
(2) Le tout se lire d'une réponse des légats au cardinal Farnèse, datée du 4 février 1546.
ôté l'usage de la raison, il suftïra de se rappeler ce qui a été déjà bien des fois remarqué, qu'il n'y a ni intrigue ni ambition au Pape à vouloir conserver cette souveraineté de puissance dont Dieu l'a fait dépositaire, et qui est nécessaire au bien de l'Eglise. Que si une telle conservation doit être blâmée, parce qu'elle Cit en même temps agréable au souverain, il faudra blâmer aussi quiconque prend de la nourriture pour entretenir la vie en lui , puisqu'on ne peut manger non plus, sans qu'il y ait jouissance des sens. Et, pour la mêiiie raison, il n'y aura que les hommes à vues courtes qui , trompés par cet écrivain , blâmeront comme mauvais dans les présidents, ce qu'on loue orilinairement comme un mérite dans les ministres de tout prince légitime, c'est-à-dire la conservation zélée et bien entendue des droits et de la prééminence de leur maître. Et plus ils y travaillèrent avec adresse, et plus ils sont dignes d'éloges ; car la prudence, cette reine des vertus morales et la source de toutes louanges, n'est autre chose que l'art de parvenir à une fin honnête, en n'employant que les moyens permis. Quiconque ne distingue pas la prudence de la malice, ne mettra pas non plus de différence entre le soldat courageux qui combat pour la patrie , et le bandit déterminé qui s'expose pour le butin.
5. Ce qui leur réussit le mieux, ce fut de séparer adroitement les Pères en trois congrégations particulières, qui devaient se tenir dans l.-i maison des trois légats. Deux de ces congrégations devaient être présidées par les délégués des cardinaux Pacheco et Madrucci. La raison apparente qui faisait proposer cette mesure par les présidents, et qui engagea les évêques à l'accepter dans la congrégation générale (1), c'c-ît que (2) , dans trois lieux: différents, on traiterait plus de matières en moins de Uy.v.ps ; qu'on discuterait sans la confusion qu'occasionne toujours dans les délibérations la nmltitude de ceux qui y prennent part, et avec toute la liberté qu'on peut se donner hors le lieu des séances publiques, chacun parlant à son choix, en latin ou dans sa propre langue et familièrement. Mais les légals au fond de leur cœur se proposaient trois autres avantage s. L'un, c'était de conduire la multitude qu'on affaiblissait en la divisant en tant de ruisseaux, plus facilement que si, par sa réunion, elle se fût formée en un vaste fleuve ; 1 autre, c'était de rompre par cette division les factions et les ligucN dans lesquelles les évêques auraient pu se laisser entraîner en cédant à l'autorité ou aux artifices d'un seul; le troisième, c'était d'empêcherque quelque esprit remuant, mais véhément et éloquent, jetât tout à coup l'assemblée entière dans quelque résolution sinistre.
6. Ces congrégations particulières commencèrent à se réunir le deuxième jour de février. On exposa , dans toutes les trois, que
(i)Du 22 janvier 1 546.
(2) Lettre des légats au cardinal Farnèse, du 11 février 1546.
HISTOIIŒ DU CONCILK DE TRENTE.
quelques Pères réclamaient rajonrneincnt des questions de dogme et de rcforiiie, sous le prétexte que beaucoup de prélats et de orinces allemands étaient sur le point de velir. et que déjà s'éiait mis en routt^ lévéque !e Pu'ie. envoyé comme ambassadeur par le ioi Ferdinand; qu'on attendait de France, sous le plus bref délai, l'ambassadeur avec douze évêques et plusieurs théologiens; que huit prélats espagnols y étaient appelés par l'empereur ; que ce prince, à 1 1 place de Mendoza\ retenu depuis longtemps par la fièvre quarte, y envoyait pour son ambassadeur François de Tolède ; qu'il allait y arriver de jour en jour beaucoup d'Italiens, et surtout de la cour romaine, où le souverain Pontife venait de les stimuler, en leur adressant à tous l'ordre le plus sévère de partir :
culières se réunirent à ce sentiment; on le porta donc à l'assemblée générale qui se tint le lendemain (1), après que les légats eurent reçu du Pape des instructions plus conciliantes relativement à la résolution prise par le concile, de traiter en même temps de la discipline et de la foi.
8. Deux des plu? influents parmi les Impériaux, le cardinal de Trente et celui de Jaen, contribuèrent fortement à l'adoption de la proposition. Dès avant l'assemblée leur affabilité insinuante avait gagné une partie des membres, et l'autre, au moment de la discussion, vint céder à l'autorité de leur i)om et à la force des raisons qu'ils développèrent. Car c'avait été une grande adresse aux légats de laisser d'abord ces deux cardinaux s'abandonner en pleine liberté à leur
qu'il paraissait donc assez convenable d'at- talent, et puis, lorsqu'ils eurent éprouvé que, tendre, pour traiter des affaires importantes, ' ,. •. ... . , n .
une réunion si nombreuse qui devait avoir lieu si prochainement.
7. Quant à la réponse précise que fit chaque évêque en particulier, nous savons seulement ce qu'on répliqua dans la congrégation qui se tenait devant le cardinal Cervini; ce qui s'y passa fut soigneuseraeni consigné )ar son secrétaire Massarelli. Là, l'archcvê-
par
qued'Aix,qui s'était montré d'abord si chaud partisan de l'ajournement, quand il vil qu'on lui en faisait l'offre, changea d'opinion, prétendant qu'il serait honteux d'avoir célébré une session d'où il ne serait pas sorti le moindre décret. Un Espagnol se rangea aussi de l'avis du Français : ce fut Fonsccn, évéque de Castellamare.* Il paraissait raisonnable aux autres d'attendre les absents. Pierre Bertano, de l'ordre des prêcheurs, évéque de publiques ; d'..il!eurs , affectionnés au parti
dans ce rôle, ils restaient parmi la foule et qu'il leur arrivait souvent de sortir des congrégations peu honorablement et sans succès, ils leur firent entendre qu'il serait plus digne de leur haut rang de communiquer aux présidents leurs desseins avant les réunions , d'arrêter ensemble les résolutions qu'ils voudraient faire prévaloir , et de les porter ensuite , de bon accord, aux congrégations dont l'approbation serait presque toujours certaine. Ce parti que les deux cardinaux acceptèrent, connue honorable pour eux, réussit très-bien aux légats : Madrucci et Pacheco se rendaient promptement à des raisons qu'il était aisé de leur faire goûter dans un salon, et avant qu'ils se fussent prononcés autrement devant les évêques, soit dans des réunions particulières ou dans des assemblées
Fano, qui, en récompense de sa science et de ses vertus , reçut la pourpre des mains du premier légat, aussitôt que ce dernier eut pris la tiare, proposa qu'à l'imitation des anciens conciles , dans la prochaine session.
qui les honorait, ils étaient ainsi plus disposés à parler et à agir dans ses intérêts. Ainsi voyons-nous , dans les causes les plus douteuses, chaque avocat porté à croire que son client a le droit pour lui. Il résulta de là
on lût et acceptât publiquement le symbole qu'on convînt, sans beaucoup d'opposition,
de la foi qui se dit dans l'Eglise à la messe, de tenir la session le jour suivant, d'y réciter
Seripandifut confondu (1) de voir queCervini et d'y accepter le symbole , de ii\cv l'autre à
voulût maintenant suspendre l'effet de ce dé- la 3* férié d'après le 4* dimanche du carême,
crel que , peu de jours auparavant, il s'était c'est-à-dire au 8 avril, pour accorder ce nou-
donné tant de mal à faire porter et qu'il avait veau délai aux absents, et de ne pas promul-
obtenu avec tant de joie; ignorant la cause guérie décret sur la réunion des questions de
de ce qu'il voyait, mais persuadé en général qu'un tel changement, dans un tel homme, ne se faisait pas sans les plus forts motifs, quoiqu'il les eût cachés, il se joignit à la proposition de l'évêque de Fano et l'appuya de l'exemple des vénérables conciles de Tolède, où on avait pour règle d'accepter le symbole en question, avant de procéder à aucune autre chose. Quelques-uns ne voulaient pas de cet usage , parce que , disaient-ils , ce n'était pas sur les articles du symbole que les luthériens différaient des catholiques. D'autres, néanmoins, le trouvaient bon pour cette même raison, soutenant que, dans l'enseignement de la doctrine, il faut commencer par les principes les plus certains et les plus reçus. Les deux autres congrégations parti-
i) Mémoires de Stripandi, cités plus haut.
dogme et de discipline, mais de s'y conformer ensuite, dans la session annoncée, comme s'il eût été solennellement adopté. Tant il y a à gagner pour établir l'harmonie dans l'intelligence des membres d'une nombreuse assemblée, à la faire régner d'abord dans une autre faculté à laquelle la nature a donné l'intelligence pour guide et que le plus souvent la coutume en rend maîtresse, c'està-dire dans la volonté.