Ferdinand apprit avec une joie extrême
(l) Cérémonie dont quelques saiiils ont donné Tcxeniple, quoique rare et qui n'a pas élé suivi.
que son ambassadeur avait été reconnu par le pape, et il l'en remercia par les lettres dont nous avons déjà parlé. Elles furent lues au consistoire qui se tint le dernier jour de janvier. Soave à peine les a indiquées trèssuperficiellement, avec l'intention maligne de rabaisser par son silence cette dignité
croyable, il l'a enveloppé de mensonges; mais nous ôterons l'enveloppe pour le montrer à tous les yeux, et nous ferons suite à cette matière , lorsqu'il nous faudra parler des difficultés bien plus grandes qui eurent lieu par rapport à ces devoirs envers le pape, lorsque Maximilien, fils de Ferdinand, fut élu
pontificale, respectée par les plus grands à la dignité de roi des Romains.
princes. Nous allons donc en rapporter succinctement le contenu pour réfuter encore une de ses paroles dites mal à propos. L'empereur, dans sa lettre, témoignait la grande joie qu'il avait eue de l'exaltation de Sa Sainteté, non-seulement pour la raison commune à tous les fidèles, qui avaient en lui un pontife duquel on attendait la restauration de l'Eglise affligée, mais pour une cause particulière, vu l'étroite et ancienne
3. Le comte rendit l'obéissance au pontife au nom de l'empereur, dans le consistoire du 17 février. Le pontife, en considéralion de l'orateur, qui était le grand chambellan de Ferdinand et son favori, et de Ferdinand luimême qui l'envoyait si promptement et avec tant de respect, après tous les chagrins que lui avait causés son rigide prédécesseur, voulut que l'orateur fût logé au palais; honneur qu'on ne faisait pas à tous les autres.
familiarité qui les unissait (1). Cette fami- Après les cérémonies d'usage, le comte passa
liarité avait toujours été entretenue par Sa Béatitude , à tel point qu'il ne paraissait pas que sa joie fût capable d'augmentation. Cependant elle s'était extrêmement augmentée, lorsqu'il avait appris de son ambassa-
à l'objet de sa mission et demanda la célébration du concile. C'était plus que jamais le temps opportun, puisque la paix était faite entre les princes catholiques : et il trouva que sur ce point, non-seulement le pape était
deur avec quel amour et quelle tendresse d'accord avec lui, mais qu'il l'avait prévenu,
paternelle Sa Sainteté avait justement mis fin aux difficultés que lui faisait son prédécesseur. Il ne croyait pas devoir s'étendre sur cet article, connaissant l'équité souveraine de Sa Béatitude , qui n'ignorait pas les raisons qui soutenaient sa cause ; cependant si elle désirait une plus copieuse information, il lui ferait voir combien ces difficultés avaient été minutieuses, et qu'il n'y avait aucune faute de sa part. Ces paroles donnaient à entendre que le pape avait terminé cette affaire, non par voie de discussion, mais par pure grâce. Ferdinand continue à dire que son intention était d'envoyer dans peu de jours à Sa Sainteté une ambassade solennelle pour la féliciter, avec la soumission qui lui est due, et remplir les devoirs accoutumés de respect et de dévotion qu'avaient remplis avant lui les empereurs nouvellement élus. Mais il avait voulu prévenir l'arrivée de son envoyé par celte lettre de
puisqu'il en avait fait de lui-même la déclaration aux cardinaux.
4. Ici Soave affirme avec hardiesse que Pie IV voulait avoir l'air de désirer le concile, mais que dans la vérité il le délestait pour les mêmes raisons qui avaient fait à Paul 111 transporter le concile pour le dissoudre en effet. Pour ce qui regarde Paul IIl, si toutes les preuves que nous avons données, en son lieu, d'une translation précipitée par la volonté des évêques , sans que le pape en sût rien , si tout cela n'est pas clair, nous ne savons plus ce que c'est que clarté. Quant à rintention de dissoudre le concile, comment Soave ose-t-il lattribuer à Paul III, puisque dans la narration il est forcé de reconnaître les moyens qu'il avait pris pour faire continuer le concile à Boulogne, où il se tint pendant deux ans , malgré de grandes oppositions et les dépenses énormes que lui occasionnait le concile ? S'il le
remercîment pour tant d'amitié que Sa Sain- suspendit, ce ne fut que forcément, après les télé lui avait témoignée. protestations réitérées de Charles V que toute
2. Soave raconte à ce propos que le comte l'Allemagne répétait, et qui faisaient craindre
Scipione, qui fut bientôt envoyé pour cette ambassade, n'allait que pour rendre au pape honneur et respect, comme portait sa commission, et qu'il se refusait à promettre l'obéissance, comme avaient fait les prédécesseurs de Ferdinand ; mais cela peut-il être
un schisme pour la chrétienté. Nous sommes entré sur tout cela dans un grand détail. Que dire maintenant pour l'intention pareille que l'on prête à Pie IV? S'il faut prendre pour volonté simulée celle d'un homme qui la déclare souvent en paroles , qui en pro-
si la lettre de Ferdinand, publique et impri- cure l'effet par sa diligence et par ses efforts.
mée , portait que l'ambassadeur remplirait, auprès de Sa Sainteté , tous les devoirs de dévotion et de soumission , termes qui disent beaucoup plus que le simple respect. En outre, il y était dit expressément que l'on se conformerait à l'usage des précédents empereurs : la vérité est donc que le fait se passa bien autrement que Soave a voulu nous le faire croire. Pour rendre son récit
(1) Il p.irlait du temps oîi Pie avait clé par deux fois commissaire des milices envoyées par Paul IH cii Hoiijjrie, au «econrs de Ferdinand.
aplanissant les montagnes d'obstacles qui s'y opposent, et réduisant sa volonté en acte par des œuvres grandes et durables; si tout cela peut n'être qu'une feinte, il n'y aura plus sur la terre ni moyen, ni règle pour distinguer la vérité de la fiction , et il faudra donner droit à ceux dont se moque Aristote, qui toujours révoquaient en doute si nous sommes éveillés , ou si tout ce que nous voyons n'est qu'un songe. Bien plus : leur cause serait meilleure que la nôtre, puisque ces philosophes n'assuraient rien , tandis que Soave, d'un ton décisif, veut nous faire pren-
dre pour une ombre trompeuse ce qui a à demander le concile comme remède des
toutes les marques les plus certaines d'un maux extrêmes qui les affligeaient, et comme
véritable corps. préservatif des maux encore plus à craindre
5. Soave ajoute, sur cette intention de pour l'avenir. Voilà pourquoi les deux rois
Pie IV, une autre calomnie encore plus insi- de France et d'Espagne , en «'unissant par
gniûante, savoir : que le pape, avec le con- l'amitié et la parenté, par une des conditions
sentement du roi François JI, porta le duc de du traité , s'étaient engagés i'un et l'autre à
Savoie à la guerre contre Genève , repaire procurer la reprise du concile,
dos hérétiques, aux confins de l'Italie , non 7. Depuis ce temps même, ces dangers et
pas pour préserver les conQns de l'Italie de ces maux de la France s'étaient découverts et
la flamme qui brûlait dans les pays voisins , augmentés : bien plus, le corps de la monar-
mais pour allumer une autre flamme et pro- chie espagnole n'en était plus exempt : car
diiire un incendie qui pût empêcher la réu- dans la Flandre, province héréditaire de la
nion du concile. Calomnie misérable, inven- couronne d'Espagne, et, pour cette raison ,
lion ridicule ! comme s'il s'agissait ici d'une plus importante aux Espagnols que n'était
guerre entre deux potentats , dont les mou- l'Allemagne sous Charles V, l'absence du roi
vements pussent ébranler l'Europe, et non avait diuiinué la crainte et augmenté larro-
pas du siège qui serait mis par un duc de gance des séditieux. La duchesse de Parme,
Savoie devant une petite ville resserrée en- à qui le roi son frère avait donné le gouverne-
tre la Savoie et les Suisses; expédition qui ment des Pays-Bas , et qui était plus qu'une
ne pouvait ni retarder, ni empêcher le con- femme pour la prtidence et le courage, n'é-
cilc, qui se tint en effet malgré les tumultes tait plus en état de réprimer les progrès con-
bien plus considérables qui troublèrent la tinuels que taisait l'hérésie par le grand
France. nombre et la licence effrénée de ses adhé-
6. Les Français, à celte époque, ne deman- r-^nts. Mais ce qui , plus que tout le reste,
daient pas avec moins d'ardeur que les Aile- couvrait de honte les Espagnols et leur cau-
mands cette célébration du concile; elles sait de vives inquiétudes, la mauvaise graine
Espagnols y consentaient par rapport aux avait germé jusque dans le cœur de i'Espa-
Français, qui étaientleurs voisins et leurs al- gnc ; elle avait pris racine dans les divers
liés : tandis que dans les temps passés les ordres de chevaliers , et dans les séminaires
uns et les autres y avaient concouru froide- parmi les étudiants; ce qui faisait voir qu'en
ment, tant pour la présence effective que temps de peste, ce n'est pas assez pour vivre
pour l'intérêt qu'ils auraient dû y mettre. Ils tranquille de savoir qu'elle est loin : quoi-
y étaient plutôt attirés par les recommanda- qu'elle ne soit pas encore aux confins, vous
lions du pape et par un amour faible du bien n'êtes pas dispensé de mettre des barrières et
public, que poussés parle besoin pressant de faire bonne garde. Néanmoins, l'Espagnese
de leurs propres affaires. Parle passé , les trouvant purgée de l'hérésie par le supplice
Français et les Espagnols, qui voyaient leurs des hérétiques, on espérait que bientôt la
pays francs de l'hérésie et exempts de trou- Flandre le serait aussi. Pour ce qui était du
blés, et l'Allemagne seule attaquée de la lèpre concile, comme il allait sans doute causer un
et tumultueuse, n'attendaient du concile grand changement des choses (ce qui n'est
d'autre avantage pour octx.-mêmes , sinon pas à désirer pour ceux qui ont beaucoup à
quelque réforme sur la juridiction épisco- perdre), la demande du concile, pour le roi
pale. 11 s'en suivit delà que les Espagnols d'Espagne, était plutôt une condescendance
montrèrent plus de promptitude à s'y rendre qu'une volonté.
en tant qu'ils y étaient envoyés par leur 8. Le changement s'était donc opéré prin-
prince, qui était tout ensemble celui des Al- cipalementdans la volontédes Français. Dans
lemands, et c'était pour le salut des Aile- un autre lemps, où le concile leur était moins
mands que le concile allait se réunir. Mais nécessaire, ils le désiraient moins; mais
comme les mouvements occasionnés par une après les nouvelles plaies que l'hérésie leur
force extrinsèque, plus que par une impul- avait faites , ils désiraient plus que lous les
sion intérieure et spontanée, ont un effet autres ce remède universel. Jean l^alvin
bien faible, les Espagnols vinrent lentement avait répandu dans la France , sa patrie, le
au concile et en petit nombre : les Français, venin de sa doctrine, il avait observé sur
au contraire, qui n'étaient pas soumis au quels points la doctrine de Luther avait été
même souverain que les Allemands, firent plus facilement combattue: il s'étudia, en
aussi plus de difficulté pour venir au con- construisant sa nouvelle forteresse, d'éviter
cile , et furent les premiers à se retirer, si avec soin les défauts qui s'étaient rencon-
l'on excepte quelques occasions où le zèle 1res dans l'édifice ruineux ou mal construit
de l'autorité pontificale, comme ils disaient du luthéranisme : il fut aidé par les circon-
eux-mêmes, ou, comme d'autres l'interpré- stances. Ce fut du moins au préjudice de la
talent, leur rivalité avec les Espagnols les foi catholique que le roi François I", gruiui
engageait à soutenir le concile transporté à amateur des Muses, fit venir de l'Allemagne
Bologne De là s'ensuivit encore que le roi plusieurs savants professeurs des belles-lel-
Hcnri, outré du mauvais succès de la guerre 1res (mais non pas des bonnes), qui apportè-
de Parme, dans sa mauvaise humeur, alla renl, cachésdans les fleursdela littérature, les
jusqu'à protester solennellement contre le serpents nés dans leur pays : et comme sous
concile à Rome et à Trente. Mais à l'époque un roi presque enfant la rigueur des cbàli-
donl nous parlons, les Français étaient portés ments infligés aux hérétiques par le père cl
l'aïeul s efait ralentie, l'hérésie nouvelle, qui favorisait les passions, fit , en peu de temps, i\e rapides pro^^rès : on n'en fut pas cependant alarmé dans le principe; tant qu'elle ne se communiqua qu'aux gens du peuple , privée de la protection des princes, elle ne pouvait ni résister, ni se faire craindre.
9. Mais bientôt des maisons elle monta dans les châteaux. Les seigneurs du sang royal , (jui sont appelés à la couronne à défaut d'enfuUs mâles dans la maison régnante , se voyaient avec peine déprimés, éloignés de i'aiitorilé et du gouvernement; ils l'avaient é!é pareillement sous les règnes de François I" et de Henri 11. Ces deux rois avaient pour règle quà un sujet déjà puissant par lui-!r.ême il ne faut pas accorder de nouvcl- 1; s faveurs, si l'on ne veut pas d'un ministre en faire un rival. Il faut surtout donner !• uioins qu'on peut d'autorité et de puissance à ceux qui ont quelque droit particulier au trône qui viendrait à vaquer, parce qu'ils ont intérêt à la ( hute de celui qui s'y trouve assis ; mais cette privation de l'autorité qu'ils avaient soufferte sans rien dire, peiul.mt la vio d'un roi fort et vaillant qui avait assez bonne tête pour gouverner par lui-même, et un bras assez vigoureux pour terrasser des rebelles, ils ne purent plus la souffrir sons François II, à qui manquaient ces deux qualités. Ce qui les irrita encore ijIus, ce fut de se voir exclus de la cour et du gouvernement par des étrangers qui n'étaient ni de la môiue famille, ni de la même nation. L'autorité résidait tout entière entre les mains de la reinemère, qui était italienne, et des soigneurs d(; Guise unis à la jeune reine par le sang et à la reine-mère par alliance. Or ks Cuise étaient une branche de la maison de Lorraine, depuis peu transplantée en France.
10. En conséquence, les princes du sang et les autres rivaux des seigneurs de Guise s'appliquèrent à former un parti et à lui donner l'âme et la force, pour que, dans la
appui, aux confins de la France, l'innombrable cohorte des ennemis du nom catholique, dans l'Allemagne, la Suisse et l'Angleterre.
11. Les princes du sang royal se mirent donc à !a tête de ce parti, pour qu'il leur servît de cuirasse; le chef principal fui le prince de Coudé, frère d'Antoine, roi de Navarre. Louis de Condé était le second de sa famille pour l'âge, mais il était le premier pour la valeur et la hardiesse; il y était porté tant par son impétuosité naturelle, que par la considération d'une naissance sublime jointe à une fortune médiocre. De ce mélange résultait un caractère vif et porté à la sédition. Les seigneurs de Châtillon, de la famille des Coligny, s'unirent à lui, par jalousie, contre les Guise: surtout Gaspard de Coligny, grand amiral de France , homme de grande valeur, homme de grand conseil et de grande autorité, toujours suivi d'un gi'and cortège. Ces seigneurs, ainsi réunis, avaient formé une conjuration pour s'emparer de la personne du roi; leur prétexte était de le délivrer de l'espèce d'esclavage où le retenaient les étrangers qui l'avaient déçu; mais leur motif véritable était d'obtenir de lui, par contrainte, une entière liberté pour leur secte, et pour les princes du sang une prééminence d'autorité égale à leur noblesse. Cette autorité refluerait proportionnellement sur leurs adhérents, après quoi (comme le roi luimême le crut et le déclara), si la chose pouvait réussir, et qu'on ne trouvât pas un obstacle insurmontable dans le peuple de France, si alTectueusement dévoué à la personne du roi, ils auraient fait passer la couronne de la famille de Valois, où elle était, sur la tête des Bourbons, dans la personne du roi de Navarre. Les Bourbons étaient une branche assez éloignée, mais c'était la plus proche de la famille régnante.
12. La conjuration ayant été découverte au coiumencement de 1560, la reine manda les seigneurs de Châtillon, en apparence pour se consulter avec eux sur les moyens de défense, puisqu'ils avaient la surintendance des emplois militaires ; mais le vrai motif était de les avoir à leur disposition, après les avoir séparés du reste des conjurés. L'affaire étant mise en délibération avec eux, ils furent d'avis que, eu égard au grand nombre de ceux qui suivaient la nouvelle secte, on devait suspendre toute procédure contre, jusqu'à la tenue du futur concile. Toutefois, d'après l'avis de tous les autres conseillers, on
fiiiblesse actuelle du roi, ils pussent recou Vrer, par ce parti et cette force, toutes les prérogatives dont ils se croyaient injustement dépouillés. Ce parti, pour être propre à leurs desseins, devait avoir trois qualités : il le fallait nombreux, composé de gens mécontents du gouvernement, yt qui fussent soutenus par des forces extérieures et voisines. Toutes ces conditions se réunissaient à merveille dans la nouvelle secte de ceux qui avaient pris le nom modeste de réformés, et à qui l'on avait donné alors plus communément le surnom de huguenots, parce que, se- dressa un édit que les conjurés furent obligés
Ion l'étymologie la plus commune, ils avaient tenu leurs premières assemblées à Tours, près d'une des portes dite la porte de Hugues, ou Hugon. On savait que c'était des gens répandus par tout le royaume, ennemis du gouvernement, qui leur était contraire, mais qui était trop faible pour qu'ils pussent le craindre. En outre, ils avaient pour principe
de souscrire, et qui interdisait toutes ces nouveautés. Mais l'édit était faible, et conçu dans une forme que beaucoup n'approuvaient pas, même parmi les plus tr'odérés. Car l'édit portait en substance qu'à la réserve des conjurés, des ministres et des prédicants hérétiques, un pardon général était accordé à tous ceux qui étaient coupables en matière
fondamental la haine du gouvernement mo- de religion, pourvu que, dans un court espace
iKirchique spirituel ou temporel; gens har- de temps, ils revinssent à la-religion calho-
dis, amateurs des nouveautés, autant par in- lique. Et en effet, comme il arrive ordinai-
clination que par intérêt . "lis avaieul uour rement que les pardons, quand ils ont été
donnés par magnanimité, inspirent la bienveillance mêlée de respect, et quand ils sont froiaement exprimés produisent l'indifférence et rendent le coupable plus insolent, aussi vit-on après l'édit augmenter la hardiesse des hérétiques et de ceux qui les protégeaient. D'un autre côté, le crédit du duc de Guise auprès du roi s'accrut davantage. Autant le roi appréciait son mérite, et la valeur ainsi que la prudence avec lesquelles il avait écrasé celte épouvantable conjuration, autant il sentait le besoin qu'il avait de ses services, pour être garanti à l'avenir de pareils attentats contre sa personne. 11 se crut donc obligé d'augmenter ses honneurs et sa puissance. En même temps que le parlement de Paris décernait au duc le litre de conservateur de la patrie, le roi l'établit son lieutenant suprême et universel dans le gouvernement. Mais ces accroissementsde puissance et d'honneur augmentèrent aussi l'envie de ses ennemis et leur inquiétude. Ils redoublèrent donc leurs efforts pour faire lever la tête à la nouvelle secte, par le moyen de laquelle ils espéraient pouvoir lutter contre le duc et abattre ce terrible rival.
13. Le conseil secret du roi apercevait bien ces nuages qui amenaient de loin les tempêtes. 11 avait été question dans ce conseil de chercher un expédient pour assoupir les disputes de religion. On crut l'avoir trouvé dans une convocation de tous les prélats du royaume, qui, d'après leurs avis réciproques, conviendraient tous ensemble de ce qui serait permis pour la croyance et ordonné pour la discipline des ecclésiastiques. C'était en venir à un concile national, moyen que les papes avaient toujours détesté. La raison, c'est que cette assemblée d'évêques manquait d'autorité contre les hérétiques pour leur faire abjurer un long schisme; et faute d'une autorité infaillible, elle n'était propre qu'à faire naître de nouveaux schismes parmi les catholiques. C'est pour cela que Pie IV travailla à dissuader le roi de cette convocation. Il y réussit, soit par les lettres que lui écrivirent de sa part les deux cardinaux d'Est et de Tournon, soit par l'entremise de Philibert Naldi, seigneur de la Bordisière, qui fut par la suite promu au cardinalat. C'est le même qui avait été ambassadeur de France sous le pontificat de Paul IV, et dans les commencements de Pie IV s'était retiré en France. Il eut commission de dire au roi de France de vive voix ce que les deux cardinaux lui avaient marqué par leurs lettres, et de lui promettre de la part du pape la tenue du concile général, remède bien plus efficace et plus canonique que tous les conciles nationaux.
l'V. Le roi, joyeux d'une offre pareille, envoya à Rome l'abbé de Manne son conseiller, avec les instructions qu'il devait communiquer au pape. Il devait d'abord donner à Sa Sainteté les éloges que méritait une intention si pieuse, et lui promettre de la part du roi, pour la mettre à exécution, toutes les faveurs qu'il pourrait lui faire, puisque tout le royaume était à son service. Il devait en-
suite réveiller sa sollicitude, et îui faire sentir avec une respectueuse sincérité que les pontifes qui l'avaient précédé avaient proposé et convoqué le concile pour la forme seulement, puisque, à peine l'éuni avec le concours de tous les princes chrétiens, pour la moindre occasion ils l'avaient dissous; mais qu'on n'attendait rien de pareil de la part de Sa Sainteté, qui, tout au contraire, par sa célérité à le réunir et à le soutenir par ses opérations, ne tiendrait pas davantage les esprits en supens. C'était parle désir du bon succès du concile que le roi prenait la liberté de proposer quelques réflexions qu'il soumettait au jugement et à l'autorité du saint-père.
15. Et premièrement pour le lieu-du concile, le roi voulait approuver ce qu'aurait approuvé l'empereur et le roi catholique son beau-frère. Mais il priait le pape de faire attention que la ville de Trente ne paraissait pas un lieu propice, comme étant insuffisante à loger cette grande multitude qui, selon les apparences, devait venir au concile, etcomme malsaine pour le climat et incommode pour sa situation. Les évêques français qui s'y étaient trouvés au temps de Paul 111 pouvaient en faire foi. Enfin une troisième difculté, qui était la principale, c'était le refus qu'auraient fait les protestants de venir au concile. On ne pouvait cependant sans leur présence tenir un concile pleinement salutaire à toute la chrétienté. On devait encore moins penser à intimer le concile de telle manière que cette nouvelle convocation fît seulement cesser la suspension qui avait été faite au temps du pape Jules 111, parce que ce serait supposer fixes et invariables les décisions qui y furent prises et sur lesquelles les protestants ne furent pas entendus, en sorte que cette nouvelle convocation serait pour le concile une vanité et pour eux un affront. Au reste, le roi, en parlant ainsi, ne voulait pas se faire l'avocat des protestanis. Il ne regardait pas leurs difficultés comme justes; mais il priait le saint-père de bien considérer que sans leur consentement on n'obtiendrait pas le fruit principal du concile, qui était de réunir et de pacifier l'Eglise. D'ailleurs il était notoire que celte dernière détermination de suspendre, qui fut prise sous le pontificat de Jules, avait ciioqué plusieurs grands princes. Enfin que le roi d'Espagne lui avait fait savoir qu'il accepterait pour le concile la demeure qui paraîtrait opportune à l'empereur pour que tout l'Empire pût s'y réunir. En conséquence il avait envoyé à l'empereur l'évêquc de Rennes, pour qu'il voulût bien lui faire connaître le choix qu'il aurait fait.
16. Cependant le roi était de sentiment que, de plusieurs pays qu'on avait désignés, le plus favorable et le plus généralement approuvé, c'était la ville de Constance. Il la proposait donc au pape, qui certainement, dans le choix qu'il allait faire du lieu oiî il voulait tenir h; concile, n'avait en vue que la publique satisfaction. Constance était près de Milan, par où Sa Sainteté pouvait avoir
LlYRE QUATORZIEME.
fréquemment des nouvelles, et même dans roccurrence, sans beaucoup de difficullcs, aller personnellement au concile. Quant au synode national que le roi aurait voulu et qui déplaisaitau pape souverainement, l'abbé devait lui représenter que la chose n'était pas nouvelle, ni autrement illicite, vu que les évêq.ues de France étant tous conseillers du roi. Sa Majesté pouvait les convoquer au besoin pour prendre leurs avis. Cependant on n'avait jamais eu l'idée d'introduire aucune nouveauté sans l'autorité expresse du souverain pontife, surtout où il s'agirait de la doctrine ou des lois ecclésiastiques : car sur cet article le roi était si assuré et si ferme, qu'il ne ppnsait pas même qu'il y eût rien à changer. Tout ce qu'il y avait à faire, c'était de régler la manière dont il fallait enseigner ou expliquer cette doctrine. Néanmoins, puisque Sa Sainteté n'agréait pas cette assemblée nationale et en promettait une générale et très-prochaine, le roi y renoncerait, pourvu qu'en effet la grande réunion ne fût pas renvoyée si loin, que Sa Majesté se vît obligée de pourvoir à un remède plus expéditif. 11 l'avait déjà annoncé, et les prélats en avaient déjà conçu l'espérance.
17. A celte écrituire présentée par l'abbé de Manne le pape répondit par une autre très-sage et très-modérée, dans laquelle il ne voulut pas alléguer, pour la justification de ses prédécesseurs, ce qui aurait été un reproche pour les princes, savoir : que la première convocation faite par Paul III lui avait coulé beaucoup de soins et de peines ; que les retards furent occasionnés par le caprice des princes, qui voulaient le concile lorsque l'époque en était encore éloignée , et qui, lorsqu'ils voyaient qu'on allait le commencer, le refusaient tout court; que le même Paul, par deux fb'is, avait tenu ses légats pendant longtemps d'abord à Vicence, puis à Trente, où ils perdaient leur temps à attendre les évéques, qui dépendaient de leurs princes respectifs; qu'à la troisième fois ils étaient venus à Trente en très-petit nombre, surtout les Français, dont quelques-uns s'étaient retirés aussitôt; que la translation à lioulogne s'était faite par une occasion subite et pressante, sans quelle pape en sût rien, et par le consentement de presque toute l'assemblée , et que par la suite le roi de France l'avait approuvée ; que finalement le concile y avait été dissous, de l'avis du même roi, à cause des obstacles que l'empereur ne cessait d'y mettre; que le roi avait solennellement consenti à la reprise du concile indiqué de nouveau à Trente par .Iules III, mais qu'il avait changé de volonté sur le refus qu'avait fait le pape de recevoir les troupes françaises dans un fief du siège apostolique; et que la répugnance du roi au concile en cette circonstance était sans fondement, puisque en vérité le mouvement, ou même le choc, de ces milices, n'empèchaii pas que les évéques de France ne pussent venir à Trente et y demeurer en sûreté; (juetant s'en fallait que Jules eût cherché des prétextes pour dissoudre le concile, que les protestations du
roi de France ne l'empêchèrent pas de le soutenir, et le concile ne fut dissous que (luand les forces des luthériens eurent mis en fuite non-seulement les Pères du concile, mais Charles V lui-même, tout empereur qu'il était.
18. Le pape ne voulut donc insérer dans sa réponse aucun de ces griefs. Us étaient si notoires, que d'en faire mention c'aurait été plutôt un reproche à son adversaire qu'une justification pour lui-même : ce qui n'était pas nécessaire pour l'affaire dont il s'agissait. Mais il dit que son objet n'était pas la justification de ses prédécesseurs ; que pour lui, il se comporterait de manière à ce qu'on ne pût lui imputer rien de semblable, Le pape reconnaissant aussi bien que Sa Majesté le besoin d'un prompt remède, il ne semblait pas qu'on pût trouver de lieu plus favorable pour assembler promptement le concile, que de le remettre à Trente. Car ce choix ne laissant plus de lieu aux disputes, il était facile, et un seul mot suffisait pour cela, d'ôter la suspension, puisque ce lieu avait été choisi une autre fois par tous les princes chrétiens. Les protestants eux-mêmes lavaient agréé. Pour appuyer ces raisons, le pape fit donner copie à l'abbé de la réponse faite précédemment à une lettre de l'empereur sur le même sujet. Nous rapporterons plus bas le contenu de l'une et de l'autre. Mais le pape insista beaucoup à faire souvenir le roi que son glorieux aïeul (François P') avait agréé la ville de Trente, bien que Henri son père, après avoir déclaré la guerre à l'empereur et au pape, eût refusé de concourir à la reprise du concile indiquée à Trente par le pape Jules III. Que si, après avoir convoqué le concile à Trente, il avait paru convenable de le transporter ailleurs, le pape ne se serait jamais refusé à ce qui serait jugé juste et convenable pour la facilité et l'avantage de tous, pourvu que le lieu où se devrait faire la translation fût à l'abri de toute insulte et non suspect d'hérésie. Cette manière, la plus expéditive, d'ôter la suspension était fort approuvée du roi catholique; et l'on espérait que le roi trèschrétien, eu égard à ce beau titre qu'il porte et à la nécessité, qui paraissait plus grande et plus pressante pour son royaume, ne se laisserait pas vaincre par son beau-frère, et serait aussi zélé que lui pour accélérer et faciliter une affaire si importante. Le pape se disposait à envoyer bientôt à Ferdinand un messager exprès pour en traiter avec lui, et le messager aurait ordre de communiquer le tout à l'ambassadeur de France en cette cour ; et de même que le roi d'Espagne avait promis ses bons offices auprès de l'empereur son oncle pour l'y déterminer, le pape se promettait la même faveur de la part du roi de France. Or il était à croire que l'era- I)ereur, voyant deux grands rois unis de sentiments sur une œuvre si grande, se confor«merait à leur volonté. Pour ce qui regardait le concile national, il n'était plus question d'en parler au moment où ion faisait les préparatifs d'un concile œcuménique. Telle
fut lâ réponse du pape, qui comprenait bien que lorsqu'on traite avec les grands, il faut réduire la dispute aux seuls articles qui demandent une discussion ; et dans cette discussion il faut faire voir de son côté, nonseulement la raison, mais la nécessité, qui servira d'excuse à l'obstination; et du côté de l'adversaire, l'intérêt qu'il a de convenir avec nous sur les points contestés : c'est le
apostolique. Mais de ce troisième article nous rendrons compte un peu plus bas.
3. Le nonce eut sa première audience le premier jour d'avril, et voici la substance de son discours : Le pape, en commençant sou pontificat, avait reçu plusieurs fois les tristes nouvelles des mouvements excités par les hérétiques dans la France, la Provence, la Savoie : et les mêmes bruits avaient couru
moyen pour qu'il se rende volontairement et au sujet de l'Allemagne, de l'Angleterre, de
avec dignité.